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Les Joyeusetés

Nous avions péché la truite toute la journée, dans l'Ariège, — quand je dis : Nous, moi comme les autres. Seulement, je n'avais pris aucun poisson. C'est que la truite n'est pas une facile proie et qu'il la faut viser sous les profondeurs transparentes de l'eau, en mesurant la déviation du projectile. Sa poursuite est bien plutôt une chasse qu'une pèche et j'imagine que Diane, elle-même, ne dédaignait pas de décocher quelquefois une de ses flèches divines à ce vivant rayon d'argent semblant tombé de son nocturne

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B^BUOTHEC^ OttavisnSS-

Li: CAS DK JKAN fiAIUUGUE

diadème. Je revenais donc bredouille, comme on dit, mais mes compagnons, braves gens et de mœurs courtoises, ne m'en avaient pas moins invité à partager la belle friture à l'huile, odorante comme un jardin provençal, où crépitait déjà leur butin.

— Admirable pays, un peu le mien, d'ailleurs! fis-je avec une componction reconnaissante. L'air y est d'une pureté vraiment admirable. On ne doit jamais éprouver aucune épidémie ici.

— En effet, me répondit le docteur Batifol, la santé publique est ici désespérante pour les médecins. Nous avons eu cependant, il y a quarante ai environ, un cas de petite vérole asiatique et foudroyante sur lequel j'ai fait un mémoire que l'Académie des sciences latines de Pamiers a couronné.

— Et ce cas fut roccasion d'un véritable miracle, fit à son tour le bon abbé Bonestat, miracle que j'ai consigné et célébré dans une ode qui me valut un souci dargent aux jeux floraux.

— J'ai encore dans l'esprit tous les symptômes de ce mal terrible, continua le praticien, symptômes que mon père et mon prédécesseur ici avaient recueillis au chevet du patient. Rubescence des chairs et tuméfaction légère mais générale, éclosion de cloches innombrables donnant aux tissus l'aspect d'un derrière de poule vu au microscope, sensation de brûlure si vive que le malheureux ne poussait qu'un cri et se tordait comme un morceau de corde à boyaux devant un feu clair, soif inextinguible et comparable à celle des oiseaux atteints de pépie, tout ce qu'on peut imaginer de plus effroyable CLifin.

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— Le vénérable doyen qui m'a précédé dans cette cure, acheva l'abbé Bonestat, apparaît au lit du désespéré pour qui la science humaine ne pouvait plus rien. Il agite le goupillon sur le malade et partout où l'eau bénite a touché, un soulagement local se produit. Dieu inspiiO le saint homme qui impose les mains à un seau icv.l entier qu'on vide sur l'agonisant, et celui-ci se met à sourire ; sa poitrine exhale un long soupir de soulagement comme une forge qui cesse de gémir quand s'éteint, pour elle, le rouge baiser du feu; puis un silence fait de recueillement et de béatitude relative. Le lendemain il était sur pied et le dimanche suivant il dansait à la fête de Foix. Si cela n'est pas un miracle! Au reste, ce fut un redoublement de péchés dans tout le pays, à la suite de cette merveilleuse guérison. Ça vous chiffonne, mon cher Batifol, qui ne croyez à rien; mais voilà cependant ce qui vous devrait convaincre que votre science est un pur néant auprès des secrets de la divine Providence.

— C'est absolument mon avis, fis-je en me pourléchant les moustaches de l'échiné d'une truite particulièrement rissolée et savoureuse entre toutes ses compagnes, avec la conscience satisfaite d'un homme qui n'a point à se reprocher l'assassinat dont il profite.

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Or, il y avait, dans la grande pièce à la large che- ' minée où le soleil couchant semblait incendier des braises imaginaires en plein été, il y avait, dis-je, un vieil homme, le père Rothenfluth, notre hôte qui, pendant toute la conversation qui précède, n'avait cessé de ricaner presque malhonnêtement. Je respecte le grand âge et j'ai tort. Car les coquins vieillissent comme les autres. C'est un préjugé aussi ridicule que celui qui nous invite à vénérer les morts comme si les canailles étaient immortelles. Mais passons. Les hoquets hilares de ce macrobien mal appris ne m'en avaient pas moins porté sur les nerfs.

— Ah! ça l'ancien, lui dis-je, qu'est-ce que vous avez à vous fiche de nous comme ça ?

Il me répondit très simplement :

^- C'est l'histoire qu'on vous raconte.

— Par exemple ! firent, en même temps, le docteur et le curé.

— Vous avez voulu parler tout à l'heure, reprit sans se troubler, le facétieux Rothenfluth, de la maladie de Jean Garrigue, le conducteur de la diligence d'Ax?

— Précisément, et ce que nous avons narré est connu du pays tout entier.

— D'accord, ' monsieur le docteur et d'accord monsieur l'abbé. Mais si, cependant je vous contais,

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dans le fin fond de la vérité, le détail de la chose, vous trouveriez aussi que j'avais raison de rire et peut-être ririez vous bien comme moi.

— Un tel malheur n'a pourtant rien de divertissant, fit sèchement M. Batifol.

— Et les manifestations de la puissance divine ne sont pas pour amuser les impies, conclut M. Bonestat.

Mais ces propos malveillants ne troublèrent pas le vieux.

— C'est que j'ai connu Jean Garrigue, poursuivitil; c'est que j'ai été son confident et que j'en sais là-dessus plus que tout le monde. Au fait, si volis y tene^, je vous rendrai aussi savants que moi.

— Vieux crétin I murmura Batifol.

— Triple sot ! soupira Bonestat.

Mais, moi, ma curiosité était vivement piquée.

— Contez-nous ça, bonhomme, fis-je résolument^ et vous aurez un bon verre de l'eau-de-vie de ma gourde pour votre peine.

Et le doux Rothenfluth, blanc comme la tête d'un poireau, mais sans les mêmes compensations sans doute, ratatiné comme une vieille pomme, rabougri comme un singe frileux qui casse des noisettes, continua comme il suit :

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— Ce Jean Garrigue était un gars magnifique, de belle stature herculéenne, avec un beau visage de montagnard, aux traits latins et au teint bronzé, un de ces types pyrénéens que les voyageurs admirent. Il faisait battre bien des cœurs en traversant les villages, perché sur son siège et enveloppant d'une large cinglée les croupes fumantes de ses chevaux. Il jouait agréablement de la trompe, mais pas de la trompe seulement. Car c'était un hardi paillard, un aventureux au déduit, grand amateur de belles filles, tourneur de cocus en chambre, détrousseur de pucelages, dévastateur de vertus, la coqueluche des dames et la terreur des maris. Sa femme, à lui, Paule, était cependant une jolie personne, mais qu'il trompait avec enchantement, comme beaucoup qui chassent, chez les autres, un gibier ne valant pas celui qu'ils ont dans leurs propres bois, natures de braconniers en amour et de flibustiers de cœurs, qui sont une peste pour la publique tranquillité et pour la moralité départementale. Mais je n'en veux pas dire plus de mal, parce que j'étais son ami.

Or donc, à l'époque du fameux événement dont vous parliez tout à l'heure, mon Jean Garrigue encorniûstibulait véhémentement, dogmatiquement et consciencieusement, son voisin Thomas Cabassou qui était une espèce de bourrique de charron ayant aussi une très voluptueuse épouse répondant au nom de Justine. La mise en œuvre de cette philan-

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thropique action n'avait rien que de très aisé. Jean Garrigue revenait ici tous les soirs et, tous les soirs aussi, Thomas Cabassou s'en allait au café du Lapin Vert faire sa partie dans une fanfare d'amateurs, laquelle était la terreur des oreilles de l'arrondissement tout entier. L'animal jouait du trombone et soufflait si fort dans son cuivre qu'un gamin y ayant, un jour, par plaisanterie, glissé un pois, ledit pois alla casser une vitre à deux cents mètres de la musique. Mais ce malfaiteur était bien puni. Tandis qu'il emmagasinait ainsi des vents dans son roseau de métal, sa lemme lui taillait une belle jaquette de cornard, jaune comme un citron, avec la culotte et le chapeau pareils. C'est une figure métaphorique pour exprimer honnêtement qu'elle le déshonorait avec délices. Jean Garrio^ue était, comme je l'ai dit, son partenaire à ce jeu galant, qui est bien le meilleur emploi du temps que je sache encore. Il vaut bien mieux, en effet, être ainsi à deux dans un bon lit que seul dans un fauteuil à la Dame de Monsoreau. Car les sorciers ont prédit qu'il y aurait, vers la fm de ce siècle, une calamité de ce nom qui sévirait à Paris. (Ce diable de Père Rothenfluth était quelque peu devin).

Mais il n'est pas de bonheur durable. Ne voilà-t-il pas qu'un soir, le chef de cette fanfare, qui jouait du cornet comme Acoustique lui-même, s'avisa d'être violemment indisposé par quelque orgie de cassoulet sans doute. Ses musiciens ordinaires se licencièrent en signe de deuil, et mon Thomas Cabassou rentra chez lui deux heures avant celle où il était attendu.

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— Aïel aïe ! fit le docteur Batifol.

— Qu'avez-vous mon ami? s'écria l'abbé Bon estât.

— Rien ! une petite arête de truite qui m'était entrée au gosier,

Quand madame Cabassou entendit les pas de son mari dans l'escalier, elle fut prise d'une terreur bien naturelle. Jean Garrigue était là dans l'exercice de son sacerdoce, j'entends n'ayant sur lui que le surplis familier nommé chemise. Comment fuir dans cet état ? Mais Jean était un gaillard résolu et assez honnête homme pour ne point vouloir qu'une femme fût irrémissiblement compromise pour lui. Vaillamment, il prit ses souliers d'une main, ses habits de l'autre et sauta résolument par la croisée.

C'est ici que vous allez voir fondre le merveilleux de votre histoire et votre miracle s"évanouir comme la neige qu'un rayon de soleil poursuit à la cime blanche d'une roche perdue. Le mur contre lequel s'effectuait la chute du malheureux Garrigue, et qui fort heureusement n'était pas très élevé, était garni, par le bas, d'une haute et inciïlte plantation d'orties. Vous savez quel développement notre belle végétation méridionale donne à ces plantes traîtresses. Ce fut d'abord une forêt qui se colla aux jambes du pauvre diable dont les mains tenaient encore les

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barreaux de la fenêtre. Puis ce fut un lit de douleur sur lequel il tomba, nu comme un ver ; car sa chemise s'était accrochée en route à un clou et y était demeurée déchirée. Il n'eût pas été plus mal à l'aise dans un édredoii de ver pilé. Avec une énergie au-dessus de tous les éloges, mais que commandait impérieusement la situation, il se releva, se vêtit comme il put et rentra chez lui dans un état pitoyable. Il dut expliquer à sa femme épouvantée qu'il avait complètement usé sa chemise à force de se gratter, pour excuser l'absence de cet élémentaire vêtement. Très affectueusement, sa femme, croyant à un mal contagieux, l'envoya à l'hospice où votre père ; monsieur le docteur, lui trouva la petie vérole asiatique foudroyante et où votre prédécesseur, monsieur l'abbé, le guérit comme vous le savez, attendu que la démangeaison épouvantable des piqûres d'orties et les gonflements superficiels qu'elles amènent cèdent rapidement à l'action de l'eau naturelle et fraîche. Vous voyez donc qu'il n'y a eu ni épidémie ni miracle dans tout cela, mais un simple mari cocu.

Le docteur Batifol se mordait les lèvres avec une mauvaise humeur évidente.

L'abbé Bonestat se grattait impatiemment le derrière de l'oreille.

— Pourquoi, dit-il brusquement au vieux paysan, n'avez-vous jamais raconté ceci?

— - Mais, répondit très sagement, à mon avis, le père Rothenfluth, parce qu'il ne faut jamais décourager ni la confiance des savants sincères ni la foi des croyants convaincus.

