CHAPITRE IV
Retour des Juifs. — |Le médecin de François Ier. — Montaigne, son origine juive. — Bodin, Trémellius et Chevalier. — Miche de L’Hospital. — Concini et Léonora Galigaï, sa femme. — Ils attirent des Juifs à Paris. — Montalte, médecin de Marie de Médicis. — La Communauté à cette époque. — Exil de 1615. — Disparition de 26 jeunes gens imputée aux Juifs. — Mazarinades. — Assassinat d’un bourgeois de Paris pendant la Fronde. — La Compagnie des Fripiers et les Juifs. — Curieux pamphlets. — Quelques Juifs sont autorisés sous Louis XIV à résider à Paris. — Samuel Bernard et Louis XIV. — Louis XV et la Communauté.)
A la suite de cette expulsion, la Communauté juive de Paris, dispersée, ne parvint pas de longtemps à se reconstituer. Quelques Juifs obtinrent cependant de Louis XI la permission de séjourner dans la ville, mais à la condition qu’ils se munissent d’une autorisation de police qu’il leur fallait renouveler tous les trois mois.
Les premiers dont on puisse y constater la présence s'y trouvent vers l’an 1500. C’étaient les Govéa, originaires de Beja, en Portugal. Encore n’étaient-ils pas connus à Paris comme Juifs, mais comme faisant partie de ces nouveaux chrétiens qui avaient émigré d’Espagne et de Portugal dans la Guienne (1). Jacques Govéa, dit l 'Ancien, était principal du collège Sainte-Barbe à Paris. Il avait établi près de lui quatre de ses neveux. L’un d’eux, qui aidait son oncle dans l’administration du col-
(1) Malvezm, Histoire des Juifs à Bordeaux, p. '100 et" s ni v.
(Bordeaux, 1875). ~
lège, fut, pendant sa présence à Paris, chargé par le roi de Portugal, Jean III, de défendre ses intérêts dans les réclamations que faisait pour son douaire la reine de France, sœur de Charles-Quint et veuve du dernier roi de Portugal (1).
François Ier fit venir pour le soigner un médecin juif de Constantinople (2). C'est à ce médecin qu’on devrait l’introduction en France de l’usage du lait d'ânesse pour les personnes épuisées ou les poitrines délicates (3).
C’est sous le règne de ce prince que la langue hébraïque fut établie et que la typographie hébraïque, qui jusque-là n'avait produit à Paris que de faibles essais, mit tout à coup au jour des chefsd’œuvre ( t).
Parmi les noms qu’on rattache au Judaïsme, il en est un qui brille au premier rang et qui demeure comme un des plus éclatants dans la littérature française : nous voulons parler de Michel de Montaigne, qui aurait été d’origine juive par sa mère, Anthoinette de Louppes, native de Toulouse et descendante d’un de ces nouveaux chrétiens qui s’enfuirent de l’Espagne. Elle appartenait à la famille de Lopès et avait épousé en 1528 noble Pierre Ayquem, seigneur de Montaigne (5).
(1) Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 100 et suiv. (Bordeaux, 1875).
(2) E. Carmoly, Revue orientale, t, IL
(3) Ibid.
(4) E. Carmoly, Revue orientale . — Omont (H.) , Spécimens de caractères hébreux, gravés à Vienne et à Paris, par Guillaume Le Bé (1546-1574), Paris, 1887.— Tir* à part de Y Histoire de Paris
et de Vlle-de-Fravre.
(5) Malvezin, p. 08 pt 107,
A côté de lui, on se plaît à atlribuer, sinon une naissance, du moins une origine juive à Bodin, célèbre publiciste, aux savants Tremellius et Chevalier, au mathématicien Ozanan, et enfin au Chancelier Michel de l’Hôpital, qui aurait été fils d'un Juif d’Avignon, médecin du fameux connétable de Bourbon (1).
