CINQUIÈME PARTIE
[^ Nous quittons l'avenue de Villiers.
Est-ce pour nous rapprocher du quartier Latin et de l'Ecole de droit? Ce serait sage. Non, j'ai plaidé le calme, le silence si précieux au travail, et nous allons habiter hors barrière, à Levallois, dans un petit pavillon que précède un carré de jardin avec l'indispensable tonnelle. La porte de fer donne sur une rue de province où l'on n'entend que des cris de marmaille et les roulements rares des voitures de fournisseurs.
Après l'appartement banal, l'escalier à palier double, la superposition de voisins qu'on ne connaît pas, le visage jaune des concierges, tous les oukases d'un immeuble de Paris : « Essuyez vos pieds! Pas d'animaux! Ne secouez pas les
tapis! » c'est une délicieuse sensation de liberté que de se trouver chez soi.
Elle masque la mélancolie de ces transplantations successives, le reproche de ces murs provisoires où l'on a trouvé un abri précaire. Que de déménagements déjà, depuis Alger, ballottés de la rue de Rennes à l'autre bout de Paris, aujourd'hui ici et où demain? Toujours les grands fourgons avec leur paille dans la rue, leurs paniers poudreux, leurs portefaix hirsutes et velus qui réclament du vin et emportent les armoires sur leur dos avec un effort tel qu'il fait saillir les veines de leur front. Toujours le mobilier de famille qui attrape des horions, s'écaille et, d'abord mal à l'aise, jurant avec ce pan coupé de la couleur du papier, finit par s'adapter, quand les yeux sont habitués au nouveau logis. Les soins de la bonne Julie maintiennent à notre vie une unité qu'avec ces changements de quartier elle eût perdue, s'il nous avait fallu subir le défilé incessant des Louise, des Irma, des Joséphine brunes, blondes, ventrues, fias-
ques, sèches, grêlées, celles qui ont le tablier sale et le caraco lâche, celles dont les cheveux sentent la pommade, les sournoises et les effrontées, les bavardes et les taciturnes, la pauvre race esclave des servantes à tout faire.
Julie de plus nous relie au passé, à Moustapha, à la subdivision, au temps où il y avait des chevaux à l'écurie et des voitures dans la remise, au temps où l'on donnait de grands dîners, au temps de la splendeur officielle qui n'est plus. Par sa présence et par le rite de ses casseroles, elle rappelle que le père ne dédaignait pas de descendre à la cuisine vérifier le goût de la sauce aux huîtres, et l'on revoit le grand-père bougon se plaignant qu'on saupoudrât de sel au lieu de sucre les entremets.
Julie est l'image de la fidélité : elle perpétue dans nos installations provisoires le culte des dieux lares, et les plats qu'elle fait, si modestes soient-ils, ont l'ample parfum des grands jours, tant elle y met de son zèle attentif et pieux.
De sa cuisine, petite et mal éclairée, elle fait
un temple où les ustensiles de cuivre, par leur propreté, s'investissent d'un air sacerdotal. Des papiers festonnés garnissent les étagères, et le fourneau, luisant de mine de plomb, a l'aspect d'un autel où le feu sacré brûle. Tout ce qui mijote sur les ronds enflammés sent bon.
Que de fois je lui ai vu confectionner des tartes aux quetsches; j'ai suivi le blanc travail sur la planche lisse : le petit cratère de farine, le lac de jaunes d'œufs, le pétrissement de la pâte allongeant sous le rouleau sa chair bise, bientôt étendue de tout son aise dans la tourtière, se découpant aux dentelures du débord. Et la tiède odeur que cela prenait, dès que les prunes violettes, dans leur jus brun, commençaient à cuire!
Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais, dans cette petite maison de banlieue, un sentiment de propriété. Plus de voisins; je n'aplatissais plus mon nez à la vitre pour apercevoir la demoiselle pâle; je n'épiais plus la porte de l'hôtel de Dumas; mais j'avais le spectacle
agreste de la pelousette rase, trois arbres maigres et les lilas de la tonnelle. Entre deux poteaux, j'avais suspendu un hamac et, comme il faut être gardé la nuit, on nous avait donné un jeune chien qui prit la maladie et ne tarda pas à mourir. Les chats du quartier, attirés par la cuisine, le remplacèrent.
i Et le droit? Eh bien, mais le gros livre à couverture noire ne me quitte pas. On me le voit sans cesse sous le bras ; il est très commode, il me sert de pupitre et de presse-papier. Et, à l'abri de cet écran, je lis, je lis, je lis... J'écris aussi, de mauvais vers dont je numérote les syllabes sur mes doigts, ou bien je les dénombre au haut de la page par un alignement de petits bâtons pareils à des soldats : pour les alexandrins, six à droite et six à gauche, avec un vide entre les deux hémistiches. Ce qui me tracasse le plus, c'est la rime : elle impose sa loi et, pour la satisfaire, les associations d'idées, les combinaisons de mots les moins naturelles viennent sous ma plume.
â58 LES JOUKS S'ALLONGENT
Je retarde d'ailleurs, n'en suis qu'à Hugo des Orientales, Vigny, Lamartine, ce qui donne à mes compositions un petit goût de vieux. Seraije plus heureux dans la prose? Je m'essaie à des nouvelles qui doivent être bien mauvaises, puisque je n'ose les montrer à personne. Et d'ailleurs, à qui? Il n'y a ni écrivains ni artistes dans notre entourage, excepté... oui, un jour, si un cousin que nous voyons quelquefois et qui m'intimide beaucoup par sa courtoisie parfaite, son mélange de fme malice et de bonté, Stéphane Mallarmé, daigne...
Ce ne sera pas aujourd'hui, ni demain, car j'ai pris, par l'hiver rigoureux, une bronchite et, ce qui est le comble^ la coqueluche. Je remplis la petite maison de quintes convulsives, pareilles aux cocoricos d'un coq enroué.