Oh 1 l'antipathique nature que celle de ce vigneron des environs de Cahors qu'on appelait Anselme Putensac et qui avait bien vraiment tout ce qu'il faut pour n'être aimé de personne ! Riche, il était odieusement avare; mari d'une fort belle femme, il en était ridiculement jaloux. Ajouterai-je qu'il sophistiquais cyniquement ses vins ? C'est menue peccadille auprès de ses autres défauts. Au demeu-

rant, un fort déplaisant personnage, tandis que madame Putensac ! ô mes enfants ! un trésor de charmes grassouillets, une merveille de chair rose et blanche, un sourire fait femme comme un bouton est fait rose par un rayon de soleil. Quel malencontreux destin avait accouplé cette colombe à ce corbeau? Ce sont facéties communes chez le Dieu du mariage. M. Anselme surveillait avec la même ardeur son double bien, sa femme et ses futailles, bien plus amoureux d'ailleurs de celles-ci que de celle-là. Car vous pensez bien qu'un pareil goujat n'était pas pour ressentir les noblesses d'une passion véritable et pour vivre, comme il convient à un poète, dans la contemplation de la beauté. On prétendait même qu'il travaillait plus à ses vignes que chez lui. Si j'avais été à sa place, j'aurais volontiers abandonné les miennes au phylloxéra pour me consacrer aux saintes et légitimes joies de l'intérieur. Chacun son goût. La rumeur publique était donc qu'il négligeait beaucoup sa femme. Aussi se demandait-on si, malgré toutes les précautions qu'il prenait, il n'était pas cocu comme il était bienséant, congru, obligatoire, honorable, juste, indispensable qu'il le fût. C'était, dans les cafés, un grand sujet de conversation entre jeunes habitués; on eût dit des conciles œcocuméniques. Les uns tenaient pour la vertu de madame Putensac et les autres pour le déshonneur de son mari. Antoine Sergent était des premiers et Thomas Ripette des seconds. C'était deux p;odelureaux fort aisés et faisant grande dépense avec les écus péniblement amassés par leurs parents. — Parions, dit Sergent à Ripette, qu'elle

est sage. — Ce que tu voudras que non ! riposta Ripelte à Sergent. L'enjeu fut relativement considérable. On s'en amusa beaucoup dans le pays. Putensac comme tout le monde, parce qu'on lui avait soigneusement caché l'objet de la lutte. 11 savait qu'à un moment donné, un des deux perdrait pas mal d'argent, et cela lui suffisait pour l'amuser. 0 la vilaine bête t

Mais comment arriver à la certitude dans une matière où les probabilités ne suffisent pas? — Je m'en charge, dit Ripette, qui était passablement prétentieux et avait son idée. Arrange-toi seulement pour être là quand je donnerai la preuve. — As-tu donc des soupçons sur quelqu'un que tu connais, conclut Ripette en se rengorgeant. Une semaine se passa bien tout entière sans que l'occasion cherchée par Ripette se présentât ou que son plan eût mûri. Un matin cependant, il dit à Antoine : Allons ensemble chez le vigneron. Je me charge de le faire descendre à sa cave et toi, bien caché, tu observeras ce que fera dame Putensac pendant ce temps-là. Je me fais fort de te convaincre. — Tu auras grand peine, répondit Antoine qui était décidément un naïf et tu sais que, comme saint Thomas, ton patron il faudra que j'aie vu pour croire. — Soit, animal, tu verras.

Et ils firent ce qu'ils avaient dit. Quand ils arri-

vèrent aux environs de la maison du sieur Putensac Antoine se dissimula et chercha un poste convenable d'observation. En rôdant, il aperçut une échelle accotée à un noyer qui surplombait le toit de son beau feuillage d'un vert sombre. Il l'enleva prestement, la rapprocha du mur et, la tête tout enfouie dans la verdure, monta jusqu'à une fenêtre qui était précisément celle de la chambre où la femme du vigneron ét^ait en train de filer. Car la pauvre créature n'avait pour distraction que ses fuseaux. Elle était, ma foi, plus adorable que jamais, dans la poussière de soleil que tamisaient les branches autour de sa croisée et qui mettaifcomme une auréole d'or à sa chevelure illuminée. Pour être moins audacieux que son compagnon, Antoine n'en était pas moins sensible. Il sentit son cœur battre très fort et je ne sais quelle impression à la fois délicieuse et pénible l'envahir.- C'était par une belle après-midi de juin, pleine d'odeurs vi\^ntes montant des fleurs et des herbes, pleine de chansons d'oiseaux qui toutes parlaient d'amour, traversée par un air tiède et vibrant qui grisait et faisait monter aux yeux des larmes. Antoine se trouva, sans savoir pourquoi, tout attendri et des fantaisies imprévues lui passèrent dans le cerveau.

Pendant ce temps, et comme il l'avait annoncé, Ripette avait absorbé maître Putensac. Le moyen n'était pas difficile. Il avait suffi de lui dire qu'il venait acheter du vin. Pour vendre une pièce de son rouge poison, le vigneron eût écouté le diable en personne. — J'ai tout ce qu'il y a de meilleur au monde, avait-il répondu à son nouveau client, et je vais quérir la clef de la cave pour vous le faire goûter... Ripette se frottait les mains pendant ce discours et faisait claquer sa langue, comme un gourmet qui se va régaler. Putensac revint bien vite et tous deux descendirent dans les profondeurs du laboratoire de celui-ci. Une première pièce reçut un coup de maillet et s'ouvrit sur un mince filet de pourpre. Ripette dégusta et demanda du meilleur. Un second tonneau reçut aussi sa petite calotte et compissa fort aigrement le sable, comme on disait au temps de Rabelais. On passa à un troisième, mais tout à coup, Ripette poussa un cri et montra au vigneron que la première tonne ouverte fuyait. Je le crois bien ; l'animal ! n'avait-il pas chippé la cheville au moment où le bon Putensac croyait la faire rentrer pour boucher l'huis imperceptible et ne lui avait-il pas fait donner dans le vide son coup de maillet. L'effet était prévu. Putensac se précipita vers la futaille et ferma rapidement la blessure du bois avec son pouce. De l'autre main, il fouillait

désespérément dans sa poche pour trouver une autre cheville; mais rien! Au comble de Rembarras, il demanda à Ripette d'en chercher quelque autre dans la cave; mais celui-ci, tout en promenant à terre la chandelle, se garda bien d'en trouver. — Ma femme seule sait où sont les neuves ! s'écria le vigneron. Allez, je vous prie, lui en demander une de ma part... C'était tout ce qu'avait voulu l'infâme Ripette, et son piège avait merveilleusement réussi. Il grimpa l'escalier comme un fou et se rua vers la chambre où travaillait madame Putensac. Car il avait précédemment fort bien étudié les êtres de la maison. Oh ! il était bien tranquille ! Putensac resterait plutôt quinze jours en bas que de laisser se perdre son vin.

Quand il arriva à la chambre de madame Putensac, la porte se ferma vivement devant lui. Mais, comme il ne péchait pas par un excès de délicatesse et était fort pressé, il la poussa si vivement qu'elle se rouvrit. Un spectacle inattendu frappa ses yeux. La femme du vigneron avait les cheveux passablement dénoués et n'avait pas eu le temps de rajuster les boutons de sa chemise ; elle était rouge comme une pivoine et tremblait, avec des yeux pleins, en même temps, de terreur et de contentement. Antoine, qui n'était pas non plus dans une tenue parfaite s'était précipité pour reprendre à la fenêtre l'échelle

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qui l'avait conduit au paradis. Mais un mouvement maladroit lit tomber celle-ci. La fuite était impossible. Antoine en prend son parti, et, s'avançant galamment vers son ami :

— Tu as gagné ton pari! fit-il.

Ripette fit une grimace épouvantable. Il avait bien entendu le gagner, mais le gagner lui-même. Antoine mit un nouveau fer sur la blessure en ajoutant :

— Mais je ne t'en veux pas. Au contraire ! Ripette tout à fait désappointé — car jamais

vainqueur ne fut plus déconfit de sa victoire — (s'en était-il donné du mal pour combiner une ruse qui avait réussi à autrui !) dit d'un ton résigné à madame Putensac :

— Madame, votre mari m'avait envoyé vous demander si vous n'auriez pas une cheville de rechange.

— Si fait, monsieur, répliqua-t-elle très simplement et en honnête femme qu'elle était.

Quand Ripette rejoignit Putensac, celui-ci commençait à avoir une crampe dans le bras :

— Vous arrivez à temps ! fit le vigneron.

— Vous pouvez m'envoyer les trois pièces, fit Ripette avec une joie amère. J'ai gagné mon pari contre M. Sergent.

— Ah! ah 1 le fameux pari dont on n'a jamais voulu me dire le sujet ! Mes compliments, monsieur Thomas, j'ensuis aussi content que vous.

— Et vous avez raison ! conclut philosophiquement Ripette.

Comme il y a longtemps que je n'ai rien écrit pour la gloii'e des pharmaciens! Visalœil m'en doit vouloir de cette apparente indifférence. Mais c'est qu'on n'ose plus s'attaquer à l'apothicaire aujourd'hui. C'est une des puissances du jour. On le trouve partout dans les fonctions publiques et je parie que notre Parlement n'en contient pas moins de quatorze, insuffisants encorepour faire évacuer le budget. M. Purgon a fait face à la société. Les statuaires ne le représentent plus son télescope lupaif^ à la main,

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mais bien appuyé, comme Lycurgue, sur les tables de la Loi. Allez doue blaguer des gens qui compétent en magistrature ! Votre humble serviteur, monsieur Fleurant! Vos pilules politiques sont les plus actives que vous ayiez composées jamais. Ne m'en veuillez pas de vous prendre encore pour héros d'une de mes histoire. Elle est bénigne en diable et vous n'en recueillerez qu'un peu plus d'honneur devant la postérité.

Le pharmacien que je vous présente s'appelait M. Poussandoux et portait sur son enseigne ; Poussandoux, successeur, parce que son prédécesseur, qui avait donné son nom à la boutique, se nommait M. Ventejoli. Il était maire de sa commune, veuf de son état et possédait un garçon en qui il avait toute confiance, — j'entends garçon apothicaire, commis matassin, clerc en cette hydraulique étude, — et qui répondait au vocable de Thomas. Un gars magnifique que ce Thomus et qui avait bien mérité la tendresse de son patron en le faisant cocu de toutes ses forces, durant tout le temps que Madame Poussandoux avait vécu. Or, une dizaine d'années suffisent pour faire un cocu à qui il n'y ait rien à reprendre, un cocu accompli, un cocu modèle comme l'avaiv été ce tant-précieulx (ainsi écrivait Rabelais) vendeur de séné,

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Or l'us était, dans ladite commune, de'nommer annuellement une Rosière pour la distinguer des autres jeunes filles du pays. Tout naturellement à M. le Maire incombait l'honneur de distinguer cette pucelle parmi ses jeunes contemporaines et il faut une vue bien délicate pour cela, les jeunes filles ne portant pas sur le nez cette fameuse membrane hymen dont font si grand cas les raffinés en mariage. M. Poussandoux n'avait pas eu de chance les années précédentes. La moins hâtive de ces demoiselles avait accouché sept mois après la solennelle remise du bouquet de lys officiel. On avait ri de ce méchant hasard, r"/aux dépens du premier magistrat municipal de la petite cité.

