‹ Les jours s'allongentChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je rentrai en cinquième et changeai de bataillon, ma cour devint^celle du milieu, au parc je passai dans l'autre carré. La Douve le baignait de sa bourbe noire, où^de gros canards s'ébattaient. Bientôt il fut défendu de s'approcher du|parapet, un des cygnes du général ayant été^blessé à coups de pierre. Par delà on apercevait les prisons et un saut-de-loup que franchissaient, pour découcher, les moniteurs du gymnase.

\ Pendant trois ans, je devais reconnaître tous les arbres de ce parc à leurs nœuds et à leurs crevasses, buter à l'aspérité des mêmes pierres, lire au long du grand mur le dessin uniforme

des moellons. Pendant trois ans j'allais m'accouder aux pupitres tailladés, marquer le pas dans la cour qui infligeait aux yeux la rigidité de ses façades, l'obsession d'un préau pénitentiaire.

De nouveau la crainte pesa.

Hors de la classe et de l'étude, nous n'obéissions plus aux pions, mais aux chiens, ainsi appelait-on les sergents et les adjudants qui nous dirigeaient. L'équilibre gardé au bataillon des petits se rompait, l'élément civil diminué par la rivalité militaire. Tel sous-ofî, plastronnant sous ses aiguillettes de laine rouge, regardait avec dédain le dos voûté, l'allure simple de notre vieux professeur, oubliait de le saluer.

On regardait l'instruction qui se donnait dans les pièces closes comme une nécessité, on lui laissait sa part, mais on sentait bien que l'éducation véritable était celle qui alignait en plein air, doublait, rompait les fdes, marchait au tambour, s'unifiait aux : « — Par file à droite!

En avant, arche! » On sacrifiait tout à la préoccupation, explicable après le désastre, de pétrir des soldats pour la revanche; il fallait des hommes « pour refaire la patrie ». La dureté naturelle du Prytanée s'en exagérait. La discipline primait tout. Pas d'explications :« — Rompez! Trois pelotons de rigueur! » C'était le piquet. Et aux lectures devant le bataillon en carré : « — Par décision, un tel, quinze jours d'arrêt! Un tel, huit jours de prison! »

On ne pouvait attendre de braves sous-offîciers un maniement délicat de l'enfance. Habitués à la familiarité des chambrées, à la bouseulade du service, ils affectaient une rudesse superflue; sans être méchants, plus d'un s'attirait le nom de « rosse »; pourtant un ou deux, bien que sévères, étaient déclarés « chics ». Un aimable garçon, depuis diplomate, faisait des élèves tout ce qu'il voulait; on citait sa compagnie : « La belle troisième. »

Mon sergent eut de la bonté. Des regards et quelques paroles de réconfort me donnèrent le

sentiment d'être moins abandonné. Ce qui me paraissait le plus pénible, en effet, c'était de ne plus compter à titre personnel, d'être le numéro tant, le premier de la file, le troisième de la demi-table aux repas, le septième lit. N'inspirer aucun intérêt, être tout le monde et personne me semblait bien rude, et pourtant cela valait mieux, car l'envie égalitaire des camarades a vite fait de murmurer contre ceux qu'on protège de sales imputations : Lèche... ceci! Lèche... cela!

Je compris bientôt que puisque je n'avais ni la souplesse de caractère qui se concilie la faveur publique, ni le poing irréfutable qui l'impose, je devais compenser mon infériorité physique et mon manque de prestance militaire en devenant un des moins mauvais élèves de la classe. Mon application et mon travail me serviraient d'excuse : on tracasse moins ceux qui l'emportent par quelque point, et le succès quel qu'il soit impose toujours un peu. J'avais rendu, selon l'usage, épaulettes et galons, je les rega-

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gnai de mois en mois et ainsi chaque année jusqu'à la fin.

L'ennui aussi, l'indicible spleen, me contraignait à l'effort d'apprendre : une étude remplie me paraissait plus courte. Parfois le coup de baguette me surprenait agréablement. Si en retard et avec tant de lacunes, j'avais plus de mal que les autres; ma difficulté d'entendre et ma myopie compliquaient ma tâche. Très faible en version latine, je ne saisissais dans la dictée que des mots estropiés : le professeur me confia par bonheur le « cahier au net » que chacun pouvait consulter; à dater de ce jour je fis des progrès. Je me rappelle ma gratitude quand le vieux maître me rendit un jour une de mes copies; il y avait tracé ce seul mot : courage/ Le tableau noir était pour moi comme s'il n'existait pas, car sous peine qu'on me le confisquât je ne pouvais me servir de mon lorgnon.

La crainte enfin me tenait studieux et docile; un sentiment très vif d'amour-propre me poussait à ne pas me faire punir; le même, inverse-

ment, qui enlisait dans leur paresse ou raidissait dans leur révolte les cancres et les fortes têtes, fiers de rester sevrés d'épaulettes ou de porter l'habit bleu du cachot. Là encore une éducation moins radicale, faisant plus appel au devoir, à l'intelligence, eût obtenu de meilleurs résultats; mais le principe voulait que la récompense comme la punition fût sèchement appliquée. L'action morale manquait. Une, deux! Ran plan plan!

Les âges étant beaucoup plus mêlés, l'influence des anciens marquait davantage; cette promiscuité contaminait inévitablement ceux qui eussent pu ignorer encore quelque chose. Par vanité, les grands paradaient de leur savoir et les « melons » eussent rougi d'ignorer. L'argot s'enrichissait de termes empruntés à la langue verte, au dictionnaire erotique.

Quand on se promenait loin en pleine campagne, pour accélérer le retour les anciens chantaient, et pêle-mêle le bataillon faisait bloc, Hé par le rythme du pas, projeté en avant comme

la grappe d'un essaim sonore. C'était du Béranger :

Lisette, ô ma Lisette,

Qui m'as trompé toujours...

OU la scie du jambon :

Car j'aperçois

Quoi?

Un jambon

De Mayence,

V'ià qu'ça commence

A faire bien :

Car j'aperçois

Quoi?

Deux jambons, etc..

OU encore : Père Barhison, son, son, quand ce n'était pas : Meunier, meunier, tu es cocu! Les mots trop vifs, mentalement prononcés, se bourdonnaient. Pour beaucoup, le plaisir de la marche et du chant était tout mécanique, une allégresse brute; l'impureté des mots s'évaporait dans l'air. En d'autres, la suggestion sensuelle, persistant, éveillait des séries d'images, des scènes que l'imagination amplifiait, renouvelait

avec un irritant et malsain plaisir. C'est la jolie meunière, toute rouge et décoiffée, qu'un gros manant assaille et trousse sur les sacs de farine, tandis que le moulin tourne, et ru dondaine! C'est la reine Pomaré qui au plus fort de l'été se premène dans l'Ile paradisiaque, et n'a pour toute tenue qu'une canule de pipe singulièrement placée. La belle Madeleine s'en va-t-à Rome quérir l'absolution du pape; Diane, lasse des plaisirs de la chasse, se livre sur le gazon aux flèches de Cupidon, Chansons de reîtres et de dragons du roi, couplets de zéphyrs, refrains de sac et de corde, dont le rythme court en rigodon au pillage d'une ferme ou au viol d'une fille.

Pourquoi, puisque nous aimions chanter, ne nous enseignait-on pas les jolies romances des grand'mères, ces complaintes de la vieille France où s'exhale la tendresse de cœurs simples, où frémit au vent le goût de l'aventure, où se concentre un héroïsme mâle? Renaud revient de guerre avec ses tripes dans sa main; trois

tambours se promènent en ville et la fille du roi distingue le plus jeune à sa rose blanche; sur les flots court le brick des bons enfants, à carène d'ivoire et pavillon d'argent. La seule chanson poétique dont nous escamotions le refrain était celle, si douce '.Auprès de ma blonde, qu'il fait bon dormir.

