CHAPITRE PREMIER
Sous Childebert. — Tentatives de conversions par Chilpéric. — Le Juif Priscus. — Etat de la Communauté de Paris à cette époque. — Charlemagne et Louis le Débonnaire. — Les Juifs et Charles le Chauve. — Les quartiers qu’ils habitent sous Philippe Ier. — Etat florissant sous Louis le Gros. — Meurtre de l’enfant Richard et persécutions. — Cruauté de Philippe- Auguste. — Exil. Rappel. — Leurs habitations en 1198. — Les Juifs de Paris vers 1204. — Note des obligations déposées par plusieurs Juifs comme caution de leur résidence.
Si l’on en doit croire les historiens, il y eut des Juifs à Paris au moment de l’invasion des Barbares (1). Nos premiers rois en auraient trouvé du moins un assez grand nombre qui s’y étaient mariés et qui occupaient alors au milieu de la ville, d’après le commissaire Delamare (2), toute une rue qui en avait retenu le nom de Juiverie; ils s’étendaient en outre en deux autres rues qui
(1) V. Traité de Police , par le commissaire Delamare, II, t. III. — Graetz, Histoire des Juifs. Traduction française par Moïse Bloch, 111, 267-8.
(2) Delamare, IL t. III.
aboutissaient de’celle-ci au Palais. Ils y avaient même une synagogue en 582 (1).
Un cdit rendu par Childebert au vi° siècle, et rendu à Paris (2), a laissé supposer qu’ils pouvaient y être nombreux. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Ce prince leur interdisait de paraître en public du saint temps de la Passion à Pâques, — selon les uns, parce que « leur présence était une offense au Christianisme (3) » ; — selon les autres, parce qu’on craignait que les Juifs ne profitassent du moment où les rues étaient désertes et les églises pleines pour exécuter quelque mauvais dessein.
Quoi qu’il en soit de ces deux versions, il est certain que jusqu’alors l’existence des Juifs s’écoulait sans trouble à Paris et qu’ils y occupaient même un certain rang. Les charges dont ils étaient revêtus et que les conciles s’efforcèrent de leur enlever (4), les relations cordiales qu’ils avaient avec les Chrétiens et que l’Eglise ordonna à ses fidèles de rompre, la liberté avec laquelle ils exerçaient leur religion, témoignent de leur condition favorable, à Paris jusqu au vi1 2 3 4 siècle. Mais à cette époque s’ourdit contre eux un sentiment d’hostilité qui se manifestera avec une force toujours croissante et qui, suscité par l’Église, gagnera successivement les rois, les seigneurs et le peuple.
(1) Cela paraît résulter du moins de l’interprétation, par Adrien de Valois, du texte du livre vi de Grégoire de Tours (MoÏ6e Schwab. 1866).
(2) Graetz, III, 269.
(3) Ibid. '
(4) Conciliorum Coll, Labbé
Déjà Chilpéric cherche par la discussion à gagner des âmes au catholicisme naissant, et il contraint au baptême ceux que. ses arguments théologiques ne peuvent convaincre.
Grégoire de Tours nous a laissé le récit d’une de ces controverses où, malgré la pressante intervention du savant évêque et de Chilpéric, leur adversaire se refusait à « reconnaître la vérité » (1). Il s'agit ici de Priscus, Juif de Paris, qui était à la cour' du roi, et aurait été, vers 555, monétaire à Châlon-sur-Saône (2). Victime de cette passion religieuse et de son attachement au Judaïsme, il paya, de sa liberté d’abord, puis de sa vie, son incrédulité. Jeté en prison « afin que ce qu il ne consentait pas à croire volontairement, on le lui fît du moins croire malgré lui » (3), il fut assassiné en 582 par un Juif converti nommé Phatir.
Bien peu, au dire même de Grégoire, se laissaient sincèrement toucher de la foi; mais entre ceux-là même qui recevaient le baptême, les uns — comme Phatir — employaient leur ferveur naissante contre leurs anciens frères, et parmi les autres « il y en eqt beaucoup dont l’eau sainte lava seulement le corps et non le cœur » (4).
La page historique de Grégoire de Tours ne fournit aucune donnée sur l’importance de la Communauté juive à Paris à cette époque. Ce que l'on sait du moins, c’est que les Juifs y exerçaient
(1) Grégoire depfî&iirs, Hist. Francorum, lib. VI, cap. 5 et 1-7.
(2) V. au sujet deu Priscus, le Juif Priscus, Revue des Eludes juives, X, 237, par Isidore Loeb.
(3) Grégoire de Tours
(4) Ibid.
des fonctions importantes (1). Ils affermaient les péages et remplissaient les charges de receveurs d’impôts. L’un d’eux, nommé Salomon, occupait, au commencement du vne siècle, un poste semblable à la porte Glaucin à Saint-Denis, où les Juifs du reste tenaient très brillamment la foire du Landit, instituée par Dagobert (2).
