Les jubilés de Shakespeare
Nos voisins les Anglais , — nos voisins seulement par l'espace, — proclament que la journée du 23 avril 1564, vit s'accomp'ir l'événement le plus considérable peul-être de l'histoire littéraire du monde.
Cest le 23 avril 1564 , qu'est né William Shakespeare, dans la petite ville de Strattford-sur-Avon , sise non loin du château maintenant en ruines de Kenilworlh, oii Walter-Scolt a placé la scène d'un de ses plus beaux romans , et très-près de l'admirable forteresse de Warwick. Warwick est une sorte de nid d'aigle habité par Van Dyck , Rembrandt , Véronèse , Holbein et Velasquez. . . et où Ton accède , aulre merveille , par une avenue semi-circulaire, taillée dans les rochers.
On sait que le château de Warwick brûla l'an dernier , presque le même jour que l'Escurial. De même Shakespeare mourut presque le même jour que Cervantes.
A n'interroger que mon propre sentiment, je ne songerais pas à plaider en faveur des Anglais, la circonstance atténuante
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d'un légitime orgueil national , pour justifier l'emphatique affirmation que j'ai reproduite en commençant. La naissance de Shakespeare , (abstraction faite momentanément de la grandeur incomparable de ce génie,) mériterait d'être appelée le plus rare événement de l'histoire littéraire , par cette seule raison que l'on vit pour la première fois une grande nation appeler un grand homme son père, et pour la première fois un peuple de marchands, d'usiniers et de matelots, s'incarner dans un poëte , le saluer le premier d'entre eux , leur homme représentatif \^ouy parler comme l'américain Emerson.
Lorsqu'on a passé beaucoup de temps à l'observation des sentiments humains , une des rares vérités positives que l'on arrive à extraire de cette étude, c'estquela plus vaine chose du monde, c'est bien la chose appelée admiration , lorsque le cœur en est absent.
L'admiration sans l'amour, n'existe pas, ou du moins n'est qu'un mot. Parcourez le catalogue de ce qu'on nomme les gloires littéraires. C'est bien là que le mot si plaisant d'illustres inconnus trouve son application étroite. Qu'est-ce qu'un écrivain célèbre qu'on ne lit pas ? Or , qui oserait nier qu'il n'en existe beaucoup ? Quel est celui que la vue d'une de nos bibliothèques, avec leurs rayons poudreux, n'a jamais découragé ?
L'admirable et admiré Shakespeare est individuellement cher à tout Anglais. Un seul homme, de notre temps, a presque atteint cette popularité , un homme dont-il me fut donné de serrer la main, et dont le foyer allait m'èlre ouvert pour une hospitalité de Noël, lorsque la mort, en abattant Charles Dickens, vint mettre un crêpe au bandeau neigeux du vieux Christmas.
C'est ce même Dickens, dont j'aurai l'honneur de vous parler un autre jour , qui , non loin du Niagara , écrivant à un ami pour le remercier de lui avoir envoyé son Shakespeare , s'écriait: c( Quelle inef.'"able source de joie , est pour moi ce livre !! »
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Donc, l'on sent Shakespeare dans l'air anglais. . il a passé dans le sang de la race. . . . Tout ce qui parle l'anglais le révère et le chérit, comme un grand aïeul, comme une divinité du foyer. . L'archevêque de Dublin et le doyen de Westminster le célèbrent en chaire. .. . Les citoyens de New- York lui ont élevé dans le Central-Park , une statue dont l'inauguration donna lieu à des discours , où Shakespeare est déclaré non-seulement le premier des auteurs dramatiques ; mais, grand philosophe ,
habile juriste , législateur éminent Un jeune ménage
américain voyageant en Europe, écrira aux parents de Boston ou de Philadelphie : « Nous sommes allés à Strallford visiter le tombeau de notre père Shakespeare. »
El dans toute l'étendue des Trois Royaumes , et par tous les coiusde la terre, de D;>uvres,à Sidney, de Gibraltar à Baltimore, l'Anglais emporte son Shakespeare, comme un morceau de la terre natale. . . comme un résumé de la patrie. . .
Voilà le fait.. . il est matériel, constant, indéniable.
L'expliquer est plus malaisé, ou du moins ne saurait être aussi bref que de le constater. Bien qu'il s'agisse de foi et d'amour, ce n'est point affaire de religion... A l'époque ou Shakespeare écrivit , l'Angleterre d'Elisabeth était en plein .anatisme de réforme , le bûcher des catholiques fumait et même flambait encore parfois... Et d'une autre part, Shakespeare, s'il n'appartenait pas à la communion catholiqne — le fait est resté conjectural — faisait du moins profession de la plus courageuse, de la plus philosophique tolérance. Je n'en veux pour preuve que la célèbre tirade du père de Jessicadans le Marchand de Venise.
En un mot, il était de l'école de Montaigne , dont le nom ne vient point ici par hasard. Shakespeare fit longtemps ses études favorites de notre Amyot et surtout de notre Montaigne. De ce dernier, il fut même quelquefois l'élève inspiré; et l'une des deux signatures authentiques , auxquelles se réduit tout ce qui nous
reste de matériel de Shakespeare , orne un exemplaire de Montaigoe acquis à prix d'or, par le Bristish Muséum.
Celte immense popularité tient-elle davantage à ceci , qu'entre tous les grands poètes — à part Homère et le Dante — Shakespeare est le seul qui ait exprimé dans des vers immortels, la passion patriotique et les grands faits de l'histoire nationale?
Si c'était au titre de poète national que Shakespeare est l'idole de l'Angleterre, son culte fût resté circonscrit au pst} s a ceinture de vagues; il n'eût pas gagné l'Allemagne et la France, où il existe une véritable religion Shakespearienne... 11 n'eût pas gagné la Russie^ Enfin, ne méconnaissons pas que si le théâtre historique de Shakespeare compte pour beaucoup dans sa gloire. . . chez les Anglais aussi bien que chez nous, Shakespeare est surtout le grand poëte des passions et des caractères, le grand poëte de la nature, le grand poëte d'Hamlet, d'Othello, de Roméo et Juliette. . Nous voici donc au cœur même de la question, , . . c'est comme interprête du cœur humain que Shakespeare tient le premier rang. . . « Nature ! nature ! tout est nature dans Shakespeare, » a dit un allemand dont le nom m'échappe. Un autre allemand dont le portrait figure dans ces modestes galeries des membres titulaires ou correspondants de votre compagnie , l'auteur de Faust, Goethe qui dans ses vieux ans , répétait en personne le Roi Jean , sur les planches du théâtre ducal de Weimar, Gœthe, qui n'est pas toujours aussi clair a dit: Shakespeare est le poëte complet qui a décrit tous les mouvements de l'àme et toutes les situations de la vie. »
Le même Gœthe écrit dans ses mémoires : « Je ne me souviens pas qu'un livre , qu'un homme ou quelque circonstance de ma vie , aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shakespeare. »
1 Témoin: le Boi Lear de la Steppe par M. Ivan Tourguèneff, l'un des , premiers conteurs de ce siècle ; l'admirable auteur de Fumte et des Eaux 1 printaniéres , pour ne citer que ses derniers, mais uon pas ses moindres Quvrages.
Ou remplirait un intéressant volume avec les définitions simples ou métaphoriques de ce génie, le plus profond et le plus sincère que le monde ait vu. Nous y reviendrons dans un rapide tableau de l'exégèse Shakespearienne en Angleterre , en France et en Allemagne.
D'autres ont été des hommes-siècle , d'autres des hommespatrie , pour parler comme un illustre contemporain. Il est lui , V homme-nature. . . d'autres ont été les disciples de la nature. . . ses copistes émus et fidèles. . . Skakespeare est son outil , son instrument , sa plume.
L'objet primitif de celte étude éta>t restreint à un fait d'actualité... puis, le sujet a débordé le cadre. Au lieu d'excuses inutiles, j'ai osé , Messieurs , vous présenter diverses considérations où cet objet primitif ne sera pas noyé. Pour être un peu retardé , je compte qu'il en sera plus clair , et peut-être plus intéressant.
Le 23 avril dernier, l'anniversaire de Shakespeare fut célébré à Strattford-sur-Avon avec un grand éclat. Justement , vers cette même époque à peu près , on entreprit à Paris un jubilé de Molière dû à une initiative privée. Chacun de nous a pu lire dans les journaux de Paris les détails de cette fête manquée , dont le côté le plus réussi fut une exposition au foyer du théâtre-Italien de toutes sortes d'objets : pièces de théâtre , éditions contemporaines , portraits peints ou gravés se rattachant au culte de Molière. L'opération se solda , dit-on, par une perte assez considérable pour l'entrepreneur. Vers le même temps, on lisait dans la Gazette de Pall-Mall cette simple note :
« L'anniversaire de la naissance de Shakespeare a été célébré mercredi à Strattford-sur-A' on. Il y a gu suspension yéné^ raie d'affaires. Aune heure, Miss Glyn a lu Hamlet dans le Corn-Exchangc.\)dSi?' l'après-miai, il y eut un goûter public
présidé par le maire qui proposa à Miss Glyn de porter le toast de la soirée : à l'immortelle mémoire de Shakespeare !
M. Flower proposa un toast au drame , regrettant , dit-il, qu'il n'existât pas à Strattford un théâtre public ou l'on pût représenter les œuvres de leur illustre compatriote; mais il était convaincu que sous peu il en serait érigé un , qui serait un théâtre commémoratif , un monument à Shakespeare. »
Dans la même occasion toute récente , la société Shakespearienne fit don à l'Eglise de Strattford où repose le grand poète d'un très- beau vitrail... la reine d'Angleterre commanda au sculpteur de la cour de tailler un buste de Shakespeare dans le bois légendaire de ce chêne de Herne, immortalisé par quelques vers des joyeuses commet es de Windsor. Pendant un an, j'ai vu tous les jours ce chêne , et j'en ai autrefois conté l'bistoire dans le Moniteur universel.
