QUATRIÈME PARTIE
Du nouvel appartement que nous occupions avenue de Villiers, je revois surtout ma chambre, univers sans jour de ma vie nouvelle. Elle donne sur une cour étroite, et la façade de la seconde maison l'assombrit. Mais c'est ma chambre, après le dortoir aux cinquante lits et le lavabo d'où coule un filet strict. Le tambour ne me réveille plus dans le noir; par habitude je m'éveille et, délicieusement, me rendors. La clarté, vers sept heures, filtre entre les rideaux, et Julie m'apporte le chocolat aux rôties beurrées. . 13
Se peut-il? Je ne suis pas en vacances trop brèves? Je ne vais pas reboucler ma valise, réendosser l'uniforme, gagner lugubrement la gare Montparnasse? C'est fini. Le Prytanée se
dissipe dans mon souvenir comme un cauchemar au soleil.
Me voici délivré de ces cercles d'enfer où je tournais; je ne suis plus l'esclave des heures inexorables et de l'inflexible règlement. Mes yeux perdront la hantise de ces visages trop déchiffrés, je ne subirai plus les suggestions lourdes du bagne, la tristesse des désirs inassouvis qui rongent l'adolescence en mal d'amour, ni le regret des étreintes décevantes dans les couvents clos où se célèbre, nu, le culte de la Vénus de boue. L'horizon large se déploie, le monde s'est ouvert.
Paris, autour de moi, vibre, grouille, palpite, cahote de ses lourds omnibus, roule de ses fiacres, serpente de ses piétons. Tout près, le train de ceinture grince au serrement des freins, déverse à la gare Saint-Lazare ses flots d'employés. Là, bat un des cœurs tumultueux de la grande ville. Clairs magasins, cafés flamboyants, et une foule d'affaires et de plaisirs qui s'agite en fourmilière.
Et Paris est aussi aux Champs-Elysées, le long des rangées de chaises jaunes, dans l'avenue si belle qui monte à l'Arc des Victoires, quand les voitures, pressées à se toucher, font un long miroitement de métal et de vernis, une haie vivante de chevaux, sous les harnais qui scintillent.
Paris est sur cette place de la Concorde, si harmonieuse avec l'écume blanche de ses fontaines, au jardin des Tuileries plein d'enfants, le long des quais enserrant le fleuve vert qui danse en reflet brasillant d'écaillés. Paris est aux boulevards houleux, où les visages tendus, les maintiens affairés disent la chasse à l'argent, exhalent l'odeur de l'action et le parfum du vice; coulissiers fanés, femmes peintes, bouts de cigares, relents d'absinthe et de patchouli.
Et qu'est ce Paris que j'entrevois à côté de celui que j'ignore, les quartiers inconnus de la ville-monstre, depuis le Boul' Mich' agité jusqu'aux îlots morts de la Cité, le boulevard Sébastopol, roulant son mascaret de commerçants, d'ouvrières, jusqu'aux immenses déversoirs po-
pulaires des Batignolles et Ménilmontant, Grenelle et Montrouge; puis le Bois, avec ses animaux domestiqués, Vincennes et ses lacs?
Ce monde que je pressens, et dont la rumeur grondante comme celle des lourds coquillages devrait m'étourdir et me griser, ce monde où je devrais me ruer et me perdre, avec les délices de la liberté conquise, ce monde me fait peur; et c'est surtout dans la retraite de ma chambre, comme dans un phare autour duquel bouillonne la mer, que je prends conscience de la joie d'être, enfin, mon maître.
Mon maître, ou presque. Il est entendu que j'achèverai de préparer la seconde partie du baccalauréat, comme demi-pensionnaire, dans une boîte à bacchau des environs, et c'est encore être libre que d'étudier là. Peu d'élèves, et de tous les âges. Milieu mêlé. Le maître de l'institution, un brave homme, nous serine en conscience les sujets rebattus, les textes usagés d'examen.
Ma chambre, avec regret je la quitte au matin,
avec tendresse, je la retrouve au soir; elle est à moi, j'y tisse ma pensée comme l'araignée sa toile, et les objets familiers se placent d'euxmêmes sous ma main : le bougeoir de nuit, le réveil-matin dont j'enfouis, sous l'oreiller, quand il résonne, le carillon impérieux, la clef de la grande bibliothèque en bois de cèdre apportée de Moustapha et où des livres en reliure grave s'alignent sur les rayons, Montaigne, Buffon, etc.
Au lieu du vilain pupitre en bois de nègre et de l'encrier de plomb vaseux, je possède une table, ma table, mes plumes, mon encre violette et du beau papier blanc qui invite au travail. Les méditations du moine dans sa cellule, l'ivresse concentrée du savant dans son laboratoire, je les ai; l'heure et le lieu m'appartiennent, et quand je ferme au verrou la porte, qui est plus roi en son palais que moi entre les quatre murs?
Sans doute, le jour de cette pièce est terne, et l'on ne peut ouvrir la fenêtre sans que les voisins ne plongent. Mais précisément en face, à l'étage
au-dessus, une voisine, jeune, il me semble, jolie, on dirait, applique à la vitre sombre sa face pâle. Toutes les fois que j'écarte mon rideau, je vois affleurer son visage comme un nénuphar blanc sur un étang lisse. Son regard curieux reste calme; ça l'intrigue peut-être, cette tête pareille à la sienne qui se colle là, ce regard qui monte et se croise avec le sien; sans doute qu'elle s'ennuie, et cela la distrait : occupation de province, qui peut durer des jours et des années.
Qui est-elle? Que fait-elle? Elle est : cela me suffit pour édifier des suppositions; je ne lui suis peut-être pas indifférent? Un roman, qui sait? s'ébauche là entre nous. Un roman dont je fais tous les frais et, seul, combine tous les épisodes, la rencontre imaginaire, les rendezvous furtifs.
Et je ne cherche pas à en savoir, à en risquer plus. Il me semble que j'aurais peur de la rencontrer à la porte ou dans la rue; que lui dire? Je serais niais. Lui écrire? Bien imprudent. Est-ce^que je l'aime d'ailleurs? Oui, de loin.
comme un thème à rêveries sentimentales et sensuelles, comme une fugue musicale que l'imagination brode. Je la discerne mal, aussi bien, dans la pénombre du carreau, et le vague de ses traits s'harmonise avec tout ce que j'éprouve d'incertain pour elle, depuis le souhait de confuses confidences, jusqu'à la possession la plus romanesque.
Avant d'aller à la pension, je soulève le rideau. Est-elle là? Oui. Et au retour? Oui. Pas une fois elle ne manque d'émerger, ovale figure lunaire sous des bandeaux noirs, type de la Mignon des gravures, soupirant après le pays où fleurit l'oranger. Toujours là, recluse. Seraitelle infirme? Non, elle a des jambes, la voilà qui traverse la cour sans me regarder. Mais là-haut, de retour, son regard indistinct, l'indéfinissable expression de son attente m'arrivent. Espèret-elle, et quoi? Me méprise-t-elle? Se lierait-il entre nous une obscure sympathie de timides? Je ne l'ai jamais su, ni ne le saurai jamais.
Notre salon donne sur l'avenue. Toujours le
même, avec ses gravures, ses bibelots. Sur les murs, les peaux de lions qui, peu à peu, perdent leur poil, les œufs d'autruche suspendus qui tournent au crâne d'ivoire, les cornes de gazelles et les étagères arabes aux hiéroglyphes peints de vert et de rose, sur lesquelles figurent les statuettes napolitaines : le marchand de poissons en terre cuite, la paysanne tenant deux poules par les pattes. Et Abd-el-Kader, dans sa belle barbe noire, me contemple, et toujours la chasse au lion et la chasse au sanglier de Vernet se font pendant : le nègre, sur un dromadaire, brandit sa lance, le bel arabe décharge son pistolet.