Leur activité et leur intelligence leur valurent un redoublement d’hostilité de la part de l’Eglise. Pour elle, la liberté des Juifs, leur prépondérance, ne pouvaient qu’entraîner la chute du Christianisme, et les prêtres voulaient sauver leur religion : ils persécutèrent les Juifs, et trouvèrent dans les derniers rois mérovingiens des alliés sûrs, tout prêts à les seconder dans cette tâche. Mais tandis que Glothaire II défendait aux Juifs d’exercer aucune fonction supérieure ou de servir dans l’armée, et que son fils Dagobert manifesait également une violente haine pour eux (3), Charlemagne, tout zélé qu’il fût pour l’Eglise, fit preuve à leur égard d’une grande impartialité, de beaucoup de bienveillance et d'humanité : la mission dont il chargea le Juif Isaac à la cour du calife Haroun-Al-Raschid, et la confiance qu’il avait en son médecin, un Juif nommé Faragut, prouvent le cas qu’il faisait de leurs talents, de leur activité.
Louis le Débonnaire, à son tour, usa envers eux
demmifs ,
t. IV; Gesta
(1) Boissi, Diss., t. II ; Basnage, Ilist.
Dagoberti regis , ch. XXXIII.
(2) Boissi, Diss., t. II; Basnage, Hist. des Juifs , t. ^IV; Gesta Dagoberti regis , ch. XXXIII.
(3) Grazet, III, 271.
de la plus large tolérance, les protégea contre l’hostilité des Barons et du clergé (1), leur accorda d’importantes immunités pécuniaires, les remit en possession des charges qui leur avaient été enlevées, défendit qu’ils fussent troublés dans la pratique de leur religion, et fixa dorénavant au dimanche les foires qui avaient précédemment lieu le samedi (2).
Tous ces avantages n’étaient pas faits pour concilier aux Juifs la sympathie de l’Eglise. Elle ne pouvait constater sans envie le crédit qu’ils avaient à la Cour, et elle devait tout tenter pour le ruiner.
Charles le Chauve néanmoins continua, comme son père, à les traiter favorablement. Il en eut plusieurs à son service; l’un d’eux, nommé Juda, qu’il appelait Juda son féal , était son banquier; un autre, Sédécias, était son médecin (3). Favori du roi, celui-ci passait auprès du peuple pour magicien et sorcier. Les récits merveilleux (4) qu’on débitait sur son compte le perdirent. Il fut accusé par le clergé de la mort de Charles le Chauve et déclaré coupable de l’avoir empoisonné.
A tout autre moment, les Juifs de Paris auraient ressenti le contre-coup d'un événement aussi grave. Alors, ils ne furent pas inquiétés. Les bouleversements de cette époque expliquent facilement l’oubli dans lequel on les laisse. La fin de la seconde rjme, en effet, est un chaos inexplicable où tout se confond : les incursions des
(1) Graetz, III, 337.
(2) Ibid.
(3) Ibid., 342.
(4) Tiré de la Chronique d’Hersange.
Normands, l’abaissement de la puissance royale, la prépondérance naissante des grands vassaux, jettent un trouble immense dans le royaume. Enveloppés dans ces grands changements, les Juifs disparaissent et on ne trouve de nouveau leur trace à Paris qu'aux premiers temps de la féodalité. Le xie siècle môme s’écoule sans qu’il soit fait aucune mention d'eux. Traités alors comme des étrangers qui ne font que passer sur le territoire de France, ils vivent ignorés et heureux du silence qui les entoure, logés maintenant (1090) dans un lieu nommé Champeaux , au milieu « des petites « maisons hautes et mal faites qui furent basties « exprès et composèrent un certain nombre de « rues étroites, tortues et obscures, fermées de « portes de tous cotez (1) ».
Grâce à l’obscurité dans laquelle elle vivait alors, la population juive de Paris put se développer sans entrave. Elle eut sous Louis le Gros une certaine importance. A cette époque, en effet, elle se concilie la bienveillance de tous et particulièrement celle du clergé; elle figure parmi les corporations 'qui sepressent au-devant du pape Innocent II à son entrée dans Paris, et lève, à son approche, les Livres de la Loi ; enfin, la Synagogue, qui compte quantité d’écrivains dogmatiques, brille d’un vif éclat, et tient dignement sa place dans ce siècle qu’illustrent R. Tarn à Orléans, Raschi £t R. Meir à Troyes Au rapport de Benjamin’ de Tudèle, elle renfermait en effet des « disciples de Sages » qui n'avaient point « leurs pareils sur toute la terre »,
(1) V. Delamare et Sauvai, Histoire de Paris.
nuit et jour appliqués à l’étude de la Loi, hospitaliers envers les étrangers, affectueux et fraternels pour leurs coreligionnaires (1).
