Les jours s'allongent
Jusqu'alors, je n'avais jamais voyagé pour mon compte, colis vivant à la garde des miens. Pour la première fois des impressions de voyage m'assaillirent, fines et aiguës comme des pointes d'aiguilles.
Frôlé, bousculé, il me semblait, malgré la présence du colonel X..., auquel j'étais confié, que j'étais seul, perdu dans la foule et les rues. La vie bruyante, énorme, complexe d'une grande ville bruissait à mon oreille et m'efîarait. Je prenais conscience de ma personnalité, c'est-àdire moins que rien, dans ce flot du mouvement universel. Mes imaginations ne s'adaptaient
plus à la réalité brusquement entrevue. J'étais aussi étranger à tout, aussi lointain qu'un enfant tombé de la lune, je découvrais un aspect inconnu des choses : c'était un orgueil et une souffrance.
L'empressement du maître d'hôtel au restaurant de la Marine, ses courbettes, ses sourires, le geste ample et généreux dont il offrait les plats et changeait les assiettes estampillées d'une ancre rose, m'eussent fait croire à sa sympathie sincère, si mon Mentor, renfrogné par caractère et sceptique par expérience, n'eût grommelé : « — Il compte sur un bon pourboire». Exact! Je m'en convainquis à l'indifférent dédain dont cet homme déçu nous regarda partir.
A P^is, nous descendîmes aux environs de l'Opéra, dans un petit hôtel familial où j'étais venu, je me le rappelais, avec mon père. Mon cousin Martial, maintenant étudiant en droit, y logeait en pension. Le propriétaire, vieillard
propret et sérieux, nous fit un accueil très poli. Sous ses yeux paternes, une grande demoiselle blonde dirigeait la maison, disait : — « Jules, des draps au 27! Emma, l'eau chaude au 8! »
Son sourire m'adoucit un peu la tristesse du séjour, car l'hôtel paraissait funèbre malgré l'animation de la table d'hôte; la rue était noire, novembre morose et froid. Sensation nouvelle pour moi qui venais des pays du soleil. Pendant ce temps, le colonel X... faisait des démarches pour mon admission au Prytanée militaire de la Flèche.
N'ayant pas emporté son sabre, il dut, afin de se présenter au ministère de la guerre, emprunter celui d'un lieutenant de mobiles de passage à l'hôtel, joli garçon satisfait de sa personne et qui, aux repas, parlait trop. Les souvenirs de la guerre et de la Commune revenaient dans tous les propos; beaucoup de jactance s'y mêlait à une tristesse bavarde : mon guide souffrait de cette légèreté.
Il avait bourré d'importance, le matin, un
des officiers d'ordonnance du général de Cissey, blanc-bec joufflu et poupin qui, l'évinçant, le toisait avec insistance, car le colonel X... avait un nez fâcheux, écarlate et bourgeonnant : « — Vous regardez mon nez, monsieur, avait-il dit très haut, vous pensez : Voilà un vieil africain qui a une figure de pochard! Détrompezvous, monsieur, je ne bois que de l'eau; et si j'ai ce mal, c'est que je l'ai attrapé à Metz à manger de la carne de cheval sans sel, tandis que vous, monsieur de l'état-major, à en juger par votre mine, vous vous donniez toutes vos aises. — Mais, mon colonel, je ne me suis jamais permis... — Introduisez-moi auprès du ministre, monsieur, et sachez que je veux être reçu! »
Il l'avait été sur l'heure. Mais cette franchise bourrue avait nui et devait toujours nuire à sa carrière.
J'eus une bonne soirée, que Martial et un autre de mes cousins, prétextant un opéracomique très convenable, arrachèrent à grand'peine à son rigorisme. Je vis une opérette, ce
qui ne m'était jamais arrivé. Toutes ces femmes en travesti et en maillot, avec leurs gorges nues et leurs jambes étincelantes sous le collant de soie chair, me produisirent une surprise assez expressive pour que des fauteuils d'orchestre mon cousin A. H... fit signe à Martial, placé à côté de moi au balcon, de ne plus me prêter la lorgnette. Je fus long à m'endormir, je revoyais ces femmes lumineusement dévêtues, et les flons-flons joyeux me tintinnabulaient dans la cervelle.
Autre impression : des brioches achetées toutes chaudes rue de la Lune; on les mange en buvant de la bière dans un grand café, en compagnie de deux étudiants et d'une dame à chignon d'or et à spencer vert, qu'on dit la sœur de l'un d'eux. On s'exprime à mots couverts, on rit, on embrasse la dame. « — C'est, m'explique ensuite Martial, parce qu'elle est très bonne. » Il ajoute : « — N'en parle pas! »
Des monuments brûlés, des ruines de la Commune, je n'ai pas souvenir; pourtant les Tui-
LES JOURS S'ALLONSENT
leries, le ministère des finances durent me frapper de leurs carcasses noircies et de leurs fenêtres vides. On payait les achats avec des billets de banque de dix francs; l'or et l'argent manquaient, à cause des cinq milliards. Paris n'en avait pas moins un air de fête; ce qui m'étonnait était qu'il pût circuler une telle foule où je ne connaissais personne.
Mais il fallut dire adieu au vieil hôtel, au propriétaire si poli, à l'opulente demoiselle blonde qui me laissait un regret plus vif que je n'aurais cru; plus tard la beauté de Mlle Groizette, du Théâtre-Français, me rappela ce souvenir inconsciemment voluptueux. Adieu Martial, adieu Paris, le train roule.
A la Flèche, nouvel hôtel, bien provincial, celui-là; d'innombrables ragoûts et fricassées et les gras poulets du Mans, trop tendres et presque sucrés, toute une avalanche de plats s'abat sur les réchauds de la salle à manger. Mais les morceaux ne passent pas et ce que j'ai mangé m'étouffe, car je sens se resserrer l'étreinte du
lendemain et se rapprocher les battants de la geôle.
A Pciris, j'espérais encore l'impossible : une dépêche allait nous rappeler, ma mère se serait ravisée... Qui sait si la guerre n'allait pas reprendre?... Si seulement le Prytanée brûlait?... Non, il était bien là, dressant au milieu de la ville grisâtre, à un carrefour de rues pavées, sa masse monumentale ceinte de hauts murs, sa porte massive et son écusson de fleurs de lys.
