‹ Les Joyeusetes de la medecineChapitre 12 sur 127 · L'ARÊTE DE POISSON · texte numérisé non relu

L'ARÊTE DE POISSON

Il y avoit ces jours passez une damoiselle de grande maison qui estoit en danger de mort à cause d'une areste de poisson qu'elle avoit en la gorge, laquelle tous les médecins ne leurs remèdes n'avoient pu mettre dehors, ne faire ava-

1er, ne pourrir, soit en faisant avaler à cette pauvre fille un morceau de pain molet, ou une ligue sèche un peu maschée, ou la faire vomir avec un porreau huilé, ou lui jetant dans le ne*: un sternutatoire, ou lui procurant la toux avec choses aigres.

Les médecins de tous les pays estant hors de leur catholicon et cabale, dirent aux parens qu'il falloir laisser faire à nature et au vouloir de Dieu. Nonobstant cela, l'oncle de la fille s'advisa d'appeler un médecin d'assez loing qui se nonimoit messire Grilio, après avoir enchanté par charmes les arestes et les petits os arrestés dedans le gaviou et en la gueule, selon que Aétius excellent médecin l'a écrit et pratiqué.

Ce messire Grillo avoit un grand bruit dans toute la contrée et voicy comment :

Il avoit une estude secrette bien près de la porte de sa maison, et par un petit trou voyoit venir ceux qui lui apportoient des urines : et estant entrez en la court, sa femme bien instruite, se venoit assoir près de l'estude, disant au porteur d'urine que son mary ne demeureroit guère à venir, elle l'interrogeoit du jour de la maladie, en quelle partie du corps étoit le mal, et conséquemment de tous les effets et signes. Le médecin escoutoit tout par le trou de son estude et sortant par la porte de derrière, entrait par le devant, ayant regardé l'urine, il faisoit le discours de la maladie comme il l'avoit entendu ; le porteur d'urine estant de retour

contoit comme le médecin avoit cognu toute la maladie.

Or, ce raessire Grillo, ayant ainsi acquis ce bruit, arrivé qu'il fust, alla visiter la pauvre malade qui n'en pouvoit plus; ayant entendu son mal, l'asseura que ce n'étoit rien, et que s'il eust esté appelé plus tost, qu'il y a longtemps qu'elle ne fust pas là et que les médecins qui l'avoient traictée n'y entendoient rien et si n'estoient qu'asnes ; il va sur l'heure demander du beurre frais et de ce beurre, sans autre mystère, va oindre et gresser toutes les parties basses de ceste pauvre fille, qui estant près de la mort et ne demandant que sa santé se laisse aisément manier et gresser là où le médecin vouloit, mais elle, voyant que le médecin ne faisoit autre chose que de la frotter où elle n'avoit point de mal, se print si fort à rire de la récepte et de la sottise du médecin qu'elle mit et jctta l'areste hors de la gorge, dont elle fut incontinent guérie.

Les uns estimoient que ce n'estoit pas le ris qui estoit la principale cause de la guérison, mais que l'assurance que messire Grillo avoit donnée à ceste fille, ayant si bien fortifié la nature jà affaiblie, qu'elle fut assez forte pour chasser le mal et l'areste qui en estoit cause; les autres disoient que le beun'e pouvoit bien avoir guéry ceste fille, à cause de quelque vertu obscure et latente, ou bien à cause d'une simihtude gt semblance du beurre à l'areste du poisson.

Quoy qu'il en soit ceste onction ayant si bien succédé (i) à messire Grillo, il en fut estimé savant et expert, tellement qu'il estoit appelé à toutes maladies, principalement des femmes et des filles, auxquelles il ne faisoit que gresser leur je ne sais comment et leur derrière de beurre frais.

Guillaume Boucher.

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