‹ Les Joyeusetes de la medecineChapitre 17 sur 127 · L'OCULISTE · texte numérisé non relu

L'OCULISTE

Je suis un oculiste habile.

Mais je dois mon nialliciir à l'étude des yeux; L'espérance d'en sauver deux M'en a fait crever plus de mille.

Je pleure ceux que j'ni sauvés, El non pas ceux que j'ai crevés.

1 '.limais, j'étais aimé : c'en est assez sans doute;

Mais l'objet que j'aimais, que je hais aujourd'hui.

Ressemblait i l'amour, était fait comme lui,

Et comme lui n'y voy.iit goutte.

Ses beaux yeux coiiloïKlaiciit le jour avec la uii; Un voile intérieur baissé sur sa prunelle Ne rcmlait pas ma belle à tous les yeux moins belle;

On l'aimait sans qu'elle le vit; lUle ne le savait que quand on l'avait dit Le langage des yeux était muet pour'clle. Le ciel, de tous nos biens dispensateur exact. Au lieu de deux bons yeux avait daigné lui taire Le don d'un esprit net, d'une mémoire claire. D'une oreille très fine, et surtout d'un bon tact. Ce fut là ma ressource auprès de ma maîtresse; Q.uaud on sait plaire au tact, le reste suit de prés.

Bientôt, soit force, soit adresse,

Elle comprit que je l'aimais.

Une aveugle qu'on aime aurait tort d'être liérc; Sur la mienne j'obtins une victoire entière; L'amour sur tous ses sens étendit son pouvoir : Tout m'adorait en elle, et tout disait j'adore :

Ses yeux seuls ignoraient encore

L'art d'aimer comme l'art de voir.

Des yeux l'amour fait grand usage; Ou sait, lorsque l'on est ou que l'on fut amant,

• Qu'ils font la moitié de l'ouvrage; Mais, belles, convenez que l'on s'en dédomm.ige Par mille petits riens qui parlent clairement : Des mots qu'on entrecoupe, un son de voix qu'on baisse, Un soupir qu'à propos on pousse en vous parlant, Une main qu'on vous serre, ungenou qu'on vouspresse. Un timide baiser qu'on donne et qui se rend, Valent bien ces regards que l'on nous vante tant; L'amour aux yeux bandés vaut l'amour clairvoyant. L'amour est un trésor; mais dans sa douce iviesse,

Le cœur n'est content qu'à demi :

C'est beaucoup d'avoir sa maîtresse,

Mais il faut encore un ami.

J'en avais un beau, jeune et sage :

Nous avions même état, même àgc,

Son cœur et le mien n'étaient qu'un :

Nous recevions du sort volage

Nos biens et nos maux en commun.

Ses goûts étaient les miens; ma gloire était la sienne; Il était mon conseil, et je me trouvais mieux

De sa raison que de la mienne.

En amitié quoiqu'il survienne.

S'il faut délibérer, au lieu d'un l'on est deux; [yeux, l-ort souvent, pour bien voir, il faut plus de deux « Ami, lui dis-je un jour, je voudrais pour ma femme Prendre l'aveugle objet de mon aveugle flamme ; Mais je suis combattu : dis-moi, ferai-je bien?

Pourquoi non? puisqu'elle t'adore.

Ami, le cœur est tout, et les yeux ne sont lien ; S'ils servent quelquefois, ils nuisent plus encore. — Moi j'ignore si c'est par raison ou par air, Mais je désirerais que ma fenmie vit clair.

— Pour moi ce n'est pas mon s\'stéme; Pourvu qu'on soit aimé, qu'importe qu'on soit vu?

Et dans un bon auteur j'ai lu Qu'en mariage il est d'une prudence extrême D'épouser une aveugle ou de l'être soi-même, i

Il me donnait un bon avis; Mais souvent d'un mauvais on ne peut se défendre.