Le colonel X..., ancien flèchois, en argot d'école ancien « brution », revoit avec un évident plaisir la maison où il a été élevé et dont, à mots brefs, il m'a vanté l'esprit et les usages. Comme tous les hommes, il se retourne avec indulgence vers son enfance : il a du respect pour le passé de ces murs, le château qu'Henri IV donna comme collège aux Jésuites, les illustrations qui en sont sorties, Descartes, Eugène de Savoie, bien plus tard les frères Dupetit- Thouars.
Tour à tour école militaire, école des Frères
de la doctrine chrétienne préparant aux fonctions ecclésiastiques ou à la magistrature, de nouveau fabrique à soldats sous Napoléon et les Bourbons, le Prytanée possède aux yeux du colonel X... les fortes assises de la tradition, la vertu d'un enseignement séculaire; il sourit dans sa rèche moustache à sa prison d'autrefois.
Franchies la porte dont le concierge tire le cordon, une galerie à colonnes qui sert de parloir couvert, nous longeons la pelouse ovale de la cour d'honneur. Première visite au général, absent; au colonel commandant en second qui nous reçoit, un homme grave, de mine souffrante. Sa tunique, au lieu d'être serrée à la taille, s'évase depuis les bras en cône d'éteignoir; et j'apprendrai bientôt qu'il préconise cette forme pour toutes les tuniques de l'école : on ne doit pas être serré, répète-t-il.
Sous la conduite d'un long et bizarre gardien, nou^ visitons le parc du général, celui des élèves, la chapelle, la salle d'honneur où se
distribuent les prix, les dortoirs, réfectoires, les cuisines où la soupe cuit dans d'énormes chaudrons et d'où s'exhale une odeur écœurante de vaisselle. Visite à Monsieur l'aumônier, bel homme fleuri qui porte sur la soutane une ceinture violette et à qui on donne du Monsignore, Monseigneur, je ne sais trop.
Puis nous traversons la ville, sonnons chez le médecin de l'école, teint pâle, visage fermé; sa voix sèche me glace. Examen médical : — Puis-je faire un soldat?... La gorge, les glandes du cou, l'auscultation : « — Respirez!... Ne respirez plus!... Laissez tomber le pantalon! » Sa main froide se livre à une exploration intime, a — Rhabillez-vous!... »
Mon dépaysement grandit d'heure en heure; c'est une sorte d'angoisse blanche où les sensations se succèdent avec la rapidité vertigineuse des images de l'avant-sommeil. Par moments, j'essaie de me persuader que le cauchemar va se dissiper; je m'éveille, je me retrouve à Moustapha dans l'allée des goyaves, la noria
tourne en craquant, l'eau des canaux sautille!... Comme il fait bon, beau!... Les oranges embaument!... Non, le mauvais rêve continue dans le jour blême où le frisson du soir descend en vapeur bleuâtre.
Au magasin d'habillement, je quitte mon costume noir, on me donne une chemise de toile râpeuse, des chaussettes matriculées. Il faut que j'apprenne, que je retienne le chiffre qui si souvent remplacera mon nom; on m'essaie des vêtements, une tunique bleue à un rang de boutons de cuivre, un pantalon rouge à pont-levis, dont je ne distingue d'abord pas le devant ni le derrière. Un képi cercle mon front, des godillots se bouclent à mes pieds : me voilà (( brution ».
On croise dans la cour un officier :
— Saluez-le! me dit le colonel X...
Trop tard, il est passé. Dehors, car c'est jour de grande sortie, on rencontre des élèves; délurés dans leur uniforme, on dirait de véritables enfants de troupe. Que je suis empoté à
côté d'eux 1 Je dois ressembler à un pingouin!
— Un sergent, saluez!
Pauvre geste de manchot... Je rabats vite mon bras pour ne pas me faire remarquer. Je me sens plus seul encore d'avoir aperçu des camarades et des chefs.
Le soir descendit sur cette détresse. Dans la chambre d'hôtel lugubrement éclairée d'une bougie, je savourai toute ma misère; j'eusse voulu retenir les minutes qui s'enfuyaient, j'aspirais lentement les dernières gorgées d'air libre. J'éprouve sous ce costume militaire un bizarre mélange d'humihation et de fierté; la gaucherie du déguisement domine, avec le malaise des plis neufs et du cuir dur. Il fallut descendre. La lumière et le bruit de la table d'hôte heureusement m'étourdirent; mais je n'avais qu'à lever les yeux sur les aiguilles d'un cadran au mur pour qu'une terreur sourde m'élançât : plus qu'une demi-heure, qu'un quart d'heure...
Il y avait là d'autres élèves et mon Mentor
m'avait invité à leur parler, mais les mots me restaient dans le gosier.
Un ancien m'expliqua complaisamment l'organisation de l'école en trois bataillons entre lesquels se répartissaient les grands, les moyens, les petits : le dernier bataillon, le mien, comprenait les sixième, septième, huitième A et B, Dans les deux autres bataillons, un capitaine, secondé d'adjudants et de sergents, commandait; le troisième, plus paternel, par dérogation obéissait à des civils : un sous-inspecteur des études et des maîtres répétiteurs.
Quelques mots d'argot complétèrent ces détails sommaires :1e Prytanée s'appelait le Bahut, les nouveaux, les melons : j'en étais un. Mon képi était un boston. Les vexations qu'on imposait aux nouveaux s'appelaient : brimades. Le cri : Flemme! prévenadt d'une surprise.
L'aiguille du cadran avançait inexorable,... dix minutes, cinq minutes! Le colonel X... m'emmena par les rues noires. Voici la porte, je la reconnais, la pelouse ovale de la cour
PRISON D'ENFANTS l:j
d'honneur. Des camarades rentrent, s'arrachent aux baisers des parents. « — Allons, suivez-les! » murmure mon guide, ému peut-être de mon silence. Une main qui serre la mienne, une ou deux recommandations brusquées : travail, sagesse... et me voilà dans l'inconnu, noyé parmi la bousculade, repêché, expédié ici, renvoyé là, échouant enfin à mon peloton, incorporé dans le rang au miUeu de voix moqueuses : « — Tiens, un melon!... — Silence! — Par file à droite! Droite! En avant, arche! »
Tiens, où va-t-on? Pourquoi franchit-on cette porte? Nous voici dans la rue noire qu'éclairent de loin en loin des réverbères suspendus. J'apprends que par fête exceptionnelle on conduit toute l'école au cirque. Le rythme des souliers du bataillon fait un grand bruit ferré, plof, plouf! plof, plouf! indéfiniment.