Mais à peine si je m'attarde à regarder ces reliques du temps heureux; je les connais trop, et il me semble que les meubles de tuya sont hors de mode et ce secrétaire de marqueterie prétentieux et laid; sensation vague, qui se précisera. Ce qui m'attire, c'est encore la fenêtre : loge ouverte sur le théâtre des passants, les^gens dans les voitures, les alignements de
têtes sur les impériales d'omnibus, un chien qui rôde, les bonnes qui reviennent en caquetant de chez la fruitière, les cent pas du sergent de ville.
Que d'individus qui ne me sont rien et qui m'ignorent, vont, viennent, entremêlent, dans le lacis de leur parcours, les destinées les plus complexes et les plus disparates. Dire qu'en face, ce petit hôtel est celui d'Alexandre Dumas fils, et que ce peignoir rouge, qui par moments apparaît à la vitre, drape la silhouette fugitive d'une des filles du maître écrivain.
L'ai-je assez guetté, ce peignoir rouge, mais avec un sentiment des distances que je n'éprouvais pas pour ma voisine (côté cour). Envers la fille d'un homme aussi célèbre, que pouvais-je ressentir, sinon la conscience de mon néant, une admiration respectueuse, une vénération littéraire émue? N'avais-je pas applaudi V Etrangère, avec ses deux partenaires illustres, la pâleur princière de Mme Sarah Bernhardt, et la splendeur blonde de Mlle Groizette! Avec
quelle émotion obscure j'épiais, à la porte du petit hôtel, la sortie, la rentrée d'un homme grisonnant au pas ferme : Dumas fils, descendant glorieux du bon géant, du Porthos universel dont les Trois Mousquetaires, Monte- Cristo, dix, vingt romans m'avaient enivré, enfant, de leur vin d'aventures et de leur fièvre!
Dumas fils, je me souviens de l'avoir suivi une fois, de Saint-Augustin au boulevard Malesherbes, avec un peu de cette émotion qu'a le très jeune homme remorqué dans le sillage d'une femme qu'il n'osera aborder : son cœur bat, sa bouche est sèche :1e fantôme de la gloire attire et terrifie autant que celui de l'amour!
A l'autre bout de l'avenue de Villiers, s'élève l'hôtel de Sarah Bernhardt. Me semblait-elle loin, à dix mille pieds de haut sur l'Olympe, la prestigieuse, l'ensorcelante, la dominatrice tragédienne, Protée de l'art, jeune femme aux masques sublimes, soit qu'elle incarnât la Gabrielle d'Emile Augier, la vieille Posthumia de Rome vaincue, Doua Sol ou Andromaque!...
Et il était une autre maison vers laquelle j'allais en pèlerinage dans l'espoir d'en voir sortir un vieillard blanc à barbe bourrue, un foulard noué autour du cou; il me semblait que je n'eusse pu sans pâlir rencontrer son regard. Celui-là, c'était le Dieu, l'homme qui avait bravé l'Empereur, l'exilé de l'Océan, le Titan des vers, le Roi des Lettres : Victor Hugo.
La gloire, mot mystérieux et redoutable, évoqué par les applaudissements des salles tumultueuses, mot fascinant, qu'il s'applique à un Napoléon debout et sculptural dans le tonnerre des canons d'Austerlitz, ou aux vrais conquérants, aux maîtres de la pensée, les écrivains que chaque soir une foule acclame. Rêves insensés et tenaces, illusions en châteaux de nuages que le vent dissipe. Si l'on pouvait, si l'on savait... devenir un de ceux-là que le laurier vert couronne, un poète montrant son cœur déchiré, un romancier évoquant les drames poignants de la vie, un dramaturge flagellant les travers de son temps!... Et se retrouver
moins que rien, incapable d'associer deux idées, d'écrire une ligne...
Car que peuvent signifier mes essais d'adolescent, sinon les barbouillages au charbon qu'un enfant trace sur le mur, les pâtés de sable mouillé que, sur la plage, la vague efface? Et cependant, aussi caressante, aussi impérieuse que la voix d'amour, la voix de gloire me chuchote son appel, sirène menteuse, invisible dans l'eau d'ombre.
Qui sait pourtant si ce n'est déjà pas une vocation tâtonnante, trébuchante qui s'agite, comme une somnambule, dans la chambre noire de mon cerveau? Exprimer, impossible au muet, au bègue que je reste, à qui idées, images arrivent en foule, et qui ne sait les choisir, les fixer, leur donner le nerf de la phrase.
Mais sentir, mais songer perpétuellement, mais voir défiler tout l'impossible, tout l'improbable, imaginer des circonstances, des péripéties qui ont l'acuité du vrai, assister à la lutte, aux passions d'êtres qui prennent l'allure, le relief saisissant de ceux que je coudoie, vivre un
perpétuel conte où les personnages de fiction se mêlent à ceux de l'au jour le jour, être le dormeur éveillé, l'halluciné d'histoires que je crée et repétris à ma guise, et où je joue un rôle fictif, héroïque et rare, n'est-ce pas déjà, au creuset de l'esprit, l'invention littéraire qui bouillonne?
Je suis en état de mue : langueur et croissance cérébrale. Et, si je savais m'analyser, j'en verrais bien la raison : c'est que je me retrouve, c'est que je touche au tuf primitif, aux assises intérieures, c'est que je redeviens moi, l'enfant grandi de l'arbre de Robinson, l'adolescent dévoré de rêves.
Etais-je moi, au Prytanée? Non, ou si peu, déformé au moule rigide, asservi à des actes minutieux et quotidiens qui pliaient mes membres en révoltant ma pensée. Et si je ne fais pas explosion de toute mon âme, si je reste encore ankylosé, c'est que les bandelettes qui me momifiaient s'incrustent encore dans la chair. Je ne crois pas à ma liberté, aussi n'en jouis-je pas autant que je voudrais...
Comme un affamé qui n'ose brusquement se
gorger, comme un prisonnier à qui l'air vif fait mal, je garde en tout une prudence de bon élève; je ne m'écarte pas du chemin tracé, et quand je suis, sans dévier, le trottoir qui me conduit à l'institution, je marche encore, d'instinct, au pas militaire. Mon manteau est une capote de fantaisie, que je m'étais fait faire à la Flèche, et dont on a changé les boutons. J'ai peine à ne pas saluer un officier, si j'en rencontre un par hasard. Le pli me reste.
Tout me limite sans que je veuille me l'avouer : le regard des femmes, le coup de coude des hommes tenant le haut du pavé, et ne pas me faire écraser par les voitures. J'éprouve en ce grand Paris le désemparement de l'Iroquois perdu, un embarras sauvage. Mais quoi, ai-je compté faire sensation? On ne peut attendre, d'un écolier rêveur, parce qu'il aime les poètes, les fleurs, la grâce des femmes, qu'il conquière du premier coup la terre lorsqu'il a d'abord à passer son bacchau deuxième partie : mathématiques, aïe!
Car c'est indispensable, il faudra que j'énonce les facultés de l'âme (il y en a sept), en quoi l'épichérème diffère du sorite, et que je prouve l'immortalité de l'être. On nous bourre, on nous gave. Sur le conseil du directeur, je n'affronterai pas les juges de Paris, si vétilleux; puisque Gaen m'a déjà été favorable, que j'y retourne, c'est prudent!
Je vis étrangement seul : cette solitude sans doute ajoute à mon état d'âme en retrait et sur la défense; point d'amis, et je n'en sens pas le vide. Ceux mêmes que j'avais là-bas ne me manquent guère : ce qui nous unissait, c'était la vie commune, les médiocres intérêts d'école, de vagues espoirs, nos rancœurs d'esclaves; rien de profond. Sentiments de surface qui s'arrachent sans douleur, comme des dents de lait. D'ailleurs, comment me confier et, si j'avais le camarade souhaité, comment dire l'inexprimable qui est le tréfonds de moi : illusions, désirs, rêveries? Nul ne me comprendrait.
Je me vois, assistant dans la foule, et au der-
nier rang, car je n'aime pas à être bousculé, à l'ouverture de l'Exposition de 1878. Quoi, déjà huit ans que la guerre a bouleversé tant de vies et la nôtre, huit ans que le père... Huit ans que s'est effacé le mirage de la maison blanche et du jardin, le paradis de la mer et du soleil!