— Cette fois, pensa l'apochicaire, je ne souffrirai pas qu'on m'en impose sur la vertu de ces péronnelles par des rapports intéressés et astucieux. Mais bien les soumettrai-je à une épreuve qui m'édifiera sur leur force de résistance à l'endroit des tentations de l'amour. Mon Thomas est bien l'homme qu'il me faut pour ces délicates expériences. Il est entreprenant en diable, causeur aimable avec le sexe, grand amateur du cotillon et plus encore de ce qui est dessous, friand de galantes aventures et celle à qui il ne parviendra pas à eu conter sera certainement cousine de Jeanne d'Arc elle-même et destinée, par la nature, à devenir

dans son ménage Lucrèce ou Cornélie mère des Gracqucs

Et, mandant Thomas sans plus tarder, l'apothicaire lui expliqua la mission de confiance dont il l'avait investi. Séducteur dans l'intérêt delà vérité! Don Juan pour la gloire de la vertu ! Thomas se trouva toutes les aptitudes à ce superbe et aimable rôle. Il promit de faire de son mieux pour mettre à mal toutes celles qui en seraient susceptibles. Faux serments, présents promis, discours voluptueux et curiosités malsaines, il ne reculerait devant aucun moyen.

— Et c'est bien entendu, mon courageux Thomas, conclut M. Poussandoux, nous irons ainsi jusqu'à ce qu'il y en ait une qui te flanque une bonne gifle.

— Je ne suis pas pressé d'arriver à celle-là, interrompit le vice-matassin. Mais celle-là?...

— Eh bien! celle-là, par la foi de mes pères et sur la croix de mes aïeux, je jure ma parole de gentilhomme qu'elle sera couronnée rosière et touchera la prime affectée à ce triomphe de la conservation et de l'économie domestique de ses charmes. Le ciel écoute mon serment!

Et M. Poussandoux leva la main au-dessus d'un des bocaux où de mélancoliques ténias serpentaient, anguilles anémiques dans un alcool douteux.

Voilà, me direz-vous, une singulière façon de moraliser les masses! Ecrabouiller peut-être une vingtaine de vertus qui auraient pu attendre encore, secouer violemment l'arbre où des fruits déjà mûrs seraient cependant restés quelque temps encore aux branches, faucher les blés avant la moisson pour sauver un seul épi! Etrange souci de la virginité des jeunes personnes. Mais M. Poussandoux ne voulait plus être mis dedans. J'ajouterai que, dans un autre sens, il ne le pouvait plus, ce qui l'avait forcé à recourir à un complice. Car il n'eut pas été déplaisant d'opérer soi-même en cette occasion.

Mais il avait eu raison. Thomas était bien son homme. Thomas avait pris au sérieux son emploi de trousseur de jupes et de détrousseur de vertus. Il s'en donnait à tire-larigot de tendre des pièges à l'innocence. Et ce que l'innocence tombait dans les pièges! C'est remarquablement insouciant, un commis apothicaire. Celui-ci était si fort détourné de ses devoirs professionnels par les fonctions dont son maître l'avait investi qu'il fit, pendant les trois semaines que durèrent ces mémorables expériences, des bévues pharmaceutiques dont tout le monde fut victime. Il relâcha les flatulants et resserra les constipés, donna des collyres pour les corps aux pieds et des gargarismes pour les ophthalmies, empoisonna un huissier, ce qui n'était pas un mal, soigna

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les abcès avec de la moutarde, rédigea des sinapismes avec de la graine de lin, entreprit de guérir la chlorose avec du sirop d'orgeat, fit avorter, sans le vouloir, trois péronnelles, rendit incurables cinq goutteux, enfin fit toutes les sottises scientifiques que comportait son noble état de compositeur de remèdes.

Aussi M. Poussandoux avait-il grand hâte que la fameuse gifle arrivât.

Mais la fameuse gifle n'arrivait pas.

Tous les soirs, l'interrogatoire de Thomas se terminait par la constation d'un décès nouveau dans le monde obscur et mystérieux des innocences et des renommées d'impeccabilité. Comment toutes succombaient? Ainsi l'affirmait Thomas qui était véridique de nature et à qui son patron avait fait jurer de ne pas mentir, se méfiant que le drôle prolongeât ces immortelles épreuves plus longtemps qu'il n^était nécessaire au triomphe de la vertu.

Quelques-unes faisaient bien quelques grimaces. Plusieurs mêmes l'avaient appelé : vilaine horreur, mais d'une voix où le reproche lui-même était une invitation et une caresse. C'était désespérant pour l'iionneur de la contrée. Mais c'était tout à fait amusant pour cet animal de Thomas. i

— Ça y est ! fit enfin le garçon apothicaire.

— Enfin ! s'écria son patron enchanté.

— La fille de Merluchet, le bourrelier de la place.

— Par exemple l En voilà une, au OTfetraire!... Enfin, il ne se faut jamais fier aux apparence. Tandis que toutes ces mijaurées m'en imposaient, j'aurais cru volontiers, que cette p... Mais enfin l'expérience est décisive! Elle t'a giflé, bien giflé?

— Un énorme soufîlet qui me fait encore mal à la joue.

— Dans huit jours elle sera rosière ! J'en ai fait serment devant l'Eternel.

— Elle ne t'a donné qu'une claque? reprit-il encore, un instant après.

— Si! elle m'a appelé encore : impertinent et maladroit !

— La brave fille 1

— Et franchement, ajouta Thomas, avec un air de confusion adorable, je ne l'avais pas volé.

— Je m'en rapporte à toi, mon vaillant.

Alors le commis pharmacien d'une voix dolente et avec un peu d'embarras :

— Dame, monsieur Poussandoux, tous les jours comme ça, pendant près d'un mois, c'est fatigant. Et puis j'avais peut-être bu trop de vin blanc à mon déjeuner. J'ai loyalement fait de mon mieux... Mais rien... rien!... Ah! quelle gifle!

Et voilà comment, fidèle à sa parole devant la majesté divine, M. Poussandoux sacra rosière mademoiselle Merluchet, en l'an de grâce qui vient de finir sous les frimas.

M. Mathieu-Bourriquet n'était pas un de ces savants d'aspect désagréable qui laissent traîner des mains osseuses et sales le long de pantalons noirs luisants, et dont la lévite effiloquée balaye des mollets crottés. C'était, au contraire, un petit homme blanc et rose, avec des cheveux frisés dont le blond pâle tirait sur le blanc, et dont la tenue était la plus irréprochable du monde. Res viiranda. populo! comme dit le cantique breton de Saint-Yves ; il ne sortait jamais que ganté, et ganté de Suède clair. H n'habitait pas non plus une de ces mansardes nues

LA MïSCHERCHE DU LEVIATHAN 25

OU certains érudits prolongent volontairement, sur la foi de Béranger, les misères de la studieuse jeunesse. Son appartement était un des plus beaux du boulevard Saint-Germain, situé au sixième, il est vrai, mais entouré d'un balcon magnifique, et dont la vue s'étendait sur les deux rives de la Seine, où les moutons de Mme Deshoulières se sont transformés en maisons. Enfin, M. Mathieu-Bourriquet n'était pas un de ces piocheurs farouches qui consacrent à leurs travaux toutes les forces d'une douloureuse virginité et regardent la femme comme leur plus mortelle ennemie. Loin de là, il était l'époux d'une fort agréable créature, répondant dans Pintimité au nom gracieux d'Olympe, et dont le salon était fréquenté par de fort élégantes Parisiennes. On y jouait non pas au loto, comme les malveillants pourraient le supposer, mais au baccarat, et l'on y dansait même quelquefois pendant le carnaval.

Et pourtant je vous jure que M. 'Mathieu-Bourriquet tenait sa place dans le monde des savants sérieux. Il était même correspondant de vingt-sept académies provinciales, il avait eu, trois fois de suite, une voix pour l'Institut, celle d'un pauvre vieil abruti d'algébriste qui le confondait avec Mathiea- Laensberg, son contemporain. Les recherches de M. Mathieu-Bourriquet avaient principalement porté sur la vraie nature de l'animal qui est appelé Leviathan dans le lièvre de Job. Dans la querelle entre Bochard qui fait venir le mot de l'arabe Lavaet Vossius qui le tire de l'hébreu Leua/i, il avait dit son mot avec beaucoup de finesse. Il avait d'ailleurs, au sujet de cette bête biblique, une opinion tout à fait

'2ij i.v i;i.cnKiu:nE i»ii j.kviathan

personnelle, et de ce passage d'Isaïe: « Le Seigneur frappera le Leviathan et délivrera la baleine de ce compagnon répugnant », il avait conclu que le Leviathan était, tout bêtement, le poisson indélicat que les imagiers d'aujourd'hui donnent pour camarade à saint Alphonse, comme ceux d'autrefois le cochon à saint Antoine.

Où mon ami Jacques avait-il rencontré la jolie Madame Mathieu-Bourriquet pour la première l'ois ? A une séance solennelle de l'Académie. L'ennui rapproche. C'est un des mille pères de cet enfant trouvé qu'on appelle l'Amour. Un excellent discours de M. d'Audiliret-Pasquier avait réuni les deux cœurs dans un bâillement qui s'était transformé en un soupir. Et ces gaillards-là osent nous parler de morale ! — Mais dans chacun de leurs conciliabules en public, sébauchent plus de relations adultères entre désœuvrés que par un beau jour de printemps! — Je passe. — Jacques avait parlé, Olympe avait répondu. Ils s'étaient serrés la main en sortant du temple, et deux jours après, Jacques avait reçu une invitation pour une première sauterie. Il était venu. Mathieu-Bourriquet l'avait trouvé charmant. Je vous renvoie pour le reste du programme à la cantate n*» 27. Beaucoup de duos, quelques trios. Jacques n'était pas un des assidus de la maison, sa délicatesse s'opposant à ce qu'il devint l'ami intime d'un homme qu'il trompait avec tant d'enthousiasme, mais il y était bien vu, et qnand M. Mathieu-Bour-

riquet effectuait des voyages, il y faisait de nocturnes visites, moins périlleuses que celles de Léandre à Héro, mais enveloppées du même mystère.

Or, M. Mathieu-Bourriquet se mettait souvent en route pour faire quelque recherche lointaine intéressant l'objet de ses chères études. Particularités de ses pérégrinations: il n'emportait jamais qu'un très léger sac de nuit et, si loin qu'il allât, il n'écrivait jamais à sa femme pendant son absence. Celleci en concluait qu'il voulait être tout entier à ses travaux et elle ne s'en plaignait pas.

Or, il advint que cet homme estimable prévint sa belle moitié qu'il partait le soir même pour Magdebourg, où le savant docteur Bing-Marlou croyait avoir aécouvert une écaille du monstre décrit par Job et le mandait à l'instant. Ces choses-là ne peuvent pas se refuser, et une nouvelle place de correspondant à l'Institut libre de Magdebourg était au bout de cette corvée. Le soir môme aussi, Jacques reçut l'avis de ce départ et mit la nouvelle à profit.

Il avait, pour entrer et sortir de la maison, des procédés tout à fait élémentaires. Pour entrer, il saisissait le moment où il avait vu le concierge s'absenter, et, pour sortir, il attendait assez tard, le lendemain, pour qu'on le pût croire en visite. Sans avoir pris sa bonne Célestine pour confidente, madame Mathieu-Bourriquet avait dû comprendre que cette intelligente fille était fort au courant de la situation et l'aidait dans toute la mesure d'un

28 ^--^ nrcHEncHE du leviathan

dévouement d'autant plus méritoire qu'il était ab- -solumeut discret. Une brune appétissante, ccLte Célestine, et une gaillarde qui aurait fort bien dit son mot dans une comédie de Molière. Olympe, qui avait de bonnes raisons pour en agir ainsi, ne la faisait jamais coucher dans l'appartement, môme quand monsieur était absent, et Célestine occupai! fort loin, au-dessus, une chambrette que sa maitresse n'avait même jamais visitée.

Or, il y avait huit jours que M. Mathieu-Bourriquet était à Magdebourg, et Jacques ne s'en plaignait pas, quand, à deux heures du matin, un formidable coup de sonnette troubla la sécurité dee deux amants : Jacques se cacha comme il put, et Olympe, ayant fait un bout de toilette, alla ouvrir. C'était le concierge, M. Bobinet, qui apportait, toui essoufflé, une dépêche annonçant le retour immédiat du savant.

— Je ne me recouche pas et vais attendre monsieur avec de la lumière, avait dit, en s'en allant ce dévoué serviteur, qui préparait de loin la bienvenue des étrennes.