On nous donnait pourtant des leçons de solfège, nous formions des chœurs sous la direction d'un chef de musique. D'après la méthode Chevet, nous chantions sur chiffres : 2, 4, ré, fa, 5, sol. Mais ces airs-là, il ne nous venait jamais à l'idée de les reprendre en promenade.

Des camarades racontaient des souvenirs de chez eux : la rude vie militaire de leurs pères, des légendes d'arrière-grands-pères; marches forcées d'Afrique, avant lesquelles on se graissait de suif l'entre-cuisse. Récits d'une crudité simple, où un vieux capitaine apparaissait cassant, avant l'étape, un œuf dans chaque botte et, pieds nus, s'engluait à ce bienfaisant emplâtre ; puis : en avant, marche! et vingt lieues là-dessus!

Quand on ne chantait pas, on causait. Des bandes renouaient les sympathies d'antan ou se désagrégeaient au gré d'affinités nouvelles. Je connus les naïves joies de l'amitié et ses premières déceptions, la confiance de s'épancher, l'amertume d'être trahi. Ces affections scolaires ont une fleur qui se fane vite et ne ressuscite pas plus tard. On a, dans le jour à jour du collège, des points de rapprochement que la vraie vie ne fournira plus; au contraire elle séparera si bien des compagnons d'enfance qu'ils se retrouvent étrangers, sans une idée, un sentiment communs, au point de ne plus se tutoyer qu'avec gêne et de s'éviter volontiers.

Je ne veux me souvenir que de ce qu'il y eut dans ces mouvements de l'âme de juvénile et de charmant. Avoir un ami, dire : c'est mon ami; partager avec lui les rillettes, les confitures de la boîte à provisions qu'on reçoit de la famille pour Noël, acheter un cornet de berlingots au papetier qui pousse dans le parc sa caisse à deux roues, se raconter son passé puéril, ses

plaisirs d'autrefois sans craindre le ridicule, juger ensemble le peu qu'on sait du monde extérieur, être jaloux d'une attention envers autrui, se bouder, se réconcilier, se plaindre en commun d'une injustice, se sentir esseulé et vide quand l'autre est au piquet, il y a là des impressions d'une fraîcheur, d'une limpidité délicieuses.

Je connus les Trois Mousquetaires, les coups d'épée de d'Artagnan, les coups de poing de Porthos par un ami qui, à la promenade, me les récitait avec verve tout au long. L'épaule nue de Milady, imprimée du fer de lys, la séduisante soubrette, les chevaux qu'on crève, les silences de Grimaud, les ferrets de la reine! Comme ils remplissaient cette longue soirée du dimanche d'émotions contrastées, de chevaleresques élans, de substitutions d'âmes et de costumes; tour à tour n'est-on pas le discret Aramis, le noble Athos, d'Artagnan si gai et si vif? Pourquoi la bibliothèque de l'étude, qu'on pouvait consulter à cette heure-là, ne contenait-elle

que des livres insipides, si on excepte les vulgarisations scientifiques de Figuier? Pourquoi tous ces romans étaient-ils plats, niais, misérables, alors que les Trois Mousquetaires, expurgés au besoin, eussent paru un si merveilleux enchantement?

Certainement ce livre joua un rôle dans l'idée très haute que je me fis par la suite de l'amitié; avec beaucoup d'autres, il m'inclinera vers cette tendance si dangereuse d'obéir avant tout au sentiment, cause de désillusions élevées, mais cruelles. Il fortifiera en moi un certain sens de la vertu dont l'école me donnait le commentaire rude.

\ J'avais remarqué un grand garçon qui marchait d'un bout de la cour à l'autre, le long du mur. Il était toujours seul et roulait des yeux d'animal méchant. On l'avait frappé de quarantaine, je ne sais plus pourquoi; l'impression m'en est restée d'un manque à l'honneur tel que l'entendent les collégiens.

Je me rappelle ma pitié impuissante et ma

répulsion pour une faute qui dut me sembler grave. Trahir ses camarades, dénoncer, était tenu pour l'acte le plus vil; la loyauté voulait qu'on souffrît, même innocent, à la place du coupable. Peut-être eût-elle exigé aussi qu'il se dénonçât librement.

Exercices, bains, revues, la fin de cette année ressemblait à l'autre. Pour la Fête-Dieu une procession allongea interminablement, un par un, les élèves des trois bataillons dans le parc du général, le long des plates-bandes de buis et des avenues de gazon qui sous les grands arbres aboutissaient à un petit reposoir. Une corbeille pendue au cou, pleine de roses effeuillées qu'on renouvelait à mesure, j'obéissais avec des camarades à un claquement de mains; à reculons, nous encensions de pétales le Saint-Sacrement porté sous un dais. Ce qui nous valut, après la cérémonie, une collation chez Monsieur l'aumônier.

Vint l'inspection générale, et un beau matin on nous donna une feuille de route. On nous conduisit militairement à la gare. Le bataillon

s'empila dans les wagons de troisième classe. Des chansons, des rires, des cris s'élevaient, on aurait dit que nous étions tous devenus fous; les sergents, les adjudants couraient le long de la voie, impuissants, avec des gestes de menace pas très convaincus.

A un coup de sifflet, le train s'ébranlait : de toutes les poitrines un cri formidable jaillit dans un hourvari de bostons agités, de bras, de têtes épileptiques aux portières, le cri traditionnel de la délivrance :

— Pékins de Bahut!

Notre mère, après de douloureuses hésitations , s'était décidée à quitter l'Algérie et à mettre en vente la propriété de Moustapha, trop grande et trop onéreuse; elle ne pouvait se résigner à voir la mer entre nous. Je la retrouvai installée rue de Rennes avec mon frère, qu'elle envoyait externe au collège Stanislas, et la fidèle Julie. \ Je revis avec attendrissement bien des meubles, des bibelots connus. Voilà les étagères peintes, la bibliothèque de cèdre clair, les livres dont les reliures et les titres me sont familiers. Les peaux de lion et de panthère font bel effet sous les panoplies d'armes. Comme autrefois, les deux gravures de Vernet s'opposent : le nègre juché sur un dromadaire brandit en l'air un lionceau; le maure, à cheval, lâche un coup

de pistolet contre un sanglier furieux. Partout s'accrochent les œufs d'autruche à pendeloques d'argent, et des cornes de gazelle à défier toutes les jettatiiras.

Le maréchal de Mac-Mahon venait de remplacer M. Thiers à la présidence de la République. Les lampions des grandes fêtes données au Shah de Perse s'éteignaient; on ne parlait que de lui, de sa tunique constellée de diamants et de sa goinfrerie magnifique. Sa première visite avait été au Jardin d'acclimatation, sa dernière au bois de Vincennes, comme si les arbres et les bêtes l'intéressaient plus que les hommes.

L'Assemblée nationale votait l'édification de l'église du Sacré-Cœur, l'Académie allait couronner Les Chants du soldat de Déroulède, coups de clairon aux notes courtes et rauques, dont l'accent émouvait.

Ces vacances me découvrent la poésie et l'horizon des songes illimités. Les vers, de leurs cadences mystérieuses, de leurs délicates guir-

landes où la rime s'épanouit en fleurs doubles, m'enveloppèrent d'un soudain flot de parfums et de musiques. Une multitude de désirs murmuraient en moi leurs aspirations confuses; les mots prenaient un sens frissonnant, insolite, mouraient en interminables ondes à travers ma pensée et comme au longdemes nerfs; les images qu'ils évoquaient tremblaient d'un halo de lumière.