Je vois descendre du Trocadéro, escorté de souverains étrangers, précédant son état-major, — il va passer devant nous, — le maréchal de Mac-Mahon, la poitrine barrée du cordon rouge; des voix s'élèvent, avec des intonations de combat : « — Vive la France! » à quoi d'autres répondent : « — Vive la République! » et sans écho quelques-unes : « — Vive le maréchal! »...
Vive la République! Voilà la forte clameur qui domine. Et à cause du Champ du Pin, cela me fait plaisir. Mais je ne m'en sens pas moins égaré, enfant d'une autre époque, dans cette société neuve où j'erre mélancoliquement le long des palissades improvisées, sur le sol fraîchement remué de gravats. ^ ;J J ^^i^j
Ce que représente cette exposition, réunion
des efforts d'un grand peuple, première fête nationale après le désastre, et l'intérêt qu'offrent les merveilles de l'industrie, les richesses du commerce, ce témoignage de la vitalité française, je ne le sens pas, j'y demeure étranger faute du commentaire intelligent qui me donnerait le sens de ces fêtes civiques, m'éveillerait à des idées altruistes.
Pas davantage, l'an d'avant, n'ai-je été remué aux funérailles grandioses de Thiers : car tout ce que je sais est qu'il a écrit VHistoire du Consulat et de VEmpire; et de son rôle honorable pendant la guerre, et de son attitude néfaste sous la Commune et de la répression horrible qu'il a laissé faire, saignant Paris comme un boucher, j'ignore tout : qui me l'aurait dit?
Toutefois, une impression forte me revient : au jardin des Tuileries, des masses chorales, sur une gigantesque estrade, entonnent une Marseillaise monstre. La foule se met à courir, et moi aussi; le vent aux tempes, le cœur sautant, je suis emporté, aspiré comme une feuille par
l'ouragan de ces voix mâles qui tonnent d'une ardeur de guerre et exhalent leur clameur d'héroïsme. J'ai cru voir, un moment, la patrie en danger, l'autel des volontaires, et à la frontière les Allemands barbus et casqués; une douleur m'a saisi, le passé... une ivresse aussi : le souhait d'une belle mort. Mais l'hymne héroïque s'éteint; de l'incendie brusque qu'il mit au cœur, plus rien : le ciel est bleu, la foule badaude se disperse, et je ne suis plus, dans le remous des passants, qu'une chose animée qui erre.
Pourquoi, sauf de brefs éclairs, tant d'indifférence à ce qui m'entoure, pourquoi une si lente adaptation à la vie sociale, pourquoi faut-il tant d'années à l'adolescent, à l'homme même, pour prendre conscience du milieu où il vit, et contribuer, de sa faible part, au labeur de la Cité?
Sans doute est-ce ma faute, et ne sais-je pas profiter assez de tout ce qui se dit de libre et d'intelligent au Champ du Pin? Les bonnes influences que j'y ressens s'évaporent, trop peu prolongées, et cependant combien me serait
précieuse une affection éclairée, instruite, supérieure, constante surtout. L'abandon moral où croupissent tant de jeunes gens est chose si idmentable. A l'âge où les passions confuses sont si vives et les erreurs de telle conséquence, ne pouvoir se confesser, ne pas recevoir d'en haut la lumière, l'inspiration, tâtonner, trébucher dans le vague, le vide... je ne pense jamais à ce temps-là sans tristesse, p Un père conscient de sa responsabilité pourrait... Encore faudrait-il qu'il inspirât confiance : les rapports familiaux de l'ancien temps rendaient bien difficile la franchise, avec la distance, le respect, et ces mille et involontaires froissements qui s'élèvent entre l'esprit d'indépendance et le principe d'autorité.
Une mère, restée veuve trop jeune, n'a trop souvent que l'ascendant que sa tendresse inspire : son seul pouvoir est dans sa bonté et dans sa faiblesse; à lutter, elle serait vaincue par la dureté héréditaire du mâle. Et puis, lors même que son éducation, la formation spéciale de son
esprit ne la rendraient pas très différente de son fils, sur trop de points et des plus délicats une pudeur, une gêne la retient, lui ferme la bouche. Elle peut être, en échange de sa neutralité trop souvent désarmée, mais à ce prix seulement, une amie discrète, douce et grave gardienne du foyer dont la figure triste souvent se détourne et s'efface avec blâme sous son long voile de deuil. Plus conscient, — et ce n'est pourtant pas faute de m'analyser, — je nommerais le mal dont je souffre : la peur de vivre; une méfiance extrême de moi et des autres, une timidité orgueilleuse et farouche; et d'où viennent-elles sinon du doute que j'ai, obscurément, d'être inadapté? Que m'a-t-on appris, pour l'éviter? Quand m'a-t-on montré par quels liens je tenais aux autres êtres de même origine? Qui m'a révélé l'organisation de cette société où je rôde en curieux incompréhensif, qui m'a expliqué les rouages de la grande machine, qui m'a intéressé à mon pays?
r On m'a inculqué son histoire, il est vrai, mais
dans un recul vieillot et poudreux d'où n'émergeaient que noms de batailles, traités de paix et dates sèches. On m'a montré sur les cartes la place qu'il tient dans le globe, mais en nomenclatures arides qui ne faisaient vivre aucune de ses provinces, aucune de ses villes. Et que j'aie appris à réciter du grec : O mutos déloi oti, ou du latin, Tityre, tu patulae recuhans; que je sois le premier en composition française, voilà qui me sert beaucoup!
Que du moins je complète mon bacchau! Et j'enfourne le comprimé Liebig de l'examen par tranches, j'avale pêle-mêle sciences, mathématiques, philosophie : je compte sur mes doigts les variétés de syllogismes, j'essaie de comprendre ou du moins de savoir par cœur les théorèmes. L'été approche, avec l'angoisse de l'échéance. J'ai le regard fixe et les lèvres véloces d'un lapin qui broute : je me récite du matin au soir le gros lexique.
Voilà l'instant. Inscrit pour la série où passeront mes anciens condisciples du Prytanée, je
descends au même hôtel : reconnaissances, poignées de main. Comme naguère un adjudant les conduit, militairement, à la Faculté. Je dégoise ma réponse de philosophie avec un aplomb qui éblouit d'admiration cet homme simple; ses yeux s'écarquillent, il murmure stupéfait : « — Ah bien! là!... Ah bien, vrai! » Heureusement qu'il ne me voit pas bafouiller, piteux au tableau noir, devant un triangle dont les côtés... Je vais être blackboulé! — Non, quel coup : Reçu! Honneur à Gaen!
Bachelier complet : à quoi ne puis-je prétendre! Avec quel orgueil je reprends le train, je retrouve Paris, ma chambre! Je soulève le rideau : en face la tête pâle se montre. Elle doit savoir... J'ébauche u'n sourire, elle disparait.
Bachelier! C'est ma seconde et définitive initiation : homme par la chair, homme selon l'esprit : je suis, j'existe, je domine les événements, je commande à l'avenir!
Comment d'ailleurs ne serais-je pas fier de moi? J'ai une maîtresse. Oui, comme Lovelace, Des Grieux, comme M. de Camors de Feuillet, et Lantier de V Assommoir. Une maîtresse! Et dans le vrai sens du mot, pas comme on me l'expliquait enfant; la dame qui dit :« — Pierre, allez au marché, vous rapporterez un canard et des asperges, ou : — Pierre, vous n'avez pas essuyé la poussière du salon! — » Non, une maitresse pour de bon.
Et ainsi qu'il se voit dans les romans, cette intrigue s'enveloppe de remords, de mystère, d'une odeur d'alcôve et de péché. Certes, j'en garde le secret, — on est galait homme, — mais avec l'espoir que mon visage, mon maintien, l'orgueil que je trahis révéleront ma bonne fortune.