La lecture de ces choses qui se sont passées il y a deux mois , Messieurs , avait reporté mon esprit vers les pompes et les fêtes extraordinaires du troisième centenaire Shakespearien, célébré, il y a neuf ans , en avril 1864 , à Strattford , à Londres , et par toutes les possessions britanniques. J'en avais réuni , à l'effet de vous en offrir un clair exposé, tous les documents éparpil'és dans les revues et journaux illustrés
Puis , j'avais pu remonter jusqu'à l'origine et aux premiers tâtonnements de ces nobles fêles.., mais, arrivé si loin, comment résister à l'enviede vous montrer sur quel sol a poussé cette magnifique fleur d'enthousiasme. . ce que fut l'homme qui en est l'objet? De là, i.ne poicte dans les domaines de l'histoire , de la biographie et de l'exégèse.
Un fait presque t rveilleux vient saisir la pensée de quiconque traite de Shakespeii e. Il n'y eut jamais homme moins soucieux
du bruit et de Ja gloire... plus honaèlemeul adonné à son travail et plus bourgeoisement en recueillant les fruits... Pas trace, pas même l'ombre de ces journaux» de ces mémoires, de ces cahiers de notes chers à ses compatriotes , et que l'on payerait aujourd'hui au poids de l'or. En fait d'autographes., deux signatures. En fait de manuscrits dramatiques... néant absolu.
La première édition de son théâtre, la célèbre édition infolio, cauchemar des collectionneurs, remonte à 1623, sept ans après sa mort. Sur sa personne et sur sa vie , nous en sommes réduits à des anecdotes et à des légendes qui alimentent depuis trois siècles tout un peuple de biographes el de commentateurs. Que ne donnerions-nous pas pour avoir vu attachée la personne de Shakespeare , un de ces êtres importuns , bavards , et questionneurs , mais affectueux , tout faits de zèle el d'admiration et si utiles à l'avenir. . . Tel fut par exemple l'avocat Ecossais James Boswell envers Samuel Johnson... qu'il nous importe beaucoup moins de connaître, lui , el que nous pouvons suivre heure par heure ; à table, dans son babil quotidien , à la taverne oii il éclipsait Burke lui-même ce foudre d'éloquence, à la brasserie Barclay , et dans les plus sinueux méandres de son humeur fantasque et maladive?
Depuis les premiers historiens de Shakespeare , jusqu'à M. Taine , si le champ de la critique s'est élargi , le chiffre des données positives est resté le même , en dépit des tentatives... et cependant voila le miracle... el telle est la force inéluctable de la vérité, que dans la pénombre de ces données naïves, l'homme, je ne dis pas la statue , surgit et domine, el qu'on croit l'embrasser.
Vous savez déjà , Messieurs , la date et le lieu de naissance du seul homme qui depuis l'ère chrétienne ait disputé à Homère cette universelle paternité du génie, sacre auguste et charmant de la plus grande gloire de poëte que le monde ait vue.
Son père , John Shakespeare se maria , dit-on , trois fois.
Celle de ses trois femmes qui lui donna William , s'appelait Mary Arden , et appartenait à la petite noblesse du voisinage. "William futie troisième fruit de cette union. John Shakespeare, était, au dire des uns, gantier, et des autres , marchand de laines. La tradition qui en a fait un boucher, et qui nous représente William , annonçant sa vocation tragique par de solennelles harangues aux bestiaux qu'il allait immoler , a été abandonnée.
John Shakespeare était un bourgeois honoré dans sa ville natale , si l'on en doit croire son élévation graduelle à la première dignité municipale de Straltford-sur-Avon. Une profonde décadence suivit bientôt cette splendeur.
A quelle cause faut-il attribuer ces revers de fortune ?... A quelque catastrophe commerciale, aux charges d'une nombreuse famille , au surcroît de dépenses où fut entraîné John Shakespeare , par les vanités aristocratiques, fruit de son union avec une fille de maison blasonnée?
Quoi qu'il en soit, il subsiste des traces presque officielles de la détresse du pauvre homme, d'abord dans l'exemption des taxes les plus modestes , accessoirement dans sa radiation des charges publiques, pour faits répétés d'incurie et d'absence , et positivement dans les hypothèques prises même sur les biens de sa femme Mary Arden.
Ace propos , il n'est pas sans intérêt de constater, d'après les témoignages les plus acceptables que ni l'un ni l'autre de ces époux ne savait écrire.
Ce John Shakespeare, qui mourut vers 1601 , put jouir de la gloire et de la fortune de son fils.
On a longtemps agité la question de savoir s'il n'appartenait pas au culte catholique. Cette question a été tranchée affirmativement par nombre de commentateurs à la suite de la découverte faite au siècle dernier d'une pièce contenant les noms de plusieurs habitants de Strattford-sur-Avon, et entre autres , celui
de John Shakespeare, cités pour n'aller point à l'Eglise établie , conformément aux lois de Sa Majesté... According to her Majesty's Latos.
Les premières classes de Shakespeare, se firent gratuitement, l'on suppose, dans une école libre, fondée àStratlford-sur-Avon, sous le règne d'Edouard IV. Les éludes grecques et latines du poète, si l'on s'en rapporte aux noms des maîtres qui professaient dans ladite école , ne furent pas aussi élémentaires que pourraient le donner à croire divers libelles contemporains , et surtout les anachronismcs si manifestement voulus du théâtre de Shakespeare , tels que ses ducs d'Athènes, elc etc.. nous avons toute raison de croire aux bonnes études de Shakespeare, et nous y reviendrons , sans aller pour cela aussi loin que les Allemands , et surtout que Schlegel. Celui-ci prône très-haut la vaste science de Shakespeare... Il n'en fait pas un simple savant, mais le savant universel... Lien plus, unejsorte de voyant et de prophète... Shakespeare est dans tout... tout est dans Shakespeare... à leurs yeux, c'est presque un Prussien... J'ai cru voir que les Anglais n'aiment pas que l'on soit si Shakespearien que cela, et plus qu'eux-mêmes. Rappelé bientôt au logis par la détresse paternelle , William entra, dit-on , dans un cabinet d'homme de loi. On a conclu à cet emploi juridique, de l'emploi habile de termes techniques fait souvent par le poète , et qui semblent attester une éducation légale. D'autres affirment que William fut de 1577 à 1580, sous-maître ou répétiteur dans le pensionnat où il avait fait ses classes.
Entre sa seizième et sa dix-neuvième année, les innombrables historiens du grand homme sont d'accord pour ne signaler que deux faits : sa prétendue équipée sur les domaines giboyeux du noble sir Lucy, châtelain de Charlecolc, qu'un daim volé devait
transformer pendant les siècles, en lieu de pèlerinage
(Vrai ou faux , le fait aurait laissé dans la petite noblesse rurale du pays, un assez vif souvenir de rancune, puisque ses membres
au dire des journaux, s'abstiennent systématiquement de prendre part aux fêtes Shakespeariennes.)
Le second de ces faits est le mariage de William Shakespeare, âgé de dix-huit ans, avec une femme de huit ans son aînée, Anne Hathaway, qu'il épousa vers la fin de 1582.
Cette femme lui donna en 1583, une fille qui fut baptisée sous le nom de Suzanne , et un an plus tard deux enfants jumeaux Haranel et Judith.
Bientôt après, Shakespeare quitta Strattford pour Londres. On a lancé milleconjecturessur le motif qui poussa Shakespeare à ce départ. Ce ne fut , quoi qu'on ait dit , ni la misère , ni les ennuis d'une union mal assortie , ni la crainte des suites de son démêlé avec sir Lucy de Charlecote. Ce fut tout simplement l'espoir de faire fortune , le besoin naturel à tout homme de s'épanouir dans le climat de son intelligence, et enfin l'appel impérieux de la vocation. Or, il n'y eut jamais exemple d'une pareille vocation, éclosedans des circonstances plus congéniales.
J'ai toujours pensé que le génie n'était pas l'aérolithe que d'aucuns ont prétendu , mais une résultante et un résumé ; que dans tout chef-d'œuvre , il y a deux parts à faire : celle de l'auteur et celle du public ; deux agents : l'inspiration et les uccès. Ce sont peut-être là des vérités bien naïves , elles éclatent à chaque page de l'histoire des arts et des lettres.
La nature a fait Shakespeare grand poëte, grand moraliste, peintre de caractères incomparable, avec la palette la plus riche et la plus diverse. . . mais surtout dans le siècle et dans la ville des spectacles , elle l'a fait l'auteur dramatique par excellence. l^aiuve\hmen[ il voyait théâtre. Un grand anglais l'a défini ainsi :
It is a calm seeing eye.
C'est un œtl calme voyant bien.
Quel beau portrait en six mots!!
Je vais recourir à un exemple familier. Cinq ou six personnages plus ou moins littéraires sont réunis. . . on vient à conter
devant eux une anecdote, un fait divers. . . Selon leurs aptitudes, l'un n'y voit que l'anecdote ou le fait divers. . . l'autre le roman qu'il agrémente en pensées de toutes les fioritures de la description. . . un autre le sonnet. . . Le dernier qui se tait, lui, voit aussitôt des groupes de personnages qui vont, viennent, entrent, sortent... se perdent, se retrouvent... Celui-là peut savoir à peine écrire. . . mais il est né auteur dramatique. . . l'écart va du manœuvre au génie. .. mais de l'un a l'autre, il y a la Vocation , le don. . . et ce don ne s'acquiert pas, et les mieux doués d'autre part qui ne le possèdent point, ne réunissent jamais à le contrefaire sans qu'on s'en aperçoive.
Voilà pour l'homme... passons aux circonstances. L'Angleterre, et particulièrement le Londres d'Elisabeth , présentait un saisissant spectacle de grandeur , de force et de prospérité. Qui voudra s'en faire une juste idée fera bien de lire la relation de l'ambassade de M. Huraull de Maisse, envoyé du roi Henri IV, en Angleterre , touchant la paix qui depuis fut conclue à Vervins. On en trouve le manuscrit aux archives du ministère des affaires étrangères. M. Hurault de Maisse est saisi d'admiration devant ces deux lieues de vaisseaux qu'il lui faut traverser pour arriver à Londres.