Hugo d'abord, avec les déclarations passionnées d^Hernani et de Ruy Blas, me posséda; Musset ensuite, de toute son immortelle jeunesse et de son ardente fraîcheur. J'en copiai des strophes, je les savais par cœur, seul je les déclamais. Une émotion inconnue m'envahissait, coupée de langueur attiédie, de sursauts fiévreux; cette exaltation intime me subjuguait par tout l'être et, magnifiant le sens de la vie, parait toutes mes impressions d'une vivacité, d'un éclat enivrants. C'était une sève qui m'inondait les veines, une révélation brusque de l'univers.

D'exquis fantômes s'interposèrent entre mes yeux et le monde visible, pensifs visages de vierges, profonds yeux de femmes, formes secrètes de courtisanes, toutes les Isis voilées de mon ignorance et de ma curiosité. Ces figures de rêve se mêlaient à mon existence, obéissaient à mon appel; je les conjurais comme Faust appelle Hélène de l'abîme des morts.

Seul dans ma chambre, je voyais apparaître l'Andalouse aux seins brunis, la marquise d'Amaëgui avec son corps souple dont le corset de satin craque, sa jambe ronde dans le bas de soie, mitaines blanches; brodequins noirs. J'étais Franck le chasseur, et comme lui, orgueilleux et farouche, j'enlevais Belcolore et ne retrouvais Déïdamia que pour la tenir frêle et froide dans mes bras. Ce n'est pas une, mais cent fois, que je me suis récité les vers où Franck, « fatigué de la route et du bruit de la guerre », embrasse au bord du puits l'enfant endormie dont les mains ouvertes plongent dans un panier d'églantines. Laquelle préférais-je,de Ninon ou

de Ninette? Toutes deux, comme Silvio; mais la grâce fluide des jeunes filles m'attirait moins que le charme épanoui, émouvant des femmes, l'expérience que je leur prêtais de la souffrance et de l'amour. Pourtant, comme ils se répercutaient longuement en mon cœur ces vers de Rolla :

Quinze ans! 6 Roméo! l'âge de Juliette, L'âge où vous aimiez ! où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs adieux sous vos baisers sans fin.

Quoi, si jeunes, ces heureux amants passaient de l'ivresse de la nuit à l'enchantement de l'aube, quand ce n'est plus le rossignol qui berce leur étreinte de ses trilles, mais l'alouette matinale qui les avertit du danger!... De quelle pitié profonde, de quelle tendresse poignante étais-je saisi pour la Malibran au front livide, prêtresse sublime de l'art dont elle mourait. Et pendant combien d'heures, répétant la « Chanson de Fortunio », le long des allées où l'ombre des feuilles se découpe dans la torpeur du jour

d'été, ai-je cherché la Jacquehne inconnue. Où étiez-vous, Suzon, la rose blonde, et vous, Mimi-Pinson au bonnet sur l'oreille? Vous, visions de la nuit de décembre, muses de la nuit de mai et d'octobre, que mon regard épiait dans le clair de lune des jardins, quand les feuillages sont de cendre et que les ombres, ici légères et diaphanes comme l'air, là compactes comme l'ébène, élèvent sous le ciel d'étoiles l'harmonie veloutée du noir, en une attente inquiète, propice aux apparitions : l'éclat du mur paraît une robe, une glissante lueur s'approche, les effluves de la nuit dispersent la suavité d'une chevelure et d'un corps aromal...

Et ces vacances qui m'initient aux élans éthérés, à la solitude des rêveries passionnées, au murmure des rythmes, à l'appel d'un infini vague, sont aussi celles qui développent l'instinct, le sourd instinct de la bête blanche et nue, l'orientent vers la proie insaisissable, le fuyant mirage de la femme si lointaine. Enfant encore, osera- t-on jamais l'affronter, elle qui sait, elle

qui contient en son âme et son corps l'essence du mystère et le secret de la vie? Tandis que l'esprit s'essore, la matière pesante rive les pieds au sol, la chair se gonfle sous le duvet qui pousse, un travail intérieur charrie un sang plus acre : une seconde âme, grossière, exalte la voracité, la paresse, la colère, tous les mauvais ferments.

Parodie sacrilège, on voudrait se prosterner devant la Belle au bois dormant vêtue de tissus de perles et de voiles couleur de lune, et, galopin, on rejoint dans les greniers poudreux ou derrière les meules une fille de cuisine ou une petite paysanne pervertie. Poursuite illusoire des regards plus que des mains, désir qui se rassasie de soi-même, jeux d'une pastorale où Chloé avertie déniaiserait Daphnis intimidé qui voudrait et qui n'ose, si bien que l'occasion s'échappe. Est-on dupe, complice? On ne sait pas.

A travers le prisme aux facettes lumineuses, la réalité brutale se transforme; l'imagination

trompeuse met de sa poudre d'or, un peu de poésie sur ces misères. On obéit à quelque chose de sourd, d'aveugle, de déroutant, qui par instants fait honte et à d'autres fascine; un cerveau inférieur s'est éveillé à mi-corps, un foyer de sensibilité frémissante : on se sent entraîné par une invincible force qui vous attache à vous-même et fait qu'on se complaît aux miroirs comme Narcisse dans la nappe claire des sources; on a le cœur qui soudain bat, gros de tumulte; on voudrait avoir des ailes, on rit, et un moment après on pleurerait, on a soif de vivre et aussi bien de mourir : c'est le frisson annonciateur de l'adolescence, la puberté qui tressaille.

Un besoin de vieillir tourmente ce long enfant pâle, que la croissance efïlanque et maigrit : avant tout il veut paraître homme, l'orgueil mâle monte en lui de l'odeur de la terre, par le jet droit ou tordu des branches, à travers toutes les suggestions des sens. Plante et animal, il participe aux énergies latentes

du monde, il se sent s'accroître, il bande sa première vigueur.

Fumer, jurer est un acte viril, il fumera, dira de gros mots, voudra jouer aux cartes et s'attabler au cabaret : bouffées cyniques, bientôt dissipées. Des paris absurdes solliciteront sa vanité : repu du déjeuner, il ira choisir, dans la marmite où cuisent les pommes de terre pour messieurs les porcs, les plus belles, celles dont la peau grise a crevé sur la farineuse pulpe blanche; il boit par gageure, il prend froid par jactance, il lui semble qu'il a un trop plein de vie à gaspiller et il le jette au vent. [ï Temps de perpétuel haussement d'épaules, d'ironie et de révolte où l'on voudrait en bien comme en mal se distinguer, fanfaron du vice. Temps de gaucherie délurée aux gestes brusques, à la voix de coq enrouée, où l'on tranche de l'important, falot Don Quichotte, pauvre Sancho.

Les Ardennes s'estompent, Paris s'éloigne. Le même tambour qui nous a conduits à la gare nous ramène, dans un piétinement de troupeaux las, au « Bahut ». Pauses, entassement sous la galerie couverte; qu'attend-on? Que les sergents, adjudants aient fouillé chaque élève. Ni tabac, ni argent, ni livres. Belle malice, mon lorgnon et une pièce d'or tiennent dans un coin de mon mouchoir que j'agite en l'air, les doigts écartés : Passez, muscade!

Un lendemain d'inanition morale, bras croisés, yeux dans le vide. Enfin! Par quatre, on va prendre chez le bibliothécaire le tas de livres de l'année, pyramide croulante à base d'atlas, qu'il faut savoir maintenir sous le menton, bras tendus. Comme il y en a! Des maigres, des

gros, des rafistolés à la colle forte; on sent l'encre humide des tout neufs et la crasse des plus moisis. On les regarde, on les dispose dans l'auge, à l'alignement du pupitre. Ils vous oppressent par avance de leurs leçons quotidiennes : thèmes, versions, problèmes.

Que de latin, que d'arithmétique, que de grec! Heureusement qu'on oublie à mesure! L'histoire sera-t-elle plus intéressante? Tout ce qui me reste en tête de ma première année, c'est le règne du mage Smerdis, — drôle de nom! — et du faux Smerdis à l'oreille coupée.