Cette condition relativement favorable ne pouvait être de longue durée : le règne de Louis le Jeune vint y jeter son ombre. Bienveillant d’abord, ce prince n’avait pris à l’égard des Juifs que les mesures nécessaires pour empêcher ceux qui s’étaient convertis de revenir à leur première croyance (2) ; le pape Alexandre se plaignait même qu il leur accordât trop de liberté dans son royaume, quand les Juifs de Paris furent soudain accusés du meurtre d’un enfant du nom de Richard (3). La fureur populaire, excitée par l’Eglise, se donna libre carrière; on pilla les uns et les autres, et le plus grand nombre moururent sur le bûcher, atroce châtiment d’un crime imaginaire.
Ce sanglant épisode rouvrit l’ère des persécutions violentes un moment fermée. La Communauté de Paris avait échappé aux massacres dans lesquels les Juifs de Rouen, d'Orléans, de Ramerupt avaient trouvé la mort ; elle ne devait pas être épargnée par Philippe-Auguste.
Nourri dès son enfance dans la foi aux mensonges et aux calomnies débités contre les Juifs, son aversion pour eux fut excitée encore par « le récit de divers seigneurs qui lui racontèrent que' les Juifs de Paris avaient coutume d’égorger tous les ans, le Jeudi-Saint, un enfant des chrétiens, que plusieurs", convaincus de cette cruauté, avaient
(1) V. Benjamin de Tudèle, édit. Acher, I, 164-5.
(2) An 1144. D. Bouquet, Recueil des hist. de Fr., t. XXVI, 8.
(3) Historiens de France, XXV, 768. • -
61) brûlés sous le règne précédent et qu’une de ces innocentes victimes avait été brûlée comme martyr sous le nom de Saint Richard » (1) .
On peut ajouter à cela que les bruits les plus faux couraient sur l’importance de leur fortune. A en croire ces assertions, « la moitié du terroir de Paris leur appartenait » (2) ; servis par des domestiques chrétiens, ils avaient pour débiteurs les bourgeois, les soldats, les paysans. Leurs créances s’étendaient partout, dans les villes, les villages et les faubourgs; un grand nombre de chrétiens avaient été expropriés par eux pour cause de dettes; ils tenaient des débiteurs captifs chez eux comme dans des prisons; enfin, ils avaient des objets sacrés en gage, et ils se faisaient un plaisir de les profaner (3).
Si de tels faits méritaient une répression sévère, une fortune aussi considérable offrait une trop belle proie pour qu’on ne cherchât pas à s’en emparer, et du même coup à châtier les prétendus coupables. Philippe II n’y faillit pas. Il ne fut pas plutôt sacré qu’il se saisit de leur or, de leur argent et de tous leurs meubles. Après il les fît mettre en prison et n’en sortirent point qu’ils ne lui eussent donné 15,000 marcs d’argent. Ensuite il les chassa de France (1182), confisqua leurs terres et leurs maisons et dispensa tous ses sujets de leur payer les dettes dont ils étaient redevables, pourvu qu’ils lui en donnassent la cinquième partie. Chacun en
(1) V. Felibien.
(2) Rigord, de Gestis Philippi-Augusti (Hist. de Fr.).
(3) Ibid.
fut si joyeux qu’on appela cette année-là Vannée du Jubilé (1).
Leur retour ne devait pas être le signal d’une joie moins grande. La guerre contre les Flamands et les Anglais faisait naître un grand besoin d’argent et Philippe était dépourvu des ressources nécessaires. Les Juifs les lui offrirent. Us furent rappelés (1198); mais ils ne retrouvèrent ni leurs synagogues qui avaient été converties en églises ou en chapelles (2), ni les quarante-deux maisons dont, paraît-il, ils étaient propriétaires et que Philippe-Auguste avait vendues en 1183 aux Pelletiers de Paris (3).
Ils revinrent occuper les quartiers que l’exil les avait contraints d'abandonner. Les artisans logeaient vers la Halle, dans les rues de la Poterie, de la Friperie, de la Chausseterie, de Jean de Beausse, de la Cordonnerie, et à la halle au blé. Toutes ces rues, aussi bien que cette halle, s’appelaient alors la Juiverie et le quartier des Juifs.
Du temps de Sauvai, elles finissaient, d’un côté, en triangle vers le marché aux poirées; de l’autre, elles aboutissaient à la Tonnellerie, vis-à-vis les piliers des Halles. Toutes les maisons qui les bordaient étaient petites, hautes, mal faites, « semblables aux juiveries de Rome, Metz, Avignon ». Toutes ces rues, au xnc siècle, étaient fermées aux
(1) Y. Sauvai.