— Rien à faire, dit le médecin^de quartier, qui appelle ma mère « ma bonne dame » et moi « le petit jeune homme », que d'aller^à la campagne, devançant le printemps; les champs, les bois « et le lait de vache sorti du pis », il n'y'a que ça!
Et nous voici installés à l'auberge de la mère Léopold, dans la jolie vallée de Ghevreuse, à Cernay, auberge campagnarde où, dans la cuisine, rôtissent des gigots sincères et se braisent de loyales côtes de veau. Auberge d'artistes où de gros souliers dégringolent les marches, où l'on voit de belles filles rousses s'intéresser aux semis du potager, où l'on entend la rumeur vorace de la table d'hôte et longtemps, le soir, le tap otage saccadé au piano. Nous mangeons dans une petite pièce réservée où des peintres, depuis fameux ont gribouillé des pochades, planté des vaches dans des prairies, portraicturé des croupes féminines à la Rubens, et jusqu'à un nègre en simarre jaune qui apporte gravement, pour narghileh, un irrigateur
La mère Léopold, rouge du feu des fourneaux, et son tablier relevé en coin, — elle semble un Jordaëns échappé de son cadre, — vient s'enquérir si on est content de la table : parbleu! A mon âge, on tord et on avale, on boit sec pardessus. Et si la coqueluche n'est pas contente!
Elle ne l'est pas! On fait trop de bruit autour d'elle! Et elle a beau me secouer tout d'un coup en promenade, près de l'étang ou le long des cascades qui dansent entre les roches, elle perd chaque jour du terrain, elle est honteuse parce qu'elle sent qu'on se moque d'elle : la drôle de toux! Elle est intimidée surtout lorsqu'il faut rentrer et qu'elle voit, imposant spectacle, le soir avant la soupe, dix, quinze, vingt, trente peintres paysagistes, chevelus et barbus, prenant l'absinthe ou l'apéritif, au frais devant l'auberge, barrant les portes de leurs tabourets. Décidément, la coqueluche en a assez : elle ne triomphe pas du lait écumeux qu'on m'apporte tout tiède, elle ne parvient plus à réveiller mes lourds sommeils, elle fait la renchérie devant les invasions de fourmis qui, avec une acre odeur, sillonnent en légions noires la commode et le placard; elle s'en va, par degrés, risque un retour, disparaît.
Et je promène ma fainéantise heureuse par les champs, par les bois, dans ce pays aux dé-
cors d'opéra-comique, où l'on découvre un peintre derrière chaque meule. J'évite par sauvagerie les modèles aux cheveux roux, les lourdes matrones en peignoir... Et je porte mes regards myopes et mes aspirations secrètes vers une personne à cheveux jaunes et corsage bleu qui apparaît invariablement, repoussant du même geste les volets, à la maison de la poste.
Une passagère, évidemment, en pension là? Une femme seule, et qui a dû souffrir dans ses illusions, rien qu'à son aspect romantique. Voilà l'idole indiquée- Et comme il m'est arrivé déjà pour les figures de cire des coiffeurs, auxquelles, nouveau Pygmalion, je prête la vie et toutes les splendeurs intellectuelles et morales, j'attribue à la dame inconnue les mérites et les charmes les plus exquis. Mes yeux se dirigent sans cesse vers les volets ouverts ou clos, selon l'heure du jour et la marche du soleil. Ne me remarquet-elle pas, assidu et fervent? Et cela pourrait durer longtemps, si je n'étais forcé d'entrer un jour à la poste. Horreur, on m'a changé ma
Dulcinée! Les cheveux sont teints, le nez rouge, la pauvre femme, osseuse et rêche, n'a plus d'âge!
Que de fois mon imagination me jouera de ces tours! Mais déjà, un autre problème m'intrigue : j'ai découvert, dans un réduit de l'auberge, ces vers tracés au charbon par un rapin facétieux :
On verrait bien plutôt un ciel bleu sans nuage Que fille de Cernay avec son pucelage
Bien diffamatoires, ces vers, et aussi insoucieux de la mesure que du bon sens! L'auteur semble admettre qu'un ciel bleu sans nuage est la chose la plus rare, un phénomène hors nature, un miracle; or, par Apollon, il fait très beau aujourd'hui et je ne distingue pas. dans l'immensité bleue., la moindre tache de neige, le moindre flocon blanc. Les filles de ce joli pays sont donc vertueuses?
J'en jurerais, car elles ne me prêtent aucune attention, et puis quand elles traient les vaches ou charrient le fumier, j'ai peine à me représen-
ter l'idylle rustique autrement que dans les gravures libertines du dix-huitième siècle. Je ne conçois la femme que trempée d'eau vive, lotionnée, sentant bon, enveloppée de linge fin, comme un fruit précieux dans du papier de soie.
Vers la fin de juin, une grande nouvelle tout à coup émeut Paris, la France, ravive les regrets, la pitié, ruine les espoirs d'un parti. Le prince impérial a été égorgé au Zoulouland dans une surprise. On commente on discute la catastrophe, cette fatalité tragique qui a tenu au galop panique d'un cheval et au quartier d'une selle usée; on pense à la veuve altière, à la mère crucifiée.
L'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial, il semble que tous ces noms soient déjà réunis dans l'histoire, tant la coupure est large entre le passé et le présent. Belle fin, triste fin pour ce frêle héritier de tant de gloire et de tant d'infortune.
Que de souvenirs, que de passé se lèvent pour
ma mère dans cette page finale du dernier chapitre de l'Empire!