On- ne doit accepter ces assertions qu’avec une grande réserve. La légende qui veut que Concini, maréchal d’Ancre, et sa femme, Leonora Galigaï, aient été Juifs ou même descendants de famille juive, ne saurait être admise avec moins de circonspection, bien que le « crime de Judaïsme » ressorte naturellement des charges portées contre eux dans le procès qui leur fut intenté en 1617 (2).
S'il faut en croire les historiens (3), et d’après des informations tirées des Registres du Parlement, du Mercure Français et du Recueil des charges du procès fait à la mémoire de Concini (4).
(1) Carmoly, t. II et Malvezin, p. 292.
(2) Recueil des charges qui sont au procez faict à la mémoire de Conchino Conchini riagueres Mareschal de France et à Leonora Galigaj savefve, sur le chef du crime de laese majesté divine { 1617).
Un grand nombre de pamphlets relatifs à Concini et sa femme ont été publiés au xvne siècle. On peut plus particulièrement consulter les pièces suivantes en ce qui touche la question de Judaïsme. Chapitre du procès faict à la mémoire de Conchino Conchini naguères mareschal de France et à Leonora Galigaj, sa vefve. — Le procès du marquis d’Ancre (1617). — Chef du procès fait à la mémoire de Conchino Conchini , naguères mareschal de France, etc. (S.l.n.d.). — Conclusions civiles de dame Mare Brochart à l’encontre de feu Conchino Conchini, etc. (Paris, 1617). — Histoire générale du maréchal et de la maréchale d’Ancre, par le sieur D. P. (Paris, 1617). — Histoire tragique du marquis d’Ancre et sa femme, etc. (Paris, 1617).
(3) Sauvai.
(4) Recueil des charges , etc.
celui-ci et sa femme auraient fait venir d’Amsterdam à Paris quelques Juifs qui bientôt après auraient été suivis d’Alvarez, de Philotée Elie de Montalte, et de beaucoup d’autres Juifs, tant de Portugal que de Hollande.
Ils furent même accusés de faire profession de Judaïsme et, dans ce but, de consommer dans des églises « le sacrifice du cocq par oblation judaïque » lors de « la feste de la Réconciliation »; de s’aider « de la cabale et des livres des Iuifs » et « d’emporter hors l’image du Crucifix » quand ils lisaient les psaumes (1). On trouva dans leur maison un « Machazor » et « un autre livre intitulé : Cheinuc, c’est-à-dire accoustumance pour apprendre et accoustumer à l’hébrieu qui est une forme de cateschisme », et enfin « diverses étoffes dont Conchine et sa femme abusaient pour les pendre au col à la façon des préservatifs que les Iuifs appellent Kamea, les Grecs Phylacterias... », etc., etc. (2).
Quoi qu'il soit de ces diverses accusations, et elles perdent évidemment de leur importance si l’on considère de qui elles émanèrent (3), Elie de Montalte « grand hébrieu et vray Iuif » (4), appelé àParis, servit de médecin à Marie de Médicis(1611); mais il n’y voulut venir qu'à la condition de ne « se contrefaire » en rien «en sa religion ju-
(1) Recueil des charges, etc.
(2) Ibid.
(3) Ces révélations furent dues en grande partie à l’écuyer de Leonora Galigaï, à son cocher, à Philippe Dacquin « cy* devant Iuif et aujourd’huy chrestien », qui occupait un poste inférieur chez elle et à divers autres accusateurs tirés de la basse classe. (V. le Recueil des charges qui sont au procez, etc.)