Et pourtant, une mauvaise honte inavouée empoisonne ces brèves joies : cette mélancolie dans le plaisir dont parle Jean-Jacques; ce qui se mêle d'incomplet, de pauvre, de déchu à une médiocre aventure sans idéal, sans passion, à peine tendre et rien que sensuelle. Par moments, je me dis, comme devant une page de vie gâtée : « C'est dommage. Il eût mieux valu que ce ne fût pas. » Mais cela est; j'en profite.
Plus tard, je comprendrai la misère de ces plaisirs, au goût de rance qui les poursuit. Mais ma pitié n'en absoudra que plus celles qui cherchaient là des sensations fraîches, et l'écolier fiévreux qui apaise, sur des joues fanées, la soif de baiser toute la peau en fleur des femmes.
A celles qui jouèrent, fût-ce sans mécompte pour elles, le rôle sacrifié d'initiatrices, l'homme devra toujours une gratitude de débiteur; même impures, elles ont évoqué en lui, jusque par le regret, le vœu d'affections plus dignes; et qui pourrait, sans lâcheté, reprocher une défaillance qu'il partagea et se montrer ingrat envers
celle qui, d'une volupté imparfaite, lui suscita la nostalgie du véritable amour?
Il faut que du temps, que la vieillesse ou la mort aient ranimé ces cendres pour restituer aux fantômes de notre jeunesse cette grâce touchante, cette poésie funèbre qui s'attachent à l'irréparable. Et peut-être est-ce encore trop les prendre au sérieux et donner bien de l'importance à de telles sensations.
La morale catholique a détestablement faussé le désir et l'acte. En y mettant le péché comme un fruit défendu, elle les a pourvus d'un attrait plus âpre et de déceptions plus amères : s'appartenir, entre êtres libres, ne regarde véritablement personne. Mais alors une morale appuyée sur la théodicée (manuel de philosophie, préjugés courants, idées reçues) me faisait juger sévèrement ma liaison, et y savourer d'autant plus cette délectation morose que blâment, avec raison, les casuistes.
Ce qui flattait le plus mon orgueil, c'était cet instinct de possession si cher à l'égoïsme mas-
culin. On s'imagine que la femme qui se prête n'est qu'à vous seul; cet avatar abolit en elle le passé et l'avenir : on est l'élu, l'unique, et on ne partage, croit-on, avec personne ce corps réservé. C'est un progrès, un acheminement bourgeois aux passions les plus romanesques; on se sent très loin déjà de la prostitution vénale, de la chair publique louée, au prix de l'instant, à l'étal des bazars.
Et puis, dans la plus banale de ces histoires, fleurit toujours un peu de douceur, d'intimité, de tristesse et de bonheur. Tout pesé, l'homme redoit encore à la femme, ne serait-ce que parce qu'il est ingrat, et qu'il se détache d'avoir été satisfait, parce qu'il redoute les responsabilités et qu'une mutuelle lassitude détend les rendezvous, refroidit les derniers baisers et sépare enfin pour la vie ceux qui s'étaient réchauffés au même lit.
Les vacances vinrent à point. Nous allions les passer à l'Océan, sur la petite plage de Veules : la maison meublée était stricte et froide; mais
la mer, au tournant de la rue, s'étendait, tantôt lointaine, au ras du sable semé de flaques et de roches, tantôt débordante à pleine marée, comme si elle voulait emporter les galets et les falaises. Sensation puissante : cette autre mer vivante, ce drame d'eau perpétuel aux tons changeants de gris et de vert écumeux, à côté de la Méditerranée immobile, du lac bleu et or de Moustapha.
Ces plages resserrées, coup de hache entre les deux contreforts du plateau, sont, avec leurs cabines, des petits salons publics de province. On sait qui vous êtes, on vous dévisage. Ce n'est plus la foule anonyme de Paris; des figures s'imposent à votre obsession ou à votre gêne, dame majestueuse, messieurs impertinents. Pourquoi me toise-t-on ainsi, qu'ai-je de bizarre, long et pâle jeune homme au maintien sérieux, trop digne pour mon âge? Est-ce ma capote bleue à boutons de corne? Mon faux col étroit, peut-être?
Pour la première fois, je me découvre mal habillé, et j'en conçois un absurde malaise.
J'envie les élégants à cravate claire et souliers jaunes; le coin de leur mouchoir sort en aile de papillon de la pochette de leur veston collant; ils ont un coup de manchette si distingué, et leurs moustaches en croc se tiennent toutes seules. Ce que j'envie surtout, c'est leur aisance et leur aplomb à saluer les femmes, à bavarder, à sourire; ils se précipitent, s'emparent des shalls et des ombrelles : moi, je ne saurai jamais; et ma gaucherie s'épouvante d'ellemême comme d'une infirmité honteuse. Je compense ce manque de grâce par de la raideur, je porte droit ma tête où une raie violente mes cheveux, droit mon regard sous le lorgnon; je m'efforce, rasé, car bien que n'ayant pas de barbe, ou si peu, je me rase « moi-même », de me donner un air vieux, sans succès. C'est peutêtre cela qui me fait remarquer?
Mais me remarque-t-on? N'est-ce pas hantise et hallucination?... Non, j'en suis sûr, des regards me harponnent dans le dos, pèsent sur ma nuque; je les sens descendre en chatouillement
le long de ma moelle épinière. D'autres fois, de face, ils me font rougir comme si j'avais volé la bourse de la personne qui me rencontre. Souvent même, je rougis avant qu'on ait paru faire attention à moi, La vue d'une jupe me fait faire un détour, m'enfoncer dans une ruelle. Pour éviter le coup d'œil d'un commerçant, je feins de lire un journal ou d'épousseter ma manche. La rencontre de certaines dames, indubitablement jolies, m'est une souffrance. Bien la peine, vraiment, d'avoir eu une maîtresse!
Je m'en prends à mon costume, j'en viens à regretter l'uniforme militaire où l'on avait du moins une « chic dégaine », et pour me débarrasser de ma capote, — solide étoffe! — je me livre à des attentats; je la coule en lessive sous la fontaine, — excellent prétexte à ne pas la mettre, — je la tache et la poisse, — il faudra qu'on la nettoie, — si j'osais, je l'assassinerais à coups de ciseaux, je l'éventrerais au couteau. Puis je pense à tant de pauvres diables à qui
elle ferait plaisir, avec son col relevant et sa chaude pèlerine, et j'ai honte.
Des bains de mer, il ne saurait être question : mon amour-propre s'y refuse; un rhume intermittent me préserve d'exhiber mon anatomie aux regards défavorables; mon orgueil répugne à se confier au maître nageur, triton barbu, et ma prudence à affronter les trous tourbillonnants dont cet homme affirme la plage creusée. Il est plus amusant de voir les nageurs à effet tirer leur coupe, et les dames barboter à la corde : mais pourquoi ont-elles des costumes si affreux, tous en noir gansé de rouge, et leur tête comme une éponge dans un sac de toile cirée ?
Je revois des relations qui se nouent, des pique-niques sous les pommiers, des sourires engageants de vieilles demoiselles, la bonne humeur protectrice de deux jeunes gens riches qui montent à cheval et parlent femmes; et toujours s'évoque la silhouette à l'écart d'un dégingandé, d'un blême adolescent qui, avec un
dédain poli des autres et de lui-même, semble s'ennuyer à la mort.
Ce qu'il faudrait, c'est qu'une femme, une vraie maîtresse, celle-là, que j'aimerais et qui m'aimerait, me défripe, me secoue, chavire mes cheveux, torde mon faux col, me pétrisse et de ses mains blanches me modèle comme un bloc de pâte à tartes et à kouglofî. Mais cela exigerait une femme honnête, pure et délicieuse, et il ne s'en trouve pas pour assumer cet apostolat!...
Tout le mal vient de ce qu'on m'a fait entendre que les réalités de l'amour étaient choses viles et coupables, qu'il y avait infamie à les commettre : est-il étonnant qu'après cela je n'ose affronter la beauté des femmes, tout en la convoitant, tout en demeurant fasciné par leurs contours voilés qui offrent la rondeur ferme de la gorge, ondulent au rythme mouvant de la croupe et recèlent sous le voile d'Isis un mystère sacré?