Et la vie quotidienne reprend, que rien n'arrête, ni joie, ni deuil, ni l'irréparable même. L'été grille le petit jardin de Levallois et frappe d'aplomb le toit; gouttières, plaques de zinc brûlent à blanc : la maisonnette sent le placard roussi. Qu'il est difficile de faire son droit en chambre! S'éventer, s'aérer, vivre comme les Arabes, en gandoura, grande chemise de toile manchote, s'étendre sur des fauteuils de paille, boire frais l'eau des gargoulettes algériennes, n'est-ce pas de quoi remplir la vie?
Ma journée se passe dans l'attente de la douche de quatre heures; j'ai pompé, pendant une heure, l'eau du réservoir, je me l'envoie sur tout le corps par la lance de cuivre d'un tuyau d'arrosage, à l'abri d'une cabine de toile dont j'ai commandé l'armature au menuisier, invention (S. G. D. G.) qui me rend très fier.
Quand je reviens du théâtre, par les nuits chaudes où Paris exhale une odeur d'égout et
de fournaise, avec quelles délices, dans les ténèbres claires du jardinet — foin de la cabine! — je m'arrose, sous les étoiles qui me voient seuleS| de ce flot d'eau fraîche et ruisselante. La petite banlieue est si tranquille, avec ses maisons mortes et ses volets clos, tout ce monde qui dort. Hein? Quoi?.., Vite, je ramasse mes habits, gagne l'antichambre : il m'a semblé qu'un frôlement.. Oui, quelque chatte souple; la voilà d'un bond, sur la crête du mur. Elle miaule, d'un cri affreux de détresse et de désir, d'autres lamentations aiguës répondent : Le sabbat va commencer.
Douceur de s'étendre sur le lit avec un corps neuf à qui la douche a refait une pureté. Culte de l'eau, qui me vient comme un sentiment religieux, une révélation. En ce temps dont je parle, le bain chez soi est un luxe, le tub un raffinement, bien des soins sont ignorés. Toute ma jeunesse de collège a grandi dans la crasse, mes vacances dans une demi-propreté; et c'est d'aujourd'hui seulement que je comprends,
comme un néophyte, la vertu lustrale de cette eau qui donne à la chair salissante et fragile sa dignité.
Il fait trop chaud, nous ne pouvons tenir dans le pavillon où les murs cuisent, où les meubles craquent. Sur les indications de notre cousin Stéphane, nous allons découvrir un nouveau coin de terre, tout un paysage qui désormais se mêlera à notre âme et fera trame avec notre vie, un paysage qui sera une part agrandie de nousmêmes, une de ces petites patries profendes qui font mieux aimer la grande.
C'est aux Plâtreries, au bord de la Seine et au bas de la forêt de Fontainebleau, qui en rideau compact plonge et meurt à même la route. Nous occupons trois petites pièces chez le vieux peintre Billard, dont la maison vieillotte et fantasque, le jardin^baroque et charmant sont un régal. Décor exotique, atelier d'homme qui a vécu chez les sauvages, que la vie a longtemps roulé dans ses bourrasques et qui reste souriant.
Le meilleur de ces vacances, je ne fais encore
que le pressentir, ce sera l'amitié délicate, le charme de Stéphane Mallarmé et des siens, cette affection qui s'ébauche là entre nous et sur laquelle les traverses de la vie, la mort même n'auront point de prise, tant elle nous tiendra au cœur d'un lien subtil, immatériel et fort.
Le beau verger de terre, de ciel et d'eau! La Seine si lente que le moindre vent la rebrousse et qu'elle a souvent l'air de couler à contre-courant; les champs et leur damier à cases jaunes, vertes et rousses, le pont dont l'ombre grave des arches fait l'eau noire entre les plaques d'argent bleu d'aval et d'amont. Sur la berge, une petite maison rustique, celle où Stéphane Mallarmé abrite ses rêves, fume sa courte pipe, descend en sabots l'escaher de pierre enverduré de vigne vierge et va quérir à la cave du cidre pour ses hôtes. L'admirable famille, avec la compagne dévouée, une jeune fille en fleur à peine éclose, et — invisible et si proche encore — le souvenir d'un bel enfant que la mort, entrée à pas de loup, a ravi! Tant de simplicité, tant de noblesse,
un si fier exemple de vie probe, de hautain idéal!
Vous non plus, cher Stéphane, trop enfant alors, je n'ai su assez vous comprendre et vous admirer : bien des belles choses que vous m'avez dites se sont perdues dans l'eau du fleuve, évaporées dans l'air ensoleillé, sans s'être implantées, sans avoir vibré dans mon esprit; elles n'ont laissé en moi que l'impression du sourire qui les détachait de son arc flexible comme des flèches ailées; et j'entends encore le son voilé et persuasif de votre voix, et je ressens l'étrange et volontaire contact de votre regard. En m'apprenant à vous aimer, du moins, vous m'avez préparé à vous comprendre, et de tous ceux que j'ai pleures jusqu'ici, il n'en est point, noble ami, que j'aie regretté avec autant de douleur, un souvenir plus fidèle et plus doux.
La forêt magique avec ses avenues de lumière, ses sentiers de racines et de sable, ses fougères éblouissantes, ses bruyères roses et violettes, ses roches en dédale, ses futaies rugueuses, ses sous-bois de mystère, ses perspec-
tives infinies, Mallarmé fut le Sylvain qui nous l'enseigna.
Sans doute — mais je n'en ai plus souvenir — il nous montra les traces du désastre de l'hiver; la forêt s'était pétrifiée : une pluie gelée à mesure et la cristallisant entière avait fait des arbres de grands candélabres de verre, suspendu par blocs à leurs cimes des stalactites de glace. Sous le poids, quantité de branches et de troncs s'étaient rompus avec d'effroyables craquements, les deux tiers des pins avaient péri. Mais la verdure d'été jetait son manteau sur les vides.
