CHAPITRE Vil
Terreur. — Que deviennent les Juifs à Paris? — Les emplois qu’ils occupent dans la garde nationale, les sections, le jury, . ’a c mé e. — Les Juifs «suspects». — Arrestations. — Condamnations à mort. — Le vol du Garde-Meuble. — ■ Moralité des Juifs à Paris.
Cependant les temps se troublaient. Le mouvement libéral, que les philosophes du xviii6 siècle avaient provoqué, faisait place à une agitation des esprits dont on ne pouvait encore calculer la portée. Bientôt nul ne se trouve en état de modérer cet entraînement progressif; la fermentation est profonde; les haines s’accusent; les passions se déchaînent, et la fureur populaire, maîtresse du terrain, se livre aux plus terribles emportements. La France est en pleine Terreur.
Que deviennent les Juifs de Paris au milieu de ces excès ? Sont-ils parmi les violents ou parmi les modérés ? Parmi les égorgeurs ou parmi les victimes? Rendus soudain à la liberté et osant pour a première fois lever les yeux sur ceux qui jadis avaient le droit de les insulter impunément, quel rôle jouent-ils dans cette sanglante partie ? « Avec quel enthousiasme délirant les Juifs ne devaientils pas porter une main destructrice sur les dernières traces d’un régime qui les avait si cruellement maltraités ? Eh bien ! qu’on déroule les annales où se trouvent les noms des suppôts du règne infâme des décemvirs, si dans le nombre vous trouvez un des hommes que d’aussi cruels
malheurs auraient seuls pu justifier, je les abandonne tous au sort qui les accable... (1) ».
C’est un fait que les Israélites de Paris ne signalèrent leur affranchissement par aucun des excès dont la période révolutionnaire a été si féconde. S’il est vrai qu’on put les voir figurer partout où ils pouvaient proclamer leurs aspirations vers la liberté, on ne les voit point là où ces aspirations prirent un caractère violent et déréglé.
(2) Ainsi, dès 1790, un Juif, Ravel de Ternay, figure avec honneur dans la garde nationale parisienne où il commande la 4' division pour le quartier de Saint-Jacques-l’Hôpital. En 1791, Ravel de Tacin, bourgeois, boulevard du Temple, est parmi les 14 électeurs choisis par la « section du Temple » pour le département de Paris; et Berthe père, rue Jacob, parmi les 33 électeurs de la « section des Quatre-Nations ».
En 1792, deux d’entre eux du nom de Berthe sont capitaines, l’un de la lre légion, et l’autre de la 6e légion de la garde nationale. Parmi les électeurs du département de Paris on compte : Abraham Alcan, rue Montmartre, n° 30, pour la section des Portes, et Jacques Bidermam, négociant, rue des Jeûneurs, 3, pour la section de la Fontaine-Montmorency. Joseph Ravel de Tacin remplit en ouire les fonctions d’assesseur du juge de paix dans la section du Temple, de même que Jacob, horloger, rue des Mathurins, 4, dans la section des Thermes-de-Julien.
(1) Appel à la Justice des Nations et des Rois} par Michel Berr (Strasbourg, 1881).
(2) Y. V Almanach Royal (ou national), selon les années citées.
En 1793, Calmer, rue Mesley, 35, est compris dans la « liste des deux cents citoyens choisis par le procureur général syndic » en exécution de la loi du 29 septembre 1791 suri’ Institution des Jurés. Pereyra, négociant, rue Saint-Denis, est assesseur du juge de paix dans la section de Bon-Conseil, et Jacob, homme de loi, Grande-Rue' du Faubourg- Saint-Denis, remplit le même office dans la « section du faux bourg du Nord ».