Tout autour de moi et en moi crie la vie,
l'instinct, le désir, les forces naturelles, et l'on m'a instruit comme un prêtre dans la honte du péché et le dégoût de la chair : pourquoi? dans quel but, aux risques de tant d'erreurs?
Cette timidité sensuelle, où l'imagination se consume, et qui épuise le ressort nerveux, s'apaise un peu à connaître deux jeunes filles. Elles sont quelconques, ces deux sœurs, et peu jolies. Elles ont le rêche, l'acide de la petite bourgeoisie, maigre de ressources et corsetée de conventions. Qu'importe, ce sont des jeunes filles; et dans nos promenades sur les falaises, ou à pêcher la crevette dans les flaques, je perds un peu de ma pose gourmée, de ma sotte et ombrageuse fierté.
Chez leurs parents, vivent en pension deux Japonais, comiques avec leurs yeux bridés, leurs cheveux plats sous de petits chapeaux melons; dans leurs vêtements européens, ils ont l'air déguisés; ils sourient sans une minute d'arrêt, très polis, encore que par instants, lorsqu'ils s'entretiennent dans leur langue, on devine,
sur leurs compagnes ou sur moi, des réflexions dont le mépris supérieur perce. Et toujours ce sourire, dont on ne sait s'il acquiesce ou se moque, irritant à la longue!
L'étonnant est que mon frère semble tenir encore si peu de place dans ma vie : cependant il est là; certainement bien des choses nous rapprochent, l'intimité des repas, les petits liens de la vie familiale, le rond de la lampe, le soir.
Y a-t-il donc entre ses onze ans et mes dixhuit tant d'écart que je me considère comme d'une autre essence ou vivant dans une autre sphère de pensées? 'i
Sa robuste et saine enfance difîère-t-elle par trop de mon adolescente langueur? Ne sommesnous pas encore fondus par les idées, les sentiments, la conscience de ce qui relie deux êtres dans le passé, le présent et l'avenir, la communion des ancêtres, les directions parallèles, un même idéal?
Je sens que je l'aimais beaucoup, et que nous n'étions encore frères que par le sang.
Et c'est encore le Champ du Pin et sa vaste bibliothèque où je puise à mon gré, son jardin familier dont je connais chaque massif, telle marche usée : le Champ du Pin et son admirable liberté d'esprit, ses discussions passionnées, son amour du travail, du bien, du beau, du vrai.
C'est la haute et précieuse amitié de la femme au grand cœur qui est la lumière et la flamme, le rayonnement et le charme de ce foyer français. Elle m'interroge, que vais-je faire, quelle carrière suivre? Je me le demande aussi. Je n'ai de goût pour rien. Je ne puis pourtant me croiser les bras, je dois gagner ma vie : comment?
On a décidé, sans doute sur l'avis de vieux amis d'autrefois, que, puisque je ne voulais pas devenir officier, — un soupir de regret!... —
le droit s'indiquait. Faire mon droit me préparant à diverses positions, je n'aurais qu'à choisir : avocat, si j'avais un don de parole, conseiller de préfecture si je me sentais du goût pour l'administration, et en désespoir de cause, magistrat.
Je sens bien que cela n'enthousiasme pas ma grande amie : mais ce qu'elle voit là et ce qu'elle approuve, c'est le quartier Latin, les bibliothèques, les cours, les conférences, c'est le labeur studieux et allègre; ce sont les convictions ardentes de la jeunesse, c'est le goût de l'action, la tête chaude, le cœur qui bat, les camarades, les maîtresses même de passade : la vie, enfin, et son remous.
Je suis trop sage; que je fasse des bêtises, mais que j'apprenne les gens, les choses, que je nage dans le flot, que je barbote à pleine humanité. Et comme toujours elle a raison, et cette fois encore je comprendrai trop tard. D'un joli geste elle me campe de travers, poché, le feutre plat d'étudiant que je viens d'acheter, et que
je porte en pasteur digne, comme un plat à barbe qui craint de se renverser. Eh oui : c'est bien certain, je compte parmi les heureux; trois ans devant moi pour préparer l'avenir. Mais quel avenir? Je ne vois pas trop...
Avocat? Tentant! La veuve et l'orphelin... « — Oui, messieurs, vous aurez pitié de cet infortuné qui, victime de la misère, a senti frémir dans ses veines... » Et il y a de beaux effets de manche et des éclats de voix superbes.
N'est-ce pas à Epinal que j'ai entendu M' Démange plaider pour un mari meurtrier de l'amant? Un moment, il s'est interrompu, au plus beau d'une période... Un courant d'air le gênait : on s'est précipité sur la fenêtre, l'avocat général lui a offert sa propre toque à galon d'argent. Evidemment, ça ne manque pas d'allure... D'autre part, tout le monde n'est pas M® Démange et on n'a pas toujours pour tremplin le théâtre émouvant de la Cour d'assises.
Une autre fois, je suis entré au tribunal, un
avocat facétieux défendait un vieux braconnier d'eau, affirmant que s'il avait péché en temps défendu, c'était la faute des goujons qui se précipitaient sur l'appât. On a salé son client. Des causes semblables!!!...
Conseiller de préfecture? Hum... Qu'est-ce qu'on peut bien conseiller, et à qui? Je vois cela d'ici, en province, comme à la Flèche. Il y a un mail, des arbres taillés, une rivière, et puis une grande rue où tout le monde vous connaît; l'ennui tombe dans le jour blanc, et les heures ne se décident jamais à sonner au cadran de l'hôtel de ville. Des soldats trament leur sabre sur les pavés, et même les chiens bâillent à se décrocher la mâchoire. Non, merci.
Magistrat? Mais ce n'est pas un métier, voyons, de distribuer de la prison au pauvre monde. Il me semble que pour cela il faudrait au moins être d'une intelligence supérieure, d'une moralité inattaquable, s'appeler Platon, Socrate, Jésus-Christ. Et ma modestie... Ou se faire, au lieu de l'avocat du diable, celui de Dieu, c'est-à-
dire de la Société, requérir au nom de la vindicte publique des têtes pour le bourreau? Ma foi, non. Alors quoi? L'enseignement? Profesfeur de droit? Oui, mais que ce doit être difficile! et puis, enseigner... c'est déjà si ennuyeux d'apprendre.
Commençons toujours, on verra après. Ce que je n'ose avouer au Champ du Pin, parce qu'on se ficherait de moi, c'est que j'ai acheté à Paris un dictionnaire, pas bon marché du tout : Le Dictionnaire des professions. En le feuilletant, n'est-ce pas, je pouvais tomber sur une idée heureuse, rencontrer une inspiration? Ce ne sont pas les professions qui manquent : marin, forestier, garde champêtre, pharmacien, receveur des contributions; mais, comme un fait exprès, aucune ne s'adapte. Ici, je n'ai pas l'âge, ou je l'ai dépassé. L'une rapporte trop peu, celle-là exige des diplômes déconcertants. C'est encore le droit qui mène à tout.
Mais qu'est-ce que le droit? Je n'en ai aucune idée. J'ai bien ouvert par curiosité un Code et
l'ai refermé tout de suite : les petites lignes pressées, toute cette fourmilière de textes noirs me dansait aux yeux. Apprendre cela par cœur, avec gloses, commentaires, jurisprudence, cela qui a l'air plus aride, plus froid, plus desséché, plus mort que tout ce que j'ai étudié au lycée? En viendrais-je jamais à bout?... Et moi qui me croyais quitte avec les examens!...
On m'assure que la première année est peu de chose, juste ce qu'il faut pour se familiariser avec « Cujas et Barthole ». Plus tard, il sera bon d'entrer comme clerc chez un avoué, ou secrétaire chez un avocat. L'école, toujours!
Et si ce n'était pas celle-là, ce serait une autre : Ecole de médecine... Ecole de Saint- Cyr... Ecole Polytechnique... Ecole dentaire... Il n'y a donc pas de professions qu'on puisse exercer sans les avoir apprises?