Il nous guidait par le pavé de Bourgogne vers la Croix de Toulouse, sur les roches Cassepot, et nous désignait les girolles à cueillir. Il avait découvert un endroit de toute beauté avec ses tapis de feuilles rousses et les piliers lisses des grands hêtres; il le jugeait propice aux fêtes d'été et le surnommait « La salle de bal ». Il nous en faisait les honneurs avec cette courtoisie malicieuse et fine qui lui allait si bien.
Petit de taille, mais se redressant avec sou-
plesse, son maintien affirmait une autorité que je n'ai vue qu'à lui. Son regard eût tenu à distance un géant, tant s'affirmait intense, dans ses prunelles, le rayonnement de la pensée. Son index, levé d'un geste familier, avait un sens symbolique, tour à tour évoquait, enseignait. Nul ne contait avec plus d'esprit : ses anecdotes étaient des êtres vivants; selon ses auditeurs, il les habillait, marionnettes vives, de mots changeants comme des costumes bariolés; et son esprit mettait de la grâce à tout ce qu'il effleurait, jusqu'en ses mots et ses gestes les plus familiers.
Mais tel il ne m'apparaissait pas encore et je ne le découvrirai que peu à peu, car sa puissance de rêverie l'isole, et le respect que je lui voue d'instinct met entre nos rapports comme un voile invisible.
L'été s'enfuit. Adieu forêt : voici Paris avec ses distances qui éloignent l'intimité, sa vie morcelée et absorbante. Ces parents, ces amis nouveaux, s'estompent et se reculent un peu
dans la brume de novembre, les frimas de décembre. Un froid noir cet hiver-là dessèche l'air, fait de pierre la neige, gèle à bloc la Seine sur laquelle on circule et où des camelots vendent le journal.
Moufles aux mains, en bottes fourrées et toque de fausse loutre qui me donnent un air polonais, je glisse sur la terre glacée qui montre les os blancs de ses cailloux, je pense à la retraite de Russie et m'inquiète que mon nez gèle. Je vais voir les cousins de la Creuse qui, transplantés, habitent non loin Le gai, le bon accueil! Le père toujours vif, avec sa tête d'officier d'Afrique et sa moustache à la d'Aumale toujours sacrant, riant, vous embrassant ou vous bourrant tour à tour, raclant de son violon ou perché en tapissier sur une échelle; sa femme, tournant affairée comme une mère poule qui appelle ses poussins, un fils à bonne figure d'enfant choyé, et le charme et le rire, la cousine blonde et la cousine brune, si spontanées, si naturelles, si fleurs des bois encore.
Bonnes influences que celles-là, tant de la bonté, de la simplicité, émane une vertu. Comme les rires de la cousine brune et de la cousine blonde secouent joyeusement ma misanthropie romantique, car je lis avec frénésie Baudelaire, je le déclame sur un ton de mélopée lugubre; et tel qu'il figure en tête de l'édition Poulet- Malassis, avec ses longs cheveux et son masque satanique, je voudrais lui ressembler. En vain j'y tâche.
Après le Musset de mes quinze ans, Baudelaire est le magicien de mes dix-neuf; je l'apprends par cœur : comme il répond à mon horreur de la foule, à mon orgueil timide, à l'hérédité de mon éducation catholique, à mon ardeur et à ma tristesse des joies sensuelles, à ce besoin de mélancolie qui met un crêpe au plus flamboyant soleil, à ces aspirations maladives et raffinées, à mon besoin inassouvi d'idéal! Que de fois j'ai psalmodié :
Mon âme, mieux qu'au temps du tiède renouveau, Ouvrira largement ses ailes de corbeau...
Que de fois aussi j'ai invoqué la Madone inaccessible du cœur, celle dont le poète dit :
Ils marchent devant moi, ces yeux pleins de lumière.
Baudelaire, pendant des années, allait être le" missel de mes dévotions poétiques, j'en récitais les litanies, je communiais en lui : il m'obsédait.
Et le théâtre aussi m'a ressaisi, non plus seulement la Comédie-Française, mais le Vaudeville, où Mme Bartet joue avec une fièvre élégante du Sardou, mais les Variétés où les étonnants Hanlon-Lee escaladent des toits, jaillissent de trappes, crèvent des plafonds, mais l'Ambigu, où V Assommoir triomphe avec le gros et joyeux Dailly dans Mes Bottes et Gil Naza dans Coupeau,
Et plus j'assiste à ces représentations, plus l'envoûtement de cet art intense me poigne, plus j'envie ce don des grands acteurs de ressentir et d'extérioriser, plus je voudrais, comme eux, incarner sur les planches les types éternels
de la passion, du drame ou du rire. Je déclame perpétuellement, je mime des attitudes, je cherche au miroir si mon visage reflète l'expression voulue : il entre en ces essais une grande part d'imitation, mais l'effort est sincère; et à ces moments-là, je sens bien que je n'aime réellement que deux choses au monde, — et elles n'en font qu'une dans ma dilection, — l'art de l'écrivain et l'art de l'acteur.
Je dois à Stéphane Mallarmé d'avoir appris des noms de poètes que j'ignorais et auxquels, dans mon fétichisme baudelairien et ma tendresse pour Théophile Gautier, ne sus-je pas rendre alors assez justice. Théodore de Banville, si amusant et si preste dans les Odes funambulesques, ne m'entraînait pas à son lyrisme verbal. Leconte de Lisle, je m'en accuse, me donnait dans ses paysages une impression de rigidité comme celle des palmiers en zinc. Très sensible à la puissance protéiforme d'un Hugo, à ce vers magicien capable de toutes les délicatesses et de toutes les grandiloquences, je ne subissais pas l'émotion, tantôt altière, tantôt discret c des maîtres du Parnasse.
