‹ Les Joyeusetes de la medecineChapitre 83 sur 127 · PAUVRE DOCTEUR · texte numérisé non relu

PAUVRE DOCTEUR

— Ainsi, cher monsieur Dubois, c'est pour votre fils que vous m'avez fait appeler?

— Oui, docteur. Vous savez, rien de grave; une peccadille, le résultat d'un abandon risqué, d'une liaison au pied-levé ; nous avons tous passé par là, n'est-ce pas?

— Sans doute. Et pourrais-je voir Gustave?

— Il doit être dans sa chambre à vous attendre. AUez l'y rejoindre, docteur. Surtout, sermonez-lel Je ne doute pas que vos sages conseils lui soient profitables. Je vo'js attends dans mon cabinet, après votre consultation. J'ai quelques lettres à expédier; ne vous pressez pas; du reste, vous déjeunez avec nous. En passant

devant la chambre de ma femme, voyez-la, je vous prie; elle s'obstine à rester au ^ lit l'on tard, ce qui est tout à fait contraire à sa santé. Tâchez de la convaincre, docteur, je m'en rapporte complètement à vos lumières. A tout à l'heure! Ah!... dites donc, surtout pas un mot à Mm= Dubois de l'indisposition de Gustave!...

— Soyez tranquille!

Et le docteur X... traversa un long corridor, au bout duquel se trouvait une porte à laquelle il frappa discrètement.

— Entrez! dit une voix de femme.

Il entra et se trouva en présence de la maitresse de la maison, nonchalamment étendue sur une causeuse et noyée dans une de ces délicieuses toilettes de matin qui laissent deviner mille choses agréables sous leurs plis révélateurs.

— Ah! c'est vous, docteur? Vous me prenez au saut du lit. Permettez-moi de ne pas me déranger pour vous recevoir. Vous savez, je suis paresseuse. Prenez un siège et venez près de moi ; nous causerons.

— Volontiers, madame, répondit le docteur, en baisant galamment la main qui lui était tendue.

Disons tout de suite que le docteur X... était le médecin de la famille depuis fort longtemps, ce qui explique la familiarité amicale avec laquelle on le traitait. Il était, pour ainsi dire, de la maison. M. Dubois avait en sa science une

— igo —

confiance illimitée; quant à sa femme Mais

n'anticipons pas. Q.ue nos lecteurs sachent seulement que M™ Dubois avait fort à se plaindre, depuis quelques années, des procédés conjugaux de son époux. M. Dubois la délaissait; M. Dubois, tout occupé de ses affaires, n'avait plus pour elle ces petites galanteries particulières que les dames aiment tant, et ce n'est qu'à de rares intervalles qu'elle voyait s'entr'ouvrir la porte de communication qui séparait leurs deux chambres.

Que dirons-nous encore? M. Dubois avait doublé la cinquantaine et était devenu obèse, tandis que M'^i^ Dubois, plus jeune de quinze ans, était encore très appétissante, et, loin d'avoir dit adieu aux joies de ce monde, les appelait, au contraire, de tous ses vœux.

Une fois installé près de la causeuse, le docteur X... commença ainsi l'entretien :

— Eh bien! belle nonchalante, cette chère santé?

— Atroce, docteur. Je meurs d'ennui. Il me semble que vous me délaissez un peu depuis quelque temps.

— Vous savez bien, mon amie, que si je n'écoutais que les conseils de mon cœur, je serais toujours auprès de vous. Mais je ne puis cependant pas venir ici chaque jour; M. Dubois pourrait trouver cela drôle, et vous savez si je tiens à ce que votre tranquillité ne soit en rien troublée? Aujourd'hui même, s'il ne m'eût fait appeler...

— Comment! mon mari vous a fait appeler? Le docteur vit qu'il s'était trop avancé.

— Soyez sans crainte ! Il n'y a dans votre maison aucune santé compromise. C'était pour me parler d'une grande entreprise dans laquelle il veut m'engager, une émission pour l'exploitation d'une mine de plomb, je crois... dans le Midi... enfin, rien qui puisse vous intéresser... Mais, dites-moi! savez-vous que cette robe de chambre vous sied à merveille?

— Flatteur!

Et le beau bras potelé de M™» Dubois entoura le cou du docteur.

— Vous êtes une séduction vivante, murmura celui-ci en la regardant dans les yeux.

— Ah ! quand vous me parlez, mon ami, je me sens revivre. Mon existence est si monotone, que les instants où je vous possède me procurent un bonheur qui me grise.

— Chère âme!