Me voici encaqué sur des bancs, et tandis qu'un cheval savant tire au pistolet, sonne l'heure et fait le mort, je paie ma bienvenue avec les bonbons d'un sac de chocolat. Quand
il n'y en a plus, un grand réclame le sac, le gonfle à pleines joues et le fait claquer.
« — Foucault! » crient des voix en écho prolongé.
On rit : c'est un usage, paraît-il. Des clowns balafrés culbutent, des gymnastes s'échafaudent en pyramide : cette soirée dépayse ma tristesse. Elle revient sur les pavés noirs, coupés de flaques tristes; je reconnais les murs, le carré vide de la porte, on s'y engouffre.
Un escalier qu'éclaire un quinquet fumeux, le dortoir avec sa double rangée de lits, aux pieds desquels attiennent des caissons peints en gris, dessus noir, et dont le panneau s'abat. Sur la première planche on pUe les effets, sur la seconde on range le « petit fourniment» : brosses, cirage, martinet pour les habits, patience, fiole de tripoli, dans un compartiment le kép... «boston »! le col noir, les gants de fil blanc.
Mes voisins décrochent les souliers de rechange, les aUgnent en une longue avenue funéraire, et le pion, un monsieur à chapeau haute-
forme, commande avec des temps : « — Tunique!... pantalon!...»
Instantanément et comme par magie les vêtements s'affalent, s'aplatissent, rangés dans les caissons. « — Savates!... Minute!... » Des vases ronds et blancs ont jailli, on entend courir un long pleur de cascade. « — Caleçons, chaussettes... A genoux!... » au chevet, certains prient. « — Bonnet de nuit!... Au lit! »
Me voilà couché le dernier, sur le crin dur et le traversin plat, dans la toile raide. A gauche j'ai un voisin, à droite le vide, un pan de mur, puis les lavabos. La lumière trouble de la lampe suspendue oscille. Le pion, les mains derrière le dos, se promène et son ombre, surmontée d'un tuyau de poêle, indéfiniment s'allonge.
Je ne puis dormir. Des ronflements s'élèvent, le pion finit par aller se coucher dans un lit entouré de rideaux blancs. Des heures sonnent au clocher, à coups lents.
Est-ce bien moi qui gis sur le dos, est-ce bien moi qui pense,' qui regrette, qui me souviens,
moi dans la peine, moi qui ne puis me perdre et qui me retrouve au rythme de mon cœur et à la pulsation de mes veines, moi dans ma peau, dont ma main sent les contours tièdes, moi dans mon âme qui me harcèle et m'oppresse de l'irréfragable certitude d'être bien moi,... moi,.,, moi!...
A six heures et demie le roulement d'un tambour invisible résonna dans l'obscurité. La voix impérieuse cria : — « Debout!... Caleçons, chaussettes!... Pantalons, souliers! » Toutes les jambes devinrent rouges et tous les pieds noirs... « — Au lavabo!... puis : — Martinet!... » Au bruit claquant la poussière des vêtements vola... « — Astiquez — veste!... » Tous les coudes droits dansèrent frénétiquement, comme si l'on raclait du violon... « — Cravates!... — Fixe!... » On se tenait immobile au pied des lits, le maître passait l'inspection... « — Sur deux rangs! Par file à gauche! Marche! »
L'escalier, son quinquet grésillant, l'air vif qui vous cinglait dans la cour sombre : on entrait en étude : « — La prière! » A genoux sur les
bancs, tandis qu'à tour de rôle un élève récitait ou lisait sur un carton imprimé le Pater, VAve Maria, les Actes des Apôtres. Le bredouillement latin se continuait interminable, le maître, incliné dans sa chaire, semblait se recueillir.
On étudia les leçons, que quelques-uns récitèrent. Coup de baguette au tambour, ran! Marche, ran-plan, plan! On sortait sur un rang; des garçons en livrée bleue s'approchaient, une manne d'osier suspendue à l'épaule par une bretelle de cuir; ils nous distribuèrent un gros morceau de pain.« — Rompez!... «C'était la récréation. »
Elle précipitait la moitié des élèves vers un endroit obscur partagé en compartiments de zinc et en boxes étroits, isolant des planches aux trous de lune. Cette promiscuité, justifiée pour des apprentis soldats, gênait tellement les nouveaux venus qu'ils s'abstenaient les premiers jours et finissaient par se faufiler aux fins de récréations, quand il n'y avait presque plus personne. Un vieux garçon distribuait, parcimonieux, des
copies déchirées et reculottait les plus petits. ' La classe et l'étude alternèrent, coupées d'une petite récréation jusqu'à l'heure du réfectoire où le bataillon se rendit au pas militaire : « — Une! Deux! Une! Deux! » Ceux qui n'étaient pas au rythme s'y mettaient d'un changement de pied. « — Halte! Front! Le Bénédicité/...-^Vn élève se détacha, des signes de croix simultanés descendirent du front au creux de l'estomac, pointèrent les épaules. « — Rompez!... » Sur les tables rondes, flanquées de douze tabourets de paille, la soupe et le bouilli étaient servis; deux élèves debout répartirent les portions. Chacun avait son couvert chiffré, sa timbale d'abondance. Les légumes apparurent. Les garçons à manne d'osier jetaient du pain à qui en redemandait; la peur de manquer d'adresse me retint; j'avais conscience qu'il fallait faire aussi bien que les autres, toute infériorité serait mal jugée. Déjà, dans le rang, les pieds impatients de ceux qui me suivaient avaient traqué mes talons, des sarcasmes
avaient houspillé ma gaucherie. Une « dégaine » preste et martiale, c'était le chic. J'avoue que...
Coup de baguette, tambour. — «A vos rangs! Les Grâces!... » Ran! plan! plan! On sortait du réfectoire, par la cour on gagnait le parc, le long d'un petit cours d'eau stagnant et boueux appelé la Douve et qu'on passait sur un pont de pierre. Le parc se déployait : quatre grands carrés bordés d'arbres, séparés d'avenues qui formaient la croix grecque. Le troisième bataillon et le second occupaient les cases les plus proches, le premier bataillon et le gymnase à ciel libre les plus reculés. Toute communication était sévèrement interdite entre les petits, les moyens et les grands.
La récréation finie, les bataillons s'alignèrent et chacun défila à son tour, d'abord les grands. En tête, ceux qui se préparaient à Polytechnique, « les taupins », avec un air absorbé de mathématiciens; l'un d'eux portait des lunettes. A sept ou huit, ils occupaient l'espace, avec distances d'une compagnie entière; c'était leur
privilège : n'y en eût-il qu'un, il marchait fièrement en avant du peloton suivant, les candidats à Saint-Cyr.