La verve franche d'un Glatigny, la noblesse
grave d'un Léon Dierx m'avaient cependant conquis. Je ne lus Mendès et Verlaine que plus tard. U Après-midi d'un Faune m'irritait par endroits comme un texte difficile, mais j'en aimais tous les vers pour leur cadence musicale et leur charme mystérieux. L'art de Mallarmé, comme sa personne, m'imposait, tant j'y sentais de conviction élevée, une foi religieuse dans sa mission.
Pour la prose, je n'avais point un guide aussi sûr, mais j'épuisais chaque auteur aimé jusqu'à fin d'œuvre, insatiablement, et avec le regret qu'il n'eût pas produit davantage. Je me rappelle cette année-là le plaisir délicat et mélancolique que me donna la lecture des Frères Zemgano, fable touchante d'une fraternité brisée. Et aussi les Rois en exil.
Point de méthode; je formais mon goût au petit bonheur, me débrouillant comme je pouvais dans ce chaos de lectures; bien des beautés m'échappaient que je n'ai saisies que longtemps après. Pourtant, peu à peu, le sentiment de la
forme naissait en moi; j'allais de préférence aux styles impressifs et nets; la pureté de Flaubert commençait à me frapper d'admiration; je lisais Loti avec des yeux extasiés comme par des paysages de féerie. Daudet, avec son sens si fin de la réalité, me plaisait plus que Dickens, pourtant si généreux, si abondant et d'une verve si outrancière. Quant à mes préférés, les Concourt, avec leurs phrases incisées, de nerfs à vif, ils m'entraient dans le sang, jusqu'au cœur.
Balzac, Stendhal m'inspiraient une admiration d'une autre essence; elle se vouait moins à leur forme moins colorée ou plus sèche, mais elle épousait, chez le premier, cette immense comédie humaine où toute la vie flotte, faune et flore, comme en un océan gris; elle goûtait passionnément, du second, les analyses complexes et sûres, le doigté de chirurgien d'âmes.
L'histoire m'eût ravi, si j'avais connu Michelet : je l'ignorais, ainsi que la petite histoire, anecdotique et pittoresque, des Concourt. Thiers,
Henri Martin m'avaient rebuté. Mon éducation hors lycée, cette seconde instruction que l'on se donne seul, restait béante de lacunes : droit, médecine, sciences, sociologie, géographie, politique, me demeuraient aussi inconnus que les régions du pôle. Mes seules certitudes historiques tenaient à l'œuvre romanesque de Dumas père.
Des arts, je ne soupçonnais rien : les musées ne m'offraient qu'un spectacle mort, statues froides, tableaux nus ou vêtus; à la musique, je n'entendais guère mieux. Peu d'écrivains furent moins préparés à une vocation plus irrésistible.
Au printemps fleurirent les lilas de notre jardinet et le soleil plus chaud éclaira le coin du hamac. Cela ne valait pas, pour la paresse créole dont il m'est toujours resté une langueur aux moelles, le néflier du Japon, l'arbre de Robinson dans le jardin de Moustapha, mais je n'en passai pas moins de bonnes heures, pris comme un poisson dans les mailles du filet, à nombrer des vers rocailleux ou à m'abandonner à mon imagination; c'est la folle de mon logis, elle a:
toujours pris en moi l'intensité du rêve, elle invente des êtres et des actes, elle va du possible à l'impossible, elle est probe, elle est criminelle, elle me transporte à l'autre bout du monde, elle me jette dans mille complications extraordinaires, elle déforme le réel pour m'en effrayer de fantômes et elle fait miroiter des illusions qui m'ensorcellent. Rêver ainsi dans le vide m'a toujours été un vice délicieux.
Je ne m'en privais pas. Et maintenant que des initiations plus ou moins médiocres m'avaient édifié, du moins je le croyais, sur le mécanisme de l'amour, je souhaitais que le grand amour enfin se réalisât. Quelle était la femme sublime qui s'éprendrait de moi?
Je la modelais selon des formes flexibles et je la revêtais d'aspects empruntés à la vie et d'autres qui reflétaient les livres : fondant les contrastes, elle aurait l'ardeur passionnée d'une Mme de Rénal, le sourire paisible de Mme Arnoux et les épaules nues, en pulpe de fruit, de Mme de Mortsauf. Ce vœu d'une passion hé-
roïque, intense, où les aspirations d'une âme élevée devaient se marier aux plus belles voluptés de la chair, cet ardent désir me gardait un peu contre les joies sensuelles, prosaïques, qu'en les convoitant je redoutais, parce que la disproportion de leur bassesse à mon idéal me décevait par trop.
Une seule fois, avec un camarade du Prytanée, retrouvé par hasard, j'avais réveillé le souvenir des paisibles maisons closes de Tours ou du Mans. L'horreur du bouge parisien, la brutalité de la tenancière et des femmes, des paillasses sans draps, le dégoût froid d'une luxure de toutes à tous m'avaient rendu impossible toute velléité de retour. Le plaisir vénal, si dégradé qu'il fût, coûtait d'ailleurs, et j'étais pauvre : cela valait-il trois soirées dans ma petite loge du Théâtre Français? Non, certes!
Restait la rencontre, plus coûteuse encore, avec les irrégulières du boulevard et des rues sombres, et la cour faite, à force de soucoupes, à quelque fille aigre de brasserie, ou dénicher la
petite femme discrète qui exerce en garni : mais les risques! La terreur de voir apparaître, châtiment de l'œuvre de fornication, stigmate de la chair coupable, une des deux terribles fées de la pourriture! Un péril tragique, évité par miracle, vous épouvante pour la vie.
Je me rappelle une soirée avec une assez jolie fille, désignée par un autre camarade; au matin, écroulée dans l'oreiller, ses cheveux défaits découvraient des plaques d'alopécie; le petit jour blême, dans l'affreuse chambre d'hôtel à quarante sous, éclairait sur son teint fané les traces de boutons secs. Je reverrai toujours l'émoi de ce camarade accourant quinze jours après :
— Tu n'es pas malade?