Voilà qui rendait la sortie de Jacques par l'escalier absolument impossible.

Mais c'était un garçon hardi, qui aurait mieu: aimé se casser vingt fois les reins que de compromettre une seule fois sa maîtresse. Avant qu'Olympe eût pu faire à son projet la moindre objection, il était déjà sur le balcon et se préparait à fui] par là.

— Je chercherai, avait-il dit, la fenêtre mansardée de la chambre de Célestine. J'y frapperai

elle m'aidera à y monter et nous sauvera. Cent francs dans la main, et tout sera dit. Et il le fit comme il le disait.

Seulement, quand il fut tout près de la croisée en tabatière qu'il cherchait, il fut assez surpris d'y voir de la lumière et de la trouver entr'ouverte. On était en juin, et il faisait si chaud, même la nuit ! Ce qui ne Tétonna pas moins et lui fit retarder la manifestation projetée, ce fut d'y entendre dialoguer . dans les termes que voici :

— Eh bien ! mon pauvre Auguste, il va donc te falloir rentrer chez toi. Comme ces huit jours ont vite passé !

-— Si tu savais comme ça m'ennuie! Vois-tu, Célestine, ces petites vacances que je me paye quelquefois en ta compagnie, lorsque je prétexte des voyages, sont le meilleur temps de ma vie.

— Au fond, avouez que vous vous fichez pas mal de votre Léviathan?

— Comme de Colin-Tampon lui-même, Célestine, mais cette vieille rocambole-là me permet de faire accroire de temps en temps à ma femme que je suis

' obligé d'aller faire un tour à l'étranger. . . L'étratiger ! il n'est pas loin, ma mignonne ! Ta chambrette où je me calfeutre pendant une semaine entière. Ni vu ni connu! je t'embrouille! Et tous les soirs à neuf heures!...

— Ah! taisez-vous,, Adolphe. Si madame s'en doutait et vous croyait si près d'elle!

--Ehbien!...

— Eh bien ç;a ferait un beau gâchis! Et puis je ne vous comprends pas. Madame est bien plus jolie femme que moi.

— Ça paraît comme ça, mais je t'assure que non. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que cela fait, puisque c'est toi que j'aime?

— Adolphe, quand referez-vous un nouveau voyage ?

— Bientôt. Mon savant de Magdebourg doit m'écrire qu'il a trouvé une nouvelle écaille, avant un mois. Cette fois-là, je serai quinze jours absent.

— Comme nous serons heureux!...

Le pauvre Jacques n'en croyait pas ses oreilles. ' Et, pourtant, le doute était impossible. La voix lui arrivait très nette et très claire. C'était ce farceur de Mathieu-Bourriquet qui causait avec Célestine de cette jolie façon.

Crac! une ardoise lui glisse sous le pied. Pour ne pas tomber dans le vide, il se cramponne à la petite fenêtre. La vitre casse; deux têtes apparaissent, et quatre mains le retiennent et l'arrachent à l'abîme.

Une seconde après, ilétait dans lachambre, entre Célestine et M. Mathieu-Bourriquet.

— Monsieur, lui dit celui-ci avec autorité, Célestine est une honnête fille, et votre conduite celle d'un polisson !

Mais Célestine, qui se doutait que Jacques avait entendu quelque chose, leur prouva à tous deux que

la modération dans les propos était de saison. D'un autre côté, Jacques savait qu'elle avait son secret. Tous deux se tenaient donc par la connaissance de leur propre infamie.

— Vous ne pouvez rester ici, dit M. Mathieu- Bourriquet à Jacques, beaucoup plus doucement, et moi, il faut absolument que ie rentre chez ma femme.

— Le concierge guette dans l'escalier, répondit Jacques, et mon départ pourrait être fort mal interprété par lui, au moment de votre retour.

— C'est parbleu vrai I Alors comment faire ?

— J'ai une idée, dit Gélestine. Emmenez donc monsieur chez vous, bras dessus, bras dessous. Vous direz à madame que vous êtes revenus de voyage ensemble et que monsieur, qui n'a pas pu se faire ouvrir chez lui, vous demande l'hospitalité.

— C'est un trait de lumière I s'écria Mathieu-Bourriquet.

Et avant que Jacques eût pu rien objecter, il l'entraîna hors de la chambre, descendit un étage, et, son petit sac de nuit à l'autre main, donna à sa propre porte un vigoureux coup de sonnette.

Olympe vint ouvrir, en peignoir, une lampe à la main.

A la vue de Jacques au bras de son mari, elle faillit se trouver mal de stupéfaction.

— Ma chérie, lui dit Mathieu-Bourriquet en l'embrassant, tu excuseras monsieur que j"ai trouvé à Magdebourg, et qui me demande asile pour cette nuit. Tune sais pas ce qu'il vient de faire pendant

huit jours? Eh bien, il a fait comme moi; il a cherché le Léviathan.

Deux jours après, le concierge trop zélé était flanqué à la porte pour avoir laissé monter deux personnes dans Tescalier, pendant la nuit, sans seulement s'en apercevoir.

LA REPRISE

— Ce fut une absurdité entre toutes, dit Jacques, de supprimer ce magnifique spectacle populaire qu'on appelait les processions. Tous ceux qui ont habité le Midi savent quelle place il occupait dans les rares plaisirs honnêtes de la foule. Ce souvenir des antiques panathénées était tout ce qu'il y a de plus innocent au monde, et ce reste de paganisme coulait, aveclesang, dans les veines latines. Les

LA REPRISE

Fêtes-Dieu de Toulouse étaient miraculeuses de beauté. On y promenait les innonibrables reliques de Saiut-Sernin dans des châsses dorées portées à épaules par une longue théorie de lévites. Il pleuvait dans Tair des pétales de roses comme dans ces ciels couchants où le jour semble s'cfïeuiller comme une large fleur et de petits nuages bleus parfumés d'encens couraient comme les vapeurs du soir à l'horizon des gloires caniculaires. Sceptiques et croyants s'inclinaient sur le passage du dais de velours où s'abritait le rayonnement vermeil des ostensoirs. Telle une vague se replie sur le sable avant de descendre en arrière les marches invisibles du reflux. Que la foi fût absente où non de ce respect, il s'adressait tout au moins à la majesté d'une protestation superbe contre l'oubli de tout idéal, oubli qui est le plus grand mal de ce temps. Et puis, quel enseignement ! Le cortège n'oubliait aucune ruelle et descendait jusque dans les quartiers infâmes où le vice à genoux, en chemise de dentelles et en mules de satin ouatées, attendait sa bénédiction. On eût dit que Jésus se souvenait de son immense pitié pour toutes les Madeleines, et cette absolution d'un jour donnée à toutes les hontes du corps avait je ne sais quoi de grandiose et d'imposant.

— C'était plus intime, mais non moins intéressant dans les villes de moindre importance, fit la commandante. Tout le monde y voulait contribuer à la splendeur pourtant modeste des reposoirs. On venait de tous côtés emprunter aux uns et aux autres mille objets familiers qu'un travail ingénieux

LA REPRISE

transformait en choses de piété. Vases, étoffes, meubles qui s'accumulaient en autels, armoires qui devenaient des sanctuaires. Vous vous rappelez, Onésime, le plaisir que je prenais à toutes ces futilités religieuses, à tous ces riens de dévotion ?

— Parfaitement, ma bonne amie, lit le commandant. Ces jour-là, il ne restait absolument rien à la maison.

— J'aurais bien voulu savoir, dit l'amiral Le Kelpudubec, quel parti on aurait pu tirer de ma table de nuit.

Cette plaisanterie voltairienne ne fit rire personne. A ce moment, on annonça que le bain de madame étaitprêt, et la commandante se retira en s'excusant.

— Je ne suis pas fâché que ma femme s'en aille, dit Laripète, car j'ai à vous conter une drôle d'histoire ; mais qu'elle goûterait peu, dans cet ordre d'idées. Vous m'écoutez, Jacques?

— Certainement.

Et Jacques mentant. Car, tandis que le bon commandant bourrait consciencieusement sa pipe avant d'entamer son récit, Jacque pensait cyniquement et avec un plaisir coupable au joli coup d'œil que devait actuellement présenter madame Laripète, en train de dépouiller sa chemise, avant de livrer au tiède baiser de l'eau les blancheurs naturelles de sa personne. Telle la lune sort de son mince voile de nuages pour affronter les profondeurs troublantes de l'azur.

— 0 muse vivante cent fois plus belle que le céleste ! pensait Jacques caressé d'un involontaire frisson.

LA REPRISE

— Je vous avouerai , poursuivit le commandant avec une rondeur toute militaire, que j'ai abominablement trompé ma digne femme.

— Tu as eu bien tort ! fit avec un mauvais sourire d'ironie Le Kelpudubec.

— Oui! animal, j'ai eu tort. J'aurais mérité qu'elle me rendît la pareille, n'est-ce pas, Jacques?

— Certainement, répondit Jacques sans rougir, Et il se disait m petto, que l'occasion serait exquise tout à l'heure, quand la commandante quitterait sa baignoire et l'attendrait dans les plis flottants de son peignoir , comme il était convenu entre eux , le moment étant proche où Laripète et Le Kelpudubec iraient prendre l'absinthe traditionnelle.

— Mais de toutes les maîtresses que j'eus , continua le commandant, depuis que je fus marié, la plus charmante fut certainement une petite comtesse, dont le château était à une demi-lieue de Castelnaudary, où nous tenions alors garnison. Oh! la ravissante créature ! Pas très grande, mais néanmoins très altière dans sa taille élancée ; une cnevelure noire magnifique qui, dénouée, nous constituait un oreiller pour deux, un oreiller parfumé comme un jardin au printemps ; des yeux d'une couleur indé-

LA REPRISE

finissable, mais pailletés d'or clair comme deux verres d'eau-de-vie deDantzig; une bouche d'enfant, toujours souriante. Clara — ainsi se nommaitelle — était une femme exquise de tous points, très appétissante à ses heures et qui m'aimait vraiment beaucoup.

— Hi 1 hi ! hi ! hi ! fit ce malhonnête de Le Kelpudubec.

— Oui, mon cher. Eh mais, dis donc, je ne comprends rien à ton hilarité. Il me semble que tu m'as connu assez joli cavalier et, malgré que je sois légèrement déparé aujourd'hui par un soupçon de bedon, il y a encore des personnes qui ne trouvent pas mes restes désagréables. Ce n'est pas une raison parce que ma femme aime à me taper sur le ventre pour que d'autres ne me prennent pas au sérieux. Je reviens à Clara. Nous faisions ensemble de délicieuses promenades, pendant que M"^ Laripète me croyait à la manœuvre. C'était canaille, mais sommesnous bien sûrs d'avoir, dans un monde meilleur, la possibilité même d'être canailles ? Oui, nous passions des heures fort douces dans les bois, à nous dire des choses amoureuses. Le bras sous le bras, serrés l'un contre l'autre, buvant dans le même air le désir du même baiser. Un jour, — c'était le printemps et l'air roulait des tentations avec Todeur exquise des premiers muguets — notre conversation passionnée mais chaste d'ordinaire, prit un tour moins innocent que de coutume. Clara s'assit sur une façon de banc de mousse, et je me mis à genoux devant elle, baisant furieusement ses belles petites mains abandonnées dans les miennes. Puis j'enlaçai mollemenl

LA REPRISE

ses reins de mes bras et je me soulevai jusqu'à sa bouche; enfin...

— Enfin! tu commences à m'embéter! fit l'amiral.