Ceux-là semblaient des hommes faits, beaucoup avaient la moustache, certains le bouc comme les chasseurs à pied; on en remarquait un surtout, mâle et fier, à sa médaille militaire : il l'avait gagnée en s'engageant pendant la guerre. Il n était pas le seul, on désignait les autres. Par contre un nom d'ancien élève se prononçait bas, avec tristesse : Rossel.
Jusqu'au soir études et classes, avec le répit du morceau de pain de quatre heures, puis, après les prières qui n'en finissent plus, une redoutable étude sous la lampe, une étude de trois heures où malgré soi les paupières chgnent, la tête penche et brusquement se redresse. Un nom! Un rappel à l'ordre!... Il faut écarquiller les yeux, se piquer de temps en temps le doigt avec sa plume. Quel « ouf! » lorsque vibre le tambour, que la marche vous réveille dans la nuit froide.
Au réfectoire, commandements militaires et religieux comme à midi; plat d'œufs, plat de légumes. A vos rangs!... Enfin! C'est le dortoir, le lit qui va paraître si moelleux après cette première journée débordante de sensations.
Tant de visages nouveaux se confondent : le pion, tête broussailleuse et indifférente; le professeur, masque d'apôtre aux yeux et à la barbe de Christ, il ne doit 'pas être méchant; le sousinspecteur, gras, bedonnant, confit. « — Vous ferez un quart d'heure de piquet, mon bon petit fi! Vous serez privé de sortie, mon bon fi! »
Et les figures innombrables des camarades, faces blêmes ou rougeaudes, ricaneuses ou taciturnes, sur lesquelles je ne puis mettre de noms et qui presque toutes se confondent. A peine si trois ou quatre se précisent : les grands yeux écarquillés, la bouche de poisson de mon voisin de droite, ahuri fantasque, la sérénité robuste d'un élève que le pion protège et que la faveur publique entoure, et, couvert d'injures et de sarcasmes, un pauvre être du tout
dernier peloton, un minuscule avorton ankylosé, bec-de-lièvre, œil gâté, qu'on surnomme : Coco-Bel-Œil!
La journée du lendemain, les autres furent pareilles. Une règle fixe avait tout prévu : messe et vêpres du dimanche, les sorties très rares, les parloirs une fois par semaine, tous les six mois la visite du dentiste. Mon voisin aux yeux écarquillés achetait les dentifrices pour les boire. Tous les quinze jours, bains de pieds : nous pénétrions dans une cave aux vapeurs d'étuve; on s'asseyait à même la pierre, les pieds dans un canal de boue olivâtre, où quatre cents paires de jambes venaient de cuire : défense de se laver, cela eût remué le sédiment. Je ne crois pas avoir pris d'autres bains cette année.
Le vendredi ramenait invariablement pour dîner une omelette à la farine dont les tranches avaient la consistance du mastic : on l'appréciait; une seule fois, se trouva dans ma part la chique du cuisinier. Le carême infligeait trois
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jours par semaine des menus maigres qui constituaient un demi-jeûne : salade d'herbes et morue. On se rattrapait sur le pain, qu'on aplatissait à l'étude sous un atlas, en s'asseyant dessus.
On nous conduisait régulièrement au gymnase d'hiver. Il y avait là, en grand, tous les engins de suppHce imaginables pour ceux qui, comme moi, manquaient de biceps. « — Tâte le mien! » se disait-on en faisant saiUir la boule dure. Sous la chemise et le pantalon de toile même en hiver, et ceinture de gymnastique, nous évoluions par escouades sous la surveillance d'un lieutenant, en répétant les mouvements des sergents-moniteurs.
On passait par tous les agrès : le cheval de bois, la perche. On grimpait à une potence, on se suspendait à d'énormes lunettes, et d'un coup de reins on se lançait, glissant sur une barre de fer au-dessus du vide. Le portique simulait la poutre branlante des assauts; le vertige vous prenait au premier pas. L'appré-
hension nerveuse, l'humiliation du ridicule créaient bientôt une véritable phobie. Terrible m 'apparaissait le trapèze volant!
D'un petit grincement pareil à un cri d'oiseau, il venait du fond de l'espace; — juché sur un tremplin on bondissait pour le saisir, et il vous emportait dans un plongement d'abîme à l'autre bout de la salle. Recroquevillé, pantelant, les mains griffant l'air, j'étais le clown burlesque qui prend son élan et tombe comme un sac.
« — Recommencez!... «Je recommençais, la sueur au front, le cœur porté aux lèvres d'une nausée. Et quand de guerre lasse on criait : « — Au suivant!... «le plus prompt, le plus fort s'élançait. Pour souligner le contraste, il faisait le beau sur le tremplin, et par un ressort, zeste! se détendait avec une grâce d'acrobate. Son élan se terminait par une culbute en l'air, le saut périlleux.
Ces séances de gymnastique, où je ne ressentais que découragement et dégoût, me devenaient si odieuses par les railleries qu'elles
m'attiraient, que toute la semaine j'en étais hanté, si bien qu'à cette attente je préférais encore l'angoisse du moment même en me disant, à chaque agrès dépassé : « Encore un! »
Je me rappelle avoir envié deux carriers qui sciaient d'énormes blocs dans une cour voisine; j'eusse préféré prendre leur place, malgré ce cri de la pierre qui me faisait grincer convulsivement des dents et avivait l'exaspération de mes nerfs malades. Rien n'a plus contribué à me donner pendant des années une aversion dédaigneuse et absurde de l'exercice, de la santé, de la vigueur, comme s'il était indispensable que la fragilité des muscles payât la rançon d'un cerveau qui travaille, comme si elle était un signe d'afTmement et d'élégance.
Les après-midi du dimanche et le jeudi, nous défilions par rangs de quatre dans la ville, tambour battant. Les différentes promenades se réduisaient à cinq ou six, le long des tailUs grêles et des champs hérissés de petits bois; rarement atteignait-on les menus coteaux qui do-
minent la vallée du Loir. Que cette nature plate me semblait pauvre à côté de celle que j'avais connue! J'en retenais moins les clairs ciels et les horizons ensoleillés que les lointains gris, les arbustes noirs ramifiant leurs branches sèches, les labours roux; si bien qu'à distance la tristesse de cette terre m'inspire encore de la répulsion.
