Les Juifs à Paris depuis le VIe siècle
Après avoir publié une série de monographies sur les institutions de la Communauté israélite de Paris, M. Léon Kahn couronne aujourd’hui ses intéressantes études par une histoire d’ensemble de la Communauté ellemême- Grâce à lui, le lecteur a pu suivre pas à pas le développement graduel de nos écoles, de notre Comité de bienfaisance, de nos œuvres de patronage et d’apprentissage, enfin de nos Sociétés mutuelles si heureusement multipliées. Le nouveau volume que nous devons à sa vaillante plume permet d’embrasser d’un coup d’œil les principaux incidents qui ont marqué l’existence déjà séculaire de notre Communauté, les difficultés contre lesquelles elle a eu à se débattre, les progrès incessants qu’elle a accomplis, la situation prospère à laquelle elle s’est élevée par les efforts combinés de tous ceux qui ont eu la charge de présider à ses destinées. Le tableau qui se
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déroule sous nos regards dans le présent volume est digne de fixer l’attention des amis du Judaïsme. En ressuscitant, sous de vives couleurs, le passé qui est derrière nous, il nous donne de précieuses leçons pour le présent, et nous inspire pour l’avenir cette confiance féconde qui est le gage de nouveaux efforts et de nouvelles améliorations.
L’historien de la Communauté juive de Paris ne pouvait oublier que si elle ne compte encore qu’un siècle de durée, elle a cependant des traditions plus anciennes qui remontent beaucoup plus haut, jusqu au cœur du moyen âge et même au-delà. Pendant une longue période qui s’étend des origines de la monarchie franque jusqu’au règne de Charles VI, les Israélites forment à Paris, sauf quelques interruptions, une Communauté importante qui tient dignement sa place dans l’histoire du Judaïsme et qui a jeté un assez vif éclat par l’activité sociale et la science religieuse. M. Léon Kahn a eu raison de consacrer la première partie de son volume à cette Communauté primitive de Paris , si tristement arrêtée au cours de son développement par l’Edit d’expulsion de 1394. Il ne nous déplaît pas de nous rattacher, à travers les siècles, à nos ancêtres français du moyen âge et de
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renouer les anneaux d’une tradition violemment brisée.
Assurément les choses sont ce qu’elles sont, et nulle puissance humaine ou divine ne saurait rien changer aux faits accomplis, aux résultats acquis et déjà lointains de l’histoire. Il est permis cependant d’imaginer une autre direction imprimée aux événements ; il est permis de regretter que telle ou telle catastrophe, grosse de conséquences et qui aurait pu être évitée, ne l’ait pas été par la faute des hommes et la violence de leurs passions. Que n’a-t-il été donné au Judaïsme français de poursuivre paisiblement sa voie sur le sol de la France au lieu d’être rejeté brutalement hors des frontières de notre pays ? On rêve volontiers une Communauté juive de Paris, se développant degré par degré avec la ville elle-même, les Israélites parisiens mêlés de plus en plus à la vie nationale et, tout en conservant leur individualité, leurs croyances et leurs habitudes religieuses, épousant tous les intérêts de la patrie commune, parlant sa langue, travaillant à enrichir sa littérature, partageant ses gloires et ses misères, ses luttes et ses victoires, en un mot, ne faisant qu’un avec leurs compatriotes de la religion dominante. Au lieu de
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dater d’hier, le Judaïsme français eût jeté ainsi de profondes racines dans le sol ; il pourrait se réclamer d’une respectable antiquité, et son action n’eût pas été sans honneur pour lui ni sans profit pour la prospérité générale du pays. C'est un beau rêve, mais rien qu’un rêve. La politique étroite et à courte vue de quelques-uns des rois de France, les passions populaires, exaltées jusqu’à l’intolérance, portées à leur comble par le mouvement irrésistible des Croisades, n’ont pas permis qu’il devînt une réalité. Les Juifs de Paris, comme ceux du royaume de France, durent prendre une fois de plus le chemin de l’exil, subissant toutes les douleurs et tous les regrets de ce lamentable exode.