— Fat ! reprit le commandant. Je te fais grâce du reste. Quand je me relevai, longtemps après, je sentis comme un léger courant d'air dans mon haut-dechausse; un zéphyr qui venait, non pas du dedans, comme cela peut arriver à tout le monde dans les grandes émotions, mais du dehors. Je mis vivement la main à cette fenêtre et je m'aperçus qu'elle était ouverte au centre même de ma culotte par une déchirure faite dans un mouvement inconsidéré. Ma superbe culotte rouge de capitaine! Comment faire? Clara était la meilleure entant du monde, et après avoir beaucoup ri, elle me ramena au château, où elle voulut elle-même réparer de ses petites mains de comtesse le dégât fait a mon plus intime vêtement. Elle était d'une adresse merveilleuse et bientôt, grâce à une reprise qu'une fée eût signée, ou ne' voyait plus sur le fond de mon pantalon qu'un sept légèrement dessiné et qu'un œil prévenu seul pouvait reconnaître. — Tiens 1 un alexandrin ! Qu'estce qui a lâché une tragédie de Ponsard dans ma bibliothèque? — Aussi pus-je rentrer chez moi, je ne dirai pas le front haut, mais le derrière couvert.

— Est-ce qu'ils n'auront pas bientôt soif? pensait Jacques. Et dans un mirage aimable de sa propre pensée, il voyait la commandante se livrant, dans Teau frémissante, à un tas de petits jeux marins de propreté où se développaient les grâces abondantes de sa chair rosée.

LA REPRISE

— Ne vous fichez pas de moi, reprit Laripéte. Mais cette culotte devint pour moi une relique d'amour. Je n'osai plus guère m'en servir de peur de la détériorer et, sournoisement, longtemps avantqu'elle eût fini son temps, je trompai la vigilance de ma femme et renfouis dar.s une malle dont j'avais seul la clef, pour la conserver toujours. Il m'arrivait fréquemment de Ten extraire pour la contempler en rêvant. Car bien que l'infidèle Clara m'eût trahi, je ne la pouvais chasser de ma mémoire, non plus qu'autrefois Assuérus la pensée de l'altière Vasti. Devant tout ce qui restait de mon Lonheur passé, je m'attendrissais au souvenir des belles heures écoulées... Enfin le temps vint qui ferma lentement ma blessure. J'eus d'autres bonnes amies qui ne me firent jamais oublier celle-là. Je fis des visites de plus en plus rares à mon pantalon retraité; il m'arriva même, je crois, de laisser les clefs sur la malle. Bien des années avaient passé depuis cette belle journée de printemps. Nous avons quitté Castelnaudary, puis nous y étions revenus. C'est étonnant comme le gouvernement a toujours aimé faire voyager les militaires !

La Fêle-Dieu arrive, et d'excellentes petites religieuses viennent demander à là commandante tout

8 ' LA HEPniSE

ce qu'elle pourrait leur abandonner de vieux draps et de vieilles étoiles pour les reposoirs. Ma lemme à toujours eu des principes religieux et, au fond, je n'en suis pas fâché. Qui sait ce qu'il me serait advenu si elle eût été libre-penseuse !

— Mon Dieu, rien de plus probablement, fit obligeamment Le Kelpudubec.

Jacques trouva la plaisanterie du plus mauvais goût. Il commençait d'ailleurs à trouver l'histoire un peu démesurée. Le moment allait venir où la commandante, retroussant sa blonde chevelure sur sa nuque, allait sortir de l'eau dans un grand ruissellement de pleurs d'argent, la peau luisante et comme nacrée par Tonde, pareille à l'antique Vénus

Secouant, vierge encjr, ; les larmes de sa mère.

Et il la voyait s'asseoir dans la chaleur du peignoir, ramenant, tour à tour, un pied sur chaque genou pour l'essuyer, dans une pose nonchalante et tout à fait tentatrice.

— Je laissai donc ma femme mettre tous les greniers et toutes les armoires à sec, pour le plus grand honneur du Saint-Sacrement, poursuivit impitoyablement le commandant. Sans être superstitieux moi-même, je ne me mets jamais en travers des convictions religieuses et de leurs légitimes manifestations. M"''' Laripète donna aux excellentes petites sœurs tout ce qui lui plut.

LA BEPUISE

Le grand jour est arrivé. La musique du régiment précédait le cortège et c'était magnifique, ma foi, pour une petite ville. Oui, certes, Jacques, et nous avons raison, c'est un crime d'avoir interdit ces majestueuses cérémonies. Il y avait une vraie gaieté dans l'air et le soleil s'était mis de la fête, accrochant de petits astres incendiés d'or aux quatre flèches soutenant le dais, aux pointes des encensoirs rythmiquement balancés, à la lourde chape du prêtre toute brodée de métaux et de fausses pierreries. Ma foi, j'accompagnais la commandante dans la foule recueillie qui suivait, nous arrivons au plus beau reposoir, à celui qu'avaient édifié les petites religieuses qui étaient venues quêtera la maison. Imaginez une tente de draps blancs très élégamment reliés et repliés, et sur les draps, des insignes de couleur découpés dans des étoffes de laine. Ces insignes étaient dévotement baisés par les fidèles, au passage. Je voulus faire comme tout le monde, — car j'ai horreur de scandaliser qui que ce soit, — j'approchai donc mes lèvres d'un immense cœur rouge plaqué sur la toil e et qui portait cette devise : Trésor d'amour! Mes enfants, d'à genoux que j'étais, je faillis tomber véhémentement à la renverse. Mes yeux ne s'y trompaient pas. Ce large cœur avait été taillé dans le fond de ma culotte... la reprise de la comtesse

LA REPRISE

était là, la reprise tant de fois baisée et que j'aurais reconnue entre toutes!... J'y posai ma bouche pour la dernière fois! Trésor d'amour!

— Eh bien, dis donc, fit Le Kelpudubec, si nous allions prendre Tabsinthe?

— Tu as raison, mon vieux. Venez- vous, Jacques?

— Non ! fit Jacques modestement, vous savez bien que les liqueurs fortes ne sont pas mon fort.

— Une vraie jeune fille! fit Laripète en emmenant l'amiral sous le bras.

Et, après avoir poussé un soupir de soulagement à jeter par terre une cloison, Jacques s'en fat retrouver celle qu'il aimait dans le lit bien chaud où elle s'était blottie pour se mieux sécher après le bain. Était-ce le dernier mot de la délicatesse à l'endroit du commandant? Non ! mais comme il eût été bête d'être plus délicat ! Je vous recommande les dames au sortir de Teau. C'est particulièrement bon.

ECHOS DE LA SEMAINE

Au musée du Louvre, le dimanche, madame Cardinal devant une statue de Psyché absolument nue :

— Ça doit représenter la pudeur.

Mademoiselle Cardinal encore naïve :

— Oh ! maman 1

— Mais si, puisqu'elle se cache la figure avec ses mains!

* ♦ Enfant terrible.

— Ta sais, grand'mère! tu vas finir par avoir autant de moustache, que papa! ce sera gentil... On verra q ue tu es sa maman.

Après six mois de lune de miel, madame exhibe un nouveau corsage, et se pavanant devant son époux :

— Tiens comme il est joli ce corsage avec cette garniture de petits boutons ?...

— Heu...

— Tu n'aimes pas les petits boutons...

— Oh! si... seulement tu devrais bien en faire mettre à mes chemises!...

La petite bonne du quatrième à la portière.

— Eh bien ! il revient donc l'Américain da premier?

— Oui, ma chère 1 il paraît que sa femme a reçu une dépêche par le crabe atlantique.

Un jeune homme vient en jouant d'avaler une pièce de quarante sous.

11 court chez un médecin.

Celui-ci l'ausculte et lui déclare qu'une opération chirurgicale est nécessaire pour pouvoir extirper la pièce de monnaie.

Désolation du patient qui va consulter un voisin.

— 11 y aurait peut-être un autre moyen, répond celui-ci vous pourriez aller trouver X, l'usurier, s'il vous sent quarante sous, soyez certain qu'il ne vous laissera pas partir avant de vous les avoir arrachés.

Etes- vous comme moi? J'adore ces jardinets citadins que le goût exaspéré des Qoraisons et des verdures pend à certaines maisons parisiennes. Je les adore, bien qu'ils rappellent peu la splendeur des

parcs aériens de Sémiramis. Quelques pieds de vigne vierge, une clématite, un aristoloche, le serpentementd'un cobéa, le caprice d'un pois de senteur, la mélancolie d'un rosier grimpant, c'est quelquefois tout, et c'est assez pour que la blancheur monotone de la maison en soit égayée. C'est quelquefois même bien moins : un pot de géranium, de fuschia ou de pensées qui s'épanouit aune fenêtre. Je ne me suis jamais pris à railler cet amour désespéré des Heurs. J'ai vu de ces balcons ainsi parés qui étalent d'ingénieuses merveilles, si bien que les bourdons s'y venaient abattre et que les papillons eux-mêmes, trompés, ces papillons blancs qui passent au-dessus des maisons, s'y venaient poursuivre dans le parfum mourant de ces plantes exilées. Mais pourquoi plaindrais-je celles-ci? Elles n'ont pas, il est vrai, comme dans les parterres authentiques, le premier baiser si doucement mouillé de l'aurore, ni la fraîcheur des caresses du soir, ni la divine musique dont les berçaient les oiseaux frémissants dans Pombre. Mais c'est toujours une fantaisie féminine qui les a ainsi condamnées à un rapide déclin dans l'haleine brûlante des cités, et la main cruelle qui les arrose, pour prolonger leur supplice, est douce et blanche comme celle qui nous égratigne le cœur. J'ai souvent envié leur destin. Et cependant, à peine défleuries, elles sont rejetées sans remords, vivaces encore et prêtes à des renouveaux , jetées au tombereau matinal qui passe avec un cahotement triste sur le pavé. Eh bien, après? La femme ne nous brise-t-elle pas aussi? N'efleuille-t-elle pas à tous les vents ce qui fut le meilleur de notre âme,

quand le charme menteur (lui nous faisait croire à sa tendresse est rompu? Il y a quelques chose de fraternel dans l'amour que je porte à ces roses, à ces héliotropes emportés plus près du ciel, mais qui yn retomberont pour ne plus jamais refleurir.

Un des plus jolis balcons de la rue Pi galle, qui en compte plusieurs charmants, était certainement celui de M'"'' Bergace.

Elle avait coutume de dire que son amitié pour les fleurs lui avait toujours porté bonheur. Elle lui devait, en eff'et, d'avoir trouvé un mari, bien que n'ayant pas un sou de fortune. M. Bergace était un excellent homme, un bureaucrate justement aimé de ses chefs, possédant d'ailleurs de petites rentes

personnelles, bourgeois comme pas un, croyant ferme encore à Jenny Touvrière et qui s'en était amouraché rien que pour l'avoir vue soigner, tout un printemps, un pied de marguerites derrière lequel elle cousait, tout en regardant un peu dans la rue. C'eût été simplement stupide, si, à ce goût pour l'horticulture et a cette fidélité aux vertueuses traditions de l'aiguille, Hélène, — ainsi s'appelait cette demoiselle, — n'avait joint un fort joli visage pimenté par leretroussis mutin de son nez, mais encadré d'une magnifique chevelure et surmontant un corps d'un admirable et vigoureux dessin. C'est à elle que le loète Voiture eût pu dire :

Les dieux qui régnent dessus nous.

Assis la-haut sur les étoiles, Onfun moins beau siège que vous!

