CHAPITRE VI
La Révolution. — Les Juifs résidant à Paris demandent leur assimilation aux autres citoyens. — Hésitations de la Constituante. — Mouvement considérable en leur faveur. — Leur patriotisme, leur courage. — Attestations nombreuses de grande estime. — Manifestations des districts et des représentants de la Commune. — L’abbé Mulot, l’abbé Bertolio, l’avocat Godard. — Acte apologétique des Juifs de Paris. — Décret du 27 septembre 1791. — Prédiction d’un député.
Le i61 octobre 1789, la Constituante décidait que, dans une séance particulière, elle s’occuperait de l’état des Juifs en France, et l’abbé Grégoire, par sa « Motion en faveur des Juifs » demandait le premier leur assimilation complète aux autres citoyens « Cinquante mille Français se sont levés esclaves, s’écriait-il; il dépend de vous qu’ils se couchent libres ».
Cette éloquente protestation fît naître de vives sympathies, mais elle souleva aussi des résistances que l’entraînement oratoire du député de Nancy fut impuissant à vaincre. Ni « l’Adresse présentée à l’Assemblée nationale le 26 août 1789 par les Juifs résidant à Paris (1) »; ni leur désir absolu d’être soumis, « comme tous les Français, à la même jurisprudence, à la même police,
(1) Adresse présentée à V Assemblée nationale le août 1789 par les Juifs résidant à Paris. Imp. de Prault, lmp. du Roi. Paris, 1789. — L’adresse était signée des noms suivants : Jacob Goldschmidt; Abraham Lopes Lagonna ; M. Weil; J. Benjamin; J. Fernandès; Mardoché Lévi; Lazard Jacob; Trénelle père; Mardoché Elie; Joseph Pereyra Brandon, et Delcampo fils.
aux mômes tribunaux » ; ni leur renonciation au privilège qui leur avait été accordé d’avoir des chefs particuliers tirés de leur sein et nommés par le gouvernement (1), n’avaient pu triompher de préventions persistantes. Seuls, « malgré le témoignage solennel de leur patriotique dévouement (2) », ils continuaient à être privés de « toutes les facultés civiles », tandis que les Juifs espagnols, portugais et avignonnais avaient été maintenus dans les droits dont ils jouissaient alors (3).
Ce n’aurait été cependant qu’ « exercer un acte de justice » à leur égard que de les « faire monter à la place de citoyens » qu’ils ambitionnaient si légitimement (4). L’Assemblée avait affranchi les comédiens et les bourreaux, et elle hésitait à « venger » les Juifs d’un préjugé plus odieux et moins excusable! Cependant « les Juifs sont des hommes, la nature les a faits ce que nous sommes et n’a établi entre eux et nous aucune différence (5) ». En exceptant les Juifs, la Nation « publiera qu’ils ne sont pas des hommes (6) ».
Que n’avaient-ils pas fait au surplus pour mériter ce titre de citoyens actifs? Tout, dans leur conduite, proteste contre les premières hésitations de l’Assemblée nationale. « Ce qui doit nous éton-
(1) Adresse présentée à V Assemblée nationale le 26 août1789 ....
(2) Ibid.
(3) Décret du 26 janvier 1790.
(4) Adresse présentée à l’Assemblée nationale
(5) Réflexions impartiales d’un citoyen sur la question de l’éligibilité des Juifs proposée et discutée dans les séances de l’Assemblée nationale les 23 et 2i décembre et ajournée par la même Assemblée. (De l’imp. de la Ve Delaguette, rue de la Vieille- Draperie.) (S. 1. n. d.)
(6) Ibid.
ner, s’écriait-on, c’est de trouver encore dans cette nation des qualités estimables, osons le dire, des vertus; c’est de trouver dans plusieurs de ses membres ce que souvent nous cherchons en vain dans beaucoup de ceux d’entre nous, en qui une éducation soignée, l’habitude de l’aisance et la nécessité de paraître honnête homme, devraient si peu faire excuser tant de bassesse et de vices (1) ».