Nous sortions et rentrions par la porte Soupière, ainsi appelée de ce qu'elle confinait les cuisines et qu'on y distribuait les restes aux pauvres. C'est par cette porte servile que les élèves chassés, dégradés au préalable et les boutons de la tunique arrachés, quittaient le Prytanée. Les prisons étaient proches.
A côté des cellules d'arrêt éclairées d'un demijour, meublées d'un pupitre et d'un escabeau, où le travail était obligatoire car on vous conduisait aux classes, les cachots apparaissaient redoutables, un surtout, le « Trou ». Vêtu d'un costume bleu de prisonnier, on moisissait dans l'obscurité et le froid, au niveau de la Douve,
sans travail, sans siège, au pain sec, la soupe et de l'eau. Les punis de cachot disparaissaient huit, dix jours, faisant à peine comme des pestiférés quelque apparition lointaine dans le parc, sous la garde d'un sergent. Leur mauvaise mine, leur livrée honteuse servaient d'exemple. Ainsi, au commencement de l'éducation que j'allais recevoir, pesait la crainte.
Elle pesait dans les appels des « piquets « à chaque récréation, dans les pensums des retenues, dans la sévérité des voix. Elle s'étendait par imitation des maîtres aux élèves : moins que chez nos aînés, mais déjà trop, les forts molestaient les faibles, on martyrisait Coco-Bel-Œil.
L'origine militaire de ceux qui étaient élevés là, l'influence de caserne donnaient au contact quelque chose de rude qui, au lieu de s'affiner en grandissant, s'endurcissait. Pour peu on se battait, on se « pochait », visant l'œil pour le servir au beurre noir. Le courage brutal était en honneur, et on ne mettait rien au-dessus de la force.'"
A ce régime, bien vite l'enfant se déveloutait de sa fraîcheur et de sa déhcatesse, dont il avait
honte puisqu'on les jugeait ridicules. Il imitait vite les mauvais exemples, devenait vulgaire et grossier. La discipline pourtant n'agglomérait pas encore ces âmes frivoles, ces corps inassouplis; ils échappaient sitôt le cri : « — Rompez! » à l'automatisme des : « — Par file à droite! » et des : « — Marquez le pas!.,. » à l'immobilité hypnotique des : « — Fixe! »
Les associations demeuraient instables; les amitiés, les « bandes » ne se formaient pas encore; les groupes se disséminaient, jouaient à la marelle, aux billes bloquées, à chat-perché. Avec des baguettes de tambour en bois blanc, des isolés battaient sur les portes et les bancs des ra et des fla retentissants : ce fut pendant quelques semaines une rage. Le vieux garçon des cabinets qui les fabriquait s'enrichissait.
Trente-cinq ans de ma vie, à l'heure où j'écris ces lignes, ont passé sur cette époque et je la revis avec l'intensité d'une vieille douleur. La crainte n'est pas seule à me fermer la bouche
et à ployer mon dos : l'ennui m'enlise le cœur, l'ennui tantôt aigu, tantôt sourd, l'ennui oppressant de l'emmuré qui ne peut se confier à personne et que son âme étouffe. A qui raconter tout ce qui me manque et me désespère, faire comprendre ma nostalgie pour le paradis perdu de ma vie d'hier, le mirage de la maison, du jardin d'Afrique, l'éblouissement du ciel et de la mer d'Alger, l'odeur enivrante de ma chaude petite patrie?
Les lettres, qu'il est permis d'écrire le dimanche soir?... Puis-je m'y plaindre? On les lit comme on lit les réponses. La première, « Mon bon fi! » me la rend, m'engage à ne plus attrister ma mère, à lui dire que je travaille, que je m'amuse, que je suis heureux. Il a raison, mais je n'écrirai plus ce que je pense. Si le professeur qui me regarde avec douceur pouvait me dire, après la classe, une bonne parole... Le règlement s'y oppose.
Il est vrai que le colonel commandant en second a bien voulu m'inviter à un ou deux
goûters en famille; il y a des dames et des jeunes filles, quelques camarades. Je suis si sauvageon, si ridiculement fier, et en même temps si maladroit à colin-maillard et aux jeux innocents que je décourage les meilleures volontés. On secoue la tête : Quel garçon étrange et insociable! Et comme, conscient de mon démérite, je n'ose, par délicatesse, accepter du gâteau de Savoie, on me déclare bien difficile. Bientôt on ne m'invitera plus : tant mieux!
Le général m'a fait appeler dans son cabinet; il a plus de bonhomie, malgré son aboiement brusque, ses sourcils en toufîe, son teint rouge et sa moustache blanche. Il parle de mon père, il me demande si j'ai un frère? Je suis si intimidé que je réponds : « Non, ma sœur, oui, mon général! » J'assiste à une de ses soirées, il veille à ce qu'on m'offre du sirop, des petits fours; il y a une partie de concert, il chante dans un chœur, il me semble qu'il fait le chien : « Ouâ! Ouâ! Ouâ! » Ce qui me paraît si drôle que j'en ris aux larmes. Je me couche très agit^
elles jours continuent leur ronde grise et noire.
Le dernier du mois a lieu la lecture officielle des compositions et des notes. Un cyclone balaie les études : on en calcule l'imminence au bruit sonore et rapproché des portes. Les voilà! Un remuement de pieds : tout le monde debout! Le général, suivi du colonel, de l'inspecteur des études, du sous-inspecteur, du trésorier, du bibliothécaire, des professeurs, se précipite dans la pièce, et dans l'immobilité pétrifiée, l'inspecteur lit avec volubilité des listes dont il mange les noms : « — Mnemenmnem! Cinq, sept, sept, Boûooûeu : dix, dix, neuf... Hui-Hué-Hui... huit, sept, dix! »
Toutes les fois, le général, que cette lecture impatiente, m^e reconnaît; il me fusille de ses gros yeux et termine par un petit cHgnement de paupières qui agite le toupet blanc de son sourcil Bienveillance dont je suis touché... Quelqu'un s'intéresse donc, si peu que ce soit, à moi? Je me sens moins seul, et même j'en tire un brin de vanité. Pour les autres cela fait bien et me
protège; on me laisse tranquille. Ce jour-là, je le redoute et l'attends tout le mois, et quand il est passé, ce m'est un soulagement.
