UN CONTE D'APOTHICAIRE
Cardin Lorin, apothicaire de Rouen, était un homme fort jovial et de fort bon esprit, qu'on envoyait en toutes les bonnes compagnies pour divertir le monde par ses contes facétieux. Il y avait un conseiller de la ville à qui cet apothicaire fournissait des drogues, et dont il ne pouvait tirer d'argent, quoique par plusieurs fois il
lui eût apporté ses comptes; mais il ne le trouvait jamais en état de vouloir compter. Un jour, comme ce conseiller traitait quantité de ses amis, après que l'on eût desservi, il dit à un de ses laquais : a Qu'on aille quérir mon apothicaire, Cardin Lorin, pour réjouir la compagnie. C'est, dit-il, messieurs, le plus facétieux homme de France, et qui a les plus jolis contes pour rire que vous ayez jamais entendus. » L'apothicaire, qui était proche voisin, vient aussitôt, à qui ce conseiller dit : « Or sus, seigneur Cardin, un petit conte. » L'apothicaire, qui se doutait à peu près de ce qu'on lui voulait, avait apporté ses comptes, qui prenant ce mot à son avantage, dit : « Je le veux bien, monsieur; » tire ses papiers et ses jetons, et dit : « Tant pour une médecine, tant pour un clystère, etc. » Le conseiller, voyant qu'il lui demandait de l'argent devant tant de monde, eut honte de lui en refuser, et le paya.
D'OuviLLE (Contes).