Au bout de quelque temps je dis : • Si quelqu'un à ma place allait un jour se rendre,

Ma femme pourrait s'y méprendre

Faute de cet utile sens Qui sert à distinguer les époux des amans.

Je connais ma femme, elle est tendre; Et tant que son époux lui serait inconnu. Elle pourrait l'aimer dans le premier venu.

Pour éviter le cocuage,

Je prétends donc que ma moitié

M'apporte, avec son amitié.

Un œil ou deux en mariage.

' 11 faut des yeux dans un ménage; 11 aut des yeux, sans doute, et ma femme en aura. Dites-en, mon ami, tout ce qu'il vous plaira. Oui, trop aimable enfant, le Ciel m'était propice;

Même eu te refusant le jour;

Il fonii.iit tes beaux yeux pour que je les ouvrisse; 'i'es yeux ne Jev.iiein être ouverts que par l'amour : Après vingt ans de nuit ils verront l.i lumière; Demain tu jouiras d'un nouveau sentiment; Les rayons du matin frapperont ta paupière ; Le jour naitra pour toi des mains de ton amant. Le cœur plein d'espérance, et de crainte et de zèle,

J'essayai dès le lendemain.

On eut dit que l'amour sur les yeux de la belle

De sa main conduisait ma main.

Le tissu délicat de sa faible prunelle,

Se sentit agité soudain

D'une vibration nouvelle :

Pour la première fois do la voûte éternelle La lumière descend dans ses yeux éperdus. 11 s'ouvre dans son àme une porte de plus;

Un nouveau monde nait pour elle.

Klle me voit, me fixe, et jette un cri d'iiorretir. Puis lorgne mon ami : « Qu'est donc ceci? lui dis je :

Me fuirais-tu> Par quel prodige.

En te donnant des yeux, ai-je perdu ton cœur?

Quand tu reçois un nouvel être,

Devais-je en attendre ce prix?

Ah! si je ne puis plaire à des yeux que j'ouvris, Ton oreille du moins devrait me rccounaittc. y

Elle ne répond qu'à demi.

Et lorgne toujours mon ami.

« Non, non, je vois bien ta méprise;

C'est moi que ton œil cherche en lui.

Je suis, répondit-elle, également surprise

D'entendre et de voir aujourd'hui.

Il est des traits que dans mon àme.

Avant d'ouvrir mes yeux, l'amour avait gravés : Ils faisaient mon bonheur, ils nourrissaient ma flaninie,

Mon cœur les a bien conservés.

Cette image si chère à mon àme charmée,

C'est en lui seul que je l.t vois;

Et c'est de vous que vient la voix

Qui m'apprit que j'étais aimée.

— Mais tu me répondais. ..mais tu m'erobrassais.. .Mais.. .

— Pardonnez, une aveugle a bien droit de confondre; Quand je vous répondais je croyais lui répondre. Ail! vous pouvez lui dire à quel point je l'aimais.

— Mais ne m'es-tu pas fiancée?

— Je le suis à quelqu'un. C'est un fait bien certain.

Mais, quand je vous donnais la main, A lui je me donnais au fond de ma pensée. « L'infidèle soutient son dire vwrâicus, Ainsi qu'où le soutient d'ordinaire aux cocus. Puis après elle ajoute, avec un air liounétc : <i Entre vous deux, messieurs, je dois prendre un parti,

Et ne puis prendre qu'un m.ari ; Ainsi pour lui ma main .avec mon cœur est prête, Je la dois à lui seul, s'il la veut recevoir; Quant à vous, je vous dois le bonheur de le voir : Comme un ami commun vous serez de la féte.

Je l'aimais en vous; aujourd'hui

Je vais vous épouser en lui. »

Les cornes à ces mots me viennent à la tête.

Je sors de la maison, et je cours en tous lieux Pour fuir, ou pour crever, si je puis, tous les yeux.

Les malheurs du bon oculiste, Ami lecteur, vous apprendront, Si vous êtes bon moraliste.

\ laisser les gens tels qu'ils sont.

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