(4) Ibid.
daïque (1) »; et la reine lui donna toute sécurité à cet égard. Montalte, qui jouissait de la plus grande considération à la Cour (2), professa ouvertement, en effet, la religion juive et obtint la même liberté de conscience pour sa maison. Profitant du crédit qu’il avait auprès de Marie de Médicis et de la protection de Concini, les Juifs vécurent sans inquiétude pendant quelques années à Paris. Mais cette tranquillité fut troublée par Louis XIII qui avait hâte de sortir de tutelle et de se débarrasser de « Conchine ». Surpris en 1615 célébrant la Pâque dans plusieurs quartiers où ils s’étaient « répandus (3) », ils furent bannis le 23 avril par Louis XIII qui, comme les rois Très-Chrétiens qui l’avaient précédé, avait « en horreur toutes les nations ennemies de ce nom et surtout celle des Juifs (4) ».
Cette nouvelle expulsion ne devait rien changer à leur situation. La Communauté n’avait pu suffisamment s’affermir pour en éprouver un grand dommage. Il ne semble pas du reste que la défense faite aux Juifs de résider à Paris ait été bien strictement observée.
Sans compter une espèce de fou, Jean Fontanier, tour à tour calviniste, moine, avocat, secrétaire du roi et enfin Juif, qui se mit en tête de rétablir le Judaïsme en France et fut brûlé en place de
(1) Recueil des charges qui sont au procez faict à la mémoire
de Conchino Conchini nagueres mareschal de France
(2) Malvezin, p. 122. — Bédarrides. p. 569, note 67. — Carmoly, t. IL
(3) Sauvai.
(4) Lettres patentes du 23 mai 1615.
LES JUWS A PARIS
Grève (1), on a cru pouvoir constater l’existence de familles juives à Paris dans la seconde moitié du x vii® siècle. Cette assertion résulterait du moins d’un événement qui eut lieu quelques années après la nomination de La Reynie au poste de lieutenant-général de la police. Vers 1670, vingt-six jeunes gens disparurent de la ville en l’espace de quatre mois, et leur disparition fut mise sur le compte des Juifs qu’on accusa de crucifier les Chrétiens « en haine du Dieu crucifié ». L’accusation fut plus tard reconnue fausse et la police réussit à mettre la main sur les auteurs de ces crimes (2).
La question de résidence 'des Juifs à Paris à cette époque semble être résolue plus positivement par des documents d’une importance réelle. Il s'agit de douze Mazarinades qui, sous la mention générale de 1’ « Assassinat de l’Epinglier (3) », traitent d’un meurtre commis en 1652 sur un bourgeois de Paris par la Compagnie milicienne des Fripiers. Or, au dire des Mazarinades, celte corn-, pagnie n'aurait été composée que de Juifs (4).
(1) Sauvai.
(2) Les Juifs dans l'Opinion chrétienne aux xvn° et xvme siècles : Peuchet et Diderot , par T. R. (Théodore Reinach). Revue des Etudes juives (janvier-mars 1884, p. 138).
(3) Bibliographie des Mazarinades, publiée par la Société de l’histoire de France, par G. Moreau (Paris, 1852), III, 376.
