LE MONSTRE
Tout le monde connaît, ne fût-ce que par les chroniques de théâtre, une jolie fille qui a eu, au Palais-Royal et ailleurs, de vrais succès dans le genre cascadeur. Nous ne voulons pas imprimer son nom, parce que, dans l'aventure que nous allons raconter, elle joue un rôle particulièrement désagréable. Mais tous ceux qui sont au courant de la vie parisienne sauront vite de qui il s'agit.
Ajoutons que notre héroïne est brune, un peu
boulotte, et a les plus beaux yeux noirs du monde.
Ces flatteurs attraits avaient si complètement séduit, il y a cinq ans, un jeune médecin de grand avenir, qu'il se mit à vivre presque maritalement avec Mlle X...
On ne demeurait pas tout à fait ensemble, mais il s'en fallait de bien peu.
Mlle X... devint enceinte. Elle s'en réjouit très sincèrement et son ami aussi.
Une amère désillusion leur était réservée. Mlle X... accoucha d'un véritable monstre, un affreux petit bonhomme à deux têtes et quatre bras, et qui, par-dessus le marché, était couvert de poils.
Du reste, sentant, avec une précocité au-dessus de son âge, qu'il ferait assez triste figure en ce monde, il n'insista pas, fit couic, et mourut.
Une mère est toujours une mère.
— Jure-moi, dit l'artiste au médecin, que, tout monstre qu'il est, tu le feras enterrer comme tout le monde.
Le docteur jura par les serments les plus solennels; et, trois jours après, son déplorable héritier figurait en bocal au muséum du Jardin des plantes avec cette inscription :
Offert par M. le docteur D...
La science avait été plus forte que l'amour paternel.
Mlle X... ne s'en douta pas, revint à la santé,
oublia, et, comme il n'est si bonne compagnie dont on ne se lasse, elle finit par avoir assez de sa longue liaison avec le docteur D. . .
Il y a quatre jours, le plus définitivement du monde, elle lui donna un successeur, et somma son ancien amant d'avoir à lui rendre sa correspondance. Elle avait promis au nouveau qu'ils brûleraient ensemble les vestiges dun passé odieux.
Avant-hier, à huit heures, comme ils prenaient le thé en tête-à-tête dans le joli petit appartement que Mlle X... occupe rue Sainte- Anne, la bonne entra discrètement et prévint sa maîtresse à voix basse que l'on apportait un paquet de la part du docteur.
— Elles ne pouvaient arriver mieux, s'écriat-elle en battant des mains. Nous allons les détruire avant de nous coucher.
En même temps, entre ses paupières mi-closes, elle coulait à son nouveau seigneur et maître un regard brûlant, qui promettait qu'après l'autoda-fé on éteindrait d'une façon encore plus énergique tous les vieux souvenirs.
La bonne apporta le paquet.
— Sapristi ! vous lui écriviez souvent , fit monsieur avec rancune, en voyant un ballot de quarante bons centimètres carrés.
— Mais il y a là autre chose que mes lettres ! exclama l'actrice stupéfiée, en faisant sauter la ficelle.
Hélas! oui, il y avait autre chose. Il y avait un bocal, et nageant dans de l'esprit-de-vin un
avorton à double tête, à quatre bras et tout velu. C'était son fils, c'était bien son fils, ce fils malencontreux qu'elle croyait enterré au cimetière Montmartre, et dont le bocal, sa demeure dernière, portait cette inscription toute fraîchement écrite de la main du docteur :
Offert par M. Je docteur D...
La pauvre femme, affolée, jeta un regard éperdu sur le bocal, où le misérable avorton semblait positivement rire d'un air narquois avec ses deux figures, s'écria : « Dieu! mon fils!... Oh!... le misérable! » et s'évanouit.
Quand elle revint à elle, son ami était parti en poussant un cri du cœur qui lui fut répété par sa bonne :
— Ah ! bien non alors, si elle les fait comme ça!...
Le plus triste de l'affaire, c'est que l'histoire a transpiré et qu'elle fait la joie de tous les théâtres de Paris. (Le Petit Quotidien.)
LE MÉDECIN BANAL (i)
Contre la mort sœur Alix bataillait :
Bon cœur avait, mais le corps défaillait Faute de suc. Or adieu la voiture, Dit gravement un docte médecin !
(i) Qui se met à la disposition de tout le monde.
Grand est le mal, subtil est le venin. Maints élixirs, pour aider la Nature, Sont ordonnés, pilules, cordiaux, Décoctions, extraits de minéraux.
Rien ne servaient drogues d'apothicaire.
Alix mourait, on la saigne aux deux bras : Alix mourait, on lui donne un clystère ; Tout aussi peu. Je ne m'y connais pas, Dit le Docteur, et soudain désespère, Pinçant sa barbe, et reculant trois pas. Vint un second qui n'en sut davantage, Hors que nommait force maux en latin, Signait arrêts en inconnu langage.
Des deux aucun du mal ne sut le fin.
Un tiers venu d'heureuse expérience, Dit : Récipê le Rameau de science, Tenez-le bien, et ne lâchez la main; Puis le placez... (vous savez tout le train) A tant qu'ayez de bon suc abondance :
Ainsi vivrez par le Rameau Vital.
Mieux n'eût parlé le divin Esculape; Hippocraies mieux n'eût connu le mal.
Sœur Alix mord aussitôt à la grappe, Et du Rameau tire un suc pectoral.
Quantum satis, on augmenta la dose.
Chaque nonnain voulut savoir la chose, Et le docteur fut médecin banal.
De Grécourt.