A BOIRE I A BOIRE
Deux ivrognes avaient encore soif, et vu l'heure avancée de la nuit, tous les cabarets étaient fermés.
Ils erraient dans les rues comme deux âmes un peu chargées, maudissant les règlements de police, quand la boutique d'un pharmacien s'ouvrit pour un cas pressant. Nos gaillards s'y ruèrent, et tombant lourdement sur des chaises :
— Donnez-nous quelque chose à boire! dirent-ils au maître du logis stupéfait.
(i) E. Deuiu, éditeur.
Celui-ci les pria poliment de sortir, leur représentant qu'il ne tenait pas un calé, mais bien le vestibule du temple d'Esculape.
— A boire! répétaient nos deux ivrognes. Ils restaient impassibles sur leurs sièges.
— Mais je n'ai rien à vous donner, messieurs! criait le pauvre pharmacien, quand soudain, perdant patience :
— Voulez- vous chacun un clystére?
— Pourquoi pas? ça nous rafraîchira, dit le plus philosophe des deu.x buveurs.
Et le pharmacien, pris au mot, dut s'exécuter pour se débarrasser de ses deux singuliers clients. A la sortie, l'un deux paya fort honnêtement, et la porte se referma sur eux.
— Combien as-tu donné? lui dit son camarade.
— Vingt-trois sous.
— Vingt-trois sousl... vingt-trois sousi... grommela l'autre en tentant de reprendre le fil de ses pensées. Mais deux lavements ne peuvent jamais faire vingt-trois sous?
Puis tout à coup, comme éclairé d'une idée subite :
— Tu as donc pris un petit pain?