REFRAIN
Ah ! plaignez, plaignez mon destin, Mon épouse, pour mon chagrin, S'est fait recevoir médecin.
Mon malheur est intolér.able, Epouvantable, irréparable.
Implacable, incommensurable...
Ahl plaignez, plaignez mon destin, J'ai pour épouse uu médecin.
Oui, ma femme est une femme savante , allez... elle est reçue docteur-médecin. Vous al-
(i] £. Dcmu, iditcur.
ez peut-être me féliciter? Vous allez me dire : « Êtes-vous heureux, vous! vous n'avez pas besoin de payer un médecin quand vous êtes malade 1 i Eh bien, je vous assure que j'aurais préféré épouser une cuisinière !... Ah ! par exemple, pour me soigner, elle me soigne. Ainsi, quand j'ai mal à la tête, elle me pose des rigolots aux jambes à m'enlever la peau des mollets. Si je me fâche un peu, parce que je trouve le potage exécrable, les côtelettes brûlées, ou que je cueille une punaise dans le macaroni, si j'ai le malheur de ronchonner elle s'écrie :
« Oh ! mon Dieu, mon ami, comme tu es rouge! tu vas avoir une congestion cérébrale... vite une saignée ! i>
Alors elle m'empoigne le bras et me saigne. Quand elle trouve que cela ne me calme pas, elle me pose des sangsues. L'autre jour, j'avais une fluxion... elle m'a arraché de force six dents... et comme je geignais :
« Ahl que six dents! a-t-elle dit, ce n'est rien!
— Comment, ce n'est pas un grand <icciclcnl, ça? »
Q.uand j'ai mal au pied, elle me parle de me couper la jambe... Ai-je mal à la tête? elle veut me couper le cou. Puis si je m'emporte, elle me dit pour me calmer, en me passant la main dans les cheveux :
€ Lorsque tu seras mort, mon beau lézard vert...
— Eh bien, quand je serai mort, tu me pleureras, n'est-ce pasî
— Oui, répondit-elle, et je te disséquerai. » Brrr I rien que d'y penser, il me semble que
je suis à l'Ambigu... C'est pas une femme que j'ai épousée là, c'est un scalpel.
J'avais rêvé pour mon ménage Un ange bien doux, bien mignon, Une épouse qui me m.énage Et me dorlot' dans du coton.
Mais au contraire ell' me taquine Et ne cess' de me canuler...
Sous r prétext' qu'elle est médecine, Eir veut toujours me faire aller.
L'hiver, j'aimerais bien rester au coin du feu avec ma femme, car j'adore mon intérieur. — Ah! bien ouiche, crac!... On frappe : la bonne entre en disant : « On demande le médecin, il s'agit d'un cas très grave. C'est un monsieur qui, en passant dans la rue, la bouche ouverte, a avalé par mégarde un tapis qu'on secouait par la fenêtre, t
Aussitôt ma femme se lève, met son paletot et son chapeau :
« Mais, lui dis-je, ma louloute chérie, tu ne sortiras pas, nous sommes si bien chez nous !
— Comment! je ne sortirai pas!... est-ce que vous êtes fou, Cocarneau?... Je ne sor-ti-rai pas ! Oubliez-vous donc que je me dois à la science, à l'humanité ?
— Mais, hasardai-je timidement, il me semble que vous vous devez aussi à votre mari.
— A mes malades d'abord, à mon mari ensuite. »
Et elle file pour iie rentrer qu'à minuit. Si j'ai alors le malheur de lui faire des observations, elle m'appelle sans-cœur, égoïste, barbare, monstre, crocodile ! Ensuite, pour justifier sa rentrée à une heure aussi incongrue, elle me raconte qu'elle a eu à faire l'opération de la cataracte.
« Comment! tu es allée voir la cataracte du Niagara?... Oh! je ne m'étonne plus que tu sois rentrée aussi tard... pardonne-moi!
— Imbécile! me dit-elle, la cataracte, c'est quelque chose qu'on a à l'oeil.
— Alors, si c'est à l'œil, on ne paye pas le médecin? tu n'avais pas besoin de te déranger.» {Au refrain.)
Je comprends que dans la journée
Elle s'iibsente fréquemment
Et qu'elle fasse sa tournée
Avec zèle, avec dévoùment.
Il ne faut laisser mourir personnel...
Mais ce qui cause mon ennui,
Ce qui m'agac', c'est quand on sonne,
Pour la faire sortir la nuit.
Tenez, il y a quelque temps, à deux heures du matin, il faisait un froid de quiiue degrés... Drrrin ! dirrcliu ! drrrin ! Ou sonue :
et Au voleur I m'écriai-je eu me levant en sursaut.
— Tais-toi donc, me dit mon épouse, ce n'est pas un voleur, les voleurs n'ont pas l'habitude de sonner, c'est un client... ou plutôt une cliente : la fruitière d'en face qui est dans les douleurs de l'enfantement. »
Aussitôt ma femme s'habille, sort et nie plante là... Il a bien fallu me résigner. Huit jours après, à la même heure (deux heures du matin), drrrin ! dirrelin ! dirrin!
« Cette fois, dis-je à ma femme, tu ne diras pas que ce ne sont point des voleurs, j'ai entendu armer un revolver...
— Tu rêves, mon ami, c'est la fruitière du coin qui est dans les douleurs de renfanienient.
— Comment 1 encore?... ah çà, cette fruitière accouche donc tous les huit jours? Et les statisticiens viendront dire ensuite que la France se dépeuple!... » {Au refrain .)
Très nombreuse est s.i clientèle ;
Elle a des iii.il.ides partout,
A Vaugiiard, à la Chapelle,
Aux BatigiioUcs, à Saiut-Cloud.
.Mais SCS nombreuses promenades
Eveillent enfin mes soupçons,
Car la plupart de ses malades
N' sont pas des femm's mais des garçons 1
J'ai bien peur d'être de la confrérie des maris trompés. Ainsi, hier, dans l'après-midi, je rentre
chez moi; je venais de faire une partie de billard avec Berlingot... j'ouvre la porte... O ciel! que vois-je? Un jeune homme aux pieds de mon épouse!... Je n'écoute que ma fureur, je lève ma canne, et je me dispose à assommer le séducteur, lorsque ma femme se tourne vers moi eu me disant :
« Ah çà, est-ce que par ta jalousie stupide, tu vas me faire perdre ma clientèle? Voici un monsieur qui vient me demander une consultation, et tu le reçois à coups de canne?
— Mais il n'a pas besoin de se mettre à tes pieds!
— Il ne peut pas se tenir différemment, le pauvre garçon, il a un rhumatisme... »
Eh bien, le croirlez-vous? j'ai été assez naïf pour couper dans cette frasque-là... j'ai mieux fait, j'ai aidé ma femme à frictionner le jeune honinie... Et pourtant j'ai des soupçons, de graves soupçons, d'autant plus qu'on jase de moi dans le quartier... pis que cela, on me rit au nez, et j'entends dire autour de moi : « Vous savez, c'est Cocarneau, celui dont la femme est médecin... ha! ha! ha! » Jusqu'à cet imbécile de Galuchet qui rit encore plus que les autres, et qui me disait tout à l'heure : « Tu devrais te faire nommer cocher de tramwa}'. — Et pourquoi cela, monsieur? — Dame, parce que, pour avertir les passants, tu pourrais donner de bons coups de corne... » (-•?» refrain.)
Alphonse L.^fitte {Almaiiach four rite).