L'HOPITAL
Une bâtisse sombre avec des murs tout gris ; De grands jardins banals aux arbres rabougris; Des fenêtres partout; derrière, aux vitres sales. Quelques êtres chétifs montrant leurs tètes pales Où la souffrance a mis son maquillage affreux...
Prenons la rampe jaune aux barreaux poussiéreux, Aux marches, par endroits, d'humidité mangées... Voici la salle immense, avec ses deux rangées De lits numérotés comme des cabauons. [noms, Car, dans cet enfer, homme ou femme, on perd ses On devient numéro : monsieur sept, madame onze...
Dans un coin, un autel et sa Vierge en faux bronze; Puis, massive, au milieu, couverte d'un grand drap, Une table où s'étale un énorme angora, Q.ui ronronne, tranquille, au milieu des pommades, Des bandes, des alcools, des pots, des limonades.
Et flaire sans dégoût les bassins pleins de pus. Les bistouris sanglants d'humaine chair repus. Les bandages souillés, les compresses gluantes... Dédaigneux du contact de ces choses puantes.
Et le chef est parti, laissant les carabins Qui font leurs pansements en contant les potins De Bull-Parc, de Cl.iniart, de la grande Marie, De l'école, du cours ou de la brasserie...
Mais bientôt ils s'en vont, bras dessus bras dessous, Déjeuner chez Mongeon, i trente-quatre sous;
Et le gros angora, la panse bien garnie, Ronronne, paresseux, auprès d'une agonie...
Pierre Infernal.
(JLa journée d'un carabin.)
LA FILOUTOTHÉRAPIE
Je ne suis pas bien satisfait de la formation du mot.
Mais je n'ai pas pu réussir à mieux condenser ma pensée.
Voici la chose :
Les faits divers racontent qu'un brave bourgeois de province, qui était paralysé depuis six ans, a soudain reconquis l'usage de ses jambes dans de singulières conditions.
Au milieu de la nuit, un bruit frappe son oreille.
Il écoute plus attentivement.
Plus de doute. Des voleurs forcent son coffrefort dans la pièce voisine.
Une sueur abondante l'inonde.
Le travail continue.
A la fin il se lève sur son séant par un effort prodigieux, saute à bas de son lit et court à la chambre où on était en train de le dévaliser, en criant à tue-tête :
— Au voleur! au voleur I
Tiens, tiens!... C'est miraculeux, cela.
Ne vous semble-t-il pas qu'il y aurait lieu d'exploiter l'idée?
Il ne faut pas que ce cas reste isolé. Et l'histoire du bourgeois peut devenir le point de départ d'une médecine nouvelle.
La médecine fondée sur le vol I La filoutothérapiet Comme on est injuste tout de même! On ne reconnaissait pas l'utilité de ces pauvres méconnus.
Bien loin d'encourager la propagation de l'espèce des voleurs, on les traquait de mille façons.
On contrariait de toutes les manières ceux chez qui cette vocation venait à se révéler.
On les traitait comme des parias, eux qui vont prendre place parmi les bienfaiteurs de l'humanité, eux qui vont être les dispensateurs de la santé pour un tas de valétudinaires.
Du moment, en effet, que la paralysie se guérit à leur intervention, il y a lieu de les choyer et de les encourager.
Ce sont des docteurs incompris, voilà tout.
Il ne restera plus qu'à bien graduer le traitement.
Pour un simple torticolis, il suffira d'une petite tentative de vol à la tire.
Un foulard subtilisé le guérira radicalement.
Pour un lombago, vol simple.
Pour un rhumatisme, vol qualifié.
Pour tin rhumatisme articulaire, vol de nuit.
Pour une paralysie, vol dans une maison nabitée.
Pour une paralysie remontant à. plusieurs années, vol avec escalade.
Et même, s'il se présente un cas par trop rebelle, on pourra être forcé d'ajouter la tentative d'assassinat, non réussie bien entendu.
Comment un paralytique reculerait-il devant un léger coup de couteau pour recouvrer à jamais l'usage de ses membres?
Le malheur, c'est qu'on s'aperçoive si tard du parti qu'il y a à tirer de toute une caste décriée jusqu'à présent.
Un DumoUard, bien dirigé, pouvait, qui sait? devenir la providence de la goutte sciatique.
Devant la correctionnelle, quels dialogues imprévus de président à accusé :
— Pourquoi avez-vous volé monsieur?
— Par philanthropie... Je lui .savais une ataxie locomotrice, et j'espérais que ça lui ferait du bien.
Il y aura bientôt aussi la Faculté de Mazas et la Faculté de Poissy.
L'inconvénient, c'est que le traitement pourra coûter un peu cher.
Si, à chaque consultation, le voleur vous dépouille complètement, ce sera encore pire que les honoraires des médecins réguliers.
Mais, que voulez-vous! Il n'y a pas de médaille sans revers.
D'ailleurs, étant donné le prix auquel certains
docteurs cotent leurs soins inefficaces, la différence ne sera pas sensible.
Et, en plus, on aura une chance de guérison qu'on a bien rarement avec les autres méthodes.
Allons, décidément, la filoutoihérapie est grande, et je vous prie de ne plus manquer de respect à ses prophètes.
Les hommes, un beau jour, furent tous enrhumés, Et les savants docteurs de France et de Navarre Lancèrent prospectus, brochures, imprimés, Pour tâcher de guérir Kuniversel catarrhe. Les remèdes prônés ne faisant aucun bien, Et les éternùments suivis des maux de téte Continuant toujours, ils se mirent en quête D'un nouveau spécifique, et ne trouvèrent rien. Alors, pour se venger d'un rhume aussi tenace, Ils s'assemblèrent tous, et l'un d'eux fort sagace. Pour faire quelque chose, aussitôt proposa D'appeler désormais l'affreux mal coryza I
E. ViLLiERS (Le Charivari).