Tous les documents s’accordent également sur leur activité civique dès les premiers jours de la Révolution. De cinq cents Juifs qui étaient établis à Paris, le quart était enrôlé dans la garde nationale, portait l’uniforme et faisait le service ; il y en avait même dans les Comités de districts, et « personne, du plus grand au plus petit, ne se croyait déshonoré de servir avec eux (2) ». Tous et partout, ils furent irréprochables. Nulle plainte ne s’éleva contre eux, et leur courage, leur zèle, leur patriotisme, leur acquirent « des droits à la reconnaissance publique (3). »
De toutes parts, leur ardeur était citée comme exemple : à Paris, par l’abbé Grégoire (4); en Alsace, dans l’Adresse des Juifs alsaciens au Peuple d’Alsace (5); dans les pamphlets qui s’échan-
(1) Réflexions impartiales d’un citoyen .....
(2) Rapport lu à V Assemblée de la Société des amis de la Constitution, le %7 février 1790 , sur l’état civil des Juifs d’Alsace . (S. 1. n. d.)
(3) Adresse de l’Assemblée des Représentants de la Commune de Paris.
(4) Motion en faveur des Juifs
(5) Adresse des Juifs alsaciens au Peuple d’Alsace pour qu’il applaudisse ci la possession des droits civils chez les Juifs .
gent (1); dans les communications des Député's aux Comités et aux Districts (2). Cette agitation autour de la question de l’état des Juifs surexcite les esprits; les Juifs frémissent au seul nom de liberté; ils « préfèrent la mort et toutes ses horreurs à leur antique opprobre (3) », et eux qui étaient « accoutumés naguère à trembler au moindre bruit », les voilà « régénérés par le spectacle de la Révolution (4) ».
Aussi, à la. suite de l’arrêté pris par la Constituante, le 24 décembre 1789, ajournant toute décision à leur égard, les Juifs résidants à Paris n’abandonnèrent aucune de leurs espérances, et surent, au contraire, intéresser à leur sort les Districts de la Ville et les Représentants de la Commune. En effet, la Commune de Paris devança « pour eux le bienfait de la loi, en les traitant comme Français dès le premier moment de la Révolution, en les appelant aux Assemblées primaires, en recueillant leurs suffrages, en inscrivant leurs noms sur la liste honorable des soldats, en reconnaissant enfin presque tous les droits de citoyens à des hommes qui n’en avaient pas encore le titre (5) ».
L’abbé Mulot; l’abbé Bertolio, l’avocat Godard
(1) Lettre à M. Reubel, député d’Alsace à l’Assemblée nationale, par Ab. Lambert (Metz, 10 mai 1796).
(2) Lettre au Comité de Constitution sur l’affaire des Juifs, par M. de Bourge, réprésentant de la Commune de Paris^. (Paris, de l’imp. du Patriote français , place du Théâtre-Italien, 19 mai 1790.)
(3) Lettre d’un Alsacien sur les Juifs d’Alsace . (A Paris, de l’imp. de Savy le jeune, rue du Théâtre-Français, 1790.)
(4) Ibid .
(5) Moniteur du 11 juin 1791. France. Département de Paris.
se firent particulièrement remarquer par l’ardeur avec laquelle ils défendirent la cause de ces déshérités, prenant à deux reprises l’initiative d’une démarche auprès de l’Assemblée nationale pour la supplier de rendre un décret qui donnât aux Juifs de Paris la qualité de citoyens actifs. C’était là une force avec laquelle il fallait compter : « C’est Paris tout entier, disait la Commune, qui vous parle en ce moment par notre organe (1). »
Aucun district n’avait, en effet, émis un vœu défavorable aux Juifs. Lorsque l’Assemblée des représentants de la Commune s’était décidée à prendre un arrêté en leur faveur, quarante-neuf districts avaient déjà délibéré; les autres paraissaient avoir les mêmes intentions, et c’était la rareté de leurs assemblées ou leurs nombreuses affaires qui les avait empêchés jusqu’alors d’émettre leur vœu (2).
Cet arrêté, qui avait été composé des expressions mêmes employées par les districts de Saint-Marcel, des Capucins-Saint-Honoré, des Théâtins, de Saint- Séverin, des Prémontrés, de Saint-Joseph, des Petits-Pères, des Carmélites-du-Marais, des Pères- Nazareth, de Saint-Germain-des-Prés, etc., etc., est tout au long un acte apologétique des Juifs et mérite d'être reproduit au moins dans ses consi-
(1) Adresse des Représentants de la Commune de Paris à V Assemblée nationale sur V admission des Juifs à l’état civil, suivie d’un Arrêté des Représentants de la Commune sur le même objet et de la réponse de M. le Président de l’Assemblée nationale à la Députation de la Commune . (De l’imp. de Lottin l’aîné et de Lottin de Saint-Germain, imp.-lib. ordinaire de la ville, rue Saint-André-des-Arts. 1790).