Sur les cartes de France, il y a une tache noire, le deuil des provinces amputées. Que ne nous apprend-on cette géographie-là de telle sorte que nous ne l'oubliions jamais? Mais voilà, les programmes, la routine. Que sais-je de l'histoire immédiate, celle où nous baignons, mes camarades et moi? Rien ou presque : ceci, que la royauté de Chambord ne sera pas restaurée; on ne verra pas flotter le drapeau blanc à lys d'Henri V. La présidence du maréchal

de Mac-Mahon est prorogée pour sept ans.

Nous apprenons aussi que Bazaine est condamné à mort et que sa peine est commuée en vingt ans de prison dans une forteresse. Meiis ces faits frappent notre esprit comme des grains de blé une pierre; ils ne tombent pas dans un sillon préparé où ils pourraient germer. Cette ignorance du plus palpitant des récits, de l'œuvre vivante, le roman de mon pays, ce roman que chaque minute imprime avec une perpétuelle suite à demain, pendant bien longtemps je la conserverai, jeune homme, et même artiste, écrivain, jusqu'au jour tardif où j'aurai enfin appris, compris, aimé la patrie à travers la race, les idées, la terre des vivants et des morts.

Comme les mois paraissent longs, que de semaines! Et les jours, on dirait sur le calendrier des files de fourmis à l'assaut. Dire qu'on ne peut en écraser qu'une à la fois!

Nouveau professeur; le pion et le sergent restent les mêmes : tant mieux! Nouveaux amis : un blond, un peu fou, qui a le rire pro-

vocant, les coups de tête, les engouements brusques des Slaves. La discipline s'alourdit. Au troisième bataillon, il n'y a plus de maîtres d'études pour crier : « — Caleçon, minute!... » Des sergents, des adjudants conduisent d'une voix retentissante, géants un peu ridicules, ces pygmées.

On refait l'armée, on forge le glaive de la revanche. Nous ne nous adresserons plus désormais à un chef dans la cour qu'arrêté net à trois pas : salut militaire, le petit doigt sur la couture! Les pelotons de rigueur se peuplent; par les grands froids, ils triment, une, deux! au pas gymnastique. Et pendant que le chien du peloton, — on dirait un vrai renard kabyle à museau jaune, — court en serre-file, du côté des « goguenots » les anciens fument, habiles à souffler leur fumée dans un pot de grès à lait où ils feignent de boire, et d'où elle sort comme une brume d'haleine candide.

Tiens, on nous mène au bcdn chaud, dans une vraie baignoire, à rinfh*merie. A-t-on peur que

nous nous soyons salis en vacances? Et, ce qui met le bataillon en joie, et prête à de sales commentaires, le médecin passe la visite au dortoir, celle que j'ai déjà subie avant d'entrer, pièces en main. Voyons! il est peu probable qu'à notre âge nous rapportions des maladies inavouables. L'hiver fut très rude : on se battit avec des boules de neige; certaines contenaient, exprès, des cailloux; des figures saignèrent, on dut interdire le jeu. Ancien à mon tour, je regardais avec indulgence les melons; ils n'étaient pas encore trop malheureux, les brimades ne sévissaient qu'au premier bataillon. Toutefois un ou deux boucs émissaires recevaient horions et crachats : Coco-Bel-Œil avait disparu; le souffre-douleur actuel était un garçon rougeaud, surnommé Pipatte. Sa face ovoïde épanouie d'un absurde sourire, il marchait fendu en compas, et par derrière on lui assénait le coup du lapin, sur l'oreille. Je revois ces énormes pavillons de chair tuméfiée, d'un violet pourpre, et qui s'écartent, pendent à demi cassés.

Ah! que l'enfance est lâche! Ceux qui maltraitaient ainsi un innocent étaient les plus plats devant un de ces Césars adolescents que la cohue on ne sait pourquoi idolâtre, pour leur force sans doute, car aucune suprématie d'âme ne les distinguait, et plus tard ils devaient végéter dans la plus terne médiocrité. Ils faisaient pourtant la loi. D'autres, à museau de singes grimaciers, soutiraient le rire; on les appréciait tout en les méprisant; ils passaient d'une bande à l'autre, comme des bouffons en tournée, ou des filles de brasserie; du moins n'étaient-ils pas méchants. Il y avait des brutes sombres, héréditaires, ceux qui plus tard, bas officiers, n'auraient que l'injure à la bouche et, les yeux injectés, sueraient l'absinthe. On remarquait çà et là quelque silhouette pensive, qui serait le héros modeste d'un grand labeur colonial, tel qu'un Lamy.

Le reste était la foule anonyme, qui compterait, selon l'occasion, des braves et des lâches, des soldats du devoir, de futurs vieux comman-

dants, de jeunes généraux, des administrateurs, des médecins, des intendants; puis le rebut : des fous comme ce malheureux qui, toute une nuit, fait des boulettes avec son excrément, et ceux qui seront fauchés avant l'heure, deux ou trois pour lesquels, à la chapelle, au rythme funèbre des tambours voilés de crêpe, on a chanté le De projundis; et encore ceux qu'une tare physiologique étiole, ainsi ce nabot verdâtre qui est toujours accroupi aux latrines et que son vice solitaire stupéfie.

Il y a les têtes brûlées, qui iront chercher fortune sous tous les soleils, les raisonnables à qui il n'arrivera rien, les cancres qui échoueront sur le sable. Tout l'inconnu de demain dans ces jeunes gars qui, crânes nus et tête haute, au rythme des « bandes » étroites ou larges, tournent en rond et dans le parc courent aux barres, avec des cris furieux." i

Le noir, l'affreux hiver! J'en ai moins souffert les deux premières années : maintenant, ma provision de chaleur est épuisée. On nous

tond à blanc dès que nos cheveux repoussent et l'on ne porte de képis qu'à la promenade : brrr! Les engelures me font boiter; mes mains surtout, crevassées, lépreuses, me sont un supplice. Je m'enrhume facilement. Aux études, le poêle a beau ronfler, à peine s'est-on réchauffé qu'il faut sortir dans le froid aigu, la bise d'épingles. Au dortoir, les lavabos sont gelés, et pour se laver, l'on descend dans la cour noire briser la glace des fontaines. Un matin, je vois les lits, les quinquets, les murs tourner : je ressens un coup sur la tête et me réveille, emporté à bras, sur le lit du sergent qui me frappe dans les mains, me mouille les tempes.

Quelques instants après, je suis dans un lit bien bordé à l'infirmerie; de grandes cornettes blanches de sœurs de Saint-Vincent-de-Paul cinglent éployées. La visite : le médecin va de lit en lit, réglant les diètes, les portions qu'un garçon apporte fumantes sur un grand plateau. On me nourrit, et les petits morceaux de rôti au

jus, les légumes mijotes paraissent succulents, le pain blanc est un régal.J

Au matin, on a le choix entre un bol de lait sucré ou une panade suivie d'une tartine. Seulement il faut réciter d'abord longuement les prières latines. Pas de carton imprimé, ma mémoire trébuche et les sœurs s'indignent; M onsieur l'aumônier, à qui elles portent leurs plaintes, lève les yeux au ciel : oui, je suis un impie, j'attriste déplorablement son ministère. Le visage de cire des pieuses filles s'aigrit; leurs regards qui me marquaient de l'intérêt se referment, des allusions me visent; des grandes manches le pain blanc, les portions sortent avec regret et dédain. Une d'elles, dont le visage doux m'attirait, sèche, déclare : « — Votre mère doit être bien malheureuse! »

Une autre, haute comme un carabinier, la Carabine, hoche la tête avec compassion; et l'infirmière, qui porte sur elle l'odeur des cédrats et des tisanes, sœur Chipie, camuse et bilieuse, grommelle; quant à la vénérable supérieure,

dans son parloir tapissé de photographies de « brutions », elle confond tous les élèves sous le même nom et s'attendrit aux larmes ; elle est en enfance. Quel^dommage de ne pas être hypocrite, ou de ne pas marmotter bonnement les Oremus, avec tous les signes de croix et génuflexions; on choie les plus pratiquants : à eux la grosse assiette de panade, un morceau de sucre de grâce dans le lait chaud.