Mon adaptation militaire est lente, j'ai grand mal à attraper le déhanchement qu'il faut, tête haute, épaules effacées, bras en pendule alterné. J'ai marché jusqu'à présent d'une pièce, comme une momie dans ses bandelettes. Après trois mois, mon bras droit se décolle, mais le gauche reste mort... Trois mois encore, j'ai compris! Mes bras vont et viennent avec affectation, forcent la mesure. Mon boston, jusque-là planté en chapeau de propriétaire, s'incline. J'ai gagné mes épaulettes; on m'a montré à les briser sous mon matelas et à en peigner les franges rouges. Je me décide à astiquer mes boutons qui devenaient vert-de-gris. Je finirai peut-être par avoir, moi aussi, « une chic dégaine » ?...
Mes manches s'ornent de galons de caporal, puis de sergent. Je louche pour les admirer. Oh! Oh! Que signifient tant d'honneurs? Est-ce que
je travaillerais, par hasard? Il est certain que je sais mes leçons et que je fais mes devoirs. Pour la conduite, c'est entendu, je suis sage.
A présent, j'émaille mes phrases de mots d'argot dont la singularité m'amuse; à la fontaine, je pinte; au dortoir, je pionce; au réfectoire, je boufTe. J'abrège ainsi : le général, le gai; le colonel, le colo; une sortie galette est celle où peuvent sortir même ceux qui n'ont pas obtenu les épaulettes, « galettes y\ de ce que plates quand elles sont neuves. L'ambition me gagne, je voudrais ressembler au beau garçon favori de tous qu'on admire et qu'on craint. L'esprit de corps ne m'est pas encore venu, je ne lui obéirai jamais complètement; mais petit à petit l'influence du milieu agit sur moi, et je réagis moins.
Maintenant que le printemps naît et que les arbres du parc verdissent en dentelle fine, je connais, sinon les noms, du moins presque tous les visages du bataillon. Je sais quelles préférences les assemblent, à quel groupe ils se rat-
tachent; moi, je ne suis nettement d'aucun, je compte encore parmi les flottants. Or on est d'une « bande » et non d'une autre, car les « bandes « ont fini par se former. Elles marchent coude à coude et de front (au pas : une! deux!), par trois, quatre, jusqu'à sept ou dix, le long des murs de la cour, le long des arbres du parc; aux tournants, elles conversent sur pivot comme à l'exercice. Il y en a une de Corses qui ont un type à part, des yeux noirs et des teints jaunes, une fierté de partisans vaincus et qui ressemblent à des Bonaparte orgueilleux.
La plupart des élèves reçoivent un prêt assuré par les parents : quelques sous par semaine qu'augmentent les petits envois de timbres dans les lettres ; on les consacre à des friandises qui, d'être rares, paraissent délicieuses. L'hiver un vieux paysan matois vend de grosses crêpes grasses et du lait dans des pots de grès qui réchauffent les mains ; le cornet de cassonade coûte un sou à part. Un garçon, le jeudi, consent parfois à vous rapporter de la ville des marrons
grillés OU bien une vieille femme apparaît, trinqueballant de petits pots en fer blanc où elle verse des « crémés », fromages liquides que nous battons à la cuiller.
Les bandes se cotisaient pour ces aubaines; on était généreux entre copains, mais sans solidarité envers les autres bandes. La camaraderie, exclusive, assurait du moins la protection, la défense réciproque, la mise en commun de ce qu'on possédait. Pour beaucoup elle était forte. Pure, pas toujours; trop de confidences à voix basse, trop de contacts dans les coins obscurs avaient au bout de quelques mois troublé les plus innocents. On en lisait l'aveu dans leurs regards, sur leur physionomie animée d'une complicité gênée ou d'une indifîérence provocante. Un peu plus d'hypocrisie masquait leurs paupières cernées.
Pour beaucoup un feu malsain couve qu'attiseront, — viennent les vacances, — le livre, les gravures, la parole entendue et cette fois comprise, un déshabillage entrevu. Le goût de la
volupté est dans l'enfant comme le ver dans le fruit. Et les parents se plairont à l'ignorer, diront : « — Pierre ou Jacques est si candide. » Il l'était. Depuis l'internat qui l'arrache aux influences du foyer, l'expose à la corruption précoce, il ne l'est plus. Ni l'aumônier ni le chapelain n'y remédieront. La confession qui devrait refréner le mal lui donne plus d'acuité. Les questions, les exhortations de bouche à oreille à travers le grillage, concentrent trop l'attention sur le péché de la chair et sur tout ce qui s'y rapporte : la curiosité du regard, l'impudeur inconsciente des frôlements, la délectation morose de l'idée.
Les allusions aux réalités de l'amour se précisent dans les conversations à mesure que l'année avance et que ceux qui savent renseignent leurs camarades. D'ailleurs, des grands aux petits, malgré la surveillance, l'infiltration se fait : on se rencontre en sortie, à l'infirmerie; des billets s'échangent. Un jeune frère, un cousin a reçu des confidences d'aîné; un sergent, un adjudant
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a laissé entendre ses bonnes fortunes. On apprend qu'aux vacances les anciens, — la plupart sont des hommes, — sitôt débarqués à Tours, à Angers, au Mans, courent à ces maisons où il y a « des femmes ». A quoi reconnaît-on ces maisons, comment elles s'appellent... et ce qui s'y passe, l'argot d'école le fixe en images d'une précision crue.
Ces créatures, claustrées en d'étranges couvents, obsèdent la curiosité du mystère de leur fonction et aimantent la tentation. Quand on sera grand... Leur nudité, — celui gui a vu l'a décrite, les collines jun? elles des seins, les vallées rondes de la croupe, Itîs plainos du ventre, les algues de l'estuaire, toutes les parties de ce corps féminin « tant souéf et moelleux » se repèrent de noms acres et fauves qui mordent la mémoire;... nul n'oubliera cette géographie vivante.
Découvrir ce qui est caché, défendu, sera pour l'enfant, avide de s'affirmer, la hantise. Il a respiré la sève de l'arbre du péché. Dorénavant
l'inconnu, même avant l'éveil de sa puberté, fascinera son imagination, sans aucun contrepoids d'éducation intelligente, ouverte, franche : et par malheur cet inconnu lui apparaîtra un jour sous une forme incomplète, animale, dépouillée de poésie, de sentiments élevés, dans une ombre clandestine et une odeur de vice captivantes quand même, d'autant plus peutêtre.