Le fait est que la lune elle-même eût supporté malaisément la comparaison. Un peu de sédentarisme ne messied pas au développement de cet astre familier qui demeure, avouons-le, une des grandes joies de la vie de ménage. Je n'ai jamais compris comment les Anglais pouvaient rester une heure chez eux, avec si peu de divertissement sous la main ! Aussi ont-ils inventé l'existence factice du club, ne rencontrant pas, sous leur toit, l'amusement légitime que nos époux français trouvent postérieurement à leurs foyers. Les Anglaises ne sont pas laborieuses, et ça s'explique aussi. Quand on leur donne un dé à coudre, elles ne trouvent rien de mieux à faire que de s'asseoir dedans. C'est une plaisanterie qu'il n'eût plus fallu proposer à Hélène. Elle se trouvait gênée aux fauteuils d'orchestre de rOdéon , lesquels devraient suffire , cependant outre l'expérience de M. Porel, à faire de ce théâtre le premier Théâtre-Français et non pas le second. Vous voyez avec quelle chaleur je plaide les circonstances atténuantes à la sottise qu'avait faite ce pauvre M. Bergace en épousant cette charmante demoiselle. Car vous ne m'ôterez jamais de l'idée qu'il eût pu en avoir d'elle tout autant, avec plus d'adresse, en courant de moindres périls, j'entends celui d'être cocu officiellement de par un acte de mariage incontesté. De ce qu'une femme cultive consciencieusement les anthémis sur le rebord de

sa croisée, il n'y a aucune raison d'eu conclure qu'elle a la vertu d'un dragon. Mais cet homme aimail toutes les régularités de la vie, et. son respect des préjugés sociaux eût étonné M. Prudhomme lui-même. Doux, bienveillant, correct, il rendait sa femme parfaitement heureuse. Aussi celle-ci avaitelle coutume de dire aux indifférents qu'elle ne le tromperait pas pour un empire. Et c'était, au fond, la vérité, puisqu'elle l'avait trompé et le trompait encore pour un air de clarinette.

Cela était venu le plus simplement du monde, comme tout ce qui est d'ailleurs monstrueux. Car vous avez remarqué, comme moi, que l'invraisemblable règne en tyran sur le monde et que la réalité pourrait, au point de vue de l'imagination, en remontrer aux contes des Mille et une Nuits :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

mais le vraisemblable n'est jamais vrai. L'amant que s'était donné M™* Bergace n'était ni mieux ni plus jeune que son mari, mais il embêtait tout le quartier en jouant d'un instrument ridicule. Il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'adorât. Cet amour vivait mitoyennement, dans son cœur, avec rme haine, celle de la locataire qui occupait l'appartement au-dessus du sien. L'amour des fleurs dansles

villes engendre entre les voisins des rancunes féroces. M"'' Bergace accusait cette dame de jeter malicieusement sur son balcon des liquides qui ne sont propices à la végétation qu'en plein air. Ce reproche était- il vraiment fondé? Je m'en moque. Ce qu'il faut respirer, dans les roses, ce n'est pas ce qui se met aux racines. M™e Ventelou, — ainsi se nommait cet unique objet du ressentiment de M""^ Bergace,' — se plaignait, de son côté, de l'envahissement des plantes grimpantes que les jolis doigts d'Hélène tentaient de diriger pourtant le long des traverses de bois qu'elle avait fait piquer dans le mur, de distance en distance, presque horizontales, à peine inclinées sur la rue et reliées par des madriers verticaux formant une charpente rudimentaire peinte d'un verre bien cru. M^^Ventelouse disait veuve, mais M"**^ Bergace se faisait fort de prouver qu'elle n'avait jamais été mariée. Aussi la méprisait-elle! Elle la contemplait, du haut de son propre hyménée, comn^e du sommet d'un promontoire apothéotiqueet fulgurant, quelque chose comme le buisson enflammé dans lequel Dieu s'était posé pour causer avec Moïse, idée qui ne serait jamais venue à un simple mortel et qi:.i le fit reconnaître immédiatement au prophète. Je ne vous ai pas dit comment s'appelait le clarinettiste, et c'est essentiel cependant. Il se nommait M. Bertrand, et appartenait à l'orchestre des Bouffes-Parisiens. Où le prestige va-t-il se nicher!

1^> LE nCNDU

Cette M"'^ Bergace avait raison dans sa superstitieuse pensée. Les fleurs devaient la protéger même dans ses coupables amours. Du reste, les fleui's soni coutumiéres du charmant métier de servir les amoureux. Ce sont de délicieuses proxénètes. Voye2 ce qu'il advint, en efl*et, un jour que cet animal de Bergace, pris, à son bureau, d'un stupide mal de dents, le quitta de meilleure heure que de coutume, avec l'autorisation préalable de son supérieur hiérarchique immédiat, s'entend. Sa femme était hier tranquille, durant ce temps, avec son musicien, el tous deux vous exécutaient un duo de cors, comme il convient d'en jouer aux maris qui mènent l'étal de cerfs et en portent la coiffure. Ils en étaient à l'hallali, qui est, comme on sait, le morceau capital, quand ils entendirent les pas nettement rythmés el remarquables à la régularité de leur cadence de M. Bergace. Car cet homme, systématique en tout, leur eût pu servir de métronome pour continuer le mouvement.

— Ah! mon Dieu! il va me tuer! murmui a M. Bertrand qui était brave comme un lièvre.

— Nous sommes perdus ! soupira M™'' Bergace expirante.

Comme un fou, M. Bertrand s'était précipité à la fenêtre. Mais comme l'appartement était au qua-

trième, il renonça vite à sauter dans la rue. Éperdu, en se ratatinant, en se mettant à croupeton, à une des traverses de bois qui soutenaient l'échafaudage Y< gétal et fleuri de sa bien-aimée. Il arriva à y faire un rétablissement sur les coudes assez heureux, maisbast ! ses sacréesjambes, qu'il avait très longues, passaient encore et on les voyait osciller du haut de la croisée qui s'ouvrait sur le balcon.

M. Bergace entrait à ce moment, son mouchoir sur la joue.

Sa femme avait repris ses sens et sa présence d'esprit. Avant même qu'il eût rien remarqué :

— Ah? mon ami! s'écria- 1- elle, un malheur affreux ! Un homme qui s'est pendu au balcon de notre voisine. Voyez ses jambes plutôt ! Je meurs d'horreur et de saisissement. Il agonise ; il ne remue plus.

— Je vole à son secours ! s'écria le généreux Bergace en se dirigeant vers l'endroit fatal.

Mais Hélène se cramponna résolument à sa redingote :

- Non! non ! Onésime! au nom du ciel. Je ne le souffrirai pas. Il n'y faut pas toucher avant d'avoir prévenu le commissaire.

M. Bergace s'arrêta net. Telle était en lui la vénération de l'autorité. Il appartenait à cette école d'humanitaires éclairés qui ne touchent ni à un noyé ni à un pendu, celui-ci fùt-il encore entre la vie et la mort, devant que la police ne fût arrivée. On doit à ces philanthropes la consécration définitive des suicides les plus compromis.

— Tu as raison! ma femme! fit l'innocent.

Et il descendit quatre à quatre, pendant que Bertrand se sauvait sur ses talons.

Plus personne de pendu quand la magistrature arriva en maugréant. M""" Bergace s'était évanouie à nouveau, pour n'avoir pas à déposer. L'opinion générale, émise tout d'abord par Bergace, fut que cette canaille de M™* Ventelou, se sentant compromise, avait fait disparaître le cadavre. Elle dut quitter la maison devant l'exaspération de la rue tout entière et après une perquisition injurieuse dans ses foyers. M""* Bergace continua à cultiver les roses avec la sérénité d'une personne à qui sa conscience ne reproche rien et M. Bertrand persiste à traverser les oreilles de ses contemporains avec les sons de vrille qui avaient séduit la femme du bureaucrate consciencieux. Celui-ci s'est fait arracher sa dent malade et rien ne troublera plus, je l'espère, le bonheur de ces braves gens.

DROLERIES

Derrière l'éventail, madame J. et madame Z. causent de jur meilleure amie.

— Avez- vous vu sa dernière toilette! cela doit être ruineux es falbalas comme ça!

— Peuh ! allons donc ! c'est comme l'impôt... C'est payé ar tout lé monde !

On mène Bébé à l'église; le suisse en culotte l'impresionne surtout.

— Oh I maman! regarde I il a mis un pantalon à manies courtes !...

Calino désire une place dans une grande adminisration ; lais le règlement exige que tout employé ait vingt et un ns révolus.

— Quel âge avez-vous?

— J'ai vingt ans, monsieur.

— Ah! cela ne fait pas l'affaire alors.

— Pardon, monsieur, je n'ai pas vingt et un ans, c'est rai, mais censément je les ai... Ma mère a fait une fausse ouche un an avant ma naissance.

Un Auvergnat fraîchement débarqué à Paris, examine is étalages de comestibles.

— Qu'est-che que ch'est que cha?

— Une tortue... c'est très bon pour faire la soupe. L'Auvergnat prend la bête, la retourne :

— EsUche que vous vendez la boîte avec?...

« Mon cher monsieur des Étoupettes,

c Ma fille consent à vous voir encore une fois, et je suis heureux de vous ménager une dernière chance de succès, si petite qu'elle soit. Car ce mariage, que vous vouliez bien souhaiter, eût comblé personnellement tous mes vœux. Mais nous nous sommes promis, M™* de Saint-Guy et moi, de laisser à notre enfant bien-aimée la liberté absolue de son

choix. Tsabeau est une nature très particulière, très rêveuse, un peu romanesque, ayant pour les gens et les choses du passé une tendresse puérile, bonne au fond mais volontaire. C'est une personne frêle et de santé capricieuse, qui ne sait supporter aucune contrariété. Donc, si vous ne plaisez pas cette foisci plus que les autres, il n'y aura qu'à renoncer à nos projets.

« Venez diner au château samedi et venez de bonne heure. Entrez par la serre; vous aurez ainsi à traverser, avant d'arriver jusqu'au salon, une pièce remplie de fleurs et d'oiseaux où Isabeau se tient volontiers et où elle sera probablement seule. Plaidez chaudement vous-même votre cause. Soyez éloquent, passionné; emportez d'assaut la place. Je vous répète que nous en serions bien heureux. N'allez pas trop loin cependant. M"® de Saint-Guy s'effarouche aisément, et vous savez qu'elle a le fanatisme de l'étiquette. Je vous donne là, mon ami, ie singuliers conseils de la part d'un père. Mais ^^otre amour profond, vrai, plein de délicatesse pour ma fille, nous touche profondément.

« Adieu, mon cher monsieur des Étoupettes, et à samedi. Le ciel vous inspire.

« Votre tout dévoué.

« Baron Ramire de Saint-Guy. »

Quand Hector reçut ce mot qui lui était d'ailleurs lestiné, il devint très pâle, puis très rouge; puis un 'risson plein tout ensemble d'angoisse et de délices ui passa par tout le corps. Il adorait, en effet, cette

24 ISAIÎEAU

demoiselle Isabeau à la fois charmante et fantasque Et comment ne l'eùt-il pas adorée I Imaginez une créature pleine de race, ni grande ni petite, maiimarchant avec infiniment de gràee et de majesté d'une pâleur non pas maladive, mais tout à fait dis tinguée, d'une pâleur mate de neige sous la caress( d'or du couchant; son profil était le plus régulier di monde, avec cette courbe aristocratique du nez, qu; est, à elle seule, un sceau de noblesse, du nez oi palpitaient deux narines roses. Les dents étaien toutes petites et légèrement festonnées au bord: une chevelure d'un noir invraisemblable, massive et flexible comme un double rideau d'ombre, encadrait ce' beau visage éclairé par deux yeux d'un blei violet interrogatifs et pénétrants. Rien de plus attirant que cette beauté un peu étrange, d'un charme indéfinissable comme celui de la Joconde.

Oui, certes, Hector fut profondément troublé; et sans perdre un instant, il écrivit à son tailleur 2 Paris, lui mandant de lui envoyer ce qu'il y avail de plus galant en costumes pour un jeune homme qui va dîner chez les parents de celle qu'il aime e1 veut être irrésistible ou mourir. Par télégramme, son tailleur lui répondit qu'il avait justement la spécialité de ces toilettes-là et qu'il recevrait, sans faute, le vendredi soir, les vêtements demandés. Hoc signo vinces^ ajoutait ce cul-de-jatte volontaire (chacun sait dans quelle position travaillent les tailleurs) qui avait de la littérature et savait bien qu'i] rentrerait dans le déboursé de sa dépêche.