On serait si bien, pourtant, dans cette infirmerie silencieuse, où une grande capote de laine blanche et un bonnet de coton vous donnent l'air déguisé. L'atmosphère est morte et le silence ouaté. Les escaliers sont cirés à glace. Sur les vieux murs d'un petit jardin, le raisin mûrit à l'automne dans des sacs. Il y a une étude pour convalescents où je vois un jour un grand barbu, devant le sergent-moniteur ébaubi, tracer sur le tableau noir des topos incompréhensibles, une succession de tunnels avec des lettres de repère, V, M, G; il prononce des mots singuliers, ajoute des hachures pour les ombres et

conclut : « — Voilà comment c'est, une femme! » Puis, lentement, il efface avec le torchon mouillé, tandis que le sergent murmure, d'admiration : « — C'est rudement compliqué! »

Et pour ne pas être en reste, il montre en cachette une photographie usée sur laquelle on m'invite à jeter les yeux : une femme nue que va violer un moine. L'élève à son tour approuve, d'un clappement de langue, et sur un : « — Flemme! » que souffle un camarade, trace frénétiquement sur le tableau des x et des y d'algèbre. Trottinante, l'espionnC; sœur Chipie, a surgi, elle regarde et, satisfadte : a — C'est très bien de travailler quand on est malade! » Le grand prend un air confit, elle disparaît.

Longues heures de convalescence, (jui s'égrènent comme les pois d'un chapelet récité à voix basse, ennui paisible, saveur du temps incolore, tiédeur de guimauve après laquelle le retour aux classes semble dur et glacé. Au réfectoire, le bouilh filandreux reste aux dents, et on sert ces plats de cuivre où le riz gratiné s'encroûte.

Jamais on n'y touche, et chaque semaine on nous les ressert : sont-ce les mêmes?

Il y a « chahut » en ce moment; à bouche fermée on gronde : cela fait un bruit de chariots qui roulent ou d'orage. Est-ce parce que le gros sergent de la seconde compagnie est encore ivre-mort? Il couve ainsi des cuites pendant des semaines entières, raide et majestueux. Il tient à commander et hurle des non-sens : le bataillon, avec un malin plaisir, obéit, s'enchevêtre inextricablement. Est-ce plutôt parce qu'un heutenant, dont on raille l'accent, est de semaine? Il écoute le sourd tonnerre et déclare avec mépris : « — Vous glognez comme les poulceaux quand ils ont le ventle plein! » Plein, non. ; Des récits, — ou des légendes? — se transmettent; on rappelle une grande révolte quelques années auparavant; pour réduire les deux premiers bataillons mutinés, il avait fallu des gendarmes et la troupe. Va-t-il y en avoir une autre? L'indiscipline fermente; boucans à l'étude en classe., au dortoir. Les garçons de ronde, les

sergents, à travers les chambrées dont on a éteint les lampions, filent sous la bourrasque des brosses à cirage et des sacs à linge sale.

Que je m'ennuie! Ah! que je m'ennuie!... Ce n'est pas la première fois, mais la crise est terrible! Chaque pas dans la cour m'est une nausée, la tache des murs m'obsède; je connais l'usure de la margelle de la fontaine, mon pupitre tailladé m'inspire un affreux dégoût, je pourrais dénombrer les poils de la barbe du professeur.

Aux vacances du jour de l'an, ma mère avec mon frère vient me voir; ma détresse est si poignante que je la supplie de m'emmener, qu'elle me mette interne à Paris, où elle voudra, mais qu'elle me tire de cette école où je suis si malheureux, où je n'ai rien de commun avec rien ni personne, où tout me blesse, où j'ai froid au cœur, où je meurs de solitude et de spleen. Déchirée, elle résiste, pour ce qu'elle croit bien. La scène fut si douloureuse qu'elle n'y peut depuis penser sans souffrir, et elle m'a avoué qu'elle fut tout près de céder.

Avec quel désespoir je vis se refermer la porte du Prytanée! C'est par de pareils soirs que les enfants ont envie de se tuer.

Le jour à jour reprit. Alors, pour d'obscures raisons, évasion d'idées, nique aux vexations religieuses de l'aumônier et des sœurs, je songeai à me faire protestant, sans savoir au juste en quoi cette forme de religion différait de l'autre, sinon que la superstition semblait moindre et la morale supérieure. Je voyais quelques rares élèves, sept ou huit au plus, « coupant » aux offices et au confessionnal, assister aux conférences d'un pasteur à barbe rousse et redingote noire. Un camarade l'ayant prévenu de mon intention, il me fît appeler et me prêcha doucement : On pouvait faire son salut par toute voie sincère; ne craignais-je pas de m'attirer des ennuis? A lui aussi, peut-être? Avec sagesse, il me conseilla la réflexion et le calme.

J'avais de nouveaux correspondants, leurs fils étaient devenus mes camarades. Quelle distraction que ce parloir, quelle aubaine que

ces babas et ces éclairs généreusement apportés, que ces cerises, l'été! On n'a pas, lorsqu'on est jeune, assez de gratitude pour ces bienfaits : cependant je vouai un attachement vif à ces protecteurs inespérés. Je n'ai point oublié ce qu'ils apportèrent de consolation à mon adolescence inquiète et malingre, à mon caractère malheureux. Ils ont suivi depuis leur destinée, moi la mienne; on sème ainsi derrière soi bien des regrets, des bonheurs, des amertumes; ce qui fut n'est plus, le temps détruit chaque jour un peu de nous-mêmes et des autres : c'est parmi les vivants qu'on laisse le plus de morts. Un nouveau lieutenant était devenu l'idole des trois bataillons. Les visages s'épanouissaient dès qu'il apparaissait au seuil de la cour avec ses yeux gais, sa longue moustache de chat, sa démarche plongeante. Son premier geste était d'agiter la main en l'air : le peloton de rigueur aussitôt rompait. Tous ses mots étaient des levées de punitions. Il passait pour noceur et casse-cou, son prestige en redoublait.

Bientôt il me distingua, ce dont je fus très fier, et, à ma délirante ivresse, voulut bien me prêter des romans que je cachais sous ma veste; il m'avait recommandé la prudence, je crois bien qu'il avait obtenu que le maître d'études fermerait les yeux. Avec quel bonheur défendu, m'étant fait un rempart de dictionnaires, masquant le livre coupable sous un lexique, attrapais-je à la volée quelques pages des mirobolantes aventures, coups d'épée, de dés,"de fortune, l'invraisemblable méli-mélo d'amour et de combat d'un Soulié ou d'un Féval?

J'avais compté sans le professeur qui, lui, détestait le lieutenant, — histoires de femmes; — il fondit sur moi et m'arracha le volume» « — Tome I? Et le II? » Qui m'avait vendu, ou prêté, « un pareil ouvrage? » J'inventai une histoire. Trahir mon grand ami? Ah! bien oui^ plutôt les arrêts, la prison, l'expulsion, la mort Je les subis, ces arrêts, avec bonheur, et serais allé gaiement au « trou » même, pour expier ma sottige. Le Ueutenant le sut et s'accusa : l'affaire

qui eût pu être grave en resta là; mais désormais, adieu romans! Je ne connus jamais la suite.