— Vous êtes à la fois le médecin de mon corps et celui de mon cœur, et dans mes heures de solitude, entre mon fils Gustave qui est tout à ses premières fredaines et mon mari qui est tout à ses chiffres, c'est encore votre image que je caresse, c'est l'écho de votre voix que j'écoute. Dites, mon cher savant, vous qui connaissez tant de choses, ne croyez-vous pas qui'l y ait entre les cœurs que l'amour unit un lien invisible, mystérieux, qui les met eu communication quand ils sont séparés?

— Oh I mais vous me posez là, mignonne, une question de haute métaph3sique; l'étude de la médecine ne va pas si loin. Ce que je sais bien, c'est que j'éprouve à vous voir un plaisir extrême, que votre pensée me suit partout, que j'ai de vos baisers et de vos caresses une soit sans cesse renouvelée. Et tiens I à l'instant où je te parle, j'ai mille désirs dans l'àme, il me passe par tout le corps des frissons qui me brûlent.

— Oh! je t'aime comme ça, mon lion!...

— Me permettez-vous de pousser le verrou de sûreté? interrogea le docteur en montrant l.i porte.

— Puis-je vous refuser quelque chose?...

— Eh bien; docteur, cette fameuse consultation est terminée? disait M. Dubois à l'homme de l'art, en le voyant rentrer dans son cabinet.

— Oui, cher monsieur; elle a été un peu longue. Mais, vous savez, il a fallu que je me rende compte de bien des petits détails qui éclairent la science et la guident dans le remède qu'elle doit appliquer. Somme toute, ce qu'a Gustave est peu de chose; il faut du repos et de la tisane, beaucoup de tisane, plus quelques

petites choses que je vais indiquer sur mon ordonnance.

Et le docteur, s'asseyant devant It bureau, se disposait à écrire sa formule.

M. Dubois lui retint le bras.

— Dites-moi donc, avant de commencer, j'aurais une communication très sérieuse à vous faire.

— Diable! pensa le docteur, se douterait-il de quelque chose?

— Écoutez, docteur, la passion est une chose terrible. Cette maudite chair a des faiblesses funestes. Bref, voil.'i de quoi il s'agit. Mon fils, ignorant son... indisposition, a eu avec Thérèse, vous savez, cette jeune bonne que j'ai depuis quelque temps? certaines familiarités qui... que... enfin, vous comprenez? ce qui fait qu'au lieu d'un malade...

— Nous en soignerons deux, interrompit le médecin. Vous ferez un peu plus de tisane.

— Ce n'est pas tout, docteur... Ah! mais pour ce qui me reste A vous dire, je vous recommande le plus gr.md secret.

— Soyez tranquille! la discrétion est pour nous, médecins, une obligation d'honneur.

— Or, cette affreuse chair dont je vous parlais tout à l'heure est venue troubler aussi ma tranquillité habituelle. Vous savez cependant si je suis calme, mon ami? Mon tempérament me porte peu aux folichonneries qui ne sont plus de mon âge. Cependant, je ne sais comment

cela s'est fait : jeudi soir, je me trouvais seu

avec Thérèse, j'avais bien dîné, puis cette grosse fille est si appétissante avec ses abondantes formes campagnardes, que, ma foi! je me suis laissé aller...

— Vous aussi?

— Oui, tout comme un collégien. Le résultat, vous le connaissez; chose qui se voit rarement, j'ai hérité de mon fils.

— Diable! mon ami, je ne vous savais pas aussi inflammable, dit le docteur en souriant. Nous en serons quittes pour allonger la dose des médicaments.

Et il se disposait de nouveau à écrire, quand M. Dubois le retint encore.

— Il me reste quelque chose à vous dire. Vous ne savez pas ce que c'est que le mariage, docteur? Vous êtes garçon, et vous faites bien de rester libre. Une fois marié, l'homme n'est plus un homme, c'est un esclave. Le mariage impose des obligations auxquelles on ne peut se soustraire. Puis Mme Dubois est encore jeune; j'ai des satisfactions à lui donner. Enfin, mon ami, ignorant tout ce que je viens de vous apprendre, j'ai rempli mon devoir d'époux... Un revenez-y, quoi!... Car cela ne m'arrive pas souvent. Que vous dirai-je de plus, ma femme a subi le sort commun...

— CommentL.. Q.ue dites-vous?... Votre lemme?...

— Pincée!...

— Morbleu ! s'écria le docteur, mais alors, je le suis aussi, moi !...

{Le Monde plaisant.)

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