(4) Voici les titres de ces douze Mazarinades : Récit naïf et véritable ■ du cruel assassinat et horrible massacre commis, e 26 août / 652, par la Compagnie des Frippiers de la Tonnellerie, commandée par Claude Amant, leur capitaine, en la personne Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la régné, bourgeois de Paris, âgé de trente-deux ans, tiré des informations et des révélations faites en suite de Monitoires obtenus et publiés en aucune des paroisses de cette ville de Paris (S. 1. i652). —
Voici les faits : c’était le jeudi 15 août. La Compagnie des Fripiers de la rue de la Tonnellerie, revenant de garde de la Porte-Montmarlre, passait à la Pointe-Saint-Eustache sur les cinq heures du soir (1), lorsqu’un passant ayant demandé quelle
Récit véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un . jeune garçon , fils d’un marchand espinglier de la rue Saint-Denys, nommé Bourgeois (Paris, Simon Le Porteur, 1652), — Relation véritable de l'horrible assassinat co?nmis par les Frippiers de la nation Judaïque en la personne d’un bourgeois de cette ville de Paris , le 26 août 165 2 (Paris, 1652). — Histoire véritable et lamentable d'un bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la Synagogue, le 26 août 1652 (S. 1., 1652). — La cruauté de la sinagogue des Juifs de la dernière génération depuis le jugement de Minos, rendu à l’âme du pauvre massacré aux Champs -Elisiens, le repos des âmes heureuses. P. A. R. G. L. A. M. R. D. R. T. A. P. (Paris, 1652). — La Fureur des Juifs ; dédiée à messieurs de la sinagogue en vers burlesques , par Claude Veyras (Paris, Jacques Le Gentil, 1652). — Le lugement criminel rendu contre la sinagogue des Fripiers portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui est la marque de la Juifverie) , seront chastrez rie à rie, afin que la race en demeure à jamais éteinte dans Paris (S. 1., 1652). — Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce et trafic dans leur synagogue (Paris, Fr. Preuveray, 1652). — Réponse des principaux de la Synagogue présenté (sic) par articles aux notables bourgeois de Paris, où il (sic) montre leur ordre, leur reigle, leur loy et leur procez avec le complaignant (Paris, 1652). — La synagogue mise en son lustre avec l'épitaphe de Bourgeois pour mettre sur son tombeau (S. L, 1652). — Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris contre les Juifs de la Synagogue, le 1CV jour de septembre 1652 , pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un notable bourgeois de la dite ville de Paris (Paris, Ve J. Guillemot, 1652J. — L’assemblée des Frippiers en la maison d’un officier de leur Compagnie pour adviser aux moyens de 'remédier à la cruauté de leur grand crime, suivant le Moratoire, qui se publie contre eux par les paroisses de Paris où ne trouvant pas de remèdes assurés , un d’entre eux nommé Jean Laloué, s’est jetté dans un puits par désespoir, et aussi avec le refus de la somme d’argent qu’ils ont offerte à Son Altesse royale pour tascher d’estouffer cette action barbare (Paris, 1652).
(1) Monitoire publié
Compagnie c'était, Jean Bourgeois, « marchand espinglier ordinaire de la reyne », qui se trouvait là, répondit « sans dessein de les offencer : c’est la Synagogue qui s'en va (1) ». Les Fripiers, « prompts à la colère et à la rage, se saisirent à l’instant de lui, l’outragèrent de coups de hallebardes et de crosses de mousquets, le menèrent suivant leur marche chez leur capitaine nommé Amant où, après plusieurs mauvais traitements, le contraignirent à leur demander à genoux pardon et faire amende honorab’e » (2). Sur les conseils qui lui furent donnés, Bourgeois porta plainte devant les officiers du Châtelet. Il obtint une provision de 00 livres, et un des fripiers de la Halle fut emprisonné jusqu’à consignation de la dite somme (3).
A celte nouvelle, les fripiers s’émeuvent; ils s'adressent au prévôt des marchands. Brousse!, qui fait relâcher le prisonnier. Mais cette réparation est jugée insuffisante. Le 26, « les boutiques non encore ouvertes », ils s’emparent de Bourgeois, font battre le tambour, assemblent 80 à 100 hommes (4) ; et, quatre par quatre, le capitaine en tête, « criant : c'est un séditieux » (5), sortent tambour battant de leur rue, et traversent les rues Saint-Honoré, des Bourdonnais, des Carneaux, des Déchargeurs, tous chemins alors peu fréquentés. Après avoir fait garder les avenues, ils collèrent
(1) Récit naïf et véritable
(2) Relation véritable
(3) Récit véritable de ce qui s'est passé. ...
(4) Soixante, d’après ['Histoire véritable et lamentable ... « Ils s’assemblèrent bien soixante. »
(5) Môme pamphlet.
Bourgeois contre un mur, lui firent « voler la cervelle sur le pavé » et s’en furent jeter son corps dans la cour de l’Hôtel de Ville (1).