(2) Revue des Études juives, u° 6. Catalogue d’actes relatifs aux Juifs pendant le moyen âge , par Ulysse Robert, p. 211.
(3) Les maisons dont il s’agit étaient situées dans es rues qui prirent plus tard le nom de rue de la Vieille-Draperie et rue de la Pelleterie. Y. Delamarre et Sauvai.
deux bouts avec de grandes portes qu’on appelait les portes de la Juiverie. Elles ne furent abattues que sous François Ier en même temps que les portes qui restaient encore de la vieille enceinte de Paris achevée par Philippe-Auguste.
Les plus riches d’entre les Juifs occupaient alors les deux côtés de la rue qui faisait le milieu de la cité et qui, d’un bout, tenait au Petit-Pont, et, de l’autre, au pont Notre-Dame. Un acte de Philippe- Auguste, datant de 1204 environ, donne leurs noms. Ils étaient au nombre de 40 : 25 étaient do l’Ile-de-France, et 15 de Normandie (1) :
C’étaient, de France : Moyse de Sens; — Salomon Crossus de Dorb; — Deodat de Verneuil; — Deodat de Brai; — Elias, son frère, — Joce Doain;
— Isaac de Gonesse; — Fautinus de Pontoise; — Benamta Catus de Mest' (2) ; — Ursellus de Mantes ;
— Isac Anglais de Gournay; — Bandit de Senlis;
— Léo de Pierrefonds; — Judas de Montlhéry;
— Bien-li-Vienge d’Etampes; — Morel de Yenville (3); — Peret d’Orléans et Jacob de Falaise;
— Joce Daihel d’Orléans; — Léo de Sacro Cesare Ditur (4) ; — Vivant, gendre de Crescent, de Montargis; — Léo Crosse de Melun; — Morême de
(4) Catalogue des Actes de Philippe-Auguste, par Léopold Delisle (Paris, 1856). La pièce est en latin. Nous en traduisors les noms. La plupart d’entre eux se retrouvent dans le Rôle des Juifs de Paris en 4%96-1%97, par Isidore Eoeb. — Revue des Etudes juives, n° I, p. 61 et suiv.
(2) M. Léop. Delisle suppose que l’indication est mal rapportée et qu’il devrait y avoir Bona vita Catus de Aneto = Bonnevie Cate de Anet (Eure-et-Loir).
(3) Yen ville = Jan ville (Eure-et-Loir).
(4) Peut-être, d’après M. Léop. Delisle, pour Riturencis.
Chinon; — Isac de Perrière de Saumur (1) ; — Samuel, son frère.
De Normandie : Brunus fdius Bonenita (2) Rothomagi; — Diex le Saut Aries (3); — Bonenic (4) de Caudebec; — Abraham de Mostervillari ; — Judas fils de Longueville — et Judas Gendre; — Dieu- ' le-Croisse Dortem de Pontellomari (5); — Jacob de Bonneville-sur-Touques (b); — Jacob (de) Lisieux; — Morel de Falaise; — Dex-le-Croisse de Caen ; — Joce Doan de Burgonn. . . ; — David Torlipel de Brionne; — Moyse d’Elbeuf; — Cressant de Bernay.
Rentrés dans Paris, les Juifs jouirent d’une certaine tolérance jusqu’à la Fin du règne de ce prince. Quelques-uns d’entre eux durent cependant. s’engager à ne pas s’éloigner des terres du roi. Une « note des obligations déposées par plusieurs Juifs comme caution de leur résidence (7) » (vers 1204), mentionne les noms de ces Juifs, la quotité exigée et lê serment prêté par chacun sur le « roole », ou Rouleau de la Loi. Ce sont :
Jacob de Molinz, pour VIII xx livres (huitvingts); — Segnore, XL; — Diex-la-Beneie, LX; — Bonnevie de Hodenc (8), X; — Relias de Or-
(1) Petraria de Salmuro. Comm. de Bagneux, caut. de Saumur, Maine-et-Loire).
(2) Bonenita pour Bone vita = Bonnevie, de Rouen.
(3) Peut-être Arcis.
(4) Bonnevie, sans doute.
(5) Pour Ponte- Aldemari = Pont-Audemer.
(6) Calvados.
(7) Catalogue des Actes.,., Léopold Delisle.
(8) Oise.
bec, XXX (1); — Samuel, L; — Léo de Ben, XV; — Dex Aie et son frère, LX; — David de Guidesores (2), XX; — Vivant, X; — Ursellus, XX; — Bonnevie jeune, XXX; — Bele Assez, XV.
(1) Calvados.
(2) Gisors.