‹ Les Joyeusetes de la medecineChapitre 22 sur 127 · UNE LOGE A L'OPÉRA · texte numérisé non relu

UNE LOGE A L'OPÉRA

J'étais l'autre soir ;\ l'Opéra. — Dans une loge à côté de la mienne, se trouvait un jeune couple vers lequel se dirigeaient de nombreuses lorgnettes. Autant que je pouvais voir, me trou-

v.mi un peu en arriére, l.i fcnune était admirablement belle, de cette beaiiié lu.iicet clKUuiedu Midi, avec lui (lot de cheveu , noirs.

C'étaient sans doute deux jeunes époux en plein épanouissement de Unie de miel, car on devinait une caresse dans lIkicuii de leurs mouvements.

Pendant l'entr'acte, je nie plaçai prés du balcon poin- mieux voir ma belle voisine, et, la jeune femme tournant par hasard les yeux de mon côté, nos regards se croisèrent. — .Aussitôt, par ini brusque mouvement, elle se rejeta au fond tle la loge.

J'avais éprouvé moi-même une vive émotion en reconnaissant cette jeune femme dont j'ignorais le nom, et que je n'avais vue qu'une fois; mais elle s.ivait que j'étais dépositaire d'un secret auquel était sans doiue .ittaché tout son bonheur.

C'ét.iit .111 mois d'octobre dernier ; ma consultation était terminée, et, libre jusqu'au diner, je. comptais savourer un excellent cif^are, le premier, liél.is ! de la journée. — J'allais dire à mon domestique de ne plus recevoir, lorsque j'entends sonner... je rentre dans mon cabinet en maugréant, et j'ouvre la porte du salon.

Une jeune femme d'allure distinguée, mais le visage complètement caché par un de ces voiles épais qui n'ont certainement pas été inventés par une Française, pénètre dans mon cabinet, et debout devant moi, me dit :

— C'est une de mes amîe?, docteur, et une de vos clientes, qui m'a donné votre adresse. — J'ai une grave confidence à vous faire, et de votre réponse va dépendre tout mon avenir. — Je viens vous prier de m'examiner, ei de me dire si je suis vierge...

— Mais, répondis-jc, fort interloqué, qui mieux que vous peut le savoir, mademoiselle?

— Je sens bien que ma question doit vous sembler déraisonnable ; cependant, vous allez comprendre mon ignorance et mes doutes.

Elle s'était assise et me raconta ce qui suit :

Pendant l'été de 1870, — j'avais à peine seize ans, — un jeune homme, mon voisin de campagne, me faisait une cour assidue, et sans en parler à nos parents, du consentement des-" quels nous ne pouvions douter, nous nous étions mutuellement fiancés.

Un soir du mois d'août, — la guerre était déjà commencée, — il me demanda un rendezvous dans notre parc. Il devait partir le lendemain, et il voulait me voir une dernière fois.

Nous étions assis l'un prés de l'autre, pleurant à la pensée de nous quitter... « Laissez-moi vous embrasser, me dit-il. Ce sera la première et peut-être, hélas! la dernière fois, car qui sait ceux qui reviendront!

Alors ses bras m'enlacèrent, je tombai en arrière éperdue et je perdis connaissance... Qii.ind je revins à moi, il était à mes genoux, ma téte dans ses mains. '— II me donna un dernier bai-

seret partit... Je ne le revis plus; il fut tué au combat de Bapaume. — J'ai toujours gardé son souvenir, et jusqu'à ce moment, j'ai refusé tous les partis qui se présentaient.

Aujourd'hui, huit ans se sont écoulés; je suis recherchée par un jeune homme que je me sens aimer, mais je ne veux devenir sa femme, que si j'ai la certitude de n'avoir pas appartenu à un au:re, et ce doute me tue. J'ai des souvenirs que je ne puis traduire et qui me font peur... Je veux savoir la vérité.

Ici s'ouvre une parenthèse.

Cette histoire, en apparence un peu légère, vous fait peut-être sourire. Mais la question qu'on me posait était g :ave... Si cette jeune fille n'était pas vierge, allais-je d'un mot briser ses rêves et tout son avenir? Son mari pouvait bien ne pas s'en apercevoir, après tout... Mais si je lui cachais la vérité, et que par hasard son mari s'en aperçût, j'assumais une grande responsabilité.

Toutes réflexions faites, cependant, j'étais décidé à un mensonge, mais je n'eus pas besoin d'y recourir. Elle était vierge, absolument vierge; et je lui affirmai avec un tel accent de vérité, qu'elle n'en douta pas un seul instant, et dans sa joie, elle faillit me sauter au cou.

Cette jeune fille, ai-je besoin de le dire? c'était mon inconnue de l'Opéra.

R. (Le Praticien.)

SONNET MliUICAL

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