‹ Les JoyeusetésChapitre 2 sur 6 · NUIT D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

NUIT D'ESPAGNE

Bien peu de gens se sont demandé — que l'indifférence publique est une lamentable chose ! — ce qu'était devenu cet excellent M. Purgon, après que les railleries inconvenantes de Molière l'eurent forcé à s'expatrier. Car ce Poquelin dont M. Monval veut faire absolument un brave homme fit le malheur de tous les gentilshommes de Tarrière-bouche du Roi. Quelques érudits, dont j'étais, bien entendu, savaient

12 NUIT d'espagne

seulement que M. Purgon, las des facéties du poètetapissier, s'était retiré en Espai2:ne, qu'il y avait épousé, en seconde noce, la fille du célèbre apothicaire andalou Don Gaspardo Canulero, et qu'il y avait été un des plus remarquables cocus de par delà des Pyrénées. Et c'était tout.

En piochant récemment un grimoire, œuvre du célèbre Père Sanlevan de MefTés, — car je n'ai pas mon pareil pour fouiller les grimoires tout en ayant l'air de fumer ma pipe — j'ai découvert une aventure tout à fait intéressante, dont ce noble proscrit de l'hydraulique royale est le héros et qui nous donne sur sa fin des détails à la fois dramatiqi;ies et touchan^is. Mais le Père Sanlevan de Meffès écrivait en latin, comme tous les gens savants de son époque, et j'ai dû le traduire en français pour vous faire jouir de ma découverte. Vous me pardonnerez donc si mon récit n'a pas, dans la forme, toute la grâce de style de l'original et vous verrez que la chose était' difficile à mettre dans notre pudique langage, à qui le plus grand des romanciers contemporains est cependant en train de rendre sa virile et gauloise honnêteté. Mais que voulez-vous ? Moi, je suis encore de l'école des périphrases et des sous-entendus. Je suis un timoré qui n'ose nommer un chat un chat, parce qu'il sait trop ce que le mot chat veut dire. Mais que n'ai -je fait un fils qui eût été certainement beau comme le jour, parce que j'aurais bien choisi sa mère! En voilà un qui aurait parlé crûment à ses contemporains de l'avenir ! C'eût été la fin de l'hôtel de Rambouillet et des bonnes traditions de madame de Genlis. En attendant,

je vais, comme je le pourrai, vous donner le sens exact du grimoire, en y ajoutant quelques Beautés liltéraires de mon crû, pour remplacer celles dont je suis obligé de vous priver.

Donc M. Purgon vivait à Calatrava, si vous le voulez bien, et y cultivait les petits pois avec un succès remarquable. Il en obtenait de gros comme des petits potirons et durs comme des cailloux, ce qui est, tra /os mondes, le dernier mot du genre. Pendant ce temps, je vous ai dit ce que- faisait sa femme, la belle Mercedes, aux cheveux noirs comme une nuit de décembre. Mais M. Purgon était tout à sa gloire de maraîcher et son plus gran d souci était de détruire les mulots qui ne manquaient pas de ravager ses comestibles plantations. Non pas qu'il fùl indifférent tout à fait aux coupables hommages et aux dangereuses cours dont sa femme était l'objet. Mais il avait coutume de dire qu'on arrive 'encore plutôt à protéger les légumes des rongeurs que les dames des galants, ce qui est une réflexion absolument philosophique et juste.

La nuit tombait, à l'heure où commence mon récit, une nuit d'été très douce, très bleue, avec un beau scintillement d'étoiles semblant des déchirures du ciel. M. Purgon, après le dîner, était remonté dans son laboratoire pour mettre la dernière main à une solution pliosphorée dont il espérait d'excellents résultats, pour la destruction des enne- ,

NUIT n KSPAGNE

mis de ses petits pois. Il soupesait la dose avec une conscience méticuleuse de droguiste et agitait doucement le li(iuide avec une baguette de verre pouilui donner Thomogénéité voulue. Et il riait dans sa barbe, à la seule pensée des mulots se tordant dans lacoliqueet recroquevillant, sous leur ventre ravagé, leurs petites pattes aux ongles roses. Comme il méditait joyeusement cette torture, un cavalier se vint installer sous les fenêtres de la maison et commença d'y gratter l'accompagnement d'une sérénade en l'honneur de madame Purgon. C'était un jeune homme nommé Alvar, d'excellente famille et qui possédait un joli talent sur la mandoline. 11 excellait également à composer des couplets très mélancoliques et tout à fait touchants en l'honneur de celle qu'il aimait. Farceur d' Alvar î C'était, au fond de cette poésie douloureuse, le meilleur vivant du monde et un gas d'attaque, comme on dit dans les campagnes, un luron qui, son petit morceau fini, courait au déduit comme un lion échappé. En attendant, il chantait :

Tout seul, dans l'ombre, ma charmante, *

Dans l'ombre où nous avons passé,

Je vous appelle et me lamente.

