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RECETTE CONTRE L'ENROUEMENT

Sous le règne de Frédéric II on comptait parmi les pensionnaires du théâtre royal prussien une grande artiste qui partageait son temps entre les attaques de nerfs et les rhumes. Pour un oui, pour un non, la cantatrice faisait manquer le spectacle, et un soir que le grand roi était dans sa loge, le régisseur vint dire ceci :

« Messieurs et mesdames, la direction a la douleur de vous annoncer que notre prima donna est enrouée et que la représentation annoncée ne peut avoir lieu... »

A ces mots, le grand Frédéric s'adresse à son aide de camp, lui donne un ordre, puis, se penchant vers l'orchestre, il fait signe aux musiciens de rester à leur place...

Qiie va-t-il se passer?... Un quart d'heure s'écoule; le public est dans une attente cruelle. Tout à coup le rideau se lève; le régisseur revient :

« Messieurs et mesdames, dit-il, j'ai la joie de vous annoncer que notre prima donna, subitement remise de son rhume, va avoir l'honneur de paraître devant vous. »

Et, en effet, la cantatrice entra. Elle était très pâle, mais jamais elle ne chanta mieux; le roi l'avait guérie en un instant, et je donne même la recette pour l'usage de nos théâtres Ij'riques.

La cantatrice, dont le nom m'échappe, était tranquillement au coin du feu, pas plus enrouée que vous et moi, et se réjouissait du mauvais tour qu'elle venait de jouer à son directeur, quand soudain la porte s'ouvrit avec fracas, et un officier, suivi de quatre dragons, se présenta.

— Mademoiselle, dit-il, le roi mon maître me charge de vous demander des nouvelles de votre chère santé.

— Je suis très enrouée...

— Sa Majesté le sait, et je suis chargé par elle de vous conduire à l'infirmerie de l'hôpital militaire, où vous serez guérie en peu de jours.

L'actrice pâlit :

— C'est une plaisanterie ! murmura-t-elle.

— Un officier du roi ne plaisante jamais Sur un signe du lieutenant, les quatre dragons

s'avancent, saisissent l'artiste, la portent daus une voiture qui attend à la porte; les soldats montent à cheval, et : « A l'hôpital ! » dit l'officier au coclier...

Le carrosse roule.

— Attendez, dit la cantatrice, au bout de quelques instants, je crois que je vais mieux...

— Le roi désire, mademoiselle, que vous vous portiez tout à fait bien, et que vous chantiez votre rôle ce soir même.

— J'essayerai, murmura la prisonnière.

— Au théâtre! dit le lieutenant au cocher. La cantatrice s'habille à la hate, puis au moment d'entrer -en scène, elle dit à son geôlier :

— Monsieur, puisque le roi l'exige, je vais chanter. Dieu sait comment.

— Vous chanterez comme une grande artiste.

— Je chanterai comme une artiste enrouée.

— Je ne le crois pas.

— Et pourquoi?

— Parce que je vais placer un dragon derrière chaque coulisse, et au moindre couac les soldats vous arrêteront et vous conduiront Làbas.

Du rhume il n'en fut plus question : la prima donna avait retrouvé toute sa voix.

(^L'Événement.)

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