LA SAIGNÉE
gentil homme fut si ennuyé et fasché, qu'il se retira en son logis, délibéré de ne poursuyvre plus en vain le bien dont la poursuicte consunioit sa vie. Et, pour en cuyder divertir sa fantaisie, fut quelques jours sans la voir; dont il tomba en telle tristesse, que l'on mescongnoissoit son visaige. Ses parens feirent venir les médecins, qui, voyans que le visaige luy devenoit jaulne, estimèrent que c'estoit une oppilation du foye, et luy ordonnèrent la saignée. Geste Dame, qui avoit tant faict la rigoureuse, sachant très-bien que la maladie ne luy venoit que par son refuz, envoia devers luy une vieille en qui elle se fyoit et lui manda que, puisqu'elle congnoissûit qne son amour estoit véritable et non faincte, elle estoit délibérée de tout luy accorder ce que si long temps luv avoit refusé. Elle avoit trouvé moien de saillir de sou logis en un lieu où privément il la pouvoit veoir. Le gentil homme, qui au matin avoit esté saigné au bras, se trouve par ceste paroUe mieuk guéry qu'il ne faisoit par médecine ne saignée qu'il sçeust prendre : luy manda qu'il n'y auroit point de faulte qu'il ne trouvast à l'heure qu'elle luy mandoit; et qu'elle avoit faict un miracle évident, car, par une seuUe parolle, elle avoit guéry un homine d'une maladie où tous les médecins ne pouvoient trouver remède. Le soir venu qu'il avoit tant désiré, s'en alla le gentil homme au lieu qui luy avoit esté ordonné, avecq un si extrême contentement qu'il talloil
que bien tost il priust fin, ne pouvant augmenter. Et ne demeura guères, après qu'il fut arrivé, que celle qu'il aymoit plus que son aine le vint trouver. Il ne s'amusa pas à luy faire graniiu harangue, car le feu qui le brusloit le faisoit hastivement pourchasser ce que à peyne pouvoit-il croire en sa puissance. Et, plus yvre d'amour et de plaisir qu'il ne luy cstoit besoing, cuydant chercher par un costé le remède de sa vie, se donnoit par un autre l'advanccment de sa mort; car, ayant pour s'amye mys en oubl v soy-niesme, ne s'apperceut pas de son bras qui se desbanda : et la playe nouvelle, qui se vint à ouvrir, rendit tant de sang, que le pauvre gentil homme en estoit tout baigné. Mais, estimant que sa lasseté venoit à cause de ses excès, s'en cuyda retournera son logis. Lors, amour, qui les avoit trop unys ensemble, feit en sorte que, en départant d'avecq s'amye, son ame départyt de son corps; et, pour la grande effusion de sang, tomba tout mort aux pieds de sa Dame, qui demoura hors d'elle-même par estonnement, en considérant la perte qu'elle avoit faicte d'un si parfaict amy, de la mort duquel elle estoit la seuUe cause. Regardant d'aulire costé, avecq le regret et la honte en quoy elle demoroit, si on trouvoit ce corps mort en sa maison, afin de faire ignorer la chose, elle et une chamberière, en qui elle se fyoit, portèrent le corps mort dedans la rue, où elle ne le voulut laisser seul, mais, en prenant l'espée du trespassé, se
voulut joindi-e à sa fortune, et en pugnissant son cueur cause de tout le mal, la passa tout au travers, et tomba son corps mort sur celuy de son am\'. Le pire et la mère de ceste fille, en sortant au matin de leur maison, trouvèrent ce piteux spectacle, et, après en avoir faict tel deuil que le cas méritoit, les enterrèrent tous deux ensemble.
{Heptamérun (le h reine de Nazuin i'.)