Ce meurtre causa une émotion extraordinaire. Le clergé invita tous ceux qui avaient « veu, seu, entendu, ouy dire et aperceu quelque chose » à le lui révéler sous six jours, à peine des « censures ecclesiastiques (2) ». La justice en dut connaître également, et les Fripiers, inquiets de cette agitation, se réunirent en la maison d’un officier de leur compagnie pour aviser, croyait-on. au moyen de sortir de ce mauvais pas et de terminer celte affaire qu’ils n’avaient pu réussir à étouffer, même à prix d’argent. Sans doute aucune suite n'y fut donnée : on se trouvait alors au plus fort de la Fronde, et ce scandale dut être oublié au milieu des troubles qui agitaient Paris :
Au temps de nos divisions
Vous tranchez de grands et de braves,
Plus pompeux que des Scipions
Qui n’ont que des rois pour esclaves (3).
Tels sont les faits sur lesquels les diverses relations de l’époque s’accordent très exactement. Mais l’assassinat fut-il réellement commis par des Juifs? A consulter les pamphlets qu’il suscita, il ne semble pas qu’il puisse y avoir le moindre doute. Toutes les Mazarinades qui relatent le crime le leur attribuent sans hésitation. La requête présentée au Parlement par le père et les parents de
(1) Relation véritable
(2) Monitoire
(3) La synagogue mise en son lustre ...
Bourgeois est également formelle et les récits qui parurent au môme moment ne sont pas moins précis. « Ils se déguisent sous autant de noms et de formes qu’ils rencontrent d’objets, dit l’un; ils se font catholiques avec les catholiques; ils changent d’autant de religions et de sectes que de lieux, sans en avoir pas une... » (1). Ils ont crucifié « le Sauveur du monde », dit un autre. Depuis, « une iuste indignation » a pesé sur eux. Aujourd’hui, en raison de leurs vices « persistants », ils se retirent à l’écart dans des lieux où ils habitent séparés des autres citoyens, « formant comme une espèce de synagogue particulière ». La « haine » et F « aversion générale » qu’ils inspirent s’augmentent de « la cruauté exécrable et sans exemple dans les siècles passés qu’ils ont commise le 26 iour d’aoust dans la ville de Paris... (2) ».
Les pamphlets en vers ne sont pas moins probants. On n’examine même point
« Si ce sont Iuifs christianisans « Ou des Chrétiens Iudaïsans » (3) ;
« Il s’agit de Iuifverie ». Gela suffît.
Celui-ci implore sa muse pour raconter
L’aventure de ce jeune homme Qui ces iours passés fut occis Par nosseigneurs les circoncis,
Nosseigneurs de la synagogue Cette race orgueilleuse et rogue...
(t) Examen de la vie des Juifs . ..
(2) Relation véritable...
(3) Le jugement criminel ...
Disons que ce fu?t un ieudy Du mois d’aoust apres midy Que messieurs de la Fripperie Ou plutôt de la Iuifverie Marchaient tous au son du tambour Venant de garder à leur tour La porte de la Conférence...
Et plus loin :
Ainsi messieurs les circoncis Ont inhumainement occis Un bon chrétien...
Un autre pamphlétaire apostrophe grossièrement la « mauditte trouppe judaïque » (1) :
Vous de la ville l’excrément,
Interdits de l’eschevinage,
Oserez-vous insolemment
De nos bourgeois faire un carnage?
Pourquoi montrer votre fureur, Volleurs de nippes et de hardes, Contre un qui n’oppose en sa peur Qu’une espingle à vos hallebardes ?
Allez, gens qui vendues Dieu Tenir ailleurs la synagogue !...
L’esprit public est monté. On scrute la vie des Juifs, leur religion, leur commerce (2); on les accuse des plus grandes vilenies; si bien que les «.principaux de la synagogue » se voient contraints de répondre « par articles » aux « notables bourgeois de Paris » en exposant « leur ordre, leur reigle, leur loy (3) ».
(1) La synagogue mise en son lustre .