— Non, pourquoi?
Il raconta : un jeune ofTicier de ses amis, après moi, le lendemain même... Le malheureux allait se marier... projets rompus, l'hôpital, le sang empoisonné, le corps criblé de papules rouges : désemparé, il voulait se tuer...
Comment ne pas se plaire mieux dans l'im-
mense harem où ma fantaisie, tom' à tour platonique ou luxurieuse, assemblait un univers féminin, les déesses et les nymphes de la mythologie, les reines et les saintes de la légende et de l'histoire, les nonnes des couvents, les prostituées des maisons et des rues, les héroïnes des romans, les passantes innombrables, les actrices, les femmes du monde, tout le réel et tout l'illusoire, où je n'avais qu'à élire pour l'honneur de ma couche celui de ces fantômes qui répondait le mieux à mon caprice inlassable : étreintes fictives, rêves décevants, regrets du chercheur d'or qui voit s'évanouir le mirage?
Cette année-là vit le succès de Nana, du Mariage de Loti et des Petites Cardinal. J'allai protester contre les sifflets qui accueillaient Daniel Rachat et applaudir, dans le Nabab, Dupuy dont la simplicité de jeu détonnait parmi le convenu d'alors. Guitry, débutant, s'attirait les éloges de Sarcey dans le Fils^de Coralie. Le premier des journaux littéraires qui, depuis, foisonnèrent, le Gil Blas, apparut.
On expulsait les jésuites. Flaubert mourut à Rouen. Je me rappelle mon saisissement, l'avidité avec laquelle je lus dans les journaux le voyage de ses amis, le compte rendu de ses obsèques. Son œuvre me devint plus obère, je venais de lire Salammbô qui m'ouvrait un monde.
Le théâtre de plus en plus m'obsédait. Des tirades entières se pressaient sur mes lèvres, je me dédoublais en un moi spectateur et critique, et en un autre moi gesticulant qui proférait des menaces, des malédictions ou des serments d'amour. J'essayais de me grimer pour ressembler à tel acteur de prédilection, de me déguiser pour être plus dans le rôle. De là, quand vinrent les vacances, à essayer quelques timides bouts de scène devant Stéphane Mallarmé et les siens, mon frère me donnant la réplique, il n'y eut qu'un pas.
C'est de ce jour que Victor entre définitivement et compte dans ma vie, comme frère de pensée et de sentiment, répondant aux mêmes
goûts de lettres, partageant les mêmes plaisirs. Sa jeune force poussait dru, il était plein de vie, fougueux, de figure charmante, malgré la crise ingrate de la puberté : son éveil littéraire ressemblait à un printemps précoce; il se sentait porté avec la même intensité que moi, et avec des dons très supérieurs, vers les beaux vers et les beaux rôles.
Mais cette année encore le deuil qui pesait sur nos amis ne laissait à ces divertissements qu'un caractère clandestin. Je revois encore, tout enténébré, le vaste atelier que notre mère avait eu la bonté de louer pour nous, sur la berge de Valvins, grande pièce où de Neuville avait travaillé. On y montait par un petit escalier de bois qui servait de perchoir aux poules, au-dessus d'une énorme grange bourrée de paille et de foin.
Nous ne prévoyions pas encore le parti que nous tirerions de ce théâtre tout indiqué. Une scène de Ruy Blas, où Victor m'égorgeait, avec une des épées de parade de notre père, quelques
vers de Daudet ou d'Hugo dits par notre exquise cousine Geneviève Mallarmé, composaient ces légers programmes. Ce ne furent que les débuts de la plus belle manifestation de nousmêmes, ce fut le crépuscule de ce qui allait être l'aurore de notre vie, ce flamboiement de jeunesse tel qu'il illumine encore notre souvenir : ce n'était que la première lueur de notre théâtre de Val vins.
En attendant, la forêt pesait sur nous de sa splendeur, elle imprégnait nos regards, elle nous versait son philtre. Que d'heures passées au bord de l'eau, comme le compact rideau d'arbres s'assombrissait avec majesté dans l'or verdissant du ciel pâle! Que de promenades enivrées de vert, de sève, de parfums : ici, l'odeur fraîche de l'herbe, là, du champignon dans le moisi des sous-bois, plus loin du four chaud avec les pins rougeâtres!
La forêt! Elle était comme un gigantesque prolongement de moi-même : en elle j'exaltais toutes les forces de mon être et je croyais par-
ticiper à sa vigueur, tour à tour chêne rugueux et formidable ou dentelle de taillis légers; je sentais son souffle passer en moi et son haleine emplissait ma poitrine. Une aphrodisie puissante sortait de sa fécondité; entre ses allées aux arceaux de jour bleu, j'évoquais les dryades, je me croyais faune; les crevasses géantes des vieux troncs, le raidissement des branches ou leurs fourches écartées m'évoquaient l'image de sexes démesurés comme leur obsession ellemême.
L'ivresse qui me grisait montait des profondeurs de la bête originelle; je me confondais avec les effluves, les transformations innombrables de la matière. Couché sur la terre, je m'écrasais sur elle comme sur une gorge de femme, j'aspirais l'arôme de ses mousses comme une chevelure, je souhaitais de mourir ainsi ou de me perdre en une extase plus forte; j'étais une part vivante de l'éternel et de la création en rut, j'étais Orphée, j'étais les Ménades, j'étais Apollon, j'étais Pan.
Pendant des années, forêts, fleuves, couchers de soleil, la nature entière allait être la complice, la compagne, la confidente de mes divagations, de ma vie sensitive, animale, psychique. Je ne l'aimais pas encore pour elle-même et sans rien lui demander en échange : je l'aimais pour moi, égoïstement, comme on aime à vingt ans!