Dans l'intérieur de la ville , c'est une animation dans toutes les branches, une exubérance d'activité, c'est le Merry England malgré les épreuves et les tragédies récentes... c'est comme un passage éclatant de la noire Marie Tudor au sombre Olivier Croniwell. Il y avait surtout goût général pour le théâtre qui ressemblait a de l'emportement. De 1570 à 1629 , dix-sept théâtres nouveaux furent construits à Londres, sous l'œil irrité des Puritains et malgré leurs tentatives. Le théâtre n'était pas une fureur, mais un besoin comme l'est devenu le tabac, déjà à la mode, et dont les matelots du parterre envoyaient des bouffées aux petits maîtres de la galerie. Chaque corps d'état , collège , grande maison ou grand seigneur avait sa troupe. Totus mundus arjit histrionem, dit
un proverbe. La pièce sifflée, durait un soir et était remplacée le lendemain. Les représentations avaient lieu de jour , dans des espèces de cirques en bois. Un poteau indiquait les cbangemenls de scène : ceci représente la chambre du roi , ceci représente un champ de bataille. Tout dépendant de l'interprétation , et l'auteur n'ayant pas le recours du lendemain et de la brochure, la plus grande importance était attachée à la personne de l'acteur et à son bon vouloir. . . assez souvent l'auteur tenait à jouer le principal rôle dans sa pièce.
Des troupes nomades parcouraient sans cesse la province , et donnaient leurs représentations dans la grande salle des hôtels de ville. On n'avait que faire de savoir lire. . point de débats parlementaires. . . on apprenait par les messageries l'exécution de Marie Stuart et la disgrâce de Leicesler. . .
Et l'on voudrait que celui qui portait dans son puissant cerveau , tout un univers de bons et de méchants, de jaloux et d'amoureuses, de traîtres subtils et de soldats farouches, de valets et de tyrans , fût resté insensible à l'entraînement universel , qu'au milieu de quelqu'une de ces représentations à Strattford , il ne se fût pas dit comme l'italien : anch'io son... qu'il n'eut pas senti le Dieu , ou puisiiu'il s'agit de théâtre , le diable l'aiguillonoer... que l'exemple et sans doute l'appel de ses parents et voisins, les Burbadge et les Greene , occupés tous deux dans les théâtres de Londres, l'eussent trouvé aveugle et sourd!
Il n'en fut rien. Shakespeare partit pour Londres. La légende qui le représente tenant les chevaux à la porte du théâtre, a le même prix que celle du garçon boucher ayant un veau pour auditoire. La vérité est que Shakespeare fut tout de suite employé soit au Globe soit au Blacfriars, et que sa fonction spéciale fut d'accommoder, au goût du jour, les vieilles pièces du répertoire. Il passa successivement par ces di\ers degrés: copiste, correcteur, acteur, auteur, grand actionnaire et Hoalement directeur-propriétaire. Mais, avant d'arriver si haut, la vie de Shakes-
peare à Londres, fut toute de travail. En dehors de ses occupations professionnelles, (et il suffit d'avoir approché d'un théâtre pour savoir ce qu'elles ontde tyrannique et d'hébétant), Shakespeare se livra, on n'en peut point douter, à ces études multiples qui font admirer en lui toutes sortes de connaissances : celles du marin dans ses descriptions de tempêtes, celles du juriste, celles du médecin aliéniste dans ses portraits de fous : Ophélie, Hamlet, le roi Lear; celles du physiologiste dans cette admirable description de la mort de Glocester, dont l'exactitude étonne les médecins. (Henri VI , acte III, scène II , 2® partie).
La première percée de Shakespeare sur un avenir de fortune et de gloire , fut la protection et l'amitié du jeune lord Southampton, auquel il dédia son poëme de Vénus et Adonis. Ce grand seigneur y répondit par le cadeau de mille livres sterling. Elles permirent à Shakespeare de prendre dans le théâtre des intérêts qui assurèrent sa double position d'acteur et d'autour. Pour ce qui est du lord Southamptou , voilà de l'argent bien placé, et qui lui vaut , après trois siècles , l'affectueuse estime du monde civilisé.
A ce point de notre étude, il n'est pas sans intérêt de recueillir divers témoignages, nous présentant Shakespeare sous son triple aspect d'auteur, d'acteur, et d'homme privé. Comme acteur, il ne paraît avoir marqué son passage par rien d'éclatant... On raconte seulement qu'il faisait beaucoup d'effet dans le rôle spectral du père d'Hamlet. Comme auteur, il n'occupa longtemps que le sixième ou septième rang à la suite de Chapman, de Ben Jonson , de Fletcher et Beaumont. Il ne fut guère mis à son vrai rang, c'est-à-dire le premier, qu'après la représentation de Henri IV, qui date de 1597. Le succès en fut très-vif, et la création magistrale de Falstaff y attira l'attention et la protection de la reine Elisabeth. Comme homme privé , Shakespeare a laissé parmi ses contemporains le souvenir d'une aimable et conquérante bonté. Le nom de gentle Shakespeare^
doux Shakespeare , que lui donnèrent les contemporains , fut consacré par une poétique épitaphe du rival de gloire qui devait l'éclipser pendant un siècle , et dont il avait favorisé les débuts de sa toute-puissance directoriale, Ben Jonson. On a longtemps opposé Ben Jonson à Shakespeare, comme on opposerait l'érudition classique à l'inspiration fantasque d'un sauvage. Ben Jonson lui-même ne se priva pas d'arguer de sa supériorité scolaire et de ses avantages de latiniste ; mais ces piques professionnelles, comme il arrive souvent , n'entamèrent pas l'affection privée, et Shakespeare , non seulement fit recevoir à son théâtre une pièce de Jonson, refusée partout ailleurs, mais il y joua un rôle. Le seul libelle un peu haineux qu'aient valu à Shakespeare sa gloire et ses succès , vint de Greene , bel esprit du temps , bohème alcoolisé... mais la chose n'étonnera personne. Greene était un compatriote de William ; il y avait entre eux ce que l'on pourrait appeler l'animosité naturelle de cousin enguignonné à cousin prospère , de fruit sec d'estaminet , à talent laborieux et ordonné. Greene procède par pamphlets anonymes; Ben Jonson , apfès mainte épigramme , se rachète par cette épitaphe :
« Ame du sièc'.e, « Orgueil , délice et merveille de la scène, « Lève-toi, mon Shakespeare 1
La production shakespearienne, de 1590 environ à 1614, embrasse trente-six ou trente-sept pièces. Simple remarque : La Tempête, qui, dans la plupart des éditions ou traductions, ouvre le théâtre shakespearien, est la dernière ou tout au moins l'avant-dernière œuvre du poète. Parmi ces trente-sept pièces , il en est d'apocryphes ; d'autres, d'une authenticité problématique, d'autres enfin où la collaboration a paru manifeste à un grand nombre d'arbitres éclairés. Pour la satisfaction de ceux d'entre nous qui hésitent à louer Shakespeare, parce qu'il a mé-
connu la mission et indignement traité la personne de Jeanne d'Arc, je constate que la trilogie d'Henri VI est rangée dans ces trois catégories. N'en fùt-il pas ainsi, la patrie de l'auteur de la Pucelle doit pardonner à l'étranger patriotiquement excusable dans son injustice envers l'héroïne de Domremy.
La reine Elisabeth et son successeur Jacques 1" étendirent sur le grand poëte une protection qui ne lui fut pas inutile contre l'hostilité et les réclamations renaissantes des protestants. Elisabeth , on l'a dit , avait singulièrement goûté le personnage de Falstaff ; elle exprima le désir de voir ce sac-à-madère transformé en personnage d'amoureux ; et c'est à ce royal désir que nous devons la délicieuse comédie des Joyeuses Commères de Windsor , jouée de 1597 à 1600. Quelques années plus tard — la date précise est un point débattu — Shakespeare résolut victorieusement le plus redoutable problème qui eût jamais été offert au génie d'un poëte protégé par une Reine. 11 mit en scène la personne, à certains égards abominable , et la souveraineté bizarre d'Henri VHI , père d'Elisabeth. L'histoire littéraire ne présente pas d'épisode plus digne de notre étounement. De ces redoutables difficultés, le poëte s'est tiré au plus grand honneur de son cœur, de son art et de son génie. L'action principale de Henri VIII est bien moins l'élévation et la chute du cardinal Wolsey que la répudiation de Catherine d'Aragon au profit d'Anne de Boleyn... qui devait donner le jour à la reine régnante Elisabeth. Shakespeare choisit donc intrépidement, pour mettre en scène le père redoutable de sa souveraine, l'époque de son divorce avec Catherine d'Aragon. Il effleure à peine d'un trait banal le banal personnage de la jolie fille suivante, tandis qu'il verse tout le miel , tout le lait de la tendresse humaine sur la tête vénérable de Catherine répudiée. On voit les cohortes delà Jérusalem céleste planer sur le lit de la mourante et recueillir l'âme de celte sainte martyre du devoir conjugal, de la dignité de mère et de reine. La Légende Dorée n'a point d'apothéose
plus vermeille. Dans cette pièce unique , l'art approche du génie, Le génie monte jusqu'à Dieu.
C'est dans notre France que Ton a le mieux écrit sur Shakespeare, et toutefois , la moyenne des Français en sont encore à la version ridicule d'un opéra-comique où l'imaginaire Falstaff dialogue à son aise et plaisamment avec la grande Elisabeth; où Shakespeare , troubadour bellâtre , ivrogne fanfaron et brutal , a comme des airs d'être aimé par la reine.
Pour nos figurants de théâtre , que ces sortes de choses n'étonnent pas , Shakespeare fut l'amant de la reine.
Croyez bien qu'il fut trop heureux d'être seulement son reconnaissant protégé et de n'avoir à parler d'amour qu'aux marchandes de la Cité, ou à quelque premier rôle, ou bien encore à cette jolie aubergiste de Warwickshire , dont la chronique raconte qu'il eut un fils, relativement célèbre par la suite, soiis le nom de Davenant.
Les historiens de Shakespeare ont inscrit deux autres faits relatifs à sa vie privée: l'un serait la mort de son fils Hamnet, survenue en 1596, l'autre un voyage en Italie, trèscontesté d'ailleurs ; mais que certains portent à 1592, l'année de la grande peste de Londres.