Je vais me faire inscrire à la Faculté. C'est impressionnant, ces bâtiments mornes, cette place grave du Panthéon : tout ce style officiel, ces palais, ces églises de pierre sombre. Et les
premières leçons auxquelles j'assiste, sur les gradins, le professeur en robe, dans sa chaire. Sans doute ce qu'il professe est très intéressant, mais... mes mâchoires se resserrent en tenailles, un voile de cendre tombe sur mes paupières, un dégoût insidieux, tenace, gluant, m'enlise; il me semble que ce jour froid, ce jour rentré qui nous éclaire si paiement, n'aura plus ni soleil ni nuit; je me sens ressembler au mur terne, au bois rigide, devenir une chose inerte.
L'heure s'écoule, le professeur rassemble ses notes, se lève, disparaît dans les plis de sa toge. Ouf! L'air de la rue Soufflot me ranime. Panthéon-Gourcelles! On se bouscule, une place en l'air! Comme il est long, ce trajet, et qu'il me tarde de me retrouver dans ma chambre, chez moi, dans mon petit royaume.
L'automne avance, les marronniers des avenues ont reverdi par endroits, les jours raccourcissent et maintenant, après les cours, Panthéon-Courcelles cahote et roule dans le noir, secoué aux pavés, grondant sourd sur le mais
cadam; des clartés coupent de flaques les rues, enveloppent de fugitives ombres; la Seine a l'air d'un serpent noir aux écailles jaunâtres, la place de la Concorde éploie son harmonieuse majesté; un autre Paris commence, étincelle aux vitrines de la rue Royale, houle au confluent des boulevards, puis à mesure qu'on se rapproche de la place Péreire, des grands espaces d'ombre, troués de fenêtres en veilleuses, de baies lumineuses d'ateliers.
Chaque fois, au passage, me fascine la lueur du hall de Sarah Bernhardt! Et le mystère envoûtant me poigne, derrière les frêles vitres et les grands stores, de cette vie d'impératrice des arts qui s'agite là, nimbée de gloire, entourée d'hommes illustres, enivrée d'hommages, renouvelant chaque soir, en des incarnations de magicienne, avec une fièvre de passion et au milieu de l'orage des bravos, le prodige nocturne, le quotidien miracle du génie et de la beauté.
Comme je sentais alors mon obscurité, forme anonyme pressée sur l'impériale du bus, pair
d'autres corps à moi inconnus, et que j'enviais cette renommée dont je ne prévoyais pas les rançons! Bientôt l'autre hôtel, en face de notre modeste appartement, apparaissait : la demeure de Dumas. Du regard aussi je la saluais : dire que veillait là la pensée de l'écrivain, un des grands de la littérature, et comme son interprète, lui aussi, rassasié d'honneurs et d'admiration. C'est là qu'il inventait, qu'il créait ces pièces auxquelles Sarah prêtait la vie, c'est là qu'il revenait les soirs de premières illuminées, avec l'écho assourdissant du succès aux tempes, une joie de conquérant dans les moelles.
Anxieux, le sentiment de ma misère morale m'étreignait. Qu'étais-je, pauvre rêveur solitaire, à côté de ces météores? Et était-ce bien l'étude du droit romain, français ou comparé qui comblerait ces quelques mètres, ces cinq ou six pas, l'infini espace, le large abîme qui me séparait de ces logis où s'incarnait le Triomphe?
Le découragement me venait. J'essayais de
relire mes proses débiles, mes vers boiteux; je les rejetais avec tristesse. Des livres m'attiraient, romans, drames, poésies : les uns, les nouveaux parus, sous leur belle couverture jaune, exhalant l'odeur de sève du papier et de l'encre grasse; je les avais achetés avec un frémissement de plaisir au bout des doigts, tout mon mince argent passait là; d'autres sentaient le moisi du cabinet de lecture, portaient des chenilles de doigts : tous m'offraient le flamboiement noir de la phrase imprimée sur le blanc des pages, tous dégageaient l'emprise impérieuse des mots vivants, riches de pensée, de sentiments, d'âme.
Une œuvre, un de ces beaux romans de Balzac, de Stendhal, de Flaubert, de Goncourt, de Daudet, était pour moi comme un fruit amer, délicieux, dont on aspire le suc et dont on voudrait manger jusqu'à la peau ou l'écorce; je les tenais à deux mains comme une main d'ami ou un bras de femme : et dans la volupté cérébrale que j'éprouvais à pénétrer en eux, au grand silence
de la nuit et au vacillement de la bougie qui va mourir, je sentais se confondre en moi le double frisson du désir suprême qui me ravageait : la faim de l'amour et la soif de la gloire.
Je vécus entouré d'ombres.
De tous les livres que je parcourais avec fièvre, de leur désordre sans choix, au gré du caprice ou de l'enchaînement des lectures, marchant de révélations en révélations, toute une vie formidable et imaginaire sortit et m'enveloppa. La cité des morts se mit à vivre, elle m'engouffra dans ses rues, dans ses paysages de fiction, elle me jeta dans ses drames et ses imbroglios, elle me confondit avec le peuple des êtres de rêve qui palpitaient de souffrance ou de joie, avec les héros et les héroïnes qui vivaient et mouraient d'amour, de jalousie, de haine : société immense et disparate qui fondait les époques, où Manon sous ses cheveux poudrés
coudoyait Mme de Rénal et où Fantine conversait avec la Rabouilleuse. 3
Les transformations de l'histoire, les conditions sociales, la lutte des intérêts, le jeu des passions m'apparurent dans cette humanité des livres, si absorbante et si spéciale que je ne cherchais en rien à la confronter avec l'humanité réelle dont je ne saisissais que des parcelles d'aspects et des reflets d'individus. Je dévorais avec une sorte de frénésie tous les livres, et de découverte en découverte, il me semblait que l'univers se révélait à moi. Je n'avais plus une âme, mais cent, mais mille.
Ma sympathie ou ma répulsion épousaient tous les contraires; je me sentais naître des instincts inconnus, des aspirations douloureuses d'inassouvissement; et l'intensité avec laquelle s'imposaient à mon imagination et à mon souvenir les personnages des romans et des drames était telle que les figures existantes, que le réel à côté m'apparaissaient pâles. Gomme un dormeur qui ne croirait vrais que ses songes de la
nuit et tiendrait à néant les heures claires de l'éveil, je ne reconnaissais pour miens que ces frères et ces sœurs jaillis du tombeau des pages, pétris de la pure substance du Verbe, habillés de mots et animés du souffle immortel de la pensée.
Cauchemar tumultueux, oppressant, où tous les effluves de la volonté, du désir, de la possession, où l'âpre odeur des vices, où le parfum même des vertus m'enivraient. L'œuvre énorme de Balzac m'étourdissait comnie une forêt des Indes. Je quittais Gobseck pour me heurter à Vautrin, le tilbury de Rastignac s'arrêtait pour me laisser monter et je saluais Mme de Maufrigneuse. Je provoquais Philippe Bridau, je rêvais aux côtés de Mme de Mortsauf. Pourquoi Eugénie Grandet ne m'eût-elle pas préféré à son cousin? Gomme j'enviais l'élégance tranchante d'un de Marsay! Je me sentais saigner de la douleur du père Goriot, j 'eusse voulu consoler les regrets de Mme de Beaumont; avec Peyrade et le père Gorentin, je tenais les fils de la police secrète,
je maniais devant Rubempré les beaux cheveux de la Torpille.
Car je me mêlais à ces hallucinations du possible pour y jouer un rôle : par ma foi ardente, j'avais mérité de devenir, moi aussi, un de ces fantômes dans l'empire de l'Esprit. J'ai été Faust, j'ai été Hamlet, j'ai séduit dans le jardin la douce fille blonde aux nattes d'or, j'ai crevé de ma rapière le rat Polonius. Et j'ai été tous ceux que les sculpteurs de lettres ont accusés d'un relief inoubliable, l'Anatole au Singe de Manette Salomon, Julien Sorel, Fabrice; et ceux que je n'ai pu être, trop dissemblables, je les ai compris et aimés d'une tendresse qui dure encore. Jamais ils ne m'ont déçu, jamais ils ne m'ont trahi; leurs actes et leur logique émouvante se mouvait dans une sphère où les vivants pénètrent sans se rencontrer avec le geste des morts.