Il est évident que le droit ne me mènera à rien. Voilà longtemps que je ne promène plus sous mon bras le gros livre noir. Je n'ai passé aucun examen, et pour cause. Que vais-je donc faire dans la vie, puisqu'il est indispensable que je fasse quelque chose?
Le faut-il? Evidemment, puisque le beau nom que nous a laissé notre père est notre seul héritage. Et ce n'est pas d'aujourd'huij'^à des petites piqûres d'amour-propre, à des privations de détail, que je sens la valeur de l'argent.
Si dignement que notre vie s'équilibre, grâce à l'économie de notre mèreet au bien-être que Julie met dans les moindres choses, nous ne sommes pas riches. Une fois épuisé le très petit patrimoine qui me vient, ainsi qu'à mon frère,
des économies de notre père, lui et moi serons pauvres. Quand même une loi morale, dont je ne comprends pas encore la nécessité, ne me contraindrait pas à travailler, l'urgence serait là.
Mais à quoi diable suis-je bon?
L'éducation de la Flèche m'a éloigné de l'armée; le dégoût du droit me ferme le barreau, la magistrature, l'administration préfectorale. Les lettres? Je ne puis y songer sérieusement... Le théâtre? C'est à faire rire. Outre que rien dans mon éducation, dans nos rares relations, ne me prédispose au commerce, à l'industrie, au consulat, je ne suis vraiment, je me l'avoue, apte à aucune profession stable.
Et si je me sens porté irrésistiblement vers le théâtre et les lettres, c'est en ignorant tout des difTicultés redoutables de semblables carrières. Quand j'applaudis Coquelin, Mounet- SuUy, quand je lis avec passion un beau roman de Daudet, des Concourt, comment pourrais-je supposer ce que la réussite des uns ou des
autres représente de labeur, d'obstacles rompus, de mauvaises chances déjouées, et à quel prix d'énergie, à quelle taxe d'amertumes s'achète la gloire?
Je ne vois que le mirage doré qui enveloppe leur existence : je les imagine nourris d'encens, adorés des femmes. Etre comme eux, devenir l'un d'eux, quel rêve! En attendant, il faut vivre.
Et vivre, je commence quoique avec peine à m'en persuader, c'est payer son tailleur, son boucher, son boulanger, son propriétaire, payer pour se chauffer, s'éclairer, payer pour monter en fiacre, en omnibus, en bateau-mouche, payer pour écrire une lettre, pour recevoir un paquet, payer pour tout, à chaque minute; pas une bouchée, pas une gorgée, pas un geste qui ne soit taxé, soumis à l'échange de ces pièces d'or qui, une fois transmuées en monnaie blanche, filent si vite en billon couleur de boue.
Cruel embarras!
Par bonheur, un de nos cousins, A. H... qui
s'est intéressé gentiment à mes débuts de jeune homme, qui m'a donné par avance de bons conseils, a l'ingénieuse idée de songer aux ministères. Employé, voilà une position qui, sans être brillante, représente de façon « honorable ». Peu payé, mais pas grand'chose à faire, le minimum de responsabilités, un avancement lent, mais certain, une retraite. Si l'on veut travailler pour soi, on le peut. Il reste des heures libres. Et la France ayant le culte des fonctionnaires, puisqu'on en est un, on est considéré.
L'administration des Beaux-arts? Eh! Eh!
Voilà qui ne fait pas mal. Cela ne m'éloigne guère de mes goûts personnels, moins que si j'étais à la Guerre ou aux Finances. Et il y a des écrivains connus, d'ailleurs, dans cette administration, des inspecteurs des théâtres, des musées, des censeurs. Est-ce que Dumas père (voir ses mémoires)...? Je puis, si j'ai^la vocation — l'aurai-je? — me faire là un avenir.
C'est dit. Je serai attaché, non, employé, car je n'aurai pas l'honneur de débuter par le
cabinet du ministre. Je ne serai même pas titularisé, je commencerai comme auxiliaire libre. Un chef de bureau veut bien me prendre à l'essai.
Une carrière? Ah! que j'en suis surpris! Autant celle-là qu'une autre! Mais que c'est singulier, à l'âge où la toute-puissance des illusions et des désirs bouillonne en vous, à l'âge où il semble que l'univers vous appartienne, et qu'on pourrait devenir Talma ou Balzac, qu'il est étrange vraiment de se dire qu'on va pénétrer par une porte qu'il faudra dorénavant franchir chaque jour de la semaine; et que cette porte ouvre sur une destinée étroite, limitée, avec un jour précis au bout du terme, là-bas. Une carrière. Et pourquoi?
Ce n'est pas sans émotion que je franchis le seuil officiel de la rue de Valois et que je me fais expliquer, par un concierge important, les escaliers et couloirs à suivre. Tout cela est si nouveau. Le grand bureau où le chef me reçoit, la salle où il m'installe en face d'un jeune collègue
qui compose, avec deux sous-chefs et moi, tout le personnel; et le pupitre, l'encre, les porteplumes, les règles, la sandaraque, les pains à cacheter. Me revoici écolier : élève un tel, vous copierez...
Je copie. En cela consiste mon humble fonction d'expéditionnaire. Je copie. Très peu de chose : dix lignes par heure, environ. J'apprends à alinéer, à marger, à ajourer mes phrases sur le beau papier lisse où la plume court toute seule. Décidément, ce n'est pas trop dur. Tout le monde est si poli, si condescendant. Un jour gris et neutre tombe des hautes fenêtres, la pièce est grave, le silence y tombe profond. Et l'ennui solennel y plane, au tic tac majestueux de la pendule.