La France sut du moins noblement réparer son tort et racheter une mesure inhumaine que n’expliquent que trop l’état des esprits au moyen âge et de fatales préventions dont l’effet se faisait sentir partout. La déclaration des droits de l’homme, l’abolition solennelle de toutes les lois d’exception, furent la revanche delà justice, de l’humanité et dé la tolérance. S’abritant sous la protection du droit égal pour tous issu de la Révolution française, la Communauté israélite de Paris put se reconstituer et recommencer de nouvelles destinées. Si,
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comme il arrive toujours, ses débuts furent pénibles, ses premiers pas incertains et hésitants, la liberté fut pour elle le meilleur des guides et le plus puissant des stimulants. Le contraste est grand en effet entre le point de départ et le point d’arrivée, et les cent années qui se sont écoulées depuis les résolutions de l’Assemblée constituante n’ont pas été perdues par la Communauté de Paris.
La France a-t-elle à regretter d’avoir été généreuse, libérale, équitable? Les prévisions et les espérances de ceux qui furent, en 1789 et plus tard, les apôtres éloquents des droits de l’humanité, les défenseurs enthousiastes et persévérants de l’égalité de tous les cultes ont-elles été confirmées par l’expérience? Les Juifs français, en un mot, se sont-ils montrés dignes de leur émancipation civile et politique en devenant des serviteurs fidèles et utiles de leur patrie dans n’importe quelle direction de l’activité humaine ? A ces questions, que nous posons avec confiance devant l’opinion publique, le livre de M . Kahn répond avec une netteté parfaite. Il expose les faits, sans rien exagérer ni rien déguiser ; il raconte l’histoire de la Communauté sans aucune partialité, telle qu’elle ressort des document? authen-
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tiques qu’il a eu la bonne fortune d’avoir sous la main et qu’il a mis habilement à profit. Tout* lecteur, libre d’opinions préconçues, pourra tirer la conclusion de ce récit, clair et véridique ; cette conclusion, nous ne la craignons pas.
Nous ne sommes pas sans savoir que les Juifs ont leurs détracteurs qui ne manquent aucune occasion de les accabler de leurs injures et de leurs calomnies. Tantôt avec une fougue passionnée, propre aux sectaires et peu scrupuleuse sur le choix des armes, tantôt avec des allures à prétentions scientifiques, qui dissimulent mal la pauvreté de la pensée et l’empire de préjugés vulgaires et mille fois percés à jour, on répand sur notre compte des inventions aussi fantaisistes qu’odieuses. Si cela dépendait de quelques écrivains, plus bruyants que sérieux, la France en viendrait à faire humblement son meci culpa pour avoir répudié, à la face du monde, toute idée d’intolérance religieuse et d’injustice sociale, reconnu à tous ses enfants les mêmes droits et les mêmes devoirs. Et de telles excitations se produisent à la veille du centenaire de la Révolution 1 Singulière manière de se préparer à fêter le plus glorieux des anniversaires! Comme si ce n’était pas
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assez, au gré de ces grands patriotes, que la France eût subi dans ces dernières années une défaite matérielle que nous déplorons amèrement, ils voudraient encore lui infliger une défaite morale mille fois plus humiliante et plus désastreuse !
Il serait facile de répondre à toutes ces insinuations malveillantes, à tous ces vains commérages ramassés un peu partout, à toutes ces accusations violentes ou perfides. Mais à quoi bon ? Les faits sont là qui répondent, et cette réponse vaut mieux que les phrases les mieux tournées. Nous estimons que M. Léon Kahn en groupant simplement les faits qui remplissent l’existence de la Communauté la plus considérable de France , en exposant les progrès de ses institutions de toutes sortes ainsi que la part prise par les Israélites du xixe siècle au mouvement général de la civilisation et aux grands intérêts de notre pays, a non seulement satisfait une légitime' curiosité, mis en lumière une période importante de notre histoire religieuse, il a opposé aussi une réfutation victorieuse aux calomniateurs du judaïsme français et apporté un document qui n’est pas sans valeur à l’histoire de la Révolution française et de ses conséquences morales et sociales. Aussi lui savons-nous gré
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de l’entreprise qu’il a menée à bonne lin avec une louable persévérance, et nous exprimons l’espoir que les lecteurs ne lui manqueront pas.
Paris, le 2 novembre 1888.
Zadoc Kahn,
Grand-Rabbin.