Les exercices militaires m'étaient devenus si pesants que je rusais pour m'en faire exempter. Je n'étais pas le seul : tel entretenait un panaris, tel autre cultivait à la jambe une plaie, en se raclant avec la serviette. Ces moyens m'eussent répugné, je ne prétextais que mon état de faiblesse, véridique au fond. « — Dispensé! « déclarait le médecin. Mais je ne l'obtenais pas toutes les fois, et je me rappelle avec quel soulagement j'entendais le tambour battre le : Rabats ta chemise! Rabats-la bien!

Encore une demi-heure, et l'on reporterait les fusils au râtelier où le voisin vous écrase les doigts pour avoir plus tôt fait. De loin en loin il y avait messe en armes, on mettait genou terre à l'élévation, et le bruit des crosses scandait les cantiques. La fanfare jouait de tous ses cuivres; un chœur choisi parmi les meilleures voix bégayait cent cinquante fois de suite le Kyrie eleison.

L'été, avec ses fins de jour exaspérantes, interminables, se prolonge. Comme il fait soif au réfectoire, les plus forts font razzia de l'abondance, se crèvent goulûment de vinasse au bec des autres, — j'aime mieux l'eau; ça tombe bien!

Cette année ne finira donc jamais?...

Je termine ma troisième.

Quand j'essaie de reprendre conscience de ce temps-là, je me vois immobile, à mon banc trop haut, penché de mes yeux myopes sur mon pupitre trop bas : une contrainte des bronches, qui me rétrécit la poitrine et m'empêche de respirer à l'aise. Puisque le lorgnon est défendu! [^ De temps en temps, par ordre de M. l'inspec-» teur, on m'en confisque un, dont le cordon imprudent aura débordé l'ahgnement des boutons de ma veste. Je déparerais le rang, sans doute. Mieux vaut que je sois aveugle. Cependant un des heutenants porte sur le nez des verres épais comme des vitres. Lui peut, moi pas.

Je vais chaque matin à l'infirmerie, il a fallu renoncer à l'huile de foie de morue qu'on vous

verse dans un verre rempli au quart d'eau, exactement comme l'huile des veilleuses et où restait la limace des lèvres du voisin : ça ne passait pas. La sœur Chipie me seringue de l'infusion chaude de sureau dans l'oreille; je n'entends pas mieux.

Et je me retrouve à mon pupitre, plongé dans l'immobilité hypnotique d'un rêve aux yeux ouverts. J'ai l'air d'étudier, et je ne distingue ni le papier ni les lettres : je ne suis pas ici, je vogue en des songes creux où le possible et l'absurde s'amalgament, où ce qui pourrait être transforme ce qui a été, où j'imagine des événements invraisemblables, où je me rue vers une chimérique délivrance.

Travailler? Sans doute je travaille, mais seulement à ce qu'il me plaît. Des lacunes béantes correspondent dans mon cerveau aux classes qui ne m'intéressent pas. J'y apporte une résolution courtoise de ne rien apprendre qui décourage les professeurs, ils prennent en pitié ce singulier mauvais bon élève et ne le tracassent plus.

Les ironies du professeur de géographie me laissent insensible. Le professeur d'allemand me propose en vain ses traductions d'un lourd comique:» — Che me mords le vront endre les tents! » ou : « — Je manche une ponne bomme afec mon bied. » Le professeur de mathématiques sait que mon unique devoir sera la copie d'un éternel théorème. D'ailleurs, il a trop à faire d'affronter les « chahuts » légendaires qu'on lui assène, sans doute parce qu'il est faible et bon. Des boulettes de papier dissoutes dans l'encre visent de leur fumier son crâne chauve, un œuf cru s'écrase au tableau noir. Peut-être me sait-il gré de ne lui faire aucun mal, devine-t-il que je le plains et que je souffre en lui? Quant au professeur de dessin, long vieillard sec, il me regarde avec répulsion, comme si j'assassinais sur ma grande feuille de papier l'homme à demi nu dont la froide académie retient, une année durant, notre fusain et notre mie à effacer.

Seul le professeur de littérature est à demi content de moi, encore n'est-il pas difficile. Je

ne puis m'accommoder du grec, je suis médiocre en latin, la métrique me fait horreur; il n'y a que la composition française qui me réussit : on lit publiquement mes « concours » de la semaine, avec éloges. Je sais mes leçons, mais d'une mémoire mécanique remontée chaque Jour, où les pages se dévident, abolies à mesure.

Pourtant ce n'est pas la faute du maître, excellent homme à lêtc de janséniste, petites moustaches, et royale grise comme on en voit aux tableaux de Philippe de Champaigne, si un effroyable ennui se dégage des vers de l'Enéide ou des phrases de Sophocle. C'est la méthode d'enseignement qui ne laisse rien au travail personnel, à la réflexion, se borne à un gavage de canards aux pattes clouées, crevant d'indigeste pâtée.

L'histoire, si émouvante, ne montre que sa carcasse où pendent quelques peaux parcheminées : des guerres, des traités de paix, des règnes, des morts, des naissances, rien que des dates. Ainsi de tout. On apphque à la lettre les

programmes, en dégager l'esprit serait dangereux à une époque de compression morale et de réaction'^catholique, où. si l'on ne parle plus du retour du roi, ce n'en sont pas moins, semblet-il, ses ministres qui gouvernent.

De mon pupitre, je suis à enjambées de sept lieues la folle du logis. Elle m'entraîne à travers les fenêtres tristes, par delà les arbres taciturnes. Elle me ramène d'un vol aux vacances : regrets d'hier, espoir de demain, vers cette vie confuse et innombrable que j'ignore et soupçonne, et dont les vagues murmurantes viennent mourir au pied de ces murs de prison. Tout ce que je voudrais connaître me hante, et tout se résume en cette aveugle ou lucide aspiration : la femme, ... l'amour. Le prodigieux mystère féminin m'attire et je n'ai qu'à fermer les yeux pour composer au fond de moi un être idéal qui résume toutes les perfections et auquel les mille formes de beauté entrevues jusqu'ici prêtent un reflet de leur substance et le rayonnement de leur sourire.

Leurres du désir, caprices du mirage : c'est tantôt une fée pas plus haute que le doigt, à jupe en gaze de danseuse, qui loge, — pourquoi pas? — dans un recoin de mon pupitre, sur une jonchée de pétales de roses. Quand je m'ennuie trop, je soulève le couvercle; elle se glisse en deux pirouettes dans mon « Jardin des racines grecques », et pour me distraire, elle danse comme sur le théâtre en cambrant le torse et en allongeant indéfiniment la jolie petite ligne de sa cuisse et de sa jambe minuscules. Elle se juche sur mon épaule, plus légère qu'une libellule, et me tient à l'oreille des discours fantasques et charmants.

Ou bien, c'est au fond du parc du général, là où les taillis s'assombrissent, une Titane assoupie. Je me mire en un de ses ongles comme dans un grand miroir rose. L'odeur chaleureuse de son sein est celle d'une forêt entière. Me rouler au creux de sa chair et dans les foins roux de ses cheveux, me promener sur la blancheur de ce corps, domaine de voluptés pour le plaisir

lOC LES JOURS S'ALLONGENT

d'un dieu aussi grand qu'elle, m'émouvoir de son réveil qui est comme le tremblement de terre d'une montagne!

D'entre les livres arides, d'entre les landes épineuses des pages sortent des figures touchantes de légendes ou belles d'histoire : Jeanne d'Arc à cheval brandit son étendard, Pénélope, pensive, tisse sa toile en songeant à l'époux absent. Quels baisers seraient les plus doux à recevoir, de cette Hélène qui rendait pensifs les vieillards, ou de la femme chaste d'Ulysse le subtil? Comme elles devaient être belles, ces vestales qui oubliaient leur vœu et qu'on descendait vivantes, dans la fleur de leur printemps, sous la pierre d'un froid sépulcre? Que j'eusse voulu essuyer le front pâle de Lucrèce, lorsque le suicide en glace la sueur d'angoisse et de désespoir. Si je pouvais être celui qu'aima cette Cléopâtre qui « embaumait l'Egypte, toute nue »!