Comment, identifié à tant d'existences passionnées, portant en moi tant de destinées complètes, pourrais-je me ravaler à jouer dans une
médiocre existence le rôle humble d'un étudiant en droit, courant après l'omnibus et sevré de plaisirs autres que ceux des livres cherchés dans les boîtes des quais et de spectacles entendus dans les hauteurs du paradis? La conscience de ce néant m'accablait trop pour m'encourager dans une étude fastidieuse, car je n'entrevis bientôt rien de plus rebutant que cet aride désert des lois, peuplé de pierres sèches et de ruines antiques. J'avais l'impression d'entrer dans l'empire de la fatalité morne; si je me demandais : « Pourquoi est-ce ainsi? » La seule réponse était : « Parce que cela est ainsi. » Sous le joug, je courbais la tête et feuilletais avec épouvante les gros livres entoilés de noir. Incapable de m'intéresser encore à des prescrip; tions qui ne me visaient point, puisque, unité du nombre, je vivais dans la règle commune, je ne sentais pas l'injustice atroce de beaucoup de ces textes glacés. Ils ne m'inspiraient qu'étonnement et lassitude. Plus tard, ils se sont vengés sur moi de mon dédain, et pour avoir
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ignoré les embûches de la loi et ses coups de Jarnac, j'ai souffert plus que je ne le méritais.
Alors seulement, par la révolte, d'un soulèvement profond contre l'injustice, j'ai compris que des milliers d'autres, ignorants eux aussi, chaque jour étaient broyés sous cette meule sourde et aveugle, activée par des hommes d'affaires cauteleux et des magistrats bornés.
Ce jour-là, j'ai regretté d'avoir méprisé une science qui m'aurait servi, mais de longtemps l'idée ne viendra aux maîtres de l'enseignement que tout homme et toute femme, avant d'entrer dans la vie, connaisse les lois essentielles qui régissent la famille. Celles-là d'abord, puisque la famille est la cellule vivante de la cité. Pendant des centaines d'années encore, des hommes, des femmes se marieront, engendreront, se sépareront sans savoir à quelle roue d'Ixion, à quel engrenage meurtrier ils risquent de se voir mutiler.
Bientôt mon exactitude à suivre les cours de l'école de droit se relâcha; j'en donnai pour pré-
texte l'éloignement, et que j'apprenais aussi bien de mémoire. Une gêne me rendit bientôt insupportable des retours où je me sentais dépaysé, étranger : je cessai presque complètement d'aller au quartier Latin.
Par contre, rien ne m'était plus familier que la place du Théâtre-Français, les galeries à tout vent où, entre deux barrières de bois, j'attendais de passer au guichet des petites places. Là se tenait la petite voiture d'une marchande d'oranges auprès de laquelle je me suis bien souvent approvisionné. Peu à peu, le théâtre était devenu mon bonheur, ma folie, le théâtre et les comédiens.
Pour ceux de la Comédie-Française, les Mounet-Sully, les Got, les Delaunay, les Worms, Thiron, Barré, Mlle Croizette, Mme Baretta et l'unique Sarah, j'éprouvais une véritable adoration. C'était du fétichisme. Il est des pièces que j'ai entendues cinq fois, dix fois. Toujours à l'écart, et aussi parce que d'ordinaire les parterres et les places du dernier amphithéâtre
étaient prises, je louais une place dans une petite loge de côté, tout en haut, où j'étais seul.
Au-dessus de moi, les grandes images peintes du plafond, défigurées par la perspective et qu'il me semblait toucher de la tête; au-dessous le lustre énorme avec son jeu de globes voilés et, dans la pénombre lumineuse, cascadant d'étage en étage, les rangées du public, faces claires et vêtements ternes, jusqu'à la corbeille des premières loges ou du balcon, où les femmes en décolleté étalaient les fleurs de leurs robes et les fruits nus de leurs épaules et de leur gorge; plus bas, la masse des habits noirs aux fauteuils d'orchestre, les triangles des plastrons blancs. Puis la boite du souffleur au milieu de la rampe et, dans l'attente du mystère, immobile de tout son poids avant les trois coups, le rideau augurai et solennel comme le mur de l'invisible.
Je ne puis penser à ces moments-là sans ressentir un peu de l'émotion presque auguste qui me subjuguait. Je revois mon attente ravie, une sorte d'hypnose, et mon tressant à fond de
nerfs quand les trois coups s'espaçaient, magistrale invite au silence et que, dans un recueillement d'église, le rideau, avec un imperceptible murmure qui me vibrait en ondes frémissantes par tout l'être, se levait.
[ Je ne pouvais apercevoir la scène qu'en me tenant debout et avec un torticolis; ma cage était si étroite que je la touchais des épaules : je ne crois pas qu'un empereur enivré de sa puissance ait, dans sa large avant-scène et entre les bras moelleux de son fauteuil doré, éprouvé des jouissances aussi vives que les miennes. Par moments, je ne vivais pas; la lorgnette collée à mes yeux, — pourvu que je ne la laisse pas tomber! — l'oreille tendue jusqu'à la fatigue, je savourais mon plaisir avec une intensité que connaissent seules la jeunesse et l'imagination ailée qui l'emporte. Que de fois, malgré ma timidité, j'ai donné le signal des bravos, à ces minutes indécises où celui qui ose donne voix à l'enthousiasme somnambule de la foule.
Pour économiser une représentation et m' assurer une ivresse de plus, bien des fois je descendais à pied l'avenue de Villiers et j'y remontais à pied dans les ténèbres. Je rentrais chez nous fourbu, mais heureux. Et toute ma nuit était pleine de tirades et de costumes, de rêves agités et papillottants.^ll ;;g- ^'; / .
J'ai un tailleur, enfin! Evénement mémorable!... il semble sortir d'une pièce de Molière; il a atteint, pittoresque et consciencieux, cette perfection : le type; il n'est pas mon tailleur, mais le tailleur.
Sa main caresse les étoffes, sa voix s'enfle, dithyrambique, son sourire insinuant persuade; il vous prend mesure en dessinant, de ses doigts, dans le vide, ra! — pla! — la silhouette du costume; il l'essaie, avec respect pour son œuvre; d'un air inspiré il se recule, admire ou se désole; il rectifie avec une indignation d'artiste envers le coupeur barbare; il invoque à son aide les « pompiers » qui, de leur « poignard », retoucheront le travail, car le coupeur, pour rien au monde, ne daignerait plus s'y in-
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téresser : il a taillé pour l'absolu, en abstraction; l'ouvrier de seconde main travaille pour le contingent et le positif. Mon tailleur condescend à un définitif essayage : il pousse un cri de triomphe, frappe du pied, m'invite à me retourner dans la glace, me prédit gloire, succès, bonheurs de toutes sortes : avec un vêtement aussi réussi, je ferai figure dans le monde.
Aussi bien, — puisque j'ai une redingote si ajustée, — je condescends à quelques sorties, le soir. Jamais de visites : mon travail, l'étude du droit s'y opposent. Ma mère, que ma sauvagerie désole, — bien que ses goûts personnels s'accommodent à la retraite où nous vivons — mais elle sait l'utilité des relations et s'efîraie pour ses fils de notre vie à l'abandon, — à peine quelques vieux amis, peu de relations nouvelles, — ma mère fait son entrée dans les salons avec sa grâce simple et digne, cet air de parfaite aisance qui lui vient de sa distinction naturelle et de son habitude du monde.
Elle est belle encore et, de ce qu'elle s'est con-
'sacrée entièrement à nous, jeune veuve gardant le noble souvenir de son bonheur brisé, je ne lui sais pas assez gré, je ne comprends pas encore assez l'étendue de son sacrifice. Pour elle, comme pour mon père, je ne l'honorerai, je ne la vénérerai à son prix que plus tard. La jeunesse est égoïste et ne pense qu'à soi. Il faut vieillir pour savoir, et on regrette alors de ne pouvoir rien effacer des pages du passé.