J'ignore s'il est exact que Shakespeare soit allé à Vérone et à Venise , mais je défie tout être intelligent de mettre le pied à Venise et à Vérone sans penser à Shakespeare , sans évoquer Juliette , sans voir surgir Othello.
Il est à peu près sûr que ce fut entre les années 1612 et 1613 que Shakespeare vendit ses actions , ses parts de direction , et se retira à Strattford-sur-Avon. Il y rentrait triomphalement au titre de génie acclamé par toute l'Angleterre , et au titre plus précieux, dans sa propre ville, d'honnête homme qui a rétabli, avec son travail , le lustre du nom de famille, obscurci par la mi-
sére. Il y a un proverbe chinois assez plaisant qui s'exprime ainsi : « Quel charme y a-t-il d'avoir de beaux habits , si vous ne pouvez pas aller les porter dans votre village? »
Shakespeare, ayant dégrevé de leurs hypothèques les biens de ses parents , possédait un revenu évalué à 800 livres sterling. Il avait acheté à la famille Underhill un domaine appelé Netv- Place , où la mort le vint prendre le 23 avril 1G16 , juste au cinquante-deuxième anniversaire de sa naissance '. La plupart des historiens, ceux du genre grave et ceux du genre fantaisiste, M. Guizot et M. Victor Hugo , ont répété sur la foi de déclarations antérieures que Shakespeare est mort exactement le même jour que l'auteur de Don Quichotte. Il est vrai que Shakespeare et Cervantes sont morts tous deux le 23 avril 1616 , et cependant ils ne sont pas morts le même jour : l'Angleterre n'ayant pas adopté encore le calendrier grégorien , le 23 avril des Anglais se trouvait être le 5 ou 6 mai des Espagnols.
On ne sait point quelle maladie emporta si rapidement le grand poëte , mais non pas si rapidement toutefois qu'il n'eût mis ordre à ses affaires par le moyen d'un testament deux fois précieux pour nous, en ce qu'il porte une signature authentique de Shakespeare et qu'il est Tunique pièce où il nous parle, en son privé nom, de ses volontés personnelles, et sans l'intermédiaire de personnages historiques ou imaginaires. En 1864 , à l'occasion du troisième centenaire , le juge de Probate-Court autorisa les photographes à répandre par milliers des fac-simile de ce testament.
Le surlendemain de sa mort , Shakespeare fut enterré dans l'église de Strattford. Un monument, el un buste qui a lui-même son histoire, indiquent la place où il repose, et où sa femme l'alla rejoindre huit ans plus tard. Ses deux filles, l'une mariée au docteur Hall , médecin en réputation , l'autre à un certain Thomas Quincey, survécurent à leurs enfants, de sorte que la descendance directe de Shakespeare s'arrête à la seconde génération.
!• Molière mourut à cinquante et un ans, et un mois.
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ParsoD testament, écrit un mois avant sa mort, et qui témoigne d'une parfaite présence d'esprit, Shakespeare lègue à mistress Hall la maison de New-Place. Dans cette même maison, mistress Hall, devenue veuve , donna l'hospitalité à la reine Henriette-Marie, femme de Charles I".
On a conclu à tort du médiocre legs fait par Shakespeare à sa femme [mij second best bed) que leurs relations n'étaient point amicales. Le legs, pour dérisoire qu'il paraisse, témoigne au contraire d'un souvenir bienveillant , puisque Anne Hathaway n'avait que faire d'être mentionnée dans le testament, ayant strictement droit à une indemnité égale au tiers des revenus de son mari. Au surplus , la veuve de Shakespeare passa la fin de sa vie entre sa fille et son gendre , le docteur Ha .Celui-ci , que tout nous prouve avoir été un excellent homme , fi enterrer sa belle-mère à côté du grand William et lui composa une louangeuse épitaphe.
C'est aussi le docteur Hall qui avait commandé à ses frais le monument et le buste de Shakespeare que l'on voit dans l'église de Strattford. Bien que le monument ail coûté cher, déclare ce gendre-modèle, il porte un nom qui l'orne plus que toutes les dépenses. J'ai dit que le buste avait une histoire ; la voici :
Nous ne possédons aucun portrait authentique de Shakespeare, et toutefois , dans les mille fêtes et cérémonies patronnées de ce grand nom , et en tête des innombrables éditions du poëte, il y a trois types d'un visage shakespearien qui ont fini par se fondre dans ce que j'appellerai V optique populaire. Hs constituent cette unité d'impressions qui ne saurait être substituée à la véritable ressemblance, mais qui , dans son genre, est aussi une ressemblance. L'un de ces trois portraits, et le plus célèbre, s'appelle le porirait Chandos, du nom de la famille ducale à laquelle il appartient- Ce portrait Chandos ]cml d'un crédit spécial en Angleterre, où il eut notamment le plus grand succès au festival de 164* . Il passe pour avoir été Ir ansmis des mains de Burbadge ,
1 Nous rappelons eu passant , qu'au début de cette même année 18G4 , l'Angleterre perdit unde ses plus célèbres romanciers : William M . Thackeray .
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le compatriote et l'acteur favori de Shakespeare , le créateur de Romeo, en celles de Davenant, le fils supposé du poêle. Je donne la tradition pour ce qu'elle vaut. Les Anglais avouent tout bonnement qu'ils oclroicnl cette autorité au portrait Chandos parce qu'il a une généalogie et qu'il appartient aux Buckingham.
Nous avons aussi lo portrait qui figure en tète de la première édition de Shakespeare, l'historique et introuvable édition infolio de 1623. 1! fui pris , dit-on , sur nature par Droeshout , et il nous représente Shakespeare dans le rôle de Old Adam de As you like it. Ben Jouson , dont le témoignage a grand prix , loue chaleureusement ce portrait de Droeshout. Un certain Malone , dont nous vous dirons deux mois , est enthousiaste au contraire, du portrait Chandos.
Pour nous, nous n'hésitons pas à donner une haute supériorité envers tout autre portrait à celui que l'on a copié sur le busle de Strallford. Ce buste fut commandé et accepté par ce modèle des gendres affectueux et des admirateurs fidèles qui s'appelle le docteur Hall. Celle raison nous suffit.
Primitivement ce buste en bois portait, nous dit-on , les couleurs de la vie. Sur la fin du XVIIF siècle , l'intervention maladroite d'un commentateur, nommé Malone, fit substituer à ce coloris une couche de plâtre. Ce changement absurde souleva de lels cris et de si amères allusions au travail de critique opéré par ledit Malone sur l'œuvre du poêle, que le busle fut bientôt rendu à son ancien aspect.
L'on a parlé aussi d'un portrait de Shakespeare par Zucchero, le peintre d'Elisabeth et de Marie-Sluarl. Or, Zucchero, venu en Angleterre en 1574, en et reparti vers 1580. Shakespeare était alors aux prises avec les garde-classe de sir Lucy et n'avait rien pour tenter le pinceau d'un artiste en vogue auprès des reines.
11 existe bien cinq à six autres images de Shakespeare , mais beaucoup moins autorisées encore. Cependant, parmi les rares vestiges matériels d'un si grand homme, gardons-nous d'oublier
certain mûrier planté de sa main dans le jardin de New-Place, qu'il légua à sa fille mistress Hall. Cette propriété passa ensuite aux mains de la famille Clopton. Quand Horace Walpole visita Slraltford , New-Place et le mûrier étaient encore debout. Sir Hiigli, mort en 1751, était fier de montrer le mûrier de Shakespeare. Garrick fut hospitalièrement reçu sous son ombrage en 1742. Dix ans plus tard, le domaine passa de la généreuse famille des Clopton, à un désagréable personnage appelé le Révérend Francis Gastrell , qui fit abattre le mûrier pour se soustraire aux visites trop nombreuses qu'il lui attirait.
Après sa mort, Shakespeare fut un assez long temps laissé dans le plus disgracieux oubli. Il y eut à cela des causes politiques et religieuses , plus encore que littéraires. Dans cet intervalle , les grands poètes anglais , de Milton à Pope , ne faillirent pas à saluer la gloire et le génie de leur sublime devancier. Mais il nous faut arriver jusqu'au docteur Johnson (car je ne m'arrêterai pas aux Warburton , aux Steevens , aux Reed , aux Malone et aux Drake) pour rencontrer un commentaire d'importance. J'entends d'importance par le crédit fort peu mérité que la toute-puissante routine y a su attacher. A vrai dire, Shakespeare a rencontré peu d'interprètes et de critiques aussi médiocres que Samuel Johnson, ce dictateur de la langue anglaise au XVHP siècle.
L'illustre lord Macaulay , le prince des Essayists, donne une raison plus ou moins honorable de celte infériorité. Johnson , pressé d'argent, avait annoncé par souscription une édition nouvelle de Shakespeare avec notes. Puis , il oublia son engagement. On ie lui rappela de façon brutale Piqué dans son honneur, il se mit à l'œuvre , et il en résulta ce piètre ouvrage.
Après Johnson, les Hazzlilt, les Colcridgc, les Charles Lamb, remirent à son vrai point la gloire Shakespearienne dans des commentaires de la critique la plus élevée et la plus ingénieuse.
De nos jours , un rare collectionneur qui s'est fait un nom par une très-curieuse histoire du théâtre anglais , M. Payne Collier , publia des découvertes qui, parleur prétention d'en trop apprendre de nouveau sur un sujet consacré , se virent combattues et brutalement démenties.
« Adhuc sub judice lis est. »
Je néglige cent et mille autres éditeurs et historien.? exégétiques, éclos de Londres à Edimbourg dans ces vingt dernières années.
Si le célèbre docteur Samuel Johnson eut des torts publics envers Shakespeare , il les rachetait , dit-on , par un grand culte personnel envers le poëte. . . et l'on raconte qu'aux approches de cette mort qui lui causait tant d'angoisses et d'horreur , Johnson exprima qu'il redoutait surtout « d'aller dans un inconnu où peutêtre il n'y aurait pas Shakespeare. » Johnson racheta encore ses torts d'une autre manière, et dans la personne de son élève David Garrick , le plus grand acteur de la scène anglaise , et sur qui l'on a répandu tant de fables.