Pour m'occuper, le chef invente des besognes, je ne sais quel recensement que j'exécute sous les auspices du plus vieux des sous-chefs. Lenteur de ses vieilles mains ridées, gestes paisibles : rien ne le ferait presser d'une seconde son pas goutteux. Ce n'est pas du travail, c'est une pro-
menade de limaces que nous faisons, avec des pauses interminables : silence, torpeur, paix morte de la pièce, paroles sans vie, regards figés. Suis-je vivant, est-ce que je dors? vais-je me réveiller? Quatre heures moins cinq, c'est fini. Nous avons mis au jour trois fiches, et le bon vieux me remercie et s'en va, serein, faire une longue toilette et peigner ses favoris. A l'heure juste, il s'en ira.
Mon existence s'écoulera-t-elle ainsi? Pendant des années et des années, suis-je voué à gâcher ce beau papier blanc de copies vaines, et cela, après d'innombrables tic tac d'horloge, après avoir usé le cuir de ma chaise et des centaines de boites de plumes, pour finir, amorti, résigné, podagre, comme ce sous-chef qui s'est blanchi à ne rien faire?
Non, je ne vieillirai pas sous ces lambris, je ne pousserai bientôt plus les lourds battants de cuir rembourrés à poignée de cuivre qui isolent notre incommensurable distance des vivants, ouatent notre torpeur. Au bout d'un
mois, le chef me fait appeler, m'ôte l'espoir qu'il partageait d'une place prochainement libre. Aux Beaux-arts, les cadres débordent, tandis qu'à l'administration mère, à l'Instruction publique... Je grimace : changer de maison, d'habitudes^déjà prises et de travail, si on peut employer ce^^mot!... Ce quelje vais perdre m'apparaît alors dans tout" son beau : privilégié, si enviable. Que faire? Ici, l'incertain, un stage d'auxiliaire n'émargeant pas ofTiciellement, làbas, la ti-tu-la-ri-sa-tion!
Nouvelles démarches. Le général de Gallifîet veut bien me recommander à Jules Ferry, alors ministre. Une dernière fois, je me rends rue de Valois pour remercier mon chef; galant, il arrondit le chiffre de mes appointements : entré à quatre-vingts francs, c'est cent francs que je vais aller toucher, sur ce bon, à la caisse. Cent francs obtenus avec mon travail. (Oh! mon travail!) Cent francs en un beau billet bleu que je prends avec joie parce que je l'ai tout de même gagné : d'où un peu de fierté, mêlée à beau-
coup de confusion. Cent francs, c'est énorme!
Plus d'une fois, je regretterai mon chef et ses vieux sous-ordres, les larges pièces solennelles, les parquets cirés, les confortables sièges des Beaux-arts, et le silence digne de l'heure égrenée au lent tic tac, et le Palais-Royal avec ses boutiques et" la place grouillante devant le Conseil d'Etat, ses voitures, le flot des acheteurs du Louvre. La rue de Bellechasse, la rue de Grenelle sont d'autre aspect, sévère, et rien ne peut dire l'imposante tristesse que m'impose, à ma première venue, le ministère de l'Instruction publique avec ses cours sans soleil, ses façades aux fenêtres inhabitées, sa dignité morne.
Henry Roujon, alors sous-chef de cabinet, qui m'a aperçu à Valvins, chez Stéphane, — là, j'avais aime sa fine tête de mousquetaire sous un béret crânement campé, ses regards vifs, sa voix chaleureuse, — Henry Roujon, après l'accueil vague et courtois du chef de cabinet, Alfred Rambaud, me souhaite la bien-
venue, d'une réchauffante poignée de main. Je ne pressens pas encore ce qu'il sera pour moi : une protection discrète, une bonté vigilante à qui, déplorable employé et écrivain en révolte, je devrai de garder une place qu'on départirait si volontiers à d'autres. Ami des lettres, écrivain de talent, le futur surintendant des Beauxarts fermera les yeux plus d'une fois sur ma tâche irrégulière, mes absences furtives, me défendra même...
Je sens aujourd'hui le prix de cette sécurité, achetée au poids des jours de plomb, des griffonnages de scribe, du travail sans intelligence, havre médiocre, port ensablé, grâce auquel du moins ma pensée a pu se libérer hors des étouffants murs, vers le ciel libre, l'horizon d'espoir. Ces années de geôle calme, mais aussi d'incubation mentale, d'efforts littéraires en gésine, c'est à Roujon que je les dois, et je l'en remercie.
Voilà donc ce que sera mon existence désormais.
Faute d'avoir su vouloir, d'avoir su agir, d'avoir su prévoir, j'ai vendu ma part de liberté contre un salaire modique, supérieur encore à ma besogne, sinon à l'affreux spleen qui pèsera sur tant d'heures désenchantées, vides de bâillements, nauséeuses dans l'odeur des cartons et des papiers poudreux. Employé du gouvernement, j'émargerai au budget. Je gagne ma vie. J'ai vingt et un ans. Je suis un homme.
Et si je me retourne alors vers l'enfant vêtu de noir qu'emportait le bateau d'Alger, loin de la ville étincelante de blancheur et des coteaux rouges tachés de vert, c'est à peine si je reconnais ce petit moi-même si puéril, si candide qui me sourit de loin, comme à une ressemblance incertaine. Et si je regarde dans l'avenir, je ne vois pas davantage l'image de ce que je deviendrai, si pareil et si différent, quand les vraies douleurs et les vraies joies auront marqué mon visage de leurs rides précoces et cendré mes cheveux.
Ce que je sais seulement, c'est que ma se-
conde vie est déjà vécue, irréparablemen vécue, celle qui sépare l'adolescent, entré à mi-corps dans le réel, de l'enfant aux rêves que je fus, et l'arrête un instant devant sa destinée en marche, comme au tournant d'une route inconnue, dont on cherche à deviner la courbe à travers les talus et les arbres qui la masquent.
PARIS. — TYP. PLON-!»OCKRIT ET C'«, 8, RCE GARANCIf.RE. — lOSlfi.
^Vï.
PQ
Margueritte, Paul
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