Splendeursde labeauté morale ou de l'infamie glorieuse de la femme, de quel élan mon âme

montait-elle vers vous, implorante d'un impossible bonheur, aussi dévorée de langueur que Chérubin prêt à mourir pour un regard de sa marraine!... Besoin d'aimer? Besoin d'être aimé surtout, câliné, bercé en de beaux bras blancs comme un enfant que je suis.

Folies ridicules, suggestions à vide, mais qui me sauvent de moi-même et m'aident à supporter l'intolérable ennui de la geôle. Sans le rêve, que serais-je devenu? Les deux seuls êtres qui, à l'école, me marquaient de l'intérêt sont partis. Mon sergent n'est plus là, et le lieutenant à moustaches de chat et aux yeux gais a été renvoyé dans un régiment. Je suis seul, affreusement seul; l'amitié même ne me console plus. Le monotone jour à jour a épuisé pour moi toutes ses surprises et toutes ses déceptions : rien d'imprévu ne rompra la règle inflexible, la succession des heures, le cycle où nous tournons dans le grondement morne du tambour!

Quand je songe à Moustapha, le jardin et la maison de lumière me paraissent si loin, si loin.

qu'il me semble que des années sans nombre m'en séparent, toutes recouvertes de poussière fine. Les Ardennes aussi se sont reculées dans le passé; on n'ira plus chez les Emile; on n'ira plus chez les D..., la mort est entrée chez eux et a frappé le chef de famille.

A me sentir ainsi emporté de la sûreté des havres de refuge vers le mouvant inconnu de demain, un malaise anxieux me pénètre. Je ne tiens à rien, je flotte à la dérive. Je suis si peu de chose dans cet univers dont j'ai une vague, incomplète conscience, et dont pourtant je crois démêler par instants les lois impassibles et cruelles, s'il ressemble au petit monde où je me meus parmi la sottise et la méchanceté des uns, la bassesse des autres, de rares intelligences, de fugitives sympathies.

Il y a des moments où une désespérance infinie me prend à la gorge : je me juge pauvre, laid, borné dans tout mon être. La vie m'apportera-t-elle plus et mieux? Ne serai-jc pas toujours un enfant qui grandit, puis vieillit, ce

qui s'appelle un homme? J'écoute sans intérêt le tumulte des jeux, je contemple la bousculade des galops, les querelles. Quand un élève fait claquer un sac à gâteaux gonflé d'air, tous les bataillons beuglent : « — Foucault! » Cette clameur, qui m'avait intrigué le premier soir, commémore, paraît-il, un noble d'autrefois, un de Foucault grand chasseur, qui tirait des oiseaux dans le parc.

Quand certain garçon paraît sous la livrée bleue, des cris furieux se déchaînent, se croisent, affirment, nient : « — N'en a!... n'en a pas! » On distingue le coup de gueule des grands et l'aboi de roquet des petits... Vert de rage ou pourpre d'humiliation, le malheureux, ainsi conspué dans sa virilité, brandit par protestation un bras phalhque et disparaît sous les huées.

Non, je ne puis m'intéressera ces niaiseries, à ces méchancetés; cela ne me cause que du dégoût, ces joies brutales, ce trop plein de sang et de sève. Je voudrais m'enfuir. Si je faisais une maladie grave, on m'emmènerait peut-être!

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Ce que je sais bien, c'est mon éloignement du métier militaire. Le but est manqué, il ne fallait pas me mettre dans cette école. Plus j'admire notre père, plus je me sens incapable de lui ressembler. Je ne serai pas soldat. Il y faut des qualités qui me manquent, des vertus d'âme que je respecte, mais que je ne sens pas suscitées assez haut autour de moi, en moi. Précisément parce que notre père a gravé son nom sur un arc de triomphe funéraire, je ne veux pas faillir au legs d'honneur. Pourquoi ferais-je un médiocre officier? Je n'en ai pas le droit.

Si je deviens quelqu'un, ce sera dans une autre carrière. Laquelle? Je ne sais. Aucune ne m'attire, parce qu'elles ne me représentent rien. Il faudrait avoir une idée des mœurs, des coutumes, de l'organisme social. On m'a élevé dans l'idée que seuls trois corps de l'Etat constituent une aristocratie, exercent des fonctions nobles : l'armée, la magistrature, la prêtrise.

Je ne me vois sous aucun de ces habits.

Je ne sais ce que je serais devenu sans les vacances, sans le train qui m'emportait la tête à la portière, ivre du vent et du bruit des rails, gesticulant d'amitié aux gardes-barrières, semant les pourboires, chantant des insanités, vidant avec les camarades les fioles de liqueurs qu'on vend aux buffets, bâfrant des pâtés, achetant des livres que je coupais avec le doigt, attendri par la fraîcheur des prés et le parfum des meules, excité aux arrêts par la vision des femmes en robes claires, brûlant de fièvre dans ce soleil de juillet qui flambe comme un punch.

Si, tel deux ou trois malheureux dont les parents étaient trop pauvres pour les faire venir ou habitaient les colonies, il m'eût fallu

continuer à vhTe dans le Prytanée désert, ma raison eût craqué.

Ces vacances-là allaient compter dans ma vie.

Une bouffée d'air salubre entre dans mon âme de prisonnier. Cet air vient des Vosges, où, chez nos cousins, industriels d'Alsace qui ont opté pour la France, nous avons reçu, nous recevons à nouveau une hospitalité offerte à main large et d'un libre esprit.

Le Champ du Pin! Aurais-je cent ans, la vieillesse aurait-elle racorni mon cœur et ruiné ma mémoire, je reverrais le logis vaste, bourdonnant comme une ruche, j'entendrais les rires des enfants, les mélodies du piano, les discussions hardies où se heurtent la tradition et le progrès, le passé et le présent, j'admirerais la famille unie et croissante chaque année, les tablées nombreuses, les amis qui vont et viennent, ce foyer d'intelligence et de passion, où sentiments, idées, aspirations s'incarnent en un être d'élite aimé et respecté de tous, l'épouse,

la mère dont le beau visage rayonne d'énergie charmante et de lucidité grave.

Le Champ du Pin! Eden vivifiant, petit coin de terre française où l'on a plus qu'ailleurs le sentiment de la patrie, la conscience du devoir, où l'on travaille au progrès, où l'on élève à la vraie vie des hommes et des femmes pour demain. J'ai beau, si dépaysé les premiers jours, ne pas deviner ni comprendre les leçons de choses qui se dégagent à chaque minute de tout ce qui se dit, de tout ce qui se fait autour de moi, comment n'aspirerais-je pas à pleins poumons cet air bon et fort comme l'ardeur des pins dont le vert sombre rend ce pays sérieux; cet air de sève, de vie?

Rien qui ressemble, dans la sympathie qu'on nous a témoignée au premier moment, qu'on nous montre chaque année plus, aux rares amitiés que ma mère a gardées et qui dans leurs attaches tiennent à hier, à l'Empire écroulé, à ce qui n'est plus. Ici, le fil est coupé. Les tranchants éclats des obus de Strasbourg ont séparé dans

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la chair vive cette famille; les vieux restant au pays des morts où ils ont toujours compté reposer à leur tour; d'autres, avec les jeunes, partis vers l'autre France, la grande.

Ici, on n'était avant la guerre ni dévot ni militariste, ni partisan du régime impérial Aussi on tient des propos — et avec quel accent! — d'où le convenu, le bien pensant, les lieux communs sont exclus. La franchise avec laquelle on pense, le courage avec lequel on parle sont si insolites que j'en vois ma mère souvent choquée; et je suis parfois surpris, rebroussé, le plus souvent conquis, enthousiasmé. Point de contrainte, aucun mensonge, une sollicitation constante à réfléchir, à connaître, à oser. Mon esprit s'ouvre à des intuitions que je ne saurais formuler, qui m'intimidaient d'avance : un horizon de jour.