Grotesquement surfait, lorsqu'on ose l'appeler l'astre jumeau de Shakespeare, (Charles Lamb a écrit là dessus, après une visite aux tombes de Westminster , un chef-d'œuvre d'ironie et d'indignation) , David Garrick est digne de vivre en tant qu'interprète admirable de Shakespeare et prêtre fervent de son culte. Il est le véritable fondateur des anniversaires et jubilés , tels que nous les voyons aujourd'hui. Son enthousiasme ne le ruina pas , au contraire... Il me paraît plus juste de le féliciter de ce rare résulîat, que d'en faire le thème d'une satire. Avant de se mettre à l'école littéraire de Johnson, Garrick avait été commisvoyageur. Il y a toujours un peu de Barnum dans ces natu-
res-là. . . mais elles servent à secouer l'inertie des délicats, et à mettre le monde en joie. On a , je le sais , reproché à Garrick, de nombreuses libertés avec le texte du maître , notamment dans le roi Lear et dans Roméo. . Mais aujourd'hui , nous ne voyons dans le grand acteur Shakespearien, que le fondateur des jubilés, celui qui remit en honneur un grand poëte, juste orgueil du monde moderne.
Nous avons déjà mentionné la visite que fit Garrick eu 174-2, au mûrier de New-Place. Puis, il avait élevé dans sa propriété de Brorapton , une sorte de chapelle à Shakespeare où l'on allait en pèlerinage.
Il y avait placé une statue du divin Will, par Roubilliac. Cette statue fut présentée depuis au British-Museum. Horace ^Yalpole parle d'y aller faire ses dévotions. On conçoit que dans un pareil milieu, Garrick ait caressé l'idée d'un jubilé Shakespearien, dans la ville natale du grand poëte, à Strattford-sur-Avon.
.antérieurement à cette conception de Garrick , Londres possédait un groupe respectable de dévots à Shakespeare , qui célébraient leurs rites dans un temple presque aussi digne que Strattford lui-même.
Il y avait jadis à Londres, non loin de London-Bridge, à peu près à l'endroit ou s'élève aujourd'hui la statue de William IV, une taverne célèbre sous l'enseigne de Boars Head.
Cette taverne remontait aux jours de Richard IL Un spirituel américain Washington-Irving , la décrii agréablement dans son livre d'Esquisses. Shakespeare y a placé les orgies de Falstaff, du prince Henri, et do leurs bruyants compagnons. Au XVllP siècle, le Boars Head, hébergeait une sorte de club Shakespearien, dont chaque membre représentait un personnage du poëte , l'un était le prince Henri , l'autre Falstaff. . . Wilberforce , M. Pilt , Goldsmith , se réunissaient quelquefois pour passer la soirée dans cette taverne, en l'honneur de Shakespeare; le dernier dîner Shakespearien eut lieu en 1784.
Un portrait assez côté de Shakespeare , dit le portrait Felton , venait de Boafs Ilead.
On voit que sans rien perdre de ses titres à la reconnaissance de l'avenir , Garrick eut des devanciers. . . peut-être des inspirateurs.
Le premier jubilé à Stratlford eut lieu en 1769, il dura trois jours.
L'ordre des cérémonies établi par Garrick en 1769 , fut suivi -en 1864-, à cela près que l'on y employa six jours. En 1769 , on avait construit sur les bords de l'Avon , un bâtiment orné de transparents , où l'on voyait le Temps conduisant Shakespeare à l'immortalité.
La fête commença par force musique et processsions. J'ai sous les yeux un bois très-ancien représentant Hanley-Street , et des groupes Shakespeariens défilant devant la modeste maison natale du poëte. Puis, il y eut un grand banquet, toujours aux sons de la musique , puis un bal.
Les tisserands de Coventry avaient fabriqué des rubans spéciaux que tout le monde devait porter en ce grand jour.
Garrick écrivit à cette occasion diverses chansons , puis une ode pour l'inauguration du nouvel hôtel de ville.
Le lendemain, il y eut un pèlerinage aux diverses stations qui se recommandent par un souvenir Shakespearien; Hanley Street où Shakespeare est né , New-Place où il est mort ; Shottery où vécut sa femme Anne HathavNay. . . Cbarlecote , résidence de la famille Lucy , et où Washington-Irving, déjà nommé, fit une excursion , racontée dans un des meilleurs chapitres de son célèbre volume.
Il y eut aussi des représentations dramatiques , des illuminations , des feux d'artifice , puis une mascarade à minuit où James Boswell , l'extravagant mamelouck de Samuel Johnson, lut une adresse oii il entremêlait les affaires de la Corse avec la cérémonie du jour.
Ceux qui ontlu le journal des premières années de Napoléon I", né justement en 1769 , se rappelleront aisément quel brandon de discorde était alors l'île de la Corse entre la France et l'Angleterre, et quelles divisions l'agitaient à l'intérieur.
La pluie vint empêcher une magnifique procession en costumes Shakespeariens , qui devait être la grande attraction du dernier jour du jubilé. Garrick transporta cette partie du programme sur la scèoe de Drury-Lane, où elle attira du monde , quatrevingt douze soirs consécutifs , au grand profit du directeur.
La répétition de ces fêtes, l'année suivante, n'eut pas grand succès et elles furent interrompues durant près d'un demi-siècle. En 1816 et en 1819, un nommé John Britton tenta de les reconstituer en vue d'ériger daus Londres un monument national à Shakespeare ; d'autres tenaient à Strattford , le projet n'aboutit pas .. mais ce même John Britton , fut plus heureux en 1835, lorsqu'il essaya de faire restaurer par voie de souscription, l'église de Strattford , sépulture du poëte. Enfin , en 1824, le club de Shakespeare fut fondé et l'on décida qu'une célébration annuelle aurait lieu chaque 23 avril , à l'instar du jubilé de 1769.
Il en fut ainsi , notamment en 1827 , 1830, 1836 et 1837. Ces fêtes, on n'en saurait douter, furent grandement profitables à la fortune de Strattford-sur-A von, que, jusque là, les témoignages de Garrick et de Walpole concordent à nous présenter comme un misérable trou.
Mais toutes ces commémorations s'éclipsent devant le jubilé du troisième centenaire , devant les fêtes d'avril 1864. Elles furent précédées d'un signe , comme eussent dit les anciens , tout à l'honneur de l'Angleterre lettrée. Une statistique a démontré qu'à l'occasion du troisième centenaire, il parut plus d'éditions différentes de Shakespeare qu'il n'en avait été publié depuis deux siècles. Nous citerons entre autres l'excellente édition de Dyce,
un excentrique ouvrage de Thomas de Quincey, et le volnmc d'un évèque un peu trop zélé a démontrer à tort et à travers que Shakespeare fut grand lecteur de la Bible.
Ces fêtes furent célébrées un peu partout, dans les pays où l'anglais se parle. En Angleterre même, elles le furent surtout à Liverpool, à Londres et à Slrattford-sur-Avon. A Liverpool, le maire donna un magnifique bal travesti, à Saint-George's Hall. Quinze cents personnes y parurent en costumes du théâtre de Shakes- "peare, où tout au moins de l'ère d'Elisabeth. En outre , ce généreux magistrat fît ouvrir à ses frais tous les théâtres de la ville, et l'on donna une soirée dansante avec tableaux empruntés au répertoire Shakespearien.
A Londres , le Comité ouvrier planta un chêne au pied de Primrose-Hill , en l'honneur du grand poëte anglais. C'est un M. Phelps, directeur du théâtre de Sadlcr's Well , et interprète Shakespearien très-gnûlé du public de Londres , qui planta l'arbre au nom des ouvriers d'Angleterre. La Reine avait fait gracieusement don pour cet objet d'un jeune chêne deWindsor- Park. On le baptisa avec de l'eau de la rivière Avon, et on l'appela le chêne de Shakespeare.
Le même jour, il y eut grande fête à l'agricultural Hall d'Islington , avec séance de musique et de récitation dramatique, dont chaque morceau était emprunté à l'œuvre Shakespearienne. A dix heures, un immense buste fut découvert aux acclamations enthousiastes de la foule , dont les mille voix s'unissaient au beau choral : England's mimtrel King.
L'intérieur du Hall représentait différentes auberges du temps de Shakespeare... le ^ocrr's fi^earf en tête... le menu des victuailles et boissons rappelait le règne d'Elisabeth... les gens de service portaient les costumes du temps. . , la musique et les chœurs atteignaient le chilfre de deux mille personnes.
A Saint-James's Hall il y eut grand concert où .Mme Titiens chanta au bénéfice du Comité national Shakespearien. Ce Comité
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qui a son siège dans Pall-Mall, j3rêla seulement un appui moral à ces diverses manifeslations, 11 entend appliquer les 3000 livres sterling qui composent son encaisse actuel , à l'érection d'un monument dans Green-Park.
La Compagnie du Palais de Cristal abaissa de moitié son prix d'entrée ordinaire et offrit au public la représentation exacte de la maison de Shakespeare , modelée sur l'original.
Au club Urbain, à Freemason's Hall , banquet Shakespearien, et souper de comédiens. Pour finir, en ce qui regarde Londres , mentionnons une splendide représentation de Henri IV à Drury- Lane, oii le tableau de la bataille de Schrewsbury, dépassa tout ce que l'on avait vu jusque là en fait d'illusion dramatique. ■ Mais bien avant Liverpool et avant Londres, Straltford-sur-Avon est la métropole de l'Angleterre Shakesparienne, et c'est là que devaient éclater le plus vivement les pompes et les émotions de cette fête.
J'ai dit déjà que l'on devait suivre strictement le programme de 1769, à cela prés que la durée du jubilé serait portée de trois jours à six. Il y eut grand débit , à cette occasion , d'une médaille de Shakespeare donnant un profil du poète ;, d'après le buste de Strallford , et le portrait Chandos , avec un fac-similé de la signature , et les titres de ses trente-six pièces , entourant le profil. Au verso, l'apothéose de Shakespeare assis sur un nuage , et couronné par trois femmes représentantles trois siècles écoulés depuis sa naissance.
Dès l'aurore du samedi 23 avril 1864, toutes les rues de Strallford , décorées de drapeaux et de bannières, contenaient à grand peine la foule des visiteurs et des indigènes , tous ornés de l'insigne Shakespearien fabriqué à Coventry. Dans chaque bouffée d'air , on respirait littéralement de la musique qui n'arrêta point durant ces six jours.