A partir de ce moment il va chercher, à travers les concupiscences troubles, le mirage éternel des livres, le fantôme de nuée, le Sésame du temple, le frisson sacré, le verbe magique : l'Amour. Pour lui le conflit fatal a commencé; si peu corrompu soit-il encore, il a senti souterrainement frémir l'incompréhensible union de la bête et de l'esprit qui le possèdent; d'instincts inassouvis en aspirations irréalisables, égaré par l'anathème religieux, faussé par une morale convenue, il se débattra dans l'ignorance, le doute, le désir.
Cela durera des années qui devraient être
pour lui les plus fraîches, les plus lumineuses. A tâtons, par des sentiers louches, ghssant dans la boue, il s'acheminera vers la lumière du grand jour et la compréhension des lois de la vie. Heureux s'il y parvient lavé des souillures de l'adolescence!
J'avais dû faire choix d'un confesseur ciilrc les deux curés de l'école, très irrévérencieusement surnommés : l'aumônier, le grand Q, le chapelain, le petit q. Ce dernier s'étonna, inquiet, de ma préférence; il avait le fretin, — c'est pour cela que je l'avais demandé, — et se gardait d'empiéter sur son supérieur. Prêtre pâle et discret, il ne devait opposer à mes doutes et à mon incrédulité, pendant des années, qu'une douceur lasse et une conviction résignée. Peutêtre l'ai-je peiné, je le regretterais. Il voyait bien que la foi me manquait et me priait seulement de ne point scandaliser mes camarades.
Je reçus la confirmation des doigts de Mgr Freppel, évêque d'Angers, en tape sur la joue; un beau prêtre à barbe de missionnaire
essuyait à nos fronts, d'une pincée d'ouate, les onctions. Pour la première communion, nous avions tous jeûné jusqu'à onze heures : au lieu du morceau de pain du matin, on reçut au réfectoire une part d'omelette et de grosses fraises. Ces fraises étaient traditionnelles.
L'été venait. On allait se baigner dans le Loir. Sous des hangars on enfilait les caleçons de toile, puis un grouillement nu se précipitait vers les trois bassins où l'on avait de l'eau à mi-corps, jusqu'au menton, et par-dessus la tête. Sur des chevalets, les sergents-moniteurs vous apprenaient la natation à sec, ou vous plongeaient à la nage au bout d'une corde. Le médecin se promenait sur une petite jetée. L'eau froide vous saisissait d'abord; on s'y habituait et on sortait à regret.
Les exercices militaires remplissaient les carrés du parc de commandements brefs; on nous mettait dans les mains des fusils de petit calibre, et on nous en apprenait le maniement : « — Un temps, deux mouvements!... «Ecole de-
peloton, école de compagnie, école de bataillon, conversions, défilés : « — Par la tête de la colonne, prenez les distances! » On allait au gymnase à ciel libre, enrichi d'engins terrifiants : un passe-rivière, une tour à plate-forme, un mur d'assaut aux moellons duquel les ongles se retournaient. Aux récréations du parc on nous avait concédé, le long du parapet de la Douve, des enclos où l'on pouvait planter des petits jardins; les uns y mettaient des fleurs, les autres du gazon. L'idée était charmante, elle ne fleurit que cette année-là.
A peine étais-je sorti quelques rares dimanches, chez des correspondants que ma mère avait fini par découvrir : gens simples et bons, un vieux mari, une femme encore jeune. Ils allaient quitter la Flèche; je ne les ai jamais revus, je ne sais s'ils vivent encore; j'ai oublié jusqu'à leur nom. Ils ont pourtant mis une petite lueur dans le cauchemar de ces longs mois de prison.
Enfin le jour béni, le jour d'extase arriva; le premier jour des vacances.
Ma mère et mon frère étaient venus me chercher : je fus bien heureux de les revoir.
On pense si je m'informai de Moustapha, de la bonne Julie, de la maison blanche, de mon cheval Ali surtout? Avec quel chagrin j'appris qu'on l'avait vendu! Serait-il heureux, aurait-il un bon maître?... Le souvenir de cette peine m'est vif encore. Combien d'autres plus graves ai-je oubliées!... La distraction du voyage et la joie de ma délivrance me détournèrent du passé.
Une seule chose m'étonnait : en présence de ma mère, de m'apercevoir combien, sans m'en douter, j'avais changé. J'étais enfant quand je l'avais quittée et déjà je me voyais jeune homme. Hors de l'école, tout l'aplomb qui m'avait fait défaut me gonfla subitement et je posai au soldat pour bien affirmer ma personnalité factice. Mais ce beau vernis craqua en trois jours de liberté : je repris avec joie mes vêtements civils qu'il fallut allonger, et je rentrai dans mon vrai moi sans le retrouver complètement.
J'avais souffert, et une continuelle attention pour prêter le moins possible au ridicule ou au blâme m'avait infligé un sens d'analyse nouveau, un dédoublement constant.
Je savourai ces vacances comme un bonheur meurtri, comme une convalescence du cœur et de l'esprit, qui mêlait la fiction à la réalité et animait, en des décors et avec des éléments d'âme différents, le songe éveillé de ma petite enfance.
Nous allons dans les Ardennes, nous retrouvons La Francheville et nos parents. Mais la guerre a jeté une ombre sur la joyeuse maison; les êtres, les choses ne sont plus les mêmes; on ne chante plus, on ne rit plus, le son des voix, le sourire sont autres. Mes souvenirs en restent voilés. Mes cousins sont devenus sérieux.
Fini, le temps où Julien m'invitait à avaler vite mon chocolat, parce que l'empereur d'Autriche, incognito, nous attendait sur la pelouse, en chapeau tyrolien et costume de chasse en velours. Je me promène, hissé sur une grande
jument mecklembourgeoise qui boite. Elle est venue avec l'armée de l'invasion, elle a entendu le canon et vu brûler des villages. Julien parle de la guerre : il parait que les Allemands emportaient les pendules et faisaient leurs nécessités dans les commodes. Ils ont campé dans les maisons, bivouaqué dans le village, mais ils n'ont pas découvert la cave aux vins fins que l'oncle avait prudemment murée.
Nous allions ensuite chez des amis, les D... Leurs soins au chevet d'agonie de notre père confondaient dans notre amitié pour eux la tristesse et la gratitude. La franchise, la chaleur de leur accueil nous furent réconfortantes; nous étions désormais si seuls... Notre famille avait ses soucis et ses préoccupations; elle ne pouvait plus rien pour nous. Nos anciens amis? Presque tous militaires, l'avancement les avait dispersés aux quatre coins de la France. Les autres ne se souciaient plus guère d'une femme en deuil et de deux orphelins.