Et ce n'est pas seulement ma pensée qui se plie à des compréhensions différentes; dorénavant, dans la soHtude de ma prison d'école, je serai moins abandonné. Un rayon de bonté me pé-

nêtre, un indulgent regard se tourne vers l'adolescent en crise de croissance. J'ai une protectrice.

Oh! je ne me méprends pas. Je ne m'illusionne pas sur moi-même. Si une femme supérieure, entourée d'hommages intelligents, dans une existence débordante d'occupations, de travaux, de projets, daigne distraire quelques attentions en faveur d'un enfant taciturne et orgueilleux, ce n'est pas que ma timidité sauvage le mérite, c'est qu'elle a deviné la misère morale où je croupis, ma détresse d'âme repliée, froissée : sa générosité m'a vu malheureux et elle a eu pitié.

Du moins ne suis-je pas ingrat. La reconnaissance émue que je lui voue fera mon amitié plus profonde avec les années, incorruptible comme tout sentiment vrai. Son estime, que je ne mériterai pas toujours, sera la chose à laquelle j'attacherai le plus grand prix. Que de fois je souffrirai de la certitude de mon infériorité, de la honte de valoir trop peu, et que de

fois alors son affection m'aura fait crédit, m'aura comblé comme d'un don, quand j'eusse voulu en être fier, la justifier comme un droit.

Les belles, mais non calmes, les savoureuses et âpres vacances! Dans cette maison d'enfants où je serais de beaucoup l'aîné, ma protectrice voudrait me voir épanouir : je suis trop vieux pour mon âge. Trop raide, trop peu souple; en vain essaiera-t-elle de m'apprendre à valser pour briser un peu mon maintien guindé. Ne sais-je pas rire? Pourquoi, dès qu'il y a quelqu'un, suis-je silencieux? Puis-je avouer que je hais tout survenant, que je voudrais que cette amitié, qui sait si bien faire à chacun sa place, fût toute à moi seul, et que je suis férocement, égoïstement jaloux?

N'y a-t-il rien qui, en dehors des livres, m'intéresse? En dehors des romans, surtout? L'histoire, la géographie des autres pays, les découvertes, les progrès de la science, les arts, la politique, tout le reste, l'univers?

Ainsi, à l'heure fraîche du matin, après le

petit déjeuner, alors qu'elle s'appartient encore et qu'elle parcourt son jardin, relevant une tige de fleur que la pluie a penchée ou dégageant de ses feuilles un fruit pour que le soleil le mûrisse, elle m'interroge, me pousse à la confiance. Mais je ne sais, dans ma gaucherie apprêtée, répondre ce qu'il faudrait, être moi tout simplement. Je m'empèse, je m'empêtre; l'amour-propre maladroit m'enfonce davantage, je me noie; elle le voit, et j'en souffre.

Quelle patience elle a, dont je ne sais pas me montrer touché, alors que je le suis tant! De quel rire moqueur, de quel mot cinglant elle bafoue parfois ma bêtise. (C'est bien fait!) J'en ai aux yeux des larmes qu'elle feindra de ne pas voir, mais dont tout à l'heure son sourire me consolera; je resterai tout le jour confus, mais d'avoir été humilié par elle, et parce que c'est elle, me paraîtra délicieux. Et pourtant, il faut bien que de toutes mes gaucheries une sincérité jaillisse, il faut bien^que sous cette ingrate enveloppe perce le moins mauvais de

moi-même. J'ai besoin de le croire pour prendre foi en moi, devenir meilleur.

Son mari me témoigne une égale bonté. Il essaie de m'intéresser aux sciences naturelles, à la botanique, à la chimie, à l'essence et aux transformations de la nature. Je n'ai des notions exactes sur rien; dans ma tête, a dit un jour en souriant le professeur au masque janséniste, les idées se pressent comme des moutons aux portes de la bergerie : il faudrait mettre un peu d'ordre. Mais les formes symétriques ou asymétriques des cristaux, les minéraux micacés, veinés de rouge ou sulfatés de bleu, les étamines, les pistils des plantes ne me font pas entendre ce simple et éloquent langage qui ravissait Jean- Jacques. Quelques expériences de chimie seules me distraient : une entre autres où avec de vieux chiffons et du vitriol nous fabriquons du sucre. Tout mon apprentissage scientifique se borne à salir de vert-de-gris et à corroder d'acides l'appui de la fenêtre de ma chambre à coucher.

Je visitai l'usine : on y fabriquait des chapeaux de paille. Le vol des courroies sifflantes, l'engrenage des métiers, cette merveilleuse adaptation de la machine à l'ingéniosité humaine, cette création progressive qui tirait un objet de nécessité ou de luxe des longues tiges en gerbes blanchies par les soufroirs, ne m'intéressèrent qu'à demi. Je ne sais quel romanesque, quel faux idéal me masquait la réalité : certains ordres de préoccupations, d'idées me semblaient seuls élégants, relevés : il est si enivrant, à quinze ans, de se croire homme et de se payer de mots sonores.

Je ne sus pas non plus, en parcourant les ateliers, comprendre le regard dont me suivaient les manœuvres, le silence qui courbait sur la tâche hommes et femmes, la dignité de leur effort, le mystère des existences humbles qu'abritaient, près de l'usine, les toits du petit village ouvrier. Je ne soupçonnai pas que le monde restreint, dont je m'enorgueillissais de faire partie, reposât sur l'immense assise d'un peuple par

dfO LES JOURS S'ALLONGENT

■qui me venaient le pain, le vin, les habits, le confort des maisons, tout ce qui m'entourait d'agrément et de bien-être et sans lequel j'eusse dû, seul, nu, affamé, chercher de mes mains ma nourriture, et me faire un lit de terre et de branches sous le ciel.

- Quelles saines promenades nous faisions sur les coteaux boisés qui dominent la ville; comme l'air y était fort et doux! Je revois encore la rivière froide et transparente en son lit de cailloux, une route qui s'allongeait entre les prés et les chaumes, et au fond du jardin, une allée de sapins noirâtres au suave et amer parfum. On atteignait, par des marches de pierre et des galeries d'espaliers, un grand terre-plein qui formait verger : des linges blancs séchaient à des cordes, au-dessus des prunes violettes tombées dans l'herbe épaisse.

Je vis finir ces vacances avec une bien autre tristesse que les années passées Que deviendrai-je, retourné à l'asphyxie de ma geôle, aux mauvais désirs, à la paresse énervée, au spleen

aigu? Mon amie me promit de m'écrire; nous nous reverrions, et elle me donna, par une inspiration du cœur, le souvenir qui pouvait m'être le plus précieux : un album fermant à clef, où jeune fille elle avait copié les vers qu'elle préférait.

Ce livre intime a été pendant des années mon compagnon de pensées, un viatique de route; je ne pouvais le voir, le feuilleter sans en être ému et réconforté. Tous les poèmes qu'il contenait me paraissaient beaux et touchants : le Waterloo de Victor Hugo, un hymne à la nature de Laprade, la ballade du désespéré de Murger. Je les sus tous bientôt. Je me les récitais constamment.

Certes, j'étais très jeune encore, j'avais bien peu profité de ce milieu dont les idées étaient trop neuves, trop complexes, trop drues pour que j'en subisse toute la bonne influence. J'allais retomber sous l'emprise d'une éducation opposée, d'autorité dure et étroite. Mais j'avais pu comparer, j'avais aspiré une bouffée de liberté

l*i LES JOURS S'ALLONGENT

grisante. Même ce que je ne comprenais pas se prolongeait en écho dans ma conscience.

Dans ma vie contrainte, à travers le convenu des préjugés et des phrases toutes faites, j'avais senti le souffle de l'Esprit.

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