Une foule immense arrivée par les trains de la veille ou du matin , se divisa en mille groupes , qui allèrent contempler
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la vieille maison de Hanley-Slreet , les richesses du musée Shakespearien , l'exposition à l'hôtel-de-ville d'une intéressante collection de peintures relatives à Shakespeare et à son théâtre , le cottage de Shottery et le parc de sir Lucy à Charlecote.
Le maire deStrattford, M. Flovser, dont le nom restera attaché à ictte magnifique célébration, reçut des télégrammes de Russie, et des lettres de France. Mais l'incident le plus significatif de cette glorieuse matinée f.it une adresse de l'Institut hbre des arts et des sciences de Francfort-sur-le-Mein , au maire et au conseil municipal de Strattford-sur-Avon... L'adresse fut présentée par le célèbre professeur Max MuUer, d'Oxford.
Ceux d'eutre vous, Messieurs, qui ont eu l'occasion, avant ces trois dernières années, de visiter Francfort, n'ont point pénétré sans émotion , (émotion qui est tout à l'honneur de la nature humaine,) dans une maison d'apparence bourgeoise , où résidait la famille de Goethe, et où naquit, dit-on, cet illustre écrivain. De bas en haut , la maison est rigoureusement meublée de tous objets ayant apppartenu à Goethe, ou le remettant lui-mêmesous les yeux du visiteur. L'illusion, (est-il juste d'appeler illusion l'effet de tant d'harmonie, et une reproduction si fidèle de l'air contemporain?) l'illusion est si complète , qu'à mesure que le gardien vous ouvre les portes... vous vous attendez à trouver Goethe assis devant sa table à écrire , sur quelqu'un de ces modestes fauteuils qui ont servi au conseiller son père. Comme je m'étonnais qu'une seule main eût pu former une si rare collectioD, on me répondit que toute l'Allemagne y avait contribué, que cette maison était le cercle de l'Institut libre des sciences et arts, et qu'il s'y tenait des cours et des conférences. C'est de cette maison , berceau de Gœlhe, que l'Institut libre data son adresse au maire et à la municipalité de Strattford-sur-Avon. Après une dissertation sur la valeur comparée des deux littératures anglaise et allemande , l'adresse arrivait à cette conclusion , mo-
deste pour l'Allemagne , que Shakespeare est le plus grand poète et le plus grand peintre du cœur humain , et Goethe le plus grand des admirateurs de Shakespeare.
La présentation de celte adresse fut la première formalité du jour. M. Max Muller l'accompagna d'un discours que, malgré sa longueur, je demande à reproduire en entier, pour notre plus grande édification à nous autres Français, qui avons déjà payé si cher le tort de nous croire partout aimés et admirés.
0 La ville de Francfort, berceau de Gœthe, envoie son salut à la ville de Strattford-sur-Avon, berceau de Shakespeare. La vieille ville libre de Francfort, qui depuis les jours de Frédér'C Barberousse, a vu les empereurs d'Allemagne couronnés dans ses murs , aurait eu en tout temps qualité pour parler au nom de l'Allemagne.., mais aujourd'hui, elle envoieson salut, non comme orgueilleuse mère des empereurs allemands , mais comme plus orgueilleuse mère encore du plus grand poète de l'Allemagne... et c'est de la maison même où Gœthe vécut , et qui est devenue depuis le siège de l'Institut libre allemand des sciences el arts, qu'est parti ce message des admirateurs allemands de Shakespeare, message que l'on nous a charger de vous présenter, à vous maire et Conseil de Strattford. Quand il s agit d'honorer la mémoire de Shakespeare, l'Allemagne ne pouvait être absente, car près de Gœthe et de Schiller , nul poète ne nous est plus cher , n'est si bien nôtre que votre Shakespeare.
» Ce n'est point un étranger pour iious, un simple classique, tel qu Homère , ou Virgile, ou le Dante , ou Corneille , que nous lisons, admirons et oublions. 11 est devenu un des nôtres... il a sa place dans l'histoire de notre littérature... applaudi dans nos théâtres, lu dans nos cottages... étudié , connu , aimé partout où résonne la langue allemande. Nombre d'étudiants allemands n'ont appris l'anglais qu'afin de pouvoir lire Shakespeare dans l'original... Et toutefois, nous possédons une traduction de Shakespeare dont la fidélité défie tout travail analogue dans quelque
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autre langue que ce soit. La dette de l'Allemagne envers Shakespeare est inscrite dans l'histoire de notre littérature. Goethe était fier de s'appeler l'élève de Shakespeare. Je veux pour le moment signaler une de ces dettes de l'Allemagne envers le barde de Straltford-sur-Avon. Je ne parle pas du poète seulement et de son art si parfait, justement parce qu'il est sans art... Je pense à l'homme avec son cœur vaste et chaleureux... avec ,sa sympathie pour ce qui est sincère , détaché de soi-même , beau et bon... avec son mépris pour tout ce qui est mesquin , vulgaire et faux... c'est dans ses pièces que les jeunes gens d'Allemagne se forment leurs premières idées sur l'Angleterre et la nation anglaise... et en l'aimant et l'admirant., nous avons appris à aimer et admirer la nation qui peut justement le revendiquer pour sien. Et^ il est juste qu'il en soit ainsi. De même que la hauteur des Alpes se mesure par le Mont-Blanc, de même la grandeur de l'Angleterre se mesure par la grandeur de Shakespeare. Les grandes nations font les grands poètes, el les grands poètes font les grandes nations. Heureuse la nation qui possède un poète comme Shakespeare !
» Heureuse la jeunesse d'Angleterre qui puise dans ses pages les premières notions du monde ovi elle est appelée à vivre! Le silencieux empire de la poésie Shakespearienne .nir des millions de jeunes cœurs, en Angleterre , en Allemagne et dans le reste du monde , montre le pouvoir presque surhumain du génie humain. Si l'on considère cette petite maison d'une étroite rue d'une des moindres cités de cette petite île, et que l on songe au génie dominateur et charmeur du monde issu de cette masure. . Voilà une leçon qui vaut bien le pèlerinage, fùt-il plus long !
» Quoique les grands pèlerinages qui jadis faisaient affluer la foule de tous les coins de l'Europe aux autels de Canterhury aient cessé... espérons, pour l'Angleterre plus encore que pour Shakespeare que ceci ne sera pas le dernier festival Shakespearien dans les annales de Slrattford-sur-Avon.
» Dans notre siècle froid et critique, le don d'honorer , d'admirer , et la passion d'aimer ce qui est beau et grand , disparaissent chaque jour. Que l'Angleterre ne rougisse jamais de montrer au monde, qu'elle peut aimer, qu'elle peut admirer, qu'elle peut honorer le plus grand de ses poètes.
» Puisse Shakespeare vivre dans l'amour de chaque génération qui s'élève en Angleterre! Puisse la jeunesse d'Angleterre continuer longtemps à être élevée , nourrie et jugée par son esprit ! Avec cette nation, cette nation vraiment anglaise , parce que vraiment Shakespearienne, la nalion allemande sera toujours unie par les plus fortes sympathies, parce queew outre de leur communauté de sang, de religion, de batailles et de victoires communes, elles trouvent dans Shakespeare , un maître , un bienfaiteur, et un ami commun. »
Ce discours terminé, et accueilli avec le plusvif enthousiasme, le maire de Strattford-sur-Avon , assisté de lord Leigh , du vicaire de Strattford , et autres membres locaux du comité, reçurent leurs principaux hôles, le Right honorable comte de Carlisle président, le comte de Schrewsbury , les lords Littleton. Wrothesley et Haughton , l'archevêque de Dublin , l'évêque de Saint-André, le lord-maire d'Yorck, etc.. A trois heures un grand banquet eut lieu dans le Pavillon , construit de façon à pouvoir servir de salle de festin , de salle de bal, et de salle de spectacle. Environ 700 personnes des deux sexes prirent place à table... les autres encombraient les galeries , et se bornaient au rôle de spectateurs. Sur la scène , une toile de fond , représentant au paysage, donnait au banquet l'aspect d'une fête champêtre. Ces tables étaient ornées de maints emblèmes , copies du buste de Shakespeare, etc, et Icsmurailles de citations conformes à la circonstance. Sur les menus du banquet, la mention de chaque plat était accompagnée d'un vers de Shakespeare , approprié au mets, et produisant quelquefois un effet très-comique'.
1. Ces menus détails sont textuellement extraits des journaux du temps.
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Puis, le président du banquet, le comte de Carlisie , entouré des nobles invités que nous avons nommés, se leva au milieu d'un religieux silence . et après avoir porté le toast à la Reine et au Prince de Galles , en appliquant à Tune les éloges que le poète consacra à la reine Elisabeth, et à l'autre les touchantes paroles d'Ophélie sur le prince dcD;ineraark, Sa Seigneurie porla ce qu'il appelle le toast de la soirée, le toast de l'année , le toast de sa vie... « Je suis redevable, dit ce grand seigneur, de l'honneur qui m'est fait , à cette circonstance que j'étais chef-commissaire des bois et forêts à l'époque des négociations entamées concernant l'achat de la maison de Shakespeare dans cette ville. »
Dans le cours de cette belle allocution, lord Carlisie, pa.ssant condamnation sur les légèretés de Voltaire', rend'justice aux nobles témoignages des plus beaux esprits de la littérature française envers Shakespeare... et une allusion ironique au zèle exagéré de l'Allemagne, causa ce que nous appelons une hilarité prolongée.
La partie la plus caractéristique de cette allocution , digne d'un critique et d'un orateur, est celle où lord Carlisie admet les inégalités de Shakespeare, et se défendant d'admirer au même titre les trente-six pièces du répertoire shakespearien en déclare même quelques-unes tout-à-fait inférieures Mais là où Shakespeare est grand, dit-il, nul ne peut l'approcher. «Macbeth, Hamlet, Lear et Othello, voilà, dit-il, un inexpugnablequadrilatère dans lequel nous pouvons défier le monde, sans parler de ces héros romans, de cette chevalerie groupée autour des rois Planlagenets, de l'esprit de Mercutio , de Beatrix et de Falstaff , de la grâce virginale d'Imogène et de Miranda , des féeries d'Ariel et d'Obéron. »
Ce discours fut suivi des toasts aux évêques , au clergé , à l'armée et à la marine. L'archevêque de Dublin répondit au premier,
1- Voltaire disait de Corneille- <i Je l'ai traité tantôt comme un Dieu, et tantôt comme un cocher de fiacre. »
le général Ainslie et le comte deShrewsbury au secood. 11 y eut encore des toasts au drame, aux poètes, à la Corporation de Strattford.