Samedi matin, le grand jour! Hector a empli une [nalle de ses magnifiques habits arrivés à terme. Il Y a joint une lingerie superflne et une véritable boutique de parfumerie dans un nécessaire de voyage. [1 part avec son complet de chasse sur le dos, un [complet de velours râpé, tout k fait hideux et malpropre, avec du sang de lièvre sur les cuisses. Mais SI la station voisine du château, il y a une auberge, une seule, constituant tout le village desservi par les trains qui ne s'arrêtent là que parce qu'un député influent, de la commission des chemins de fer, demeure à quelque distance. On peut bien faire quelque chose pour des gens si utiles au pays I Donc, à cette auberge, Hector s'arrêtera et aura deux heures à lui pour se métamorphoser avant de comparaître devant la bien -aimée. Une carriole l'emportera ensuite, pareil à un petit saint Jean de sucre, radieux, tremblant et immaculé.

En route! Il est en route! Malgré son impatience, il ne s'ennuie pas trop en chemin. Il a poui* compagnons une troupe de comédiens en tournée qui ont chanté le Trouvère, la veille au soir, à Châteauroux, et vont recommencer à Vierzon. Ils causent très haut, et leurs propos ne sont pas de ceux qui ennuient un observateur et un curieux. Ils expliquent, en effet, très bénévolement à tout le monde com-

ment leur place est à l'Opéra, d'où les écarte seule la stupidité des directeurs. Tous du génie et très supérieurs aux pauvres diables qui se démènent dans le monument Garnier ! Certainement Lassalle a un soupçon de voix. Mais avez-vous entendu Chafouilloux dans Hamlet ? Lui seul a chanté le rôle. Malheureusement c'était à Montélimar. Et M"" Richard? M"* Richard un contralto ? Allons donc ! Qui n'a entendu la Mariani ne sait pas ce que c'est que Fidès, du Prophète. Eux le savent, à Angouléme, où elle a fait la dernière saison !

Ces rodomontades des artistes provinciaux ont toujours un fond de sincérité qui désarme, et je ne suis pas de ceux qui en rient. Ils trouvent, à se croire méconnus, une consolation qui me semble absolument respectable. Tous ont eu le rêve sinon la puissance, la foi sinon le succès. Ils m'intéresseront toujours plus que les marchands de café torréfié qui ont le mieux réussi.

Hector trouva M"^ Azucéna une personne très distinguée parce qu'elle le pria de ne pas fumer devant elle. Il fit, vous dis-je, très gaiement le voyage, avec ces enfants du grand chemin. On arrive enfin à la station qu'il gagne. Une minute d'arrêt ! Il se précipite au fourgon des bagages pour assister lui-même à la descente de sa malle qu'il désigne aux facteurs. Le sifflet retentit... deux ou trois grosses et voyantes bouffées de fumée blanche. Bon miserere à Vierzonl

A peine aiTivé dans l'auberge, Hector se précipite ers son bagage. Bo.n 1 la clef ne va pas. Il se sera :ompé de clef ! Mais si, c'est bien la clef ! Mais ce 'est pas sa malle. Il s'est trompé de colis ! une malle mte pareille à la sienne ! Et il est dans son abomiable costume de chasse ! Et on l'attend à six heures a château! Et sa fiancée adore l'étiquette! Et s'il e vient pas, tout est perdu ! Un chaos se fait dans la îrvelle du pauvre amoureux; puis des mondes agues y roulent, des embryons dépensées, des desîins informes et des imaginations monstrueuses. près tout, il y a, sans doute, des vêtements procès dans ce colis étranger ! Peut-être lui iront-ils arfaitement. Oui, mais comment ouvrir? Il fera, lorbleu ! venir un serrurier. Mais, il n'y en a pas. Ih bien, il forcera lui-même la serrure. Diable ! oilà qui frise peut-être un peu l'indélicatesse, .vec ça qu'on s'est gêné pour lui emporter ses ffaires à lui! Et puis, il est des extrémités dans la Le où tout devient licite. Pas de crimes, en amour; en que des faiblesses ! Pan ! Pan ! la charnière ède sous une pression de pincettes. Un peu de bois oie en éclat ! Tant pis! Enfin, la malle est ouverte!

C'était celle du ténor de la troupe quittée en oute. Deux costumes complets s'oiirent au choix

f3 ISABEAU

d'Hector abasourdi. Celui d'Éléazar de la Jiaue et celui de Maurique du Trouvi^re.

Et rien à chercher ailleurs. L'aubergiste, unique habitantdu pays, avait pour garde-robe deux blouses. C'était à prendre ou à laisser.

Hector s'abîma quelque temps dans des réflexions sans issue, dans des méditations sans objet. Enfin, une résolution virile, extrême, lui vint au cerveau et au cœur en même temps. Pour rien au monde, il ne manquerait au rendez-vous, et il irait en Manrique plutôt que de n'y pas aller du tout. Sans penser, un seul instant, l'égoïste, à l'embarras où se trouverait, par sa faute, le malheureux chanteur dont il allait endosser la défroque, il se vêtit le plus congrùment du monde en frère naturel du comte de Luna. Rien ne manqua à son déguisement, ni l'épée, ni la petite plume à la toque. Jamais troubadour ne fat plus complet. On avait tout de suite envie de le laisser mourir de faim dans une tour. Une glace ébréchée surmontait la cheminée de la chambre. Il y jeta un coup d'œil et, — faut-il l'avouer ? — il se trouva extrêmement bien en porteur de guitare.

Mais ce fut le conducteur qui fit une tête quand il vit monter ce gentilhomme dans sa carriole ! Et, comme c'était la veille du dimanche, tous les villages étaient déjà pleins de paresseux qui s'esclaffaient de rire ou demeuraient cois comme des dindQj en voyant passer ce singulier voyageur.

ISADEAU 29

Un jour amorti par des vitraux et de lourdes draperies, un demi-jour avec le soleil mourant dans les vitrages. Des plantes 'grasses avec leur verdure mate et intense; dans une vasque de marbre où l'eau murmure, de grands arômes montant leur calice étroit et des nénuphars d'or ouvrant leur œil alangui ; des bruits d'ailes et un gazouillement d'oiseaux des îles dans une large volière aux fils de métal enveloppés de volubilis prêts à se fermer. C'est là que rêve, étendue sur une façon de divan, M"® de Saint-Guy, les cheveux dénoués et dans un peignoir rose bordé de noir qui lui va à ravir. Son petit pied en émerge seul avec une grâce infinie. Elle rêve..., elle rêve à quoi? A un inconnu mieux mis que les hommes de notre temps, à un de ces beaux chevaliers de romans qui ont aimé en Palestine, à quelque preux galamment habillé, à quelque seigneur portant le pourpoint de velours et la dague, à un être chimérique enfin, mais qu'elle voit cependant fort nettement lui apporter des fleurs cueillies au bord de quelque précipice, des roses conquises au péril de sa vie.

— Pardon, mademoiselle !

Et rougissant, très ému, Hector, habillé en Manrique, mettait justement le genou en terre et lui tendait un bouquet.

30 XSABEAU

M"** Tsabcau poussa un petit : ah ! mais il lu: sembla que si elle criait i)lus fort elle effarouchciait' le beau rêve dont elle se croyait encore enveloi)pée. Elle ferma à demi les yeux comme pour s'y recueillir, et écouta les paroles ardentes, vraiment amoureuses, merveilleusement inspirées par la détresse, que lui débitait à l'oreille le pauvre des Étoupettes. Ce lui était comme une douceur infinie de sentir son idéal descendre vers elle. Etait-elle consciente ou non de la réalité? Qu'importe! Elle écouta si longtemps et si patiemment que le baron Ramire de Saint-Guy, son noble père, qui* avait entendu, un quart d'heure auparavant, le roulement de la voiture, jugea à propos d'entrer. Ah! mes enfants! quand il vit un troubadour authentique, à genoux devant sa fille, et la tenant embrassée sans que celle-ci fît l'ombre d'une résistance, il lâcha des jurements épouvantables et tomba à poings raccourcis sur l'impertinent.

Mais quand Hector se retourna :

— Vous ! Des Étoupettes ! dans cet état !

— Mon père, je l'aime ! dit d'une voix éteinte Isabeau, en enlaçant de son bras le cou d'Hector.

Le baron Ramire de Saint-Guy faillit avoir une attaque d'apoplexie.

Le diner fut néanmoins cordial. Aucune explication ne fut donnée aux invités qui roulaient des boules de loto sous leurs paupières. Très à son aise, Hector, toujours en Manrique, fut étincelaut d'esprit et de gaieté.

La noce eut lieu deux mois après. Comme on sortait de l'église :

— Tu m'aimeras toujours ? dit d'une voix pleine de tendresse le nouvel époux à la bien-aimée.

— Oui, toujours ! répondit celle-ci avec une con- \riction atïectueuse.

Elle ajouta cependant tout bas : — Mais à une condition.

— Laquelle ?

— C'est que tu te mettras quelquefois en Manpique... pour nous deux.

Et elle rougissait d'une adorable façon.

P. S. — J'ai appris depuis que la représentation ie Vierzon avait été orageuse. Personne ne comprit pourquoi îe comte de Luna (un imbécile, d'ailleurs, :omme son nom l'indique) en voulait tant à Aimand Dûval, de la Dame aux Camélias^ dont le pauvre ;énor avait dû prendre les habits.

PETITES JOYEUSETES

— Que dit-on de mon discours ? demandait un orateur après en avoir fait du reste un pompeux éloge.

— Mais, cher ami, répond l'autre, je n'en ai entendv dire que du bien.

— Beaucoup de personnes vous en ont parlé ?

— Non, vous seul jusqu'à présent.

Madame envoie la cuisinière au marché. Au retour, elle examine les provisions, prend deux pigeons et, suivant l'habitude, leur soulève la queue pour les flairer.

— Pouah 1 Justine... ils empestent...

La cuisinière, haussant les épaules :

— Parbleu, madame... si on me sent de ce côté-là... moi aussi j ai l'air pourri !...

Voici une pancarte lue à la porte d'un fabricant de pipes :

« N'allez pas vous faire voler ailleurs I « Entrez ici ! »

Du côté de la rue Bréda... un monsieur frappe à l'entre^ sol. Une dame dite: mère de danseuse vint lui ouvrir.

— Mademoiselle Cora?...

— C'a été moi..; maintenant c'est ma fille.

LE BON LARRON

^rettons, s'il vous plaît, la nuit la plus chaude du iècle dernier ; j'entends avant cette terrible nuit >ii le ciel demeura longtemps rouge des buées du ang. Carnous sommes encore au temps des galantes Tistocraties et des têtes coquettement poudrées, non las rasées et tombant comme des fruits mûrs, sous a gaulée populaire. Louis XV avait encore de? niaîresses rien que pour s'entendi-e appeler toujours:

LE BON LAIIRON

le Bien- Aimé, ce que son peuple ne faisait plus que rarement. Mais que nous font toutes ces choses? C'était, vous dis-je, une nuit étouffante, sans un soufQe rafraîchissant, une de ces nuits parisiennes où semblent flotter encore toutes les haleines brûlantes du jour, toutes les ardeurs avortées de l'activité diurne, nuits pesantes où les astres eux-mêmes semblent de plomb fondu, où les eaux ont l'air de coulées métalliques s'échappant d'une invisible forge, encore lourles des solidités que le feu a vaincues. Le bois de Boulogne était inconnu alors et les villégiatures aussi sur les plages où la mer balance ses effluves salés. Tout ce qui demeurait dans la grande cité y souffrait également et c'était fort démocratique peut-être pour une époque où le mot n'existait pas. Avez-vous remarqué comme moi que •es choses survivent rarement aux vocables dont on les baptise ? Je suis très fataliste sur ce point. Je crois que nous ne mourons que parce qu'on nous a donné un nom. Sans cela, comment la Mort nous reconnaîtrait-elle dans la masse confuse de l'humanité? J'avais un admirable rosier avec des fleurs d'un rose presque jaune et un cœur merveilleusement fouillé avec des transparences opalines. Un maudit jardinier y mit une plaque avec ces simples mots : Cadtaine Christi, et le rosier ne survécut pas à cet afl'ront. Il voulait s'appeler, sans doute, la Beauté, le Parfum et rien de plus ; mais quelle nuit, mes amis, quelle nuit! Les phalènes elles-mêmes s'endormaient dans l'air immobile, où se fig( ait l'inutile rylhme de /eurs ailes duvetées. Longtemps avant les larmes divines de la rosée matinale, les fleurs se sentaient humides

LE BON LARRON

de je ne sais quelle sueur embaumée et pénétrante où s'alanguissait leur calice baigné.