(2) Examen de la vie des Juifs...
(3) Réponse des principaux de la synagogue...
Do cet ensemble de documents, il pourrait donc résulter que, moins de quarante ans après l’expulsion de 1615, les Juifs vivaient en nombre à Paris, qu’ils y étaient connus comme Juifs, qu ils y étaient tolérés, qu’ils formaient une Communauté importante, assez puissante môme pour constituer un groupe d hommes armés, et qu’ils remplissaient, à l’égal des autres citoyens, des fonctions miliciennes.
On peut objecter, il est vrai, que l’imputation du marchand d’épingles, lancée en plaisantant, était erronée et que les Fripiers n’étaient pas du tout Juifs; que la Mazarinade est un genre burlesque et qu’on ne saurait y ajouter foi. En outre, si les faits relatés étaient exacts, les Juifs de Paris auraient alors constitué un ensemble compact, organisé, tandis que leur situation à cette époque ne )ermet guère de croire à une pareille assertion.
Cependant, il est constant qu'il y avait alors des Juifs à Paris : quelques-uns même avaient obtenu l’autorisation d’y séjourner. Ainsi François Lopès, fils de François Lopès, professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux, était, en 1667, médecin de la Faculté de Paris (1); Jona Salvador de Pignerol (Savoie) fut autorisé à y séjourner pendant six mois ; il logeait au Fort Meulan, rue Quinquempoix (2); Athias, probablement Joseph Athias, le célèbre imprimeur, s’y trouvait à la même époque (3); et
(1) Malvezin.
(2) Louis XIV et les Israélites , par Gharleville, rabbin de Versailles. Archives israélites de France , 48e année, n« 26, p. 206 (sans indicat ci de source).
(3) Ibid.
parmi les gens de lettres pensionnés par Louis XIV était compris, en 1662, un nommé Cohen, ayant qualité de savant étranger (1).
C’est également sous le règne de ce prince que Samuel Bernard, le financier (dont l’origine juive a été formellement contestée), acquit une grande célébrité (2). Il s’était enrichi sous le ministère Chamillard, et quand il mourut, il laissa — dit-on — une fortune de trente-cinq millions en capital, sans compter une dizaine de millions prêtés qu’on ne lui rendit jamais. Louis XIV, s’il faut en croire les Mémoires de Duclos, dut, dans la pénurie du Trésor en 1710, recourir à Bernard qui consentit à le tirer d’embarras.
Louis XV sollicita le même service, mais Bernard le refusa tout d’abord. Le roi reçut le traitant, le flatta, lui fit faire, par un grand seigneur, les honneurs du Palais. Tout le monde lui fit fête ; il dîna chez le maréchal de Noailles, soupa chez la duchesse de Talard — et s'exécuta. Il mourut comte de Coubert et de Rieux, marquis de' Boulainviiliers, beau-père du premier président Molé, comblé de titres et d’honneurs et allié aux plus grands noms de France (3).
Il ne paraît pas — s’il fut Juif — que son action s’exerçât en faveur de ses coreligionna;res, car grâce à son crédit, il aurait certainement obtenu
(1) Louis XIV et les Israélites
(2) Il figure dans Y Almanach Royal , aux premières années du xvme siècle, sous le nom de Bernard d’abord, puis de : de Bernard, puis de Chevalier de Bernard (1708 et 1709).
(3) L'Hôtel de Samuel Bernard , Revue bleue, t. 40, p. 63, Jean de Bernières.
ce que les Juifs, sans cloute nombreux alors dans la capitale, ne purent obtenir de Louis XV en 171<s, malgré l’offre de plusieurs millions : un établissement légal et une synagogue à Paris (1).
Paris demeurait pour les Juifs la ville inhospitalière du moyen âge.
(1) Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs , par l'abbé Grégoire (Metz, 1789), p. 197, note 15. D’après les Mémoires de la Régence du duc d'Orléans.