A neufher.res, feu d'artifice.
Le lendemain dimanche, l'archevêque de Dublin et Tévêque de Saint-André firent des sermons oti Shakespeare n'est pas sanctifié , mais où Dieu est remercié d'avoir donné Shakespeare à l'Angleterre. Puis , on fit une quête à l'effet de restaurer le clocher de l'église de Strattford.
Le lundi fut entièrement consacré à la musique ; le mardi, excursion aux sites shakespeariens, et, le soir, représentation delà douzième nuit par la troupe de Haymarket, renforcée de M. Sothern , lecomi.iue.
Le mercredi , lectures de Shakespeare , et, le soir, représentation de Romeo et Juliette et de la Comédie des Erreurs par la troupe de Princess-Théâtre. Une jeune Française , mademoiselle Stella Collas, jouait le rôle de Juliette. Le jeudi, concert instrumental et représentation de As you lihe it.
Le vendredi, grand bal travesti au Pavillon. Pendant toutes ces fêtes le comité de Strattford ne perdit pas de vue un seul instant son but principal, qui est de réunir des fonds pour l'érection d'un monument à Shakespeare a l'extrémité de Hanley -Street oîi il est né.
Je me suis, dès le début, proposé de terminer cette étude poétique par un petit tableau comparé de l'exégèse shakespearienne en Allemagne et en France. J'y manquerais d'autant moins volontiers qu'il y a pour nous, dans cette élude de quoi relever le front , même sur le terrain de l'érudition et de la critique. Les Allemands , toujours heureux de nous ravaler, de nous réduire
au personnage équivoque et fri^ oie , affectent de croire que nous en sommes restés sur Shakespeare aux sarcasmes de Voltaire. Ils savent bien le contraire ; les Anglais aussi le savent bien ; ils tiennent en haute estime certains de nos travaux sur Shakespeare , et personne n'en sera surpris quand j'en aurai nommé les auteurs. Par contre ils reprochent aux Allemands d'avoir trop cherché et trop vu de cho>es auxquelles leur William n'a jamais 'pensé. Le triomphe de Shakespeare en Allemagne y fut un trait d'aniraosité et de réaction contre nous. Aujourd'hui Shakespeare y est traité en dieu , mais il n'y a guère plus de cent ans que le précurseur de ce Messie , Ephraïm Lessing, l'appela à la rescousse pour combattre l'influence française.
A partir de Louis XIV , celte influence rayonnait sur toutes choses en Allemagne ; depuis les maison-, de plaisance du moindre palatin jusqu'au parler des sommeliers, tout était à la française. Je relève, dans une étude récente sur Lessing, ce passage que votre amour-propre national me pardonnera de reproduire :
« Quelques négociants de Hambourg voulurent fonder un th' âtre pern'.anent ; ils louèrent l'ancienne salle, se formèrent en comité , et réunirent des fonds pour engager des acteurs. Enfin ils confièrent à Lessmg la direction générale. Le théâtre, qi:i s'ouvrit le 23 avril 1747, ne put se soutenir longtemps. Une troupe française étant arrivée au commencement de l'hiver, les représentations allemandes furent abandonnées; reprises au printemps, elles tombèrent tout à fait au mois d'octobre. Lessing se plaignit amèrement de la froideur du public :
(( — Quelle singulière idée , s'écria-l-il dans sa feuille théâtrale , de vouloir donner aux Allemands un théâtre national , comme si les Allemands étaient une nation. »
Je cite textuellement. Celui qui parle ainsi est un Allemand dont tous les Allemands sont fiers et à qui ils ont élevé une statue
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du plus grand format. Nous n'oserions pas dire cela , nous, et ', epeudant le carquois d'or de Henri Heine, prussien libéré , a d'autres llèches encore plus aiguës contre nos vainqueurs.
« Je ne parle pas , continue Lessing, de leur constitution po litique , mais de leur caractère moral. On dirait que notre individualité est de n'en point avoir, nous sommes toujours le« imitateurs jurés de l'étranger , les très-humbles admirateurs de la France. »
A l'appel de Lessing répondirent successivement les traductions d'Eschenburg , de Wieland, et la meilleure de toutes, celle de Schlegel, qui a défini admirablement en quelques pages le génie de Shakespeare. — « Shakespeare eut ses Ducis en Allemagne », a dit un critique trop dédaigneux envers un brave homme qui ne fut pas un méchant poète. Lessing, du moins, n'est pas tout à sa passion anti-fr,inçaise ; sa dévotion shakespearienne est sincère, encore bien qu'elle ne s'exprime pas toujours aisément. «Shakespeare, dit-il, c'est la nature projetée sur un plan , comme les images dans la chambre obscure. »
Je l'aime mieux quand il dit :
« Shakespeare nous donne la peinture vivante des artifices les plus minii lieux et les plus secrets par où un sentiment se glisse dans nos cœurs , des stratagèmes par oîi toute autre passion se subordonne à celle qui devient le seul tyran de nos désirs et de nos a\ersions. Le théâtre de Shakespeare est le miroir de la nature. »
L'Allemagne , depuis un siècle et demi, après s'être servie de Shakespeare comme d'une arme de guerre contre nous , a vu se dépouiller sur le texte shakespearien le front de milliers de commentateurs. Il est devenu superflu de citer Gœthe et son étude d'Hamlet dans Wilhem Meisler. Mais comment oublier le ravissant et poétique livre de Henri Heine sur les héroïnes de Shahespeare , et qui débute si plaisamment :
« Je connais un bon chrétien de Hambourg qui n'a jamais pu se faire à l'idée que Notre Seigneur et Sauveur lut Juif de naissance. Le sentiment qu'éprouve cet excellent enfant d'Hammonia en songeant à Jésus-Christ, je l'éprouve , moi, en songeant à William Shakespeare. Cela m'écœure de penser qu'en fin de compte il est pourtant Anglais, et qu'il appartient au peuple le plus maussade que Dieu ait ciéé dans sa colère. »
Je refève dans les commentaires en quatre volumes de Gervinus, mort récemment , cette remarque décisive sur la sincérité de Shakespeare , que , dans ses comédies, il déclare la guerre aux fausses apparences sous lesquelles les hommes déguisent leurs actions mauvaises, pour mettre en relief la vérité et la nature.
Nous en avons dit assez sur le culte shakespearien en Allemagne. S'il fut à l'origine une œuvre de guerre contre la France, nous aurions mauvaise grâce à le trouver étrange, puisque , soixante ans plus tard, dans notre propre pays, le nom de Shakespeare fut jeté comme un défi et devint comme un mol d'ordre dans les premières mêlées romantiques.
Des^ots, (il y en a partout, il y en aura toujours, mais nous avons, nous, inventé le sot qui se fait excuser par je ne sais quel prétendu zèle et quelle fausse ardeur,) des sots ont imaginé de ne pouvoir admirer Shakespeare qu'ils ne connaissent pas, sans insulter Racine qui, heureusement pour lui, ne les connaîtra jamais.
J'ai dit que c'esi la France qui a élevé le plus beau monument littéraire a Shakespeare. Les métaphores et les axiomes shakespeariens sont entrés dans le courant de noire langage comme certains vers-proverbes de La Fontaine. On raconte qu'un Anglais, dans une discussion à propos des grands hommes produits par son pays et par le nôtre , refusa d'inscrire Molière à l'actif de la France , pour celte raison que l'universalité de ce génie en fait le concitoven de l'humanité.
Nous ne procédons pas ainsi , nous autres Français , et , tout en prodiguant les couronnes à Shakespeare comme à l'un de nos propres aïeux, nous convenons volontiers qu'il est profondément Anglais, qu'il estl'Anglais par excellence , quenulautre climat que l'Angleterre n'eût pu le produire tel que nous le voyons. Nous admettons volontiers que le génie n'arrive au cosmopolitisme que par cette vigoureuse empreinte de nationalité, et qu'en offrant l'expression exacte et intense de la race et de l'époque.
De même que la sympathique France sut faire son unité avec les types les plus divers, le Provençal , le Normand, le Breton , le Dauphinois, l'Alsacien, le Flamand , de même Shakespeare a réussi chez tous les esprits les moins hahitués à se rencontrer. Les Voltaire , les Ducis furent ses premier? propagandistes. Vinrent ensuite Chateaubriand, Stendhal, MM. Guizot, de Barante, Villemain, Victor Hugo , le sombre Berlioz, le joyeux Dun.as , l'amer de Vigny, le révérencieux Deschamps. . Et PhilarèteChasles, que le choléra vient d'étianglei dans une gondole sous le ciel ce Titien el de Véronèse. . . et Taine, et Montégut, et John Lemoinne, et le professeur Mézières.
Entre la mort de Shakespeare, qui eut lieu le 23 avril 1616, et le premier accès de son nom en I^ance , il s'écoula , dit-on , cent douze ans.
Toutefois , à mon dernier séjour à Paris , M. Emile Montégut, l'un des meilleurs interprètes français de Shakespeare, attira mon attention sur un fait, à ses yeux inexplicable. Il est admis que jusqu'à Voltaire, le nom de Shakespeare et son œuvre étaient ignorés chez nous... et cependant , on trouve dans l'historien Mézeray , toute une page qui est la reproduction exacte d'une autre page de Shakespeare dans son ro* Jean. C'est le discoi^rs des citoyens d'Angers au monarque anglais , en compétition avec Philippe-Auguste sous les remparts de leur ville.
Ed 1729 , Voltaire revenant de Londres où il avait passé trois ans, entretint la France, avec ce don qu'il avait d'êlro vile compris et entendu loin, d'un barbare frotté de génie qu'il appelait Gilles Shakespeare.