En voilà bien assez, n'est-ce pas, pour excuser madame la marquise d'Estange de dormir à peu près nue sur son grand lit, bien que la haute fenêtre de sa chambre fût demeurée ouverte.

Elle était admirablement belle dans ce déshabillé à peu près complet. Sa chevelure très brune et dénouée faisait un fleuve d'ombre sur la blancheur de sa couche que la lune semblait saupoudrer de clarté douce et vibrante. On ne voyait guère son visage enfoui dans l'angle du bras ramené par-dessus la tête, ses beaux yeux, bien que clos, fuyant cette lumière obscure. Mais son torse aux juvéniles discrétions ondulait avec une fermeté savoureuse jusqu'à l'épanouissement inattendu de ses hanches se prolongeant, bien plein et terriblement tentant, dans la ligne des cuisses rondes et larges, puissantes comme on rêve celles des Amazones dompteuses de sauvages coursiers. Les pieds croisés légèrement semblaient une jonchée de lis et ce corps superbe exhalait des tiédeurs parfumées, grisantes, innommées et, pour cela, immortelles comme l'odeur divine des plages où flotte encore le spectre de Vénus naissante. La respiration de la belle endormie était la plus calme du monde. C'était comme un bruit très lointain de rames... sans doute la barque mystérieuse qui emportait ses songes vers l'infini qui ne le^ rend pas.

LE BON LARRON

Ell<a rêvait, en effet, l'admirable marquise ; elle rêvait à son cousin Guy, le beau capitaine, qu'elle avait attendu vaguement, avant de céder au sommeil. Car ne doutez pas que cette vertueuse personne eût un amant. Elle avait même, par-dessus le marché, un mari qui chassait le cerf dans quelque lointain château provincial, plus boisé (le mari, non la propriété) que le cerf lui-même, un butor qui préférait la société de ses chiens à celle de sa femme, à moins que ce ne fût un grand philosophe qui aimait mieux être cocu de loin que de près. J'avoue que, personnellement, je l'ai peu connu. J'aurais été plutôt lié avec le capitaine Guy et je puis vous affirmer que c'était le plus galant homme du monde n'ayant que le tort de préférer les cartes à l'amour, à moins que ce ne lût un malin fieffé sachant qu'il est toujours bon de se faire attendre. Ah ! jeunes gens, n'oubliez pas ce secret des bonnes fortunes vraiment agréables. Ne vous prodiguez pas en empressements puérils et surtout, si vous aimez vraiment, gardez-vous de le laisser croire ! La femme est un être admirablement lâche qui adore torturer les vaincus. Qui ne lui laisse redouter, sans cesse, l'abandonn'en obtient que dès railleries et des duretés. Ayez la sublime hypocrisie de l'indifférence. Je n'ai, pour ma part, jamais su jouer cette comédie et ma sincérité m'a valu mille douleurs.

En entendant, toujours assoupie, lin bruit furtif de pas dans la chambre, M™'' d'Estange ne conçut donc aucune inquiétude. Elle sut même intérieurement gré au militaire de se mettre au lit si discrètement et lui pardonna, dans son âme engour-

LE BON LARRON

die et toute bercée de visions, d'être si fort en retard. Cependant le capitaine ne se hâtait guère de se coucher. Les idées s'éclaircirent un peu dans le cerveau de l'honnête dame, comme une eau que filtre légèrement l'épaisseur tremblante des mousses. D'un geste brusque, elle se retourna et un cri de terreur indicible s'arrêta dans sa gorge. Ce n'était pas Guy qui était là, mais un horrible larron déguenillé, un voleur abject entré certainement, sans bruit, par la croisée béante, et qui était en train de la dévaliser consciencieusement de ses bijoux. Au moment où elle fit ce mouvement rapide, le coupable allait regagner sa route par les toits, avec un volumineux paquet sous le bras. II s'arrêta net à deux pas de la fenêtre.

(Tétait un gars robuste qui n'avait pas plus de vingt ans, ce qui était très jeune à cette époque, pour un criminel. Aujourd'hui, grâce au progrès de l'instruction, ce sont des enfants qui assassinent, sur les gi'ands chemins, comme de petits hommes. Ces chérubins occupent, à apprendre l'art du couteau, le temps que nous consacrions encore, naïfs de ma génération que nous étions, à préparer notre première communion. Grâce au ciel nous en avons fini avec ces superstitions ridicules. Noblement délivré's4es terreurs de la vie éternelle, ces jeunes citoyens éclairés professent également le mépris'de la vie terrestre chez les autres. Un instant rebelles à

6 LE DON LARRON

leur compagnie, nous commençons à nous accoutumer doucement à leurs façons. Ce sont distraction. v de mineurs ayant agi sans discernement. Sinite parvulo^ venire ad me! De grand cœur, mais seulement avec mon revolver au poing. Je reviens au larron qui m'occupe. Que se passa-t-il dans son esprit ? Mais, après avoir tiré un poignard de sa ceinture, il l'y remit en baissant la tête. Deux fois il frappa son front. Puis laissant choir à terre son butin, il lit un pas vers le lit où, toujours muette de peur, froide comme une morte et immobile comme une statue, M"® d'Estange avait refermé les yeux. Une bande de lumière argentée qui traversait l'oreiller et tremblait comme une flamme d'un bleu pâle, dans la chevelure delà fausse endormie, fit tressaillir l'inconnu. Il se retourna vivement et vit que le jour allait monter à l'horizon, les toits se couvrant déjà d'un duvet d'aube, et le ciel se rosant comme une joue de vierge que flagelle un souffle de fleurs. Une rumeur vague montait de la rue, une rumeur de réveil inquiétante pour son départ, s'il tardait un instant de plus. L'angelus tinta à l'église voisine : les oiseaux s'appelaient et on entendait le bâillement des chiens qui se détendent, des chiens errants qui attendaient, au coin des bornes, leur déjeuner abject. Il était temps encore de fuir, mais bien juste. Le voleur ne s'enfuit pas cependant, mais d'un bond désespéré il s'élança jusqu'à la couche attirante... Aucun cri n'en sortit. Ce fut un étouffement sous les baisers... Pas un sursaut de lutte ; pas une plainte... Un instant après, il se mettait à genoux, sur le tapis, baisait les draps avec ferveur, regagnait le pa-

LE BON LARRON

quet volé, puis soudain le rejetait dans la chambre où il s'éparpillait avec un bruit de colliers et de pierreries, de bagues et d'orfèvreries courant par tous les coins. Enfin, il disparaissait et regagnait la rue juste à point pour être happé par le guet.

En même temps, le capitaine Guy entrait par la porte.

— Eh bien ! ma chère âme, je ne sais pas si vous avez le sommeil lourd.

— Mon cher Guy, je ne sais vraiment ce que vous voulez dire.

— Quand je suis entré dans votre chambre, cette nuit, ma chère, un homme était en train d'y voler, qui s'est enfui en m'entendant venir. Vous ne vous étiez aperçue de rien ?

— De rien absolument, je vous le jure.

— Aussi quelle imprudence de dormir sans avoir fermé sa fenêtre ! Mais le maroufle était aux deux tiers de sa besogne aumoins. Tous vos bijoux étaient à terre et j'ai passé un plein quart d'heure à les remettre en place. Je vous demanderai même la permission de conserver cette bague en souvenir de vous, ma toute charmante cousine. Elle va merveilleusement à mon petit doigt.

— Mais comment donc! que pourrais-je vous refuser, mon cher Guy, après le service que vous m'avez rendu, en faisant enfuir ce vilain homme.

8 LE BON LARRON

— Il VOUS aurait certainement assassinée avant de déguerpir. ^lais heureusement il est en lieu sûr!

— Ah! fit lentement M'"'' d'Estange.

— Une patrouille passait justement qui l'a appréhendé sur-le-champ.

— Et que lui arrivera-t-il ?

— Mais J'espère bien que, grâce à ma déposition, — car je vais aller au Châtelet tout à l'heure — il sera pour le moins pendu, après avoir été légèrement supplicié au préalable.

M"' d'Estange, toute rêveuse, laissa partir son beau cousin qui faisait, en la saluant, des effets de main avec sa nouvelle bague.

Quand le capitaine revint le soir, il dit à la marquise :

— L'instruction va marcher rapidement .On m'a promis prompte et bonne justice . D'autant que vous l'avez échappé plus belle encore que vous ne le croyiez, ma chère. Ce misérable s'était sans doute approché de votre lit, jusqu'à vous toucher, pour s'assurer probablement si vous étiez endormie ; car il avait sur lui le petit ruban dont vous nouez d'ordinaire vos cheveux avant de vous mettre au lit. Il ne voulait même pas le rendre et s'est débattu comme un furieux quand on le lui a repris. Ne l'avait-il pas caché dans sa poitrine pour qu'on ne le découvrît pas ! Heureusement c'est tout ce qu'il avait eu le temps de prendre! Tout le monde, au régiment, m'a fait compliment de votre bague, ma chère, et l'a trouvée du meilleuvgoùt. Vous n'imaginez pas comme cette affaire m'amuse, y ayant joué le rôle glorieux de libérateur, et le plaisir que j'aurai à voir le bour-

LE BON LARRON

reau châtier ce tire-laine. Fi! le pendard qui vous allait tuer sans moi, comme je l'ai fort bien expliqué à M. le procureur, qui n'est pas une bête et qui m'a soutenu que j'avais également cpuru un grand danger ! Car c'est, paraît-il, un maroufle de la pire espèce que nous avons enfin livré à la justice.

M"ô d'Estange ne répondit rien.

Mais huit jours après, quand le beau capitaine Guy lui conta comment son voleur avait été roué vif, elle détourna légèrement la tête.

— Çà, lui dit gaiement Guy, si je n'ai la berlue, vous avez une larme dans l'œil, ma belle cousine.

— Un cil qui y est entré et qui me fait affreusement mal.

— Voulez- vous me per-mettre d'y souffler? C'est souverain.

— Non! répondit vivement la marquise en portant tioii mouchoir à son front. C'est passé.

ECHOS DE LA SEMAINE

Madame?

Quoi?...

C'ost pour le terme...

Qui ça?...

Le propriétaire.

Dis-lui d'entrer !... Vite mon peignoir rose.

Mais madame... c'est sa femme I...

Bigre!... je suis flambée...

Beau trait d'attachement au foyer domestique.

Après que l'on eut parlé de chiens, de chats, de pigeons, etc., faisant de longs trajets pour revenir aux endroits accoutumés, un habitant de la Garonne prit la parole:

— Moi, dit-il, j'ai vu plus fort que ça Un marchand avait vendu à un dénies amis un énorme fromage très avancé. . L'acquéreur l'emporta chez lui, et commit la négligence de laisser sa porte ouverte.

Le lendemain, il chercha en vain, plus de fromage... Celui-ci s'était rendu cahin-caha, chez le fa bricant qui lui avait donné le jour.

Dans le cabinet du directeur, on discute les costumes du prochain opéra-boufie. L'auteur hoche la tête en faisant une mine devant les dessins dont il trouve les jupons trop écourtés.

— Mais non I mon cher I mais non, réplique le directeur, laissez-nous donc faire... il n'est rien de tel comme les jupons courts pour faire avaler les pièces longues 1

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