Epris d'un amour insensé.

— La Nuit qui porte dans ses voiles

Tant de feux aux mille couleurs,

La Nuit n'a plus besoin d'étoiles,

Tant mes yeux ont versé des pleurs !

— En voilà un qui commence à me donner sur les nerfs ! pensa M. Purgon, en tournant sa sauce muloticide avec une nouvelle fureur. En voilà de jolis contes à ma femme !

NUIT d'espagne 15

Et Alvar, gui n'avait pas entendu un traître mot de ce monologue, continua :

Autour de nioi tout aime et chante, Au bois l'oiseau, la fleur au pré ; Et, si vous me restez méchante, Seul je serai désespéré.

— La Nuit qui porte dans ses voiles Tant de feux aux mille couleurs, La Nuit n'a plus besoin d'étoiles, Tant mes yeux ont versé de pleurs I

— Je ne sais pas ce qui me retient, poursuivit M. Purgon, de massacrer cet animal.

Et, toujours ignorant de la fâcheuse impression qu'il produisait sur le mari, le guitariste poursuivit, en jetant du bout des doigts de petits pizzicati sur son instrument ;

L'Aube sur la colline pleure, 0 Mercedes, mon seul amour I Si tu ne veux pas que je meure.

Viens me sourire avant le jour.

— La Nuit...

— Je veux t'en flanquer un sourire, moi!

Et saisissant la terrine où la solution phosphorée était à point, il la vida violemment par la fenêtre dans le sens d'où montait la voix du chanteur.

Un cri terrible répondit à cet acte de violence. M. Purgon eut un frisson. Il avait peut-être défiguré, aveuglé sa victime ! Et si la justice informait!

16 NUIT d'espagnb

Et le malheureux homme se sentit élreint par le double étau de la terreur et du remords. Il prit dans ses mains sa tête, et, n'osant regarder par la fenêtre les suites de son forfait, il tomba dans une méditation douloureuse, regrettant vivement ce mouvement de colère inconsidérée.

Mais je veux vous rassurer bien vite.

Ce n'était pas le jeune et souriant visage d'Alvar qu'avait atteint le liquide projeté par le vindicatif époux. Celui-ci avait été s'appliquer sur une toute autre face, et qui n'appartenait pas au galant, mais bien à M. l'alcade lui-même qui, amoureux aussi delà belle Mercedes, était venu rôder silencieusement parla et y avait été pris d'une soudaine envie de s'asseoir sans chaise. Vous avez deviné maintenant la face que je veux dire ; c'est celle qu'on a coutume de coiffer plutôt d'une calotte, que d'un béret. M. l'alcade qui avait mangé démesurément, à son dîner, d'une façon de pois chiches qu'on appelle garbeuzos là-bas, avait dû dépouiller, pour ne point le salir, son joli pantalon de velours noir et l'accrocher à un arbuste derrière lequel il avait découvert le sien (pas son arbuste, mais...). Voilà, me direzvous, un singulier accompagnement pour la sérénade du pauvre Alvar. Mais celui-ci, tout à son amour, ne l'avait même pas entendu et n'en continuait pas moins à vanter l'arôme des fleurs à sa bien-aimée.

Donc, M. l'alcade, de son nomGil Calabasas, avait reçu en plein et là où vous savez, la corrosive ambassade que M. Purgon avait dépêchée au petit hasard de sa vengeance. Le magistrat éprouva d'abord

NUIT d'espagne 17

une cuisson très vive et qui se calma bientôt, la so« lution, destinée à l'usage interne, étant, au demeurant, assez faiblement dosée en phosphore. Mais il avait sauté vivement en arrière, pris la fuite d'abord, et jamais il ne put retrouver sa culotte, le .ciel s'étant soudain obscurci dans de petites nuées, comme il ne manque jamais de le faire quand il se passe sur terre quelque tragique événement. C'est au moins ce qu'ont remarqué les romanciers les plus autorisés.

Resté là, toujours à la recherche de son indispensable, Gil Calabasas vit tout à coup s'entrouvrir la porte de la maison de M. Purgon et celui-ci sortir de chez lui à petits pas, une lanterne sourde à la main. Le malheureux homme — c'est M. Purgon que je veux dire, — n'y avait plus tenu. Il avait voulu connaître Tétendue de son crime. II s'était enhardi à venir se mettre lui-même face àface avec son forfait. Il marchait doucement, à l'aventure, son falot projetant çà et là des flambées de lumière pâle. L'alcade Gil Calabasas était un homme entreprenant. Voyant que M. Purgon n'avait pas refermé l'huis derrière lui, il se dit que l'occasion était excellente de pénétrer sournoisement dans la place et de dire à la belle Mercedes un mot de son amour. Vous voyez que ses douleurs étaient bien amorties et ses brûlures en pleine voie de guérison. Car on eût dit que ces dernières avaient changé dô place. Gil Ca-

Page 1