J'entrais avec assez d'assurance; ma redingote ne m'allait-elle pas à ravir? Mais bien vite, examiné par les messieurs, scruté par les dames, supposant que tous les apartés, tous les chuchotements se rapportaient à moi, je me sentais étreint, paralysé par une gaucherie telle, un sentiment d'impuissance et de honte si pénible que la sueur m'en coulait des tempes. Je me réfugiais dans l'embrasure des portes, à l'abri des tentures, prenant un air d'enthousiasme ravi si le maître ou la maîtresse de la maison remarquait, par hasard, mon isolement. Je frayais avec les invités de dernière marque,
les figurants d'antichambre; je crois bien qu'il m'est arrivé une fois de causer avec un personnage en habit noir et favoris d'amiral, fort digne et ne répondant que par monosyllabes; subitement je le vois s'emparer d'un plateau et offrir les rafraîchissements : c'était un maître d'hôtel de louage.
Que ne savais-je danser? Voilà qui eût arrangé mes affaires. Fameux prétexte à faire sa cour! Et valser en tenant une femme charmante par la taille a bien de l'agrément, à condition que le cœur ne vous tourne pas et qu'on n'écrase pas les pieds des couples voisins. Et puis, il y a la mesure, je ne m'y risque pas. Je pourrais me dédommager sur les petits fours et les sorbets, mais j'ai peur de paraître gourmand ou de ne pas sucer ma cuiller avec assez de grâce : je refuse avec un stoïcisme dont on s'étonne autour de moi. Quel soulagement à sentir que la soirée s'avance! Ouf! Des gens s'en vont, allons-nous en faire autant? Poignées de main, congratulations, la porte : délices!
Et malgré qu'il m'en coûte, je ne refuse pas de retourner « dans le monde ». Je fais des efforts pour y exprimer une opinion, manifester un goût quelconque : le malheur est que je prends au sérieux ce que je dis; hasarder des riens avec détachement, approuver la sottise d'une dame très blonde ou la suffisance d'un monsieur très chauve, n'est-ce pas l'art du savoir-vivre? Je sue sang et eau pour trouver «un sujet», comme si on allait me permettre de le développer : composition française, premier prix. Je voudrais tenir, moi aussi, ma place entre la cheminée et le guéridon, me pencher au dos d'un fauteuil, pirouetter sous le lustre.
Aurais-je trouvé ma voie? On me demande des imitations, car je tiens cet article; toute la Comédie-Française y passe : je nasille comme Delaunay et j e change les a en e comme Maubant, je bredouille comme l'excellent Febvre, je prononce les 0 en a comme Laroche, je donne les coups de gorge de Got. Succès! On loue surtout le Deîaunay, dans le Misanthrope, quoique
quelqu'un ait cru plutôt reconnaître la diction de Worms. Mais ces caricatures sont puériles, et est-ce que je n'avilis pas mon admiration pour mes dieux à les parodier de la sorte?
Si je m'intéressais à la politique! Elle ne manque pas de saveur, puisqu'en ce mois de janvier le maréchal a donné sa démission, et que Jules Grévy a été élu .président de la République. A la Chambre, c'est Gambetta qui préside et il y a un nouveau ministère, Waddington en tête. Mais voilà, je ne connais rien à rien, ces noms n'ont aucune signification précise pour moi, et d'ailleurs je m'en moque. Je lis dans le Figaro les échos, les petits articles drôles et le courrier des théâtres.
Que le Parlement vote l'amnistie partielle des communards, tant mieux pour eux : je ne soupçonne pas leurs souffrances. Qu'il repousse la mise en accusation des ministres du 16 Mai, j'y consens. Pour moi, le grand événement de la semaine, c'est l'affiche des spectacles : j'irai voir V Etincelle et entendre le rire éclatant de Samary,
— etla critique des livres : qu'est-ce qu'Alphonse Daudet ou Emile Zola publieront cette année?
J'ai ajouté une maison glorieuse à mes pèlerinages; je vais, passant furtif, silhouette qui rôde, saluer, boulevard Montmorency, le petit hôtel à médaillon où le survivant des Goncourt vit au milieu de ses collections et de ses livres, tout au souvenir fidèle du frère disparu.
Dans le tourbillon de mes lectures, dans l'anarchie intellectuelle qui brouille pour moi tous les genres, toutes les écoles et me jette du romantisme d'Hugo au réalisme cru de Zola, dans cet écheveau d'idées et de formes littéraires inextricables où je n'ai personne qui dévide pour moi le fil conducteur, ce sont les romanciers du réel, les visionnaires de la vie exacte qui m'attirent et me conquièrent chaque jour davantage; et cela parce qu'ils exhalent l'odeur et le frisson du vrai, parce qu'ils ne mentent pas et parce que, si décevante que soit leur expérience et morose leur observation, il y a, dans leur amertume, une franchise supé-
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rieure au miel frelaté des romanesques à faux et des optimistes bêtes.
C'est ainsi que, d'instinct, je vais aux livres des Goncourt, à leur art d'impressions vives, de contours nets, à ces récits interrompus qui ont le bref et le heurté de la vie, à ce style qui fouille, qui dégage le nerf de l'impression, à ces œuvres tristes et fortes qui marquent, dans le roman contemporain, une âme si personnelle, une sensibilité si tranchée. Personne plus qu'eux, non pas même les géants, Balzac, Dickens, ne m'a, du moins à cette époque, pénétré à même les fibres.
D'autres romanciers me plaisaient mieux : je trouvais plus de charme à Alphonse Daudet, plus de force brutale à Zola; mais c'est aux Goncourt qu'aimanté par un attrait obscur je revenais. Flaubert ne m'apparaissait encore que comme ces marbres parfaits du Louvre, j'étais moins sensible aux vertus de la forme qu'au sensitif du style. Pourtant, dans Madame Bo.ary, des chapitres entiers poursuivaient ma mémoire
et j'aimais Frédéric d'aimer Madame Arnoux.
Ainsi l'amour des lettres se confondait en moi avec l'amour du théâtre : vocation trouble encore, mais dévolu certain, choix irrésistible.
Le théâtre exerçait sur moi une fascination plus objective : il m'apparaissait comme la forme immédiate et saisissante du succès. Ces comédiennes, ces comédiens vêtus de pourpre et d'or, ou se mouvant dans le neutre décor de la comédie et du drame quotidien, me semblaient enviables à tant de titres : la célébrité, l'ivresse des bravos et les joies plus hautes d'interpréter la pensée des grands écrivains, d'incarner leurs héros les plus magnifiques, toutes les gammes des passions, de l'héroïsme à la scélératesse. Sorciers fluides, ils se métamorphosaient chaque soir, et je ne doutais pas qu'intelligents et sensibles, ils n'éprouvassent là des ivresses inconnues; je les imaginais prêtres et prêtresses d'un art merveilleux, je les jugeais tous de grands artistes et les misères de leur métier ne m'apparaissaient pas.
Si l'on m'eût demandé ce que j'eusse préféré devenir, acteur ou écrivain, sans doute n'eusséje pas hésité, tant le théâtre m'ensorcelait. Et cependant, quand je passais devant les petites demeures muettes, les fenêtres tamisées par des rideaux discrets d'un Dumas, d'un Concourt, je me disais : « Le rôle de l'homme de lettres est plus beau; le poète crée en dehors du temps et du lieu; sans lui, l'acteur n'existerait pas, et Desdémone, Chérubin, Fantasio, Andromaque vivront toujours!
Et si j 'évoquais avec ferveur, dans leur vol aux ailes emmêlées, les deux chimères de l'amour et de la gloire, souhaitant qu'elles m'emportassent aux étoiles comme le clown lyrique de Théodore de Banville, du moins ne vis-je jamais qu'elles, lumineuses et flamboyantes dans l'éther.
A côté, les chimères de l'or et de la puissance, la fortune d'un Rothschild, la majesté d'un Napoléon, ne me semblaient que de grands mirages d'ombre.