Plus tard il devait se repentir de cette recommandation, exiguë et fallacieuse, et c'est en pleine Académie qu'il aimait surlout à couvrir d'injures le barbare.
Laharpe lui-même , dit spirituellement ce grand homme de goût, M. Villemain, (qui étant donné le temps me paraît être le plus pénétrant et sagace biographe que Shakespeare ait eu chez nous,) Laharpe s'est emporté avec une colère longue et sérieuse contre les défauts ei la réputation de Shakespeare , comme si son propre théâtre eût été menacé le moins du monde par cette renommée gigaulesque.
En 1733, naquit à Versailles, le brave poète Ducis que ses imitations, aujourd'hui démodées, n'empêchent pas d'avoir rendu les premiers et de très-réels scrviccsà la cause. Ces adaptations françaises d'^ffam/e?, de Romeo, du roi l.ear, de Macbeth, et à' Othello, furent successivement donnés en 1769, 72, 83, 94 et 1792.
Talma eut de grands succès daus Othdlo et dans Hamlet... Bamlct que le Kain avait refusé , par ordre de Volt;iire et oîi il fut suppléé par Mole qui y ré«--sit brillamme'il.
De 1776 à 1782 , Letourneur publia sa traduction de Shakespeare en 20 volumes. Elle resta classique malgré ses défauts, parce qu'elle fut la première et longtemps l'unique.
En 1707, la ville de Calais, notre voisine, où séjournèrent Sterne et Hogarth , donna le jour à un certain Pierre de Laphi' e , qui traduisait volonti rs de l'.Anglais et qui publia un recueil ÛQ Pièbex intéressantes en huit volumes, qui servirent aussi à nous faire connaître Shakespeare.
Mais , seloD la juste expression d'un grand critique , cette gloire de Shakespeare qui menace aujourd'hui 1 1 vieille renommée de notre théâtre , parut d'abord un sujet de paradoxe et de scandale.
Voilà pour le XVIIP siècle.
Le XIX® fut plus hardi et sauta le pas.
C'est d'abord Chateaubriand qui, dans son essai sur la liltératuie anglaise , dit que l'Angleterre est toute Shakespeare. Il pouisuit dans ces termes : « Shakespeare est un des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliraént de la pensée... avec Homère qui a fécondé l'antiquité , avec Le Dante , avec Cervantes... »
Chateaubriand termine ainsi :
« Shakespeare ! que lui importe mon cantique d'admiration ! »
Cela est assez vif déjà.
Entre 1820 et 1823 , parut le Racine et Shakespeare de Stendhal , qui fut un manifeste comme la préface de Cromwell ; puis la traduction complète de Shakespeare par M Guizot, publiée en 1821 chez Ladvocat , et précédée d'une importante étude sur Shakespeare et son époque. Ce travail tenu en haute estime par les Anglais, mêle à la biographie du poète , et à l'hislfire de son thécàlre , les considérations les plus élevées sur l'art dramatique. Bien que cette traduction où chaque j)ièce est eniichie d'une préface et de notes , fût toute de M. Guizot, aidé je crois par M. Pichot... elle passa pour être celle de Letourneur , retouchée par une main moderne (t plus sévère. Les nouvelles éditions ne laissent plus subsister aucun doute sur les titres de M. Guizot.
Voilà donc, à l'entrée du siècle, Shakespeare présenté à la France , par sa plume la plus éclatante et par son esprit le plus grave, par ses plus hautes personnalités politiques.
En 1827, M. Villemain publia au (orne IIP de ses Mélanges politiques et littéraires une étude sur Shakespeare qui est véritablement l'un des chefs-d'œuvre de eel arbitre du goût , de ce maître en l'art de bien dire.
Nous rencontrerons tout-à-l'heure deso.xtravaganls... on aime à respirer cet air de bon sens.
Le haut sens critique n'est en somuie étant donné le savoir) que le bon sens, lesenscoinmun a|)pli(jué à des œuvres, au lieu de l'être à des résolutiouset àdt'sacles... tous deux oui pour objet le vrai , et pour instrumentrart de distinguer etdechoisir.
Avec Shakespeare, il ne saurait être ([uestion de nos écœurantes théories du bourgeois et de l'artiste. Shakespeare fut surtout un homme, le plus grand des hommes d'intelligence ; ce n'est pas avec nos ignares emporlenienls, c'est avec l'intelligence qu'il convient de le juger.
Dans l'intervalle , quelques anglais vinrent jouer Shakespeare au théâtre de la Porte Saint-Martin. Soit l'effet de haines nationales mal assoupies , soii que les temps ne fussent pas encore tout-à-fait venus, le parterre français traita ces étrangers avec une odieuse brutalité. On parla d'actrices presque mortes de frayeur. La revanche ne devait pas tarder... je ne dirai pas qu'elle fut excessive... mais elle fut complète.
De 1825 a 1827 , une autre troupe, anglaise vint donner des représentations de Shakespeare à l'Odéon. L'effet en fut indicible. On était à l'aurore du rnuiantisme.
Les artistes s'appelaient miss Kemhlf , miss Smithson , Mac Ready , celui-là même qui vit ut de mourir à un âge avancé et que Dickens honorait de son amitié.
On retrouve dans la mémoire et dans les mémoires des contemporains un vibrant écho de ce prodigieux succès.
Dans VHamlet-a l'Odéon , miss Smithson jouiit Ophélia. Berlioz devint fou de cette folle. II l'épousa longtemps après.. Elle venait de se ruiner et de se casser la jambe., ils ne furent pas heureux ensemble.
Voici coninientBerlioz parle de cette représentation d'Fam/p^•
« Shakespeare le foudroya... son éclair lui ouvrit le ciel de l'art avec un fracas sublime. Il trouva dans Shakespeare toute vraie grandeur, toute vraie beauté, toute vérité dramatique... nos auteurs sont des continents... Shakespeare e.*t un monde... »
[| résulta de ce bel enthousiasme un -nariage, je l'ai dit... puis un Roméo et Juliette , puis la Tempête , fantaisie dramatique avec chœurs donnée à l'opéra , sous la direction Lubbcrt.
Après le désenchanté Berlioz , voici l'enchanteur Dumas :
« Vers ce temps, les acteurs anglais arrivèrent à Paris. Ils annonçaient Hamlet.. Supposez un aveugle Dé , auquel on rend la vue... Supposez Adam s'éveillant après sa création. Oh ! Shakespawe, merci!... merci! oh mon Dieu!! »
Tout le reste étant de celle exaltation, j'abrège, ayant eu seulement pour objet de démontrer l'unité d'impressions chez les natures les plus opposées.
Ainsi dune ce Shakespeare qui a comparé la femme à une onde, est lui- même un océan , et nous rencontrons sur ses rives , tous nos beaux esprits, tous nos beaux talents... Gounod, le musicien de Roméo; Ambroise Thomas, le musicien d'HamIet ; Kugcne Delacroix, le rêveur admirable delà scène des fossoyeurs, et d'Ophélie emportée au cours de l'eau.
L'Othello d'Alfred de Vigny , joué au Théâtre-Français en 1829, réussit médiocrement devant le public, malgré certaines qualités ; mais il eut l'honneur d'inspirer des articles a Armand Carrel, et au feu duc de Broglie.
Celui d'Armand Carrel porte tout sur la question oe style. Carrel était militairement classique. Il n'a l'air déparier de Shakespeare que pour saisir l'occasii-n de vanter Racine. Carrel était un homme... il savait ce qu'il voulait , et il savait le di"e.
Un Macbeth de M. Emile Deschamps fut assez heureux à l'O-
déon sous la direction Bocage. M. Emile Deschamps a également publié une traduction envers de Roméo et Juliette.
Comment omettre M. Philarèle Chasles , et ses études si vivantes , si colorées; M. Saint Marc Girardin, auteur d'un travail des plus remarquables sur l'amour conjugal dans Shakespeare ; M. Amédée Pichot, et son intéressante galerie des personnages Shakespeariens... M. Forgues , M. Mezières et ses trois volumes surlespredécesseursetlessuccesseurs de Shakespeare, M. Taine, et M. Emile Montégut, l'auteur d'une très-bonne traduction à mon gré , enrichie de préfaces et de commentaires , et toute relevée des agréments de l'esprit le plus fin, le plus pénétrant et le plus droit?
Chose étrange, ce sont nos prosateurs qui ont le mieux saisi Shakespeare, De nos deux plus grands poètes , l'un n'a point parlé de Shakespeare... l'autre en a mal parlé
Sauf cette réserve, la gloire de Shakespeare a conquis la France comme un rayon. Nous sommes bien près dédire de lui avec ses compatriotes . ce fut un homme en somme dont on ne reverra plus le pareil... non-seulemenl d'ici à un siècle , mais d'ici à jamais. » Il a chez nous, comme chez eux, le privilège d'être toujou.s frais, el d'arriver toujours à propos.
Que de fois n'avons-nous pas entendu dire que Shakespeare est intraduisible en Frai çais !... qu'il n'est même pas toujours d'un sens clair |)our les Anglais eux-mêmes. Cela a été répété de nos jours pour Dickens. Intraduisible ! le mot est gros... il n'en serait pas moins exact si l'on prétendait nous rendre les euphuismes , les allusions , les actualités à jamais disparues de railleries et de métaphores; certains sens exclusifs produits par le heurt des mots.
Mais à prendre ainsi la chose , ce n'est point seulement d'une littérature à une autre qu'il faudrait prononcer le mot d'intraduisible. .. il serait tout aussi juste, appliqué t.ux dialectes d'une même langue, et aux idiomes des classes différentes et des mul-
tiples professions d'un même pays. Dans ses grandes lignes , et sauf quelques vers qui défient l'art le plus subtil , le sens Shakespearien passe en Français presque intact. Au surplus , il y a quelque analogie entre la traduction de l'anglais et sa prononciation.
J'ai noté que le français le mieux doué pour l'étude des langues ne saurait parvenir après vingt ans de résidence à prononcer l'anglais comme le premier anglais venu tout en le parlant mieux que la plupart des bourgeois de Londres. Appliquez celte nuance au moral ; et à la meilleure traduction ne demandez que ce qu'elle a !