(2) Ibid,
dérants « sur les témoignages de leurs bonnes mœurs (1) » :
« Considérant que dans cet instant qui a fixé le sort de l’Empire, les Juifs de cette capitale se sont empressés de se réunir aux bons citoyens ; que le zèle patriolique qu’ils ont témoigné les a, par anticipation, incorporés à la nation française; puisque, comme tous les autres citoyens, ils ont supporté et supportent encore les charges du service dans la garde nationale ; qu’ayant ainsi servi avec ardeur la cause de la liberté, la bonne conduite qu’ils ont toujours montrée, les vertus qu’on a su qu’ils pratiquaient en secret, les preuves qu’ils ont données comme citoyens, comme bons frères , de leur entier dévouement à la chose publique, déposent puissamment en leur faveur;
« Considérant enfin que, depuis nombre d’années, beaucoup de Juifs résidans à Paris se sont acquis dans cette ville immense une bienveillance fondée sur leur zèle à remplir les devoirs de citoyen, leur fidélité dans les engagements de commerce, leur conduite exemplaire et leur service dans la Révolution actuelle; que ce Peuple, regardé comme citoyen, sera ce que tout bon Français doit être, bon citoyen, bon père, bon époux, bon fils, et en un mot honnête homme... ;
« Au nom de l’Humanité et de la Patrie », la Commune sollicitait pour eux le titre de citoyens actifs ; et elle ajoutait cette belle parole qu’inspire le souffle ardent de la Révolution : « Ils le mérite-
(1) Adresse des Représentants de la Commune...
raient comme une récompense s’il ne leur était pas dû comme un acte de justice (1) ».
Get acte de justice, l’Assemblée nationale le fit enfin, en dépit de ceux qui lui demandaient encore de laisser les Juifs ce qu ils avaient été jusqu’à ce jour et de les débouter de leurs demandes (2); en dépit du fanatisme et de l’intolérance de Rewbel, de Beaumetz, de l’abbé Maury et de l’évêque de Nancy (3). Par décret en date du 27 septembre 1791, révoquant tous ajournements, réserves et exceptions insérées à l’égard des Juifs dans les lois antérieures, elle accorda la naturalisation à tous les Juifs allemands nés et domiciliés en France.
Les noms de l’abbé Grégoire, de Mirabeau de Clermont-Tonnerre, de Duport et de Régnault de Saint-Jean-d’Angély sont indissolublement liés à ce grand acte d’affranchissement (4). Grâce à eux, les Juifs, après tant de siècles de souffrances et de servitude, allaient pouvoir enfin vivre en hommes libres. La Constitution de l’an III et celle de l’an VIII devaient, en confirmant les principes d’égalité proclamés par l’Assemblée nationale, permettre aux Israélites d’occuper dans leur pays d’adoption, dans leur Patrie, la place à laquelle ils pouvaient prétendre.
Cette place, comment allaient-ils la conquérir?
(1) Adresse des Représentants de la Commune...
(2) Numéro ou Récit IV et suite du Compte rendu à ses commet tans , par le curé de Sainte-Croix , député du baillage de Metz : sa discussion de la demande des Juifs d'avoir désormais droit de cité indéfini (Metz, imp. J, B. Collignon, 1789).
(3) Achilie-Edmond Halphen : Recueil des lois concernant les Israélites. App. p. 158-229.
(4) Ibid .
« En vain, — disait, en 17t»0, M. de Bourges, député, pour calmer les craintes de leurs adversaires, — en vain sont-ils électeurs et éligibles aux mêmes conditions que les chrétiens; pour obtenir la confiance de leurs nouveaux concitoyens, il faudra ou qu’ils se consument en folles dépenses ou qu’ils se distinguent singulièrement par leurs lumières et par leurs vertus (1) ». L’histoire témoignera que cette confiance, les Juifs du xixe siècle l’ont acquise, non pas par l’argent, mais par leur industrie, leur activité, leurs talents et leur probité.
(1) Lettre au Comité de Constitution