Le château qui nous offrit l'hospitalité, après
avoir subi la présence du roi de Prusse, était joli à voir avec ses quatre tourelles à chapeau pointu, ses murs de briques et son pignon d'ardoises, son perron fleuri. Des pelouses, des taillis, un parc lui donnaient un petit aspect seigneurial. D'un côté, il touchait au village, et une cour de ferme le séparait des étables, de l'écurie, de la basse-cour et des granges, car le maître du logis faisait valoir luimême ses terres. Cet homme énergique et bon avait été oflicier de mobiles et gardait de la défaite une irritation encore chaude.
Il m'emmenait à cheval de grand matin; la terre était mouillée et les prés exhalaient une odeur fraîche; rien n'était doux comme la caresse des premiers rayons du soleil : il sortait à l'horizon d'une grande caverne d'or et on le voyait accourir vers nous et blondir tout le paysage jusqu'à la cime des bois et à la flèche des clochers. Une petite rivière se mettait à briller. Des cailles s'envolaient de la luzerne, les pommiers de la route mûrissaient.
Un jour, débouchant dans un village, nous rencontrâmes une halte de fantassins; ils portaient la tunique noire à col rouge, le pantalon dans les bottes; les rangs étaient rompus derrière les faisceaux. Trop tard pour reculer... Mon cœur battit d'une émotion imprévue; pour la première fois, je rencontrais nos ennemis; la soufîrance pâlissait M. D...
Fut-ce ce côte à côte intolérable? Echangeat-il avec un des officiers à cheval un regard trop vif, une injure entre les dents? Il me dit brusquement : « — Tiens-toi bien, et au grand trot! )) Les fers des bêtes sonnèrent sur les pavés; d'autres soldats qui barraient la place s'écartèrent précipitamment sur notre passage, un d'eux faillit être culbuté. M. D..., à présent rouge, et qui je le compris eût écrasé sans regret le Prussien, répétait : « Au trot! Au trot! »
Il me semble que l'air me fouette encore le visage, les bas-côtés de la route filent en sens inverse, tandis que derrière nous, distancé, un trot, puis un galop de poursuite s'évertue : c'est
l'officier. II peut courir! Tout à coup nous voici au pas et, à l'air résolu de M. D..., j'ai peur d'une altercation, mais le cavalier après réflexion tourne bride, et nous caressons longuement, tendrement l'encolure de nos chevaux.
Mon second souvenir : une gare pleine d'officiers noirs, un quai où des Bavarois à tunique bleu de ciel et casque à chenille montent la garde. J'éprouve une curiosité timide et un malaise honteux. Je me sens le fils des vaincus et des morts. L'ironie que je voudrais trouver, le mot de gavroche se fige au coin de ma bouche; je regarde droit devant moi, mi-li-tai-re-ment, mais les paupières me cuisent.
En un autre livre, j'ai noté ma troisième rencontre avec un gigantesque et débonnaire cuirassier blanc. Impression profonde qui devait, après coup, modifier mes idées sur la guerre, fixer mon rêve d'une revanche pacifique et non sanglante.
Je ne pris d'ailleurs, à cette époque, aucune conscience de l'état du pays, opprimé encore à l'Est, partout ailleurs sortant de sa frénésie et
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de sa stupeur, se remettant à vivre et à respirer. Si j'entendis l'écho sourd des pelotons pour l'exécution sauvage des derniers « communards », je ne m'en souviens pas plus que des démêlés de M. Thiers avec l'Assemblée, ni de l'instruction du procès de Bazaine, qui cependant remplissait toutes les conversations.
Je prêtais bien plus d'intérêt aux bains que nous prenions dans la délicieuse petite rivière, toute frissonnante d'un clapotis rapide autour des saules dont trempaient les racines. On se déshabillait dans les taillis; la cabine, un pavillon contenant un mobilier rustique et du vin muscat avec des biscuits, étant réservée aux dames
La mère de Mme D... nous rapporta un jour de Semuy une branche de pommier où pendaient trois pommes. Elle l'avait cueilhe à un arbre sous lequel notre père, cinq jours avant Sedan, avait passé la nuit, couché sur la paille d'une charrette et enveloppé de son manteau. Cette branche dura jusqu'à ce que les feuilles et les fruits se fussent desséchés.
J'accompagnais souvent M. D... à la chasse et je revois les chaumes ras, les meules fauves, les vallonnements ininterrompus que verdissent les carrés de trèfle et que brunissent les labours. La chienne d'arrêt va, vient, tourne, s'arrête soudain, une patte levée. Le coup de fusil part en même temps que le gibier. « — Apporte!» Le carnier se gonfle et nos ombres, un instant immobiles, s'allongent démesurées sous les obliques rayons qui enveloppent de leur fluide doré les bois; l'herbe que nos pieds écrasent sent bon, la fatigue même est agréable; on a les pieds qui brûlent tandis que les poumons aspirent avec ivresse le vent sec et léger. Le soleil descend sur la plaine jaune, et un frisson à peine sensible passe.
Une nature autre que celle d'Alger m'est révélée, la douceur et le charme des coteaux bas, d'harmonieux horizons sur ce coin de France que notre père appelait en le traversant : « Ce bon pays ardennais » et déplorait de voir « bientôt foulé par ces affreux Prussiens ». Cette vie active
me retrempe, cet air vif balaie de mon visage les pâleurs de l'école, de mon cerveau les miasmes de l'internat. Seuls persistent mon goût de la solitude et mon amour des livres.
Une émotion! Mon frère est tombé dans le ruisseau d'un moulin, aussitôt repêché par une blanchisseuse. Je le ramène à travers champs, vite, au château, et je le couvre de ma veste de peur que le froid ne le saisisse. Des remords me bourrèlent; si j'avais mieux veillé sur lui!... Le sentiment de ma responsabilité fraternelle me pénètre : je voudrais prendre mal en expiation.
'De temps à autre une pointe vive me perçait le cœur : la rentrée! D'abord elle m'avait paru ineffablement loin! Puis je m'étais dit : encore autant que ce qui vient de s'écouler! Maintenant ce n'étaient plus que quelques jours. Je m'efforçais de n'y pas penser, mais l'angoisse se faisait impérieuse, l'échéance me prenait à la gorge.
Il fallait dire adieu à nos hôtes, reprendre le chemin du Prytanée.