En même temps le nombre des électeurs Juifs s’accroît : Pierre Wolfï, graveur, 39, rue Bourgl’Abbé, représente la section des Amis-de-la-Patrie; Philippe Simon le jeune, bourgeois, demeurant Grande-Rue du Faubourg-Saint-Antoine, 243, la section des Quinze-Vingts ; Jacob, homme de loi, la section du Nord; Léon Fernandès, rue des Petites-Boucheries, et Moyse Sandoz, abbaye Saint- Germain, la section des Quatre-Nations; Jacob, -horloger, la section de Beaurepaire; et Jacques Bidermam, qui continue à représenter la section dénommée en 1793 « de Molière et de La Fontaine » fait partie maintenant des « 144 citoyens élus par les 48 sections pour composer le Conseil général, le corps et le bureau municipal de la ville de Paris ».
Enfin, en 1794, deux Juifs, Fray et Saum, sont « commissaires ordonnateurs et ordinaires de la guerre » ; un autre, Fribourg, est lieutenant de la gendarmerie nationale, et Ravel, Blin et Heymen — dit l’Allemand — viennent augmenter le nombre de ceux qui, comme assesseurs de juges de Paix, rendaient la justice dans différentes sections de Paris. A la même époque Jacob, rue Avoye, 160,
remplit les fonctions de commissaire de police de la section de la Réunion, et Foy est attaché comme huissier au tribunal de paix de la section du Mail.
Les Juifs occupèrent donc pendant ces années terribles un rang important dans la milice, dans les corps municipaux, dans les assemblées de pa'ix ; mais pas un seul, pas un ne figura au nombre des membres ni du Comité de Sûreté générale, ni du Tribunal révolutionnaire.
Ils acceptèrent les conséquences du régime qui venait de « briser leurs fers », mais « leurs bras ne servirent à la consommation d’aucun crime, leurs fronts ne furent souillés d’aucune tache (1) ». A peine y a-t-il lieu de citer ce fait que, le 21 brumaire an II, quand les révolutionnaires entreprirent de spolier les temples, les Juifs de la rue des Boucheries offrirent les dépouilles du leur à la Convention, dominée parla faction de la Montagne, en disant : « Le peuple israélite a toujours connu son bonheur par des lois très sages émanées du haut de la Montagne (2) ».
Mais qu’est-ce qu’un incident d’aussi minime importance eu égard aux débordements de l’époque? Peut-être encore les Juifs de ce quartier cherchèrent-ils, par un jeu de mots, à détourner un danger dont ils étaient menacés; car les Israélites de Paris, pas plus que leurs concitoyens, ne furent épargnés pendant cette période. La nomen-
(1) Des Consistoires Israélites de France , par M. Singer. Pari9,
(2) Charles Malo : Histoire des Juifs depuis la destruction de Jérusalem jusqu* à ce jour (Paris). Il signale le fait, d'après l'abbé Grégoire, mais sans indication plus précise de source.
clature est longue, en effet, de ceux qui payèrent, par une détention plus ou moins longue, leur résistance aux puissants du jour; la tête de quelquesuns même tomba sous le couteau (1)
Quarante-six personnes furent arrêtées comme « suspectes », par « mesure de sûreté générale »,
(1) La liste et les renseignements rque nous donnons plus loin ont été puisés aux sources suivantes : Catalogue L. Labat. Documents à consulter pour Vhistoire de la Révolution française. Ordres d'arrestation, de transfèrement, de mise en liberté. Archives de la Préfecture de police. — Histoire du Tribunal révo lutionnaire de Paris , par H. Wallon (Hachette, 1882). — Liste générale des individus condamnés par jugements ou mis hors la loi par décrets et dont les biens ont été déclarés confisqués au profit de la République, dressée et publiée en exécution des art. 3, 4 et S de la loi du 26 frimaire et de V article premier de celle du 9 ventôse (Paris, de l’imp. des Domaines nationaux, l’an deuxième). — Répertoire des jugements rendus par le Tribunal révolutionnaire établi au Palais à Paris par la loi du 10 mars il 93 (vieux style) contenant les noms et demeures des membres qui composent le tribunal, les jugements rendus depuis son établissement ...,l esnoms , surnoms, âges , qualités, professions, lieux de naissance des accusés, etc., etc., etc., par R. J. B. Clément (Paris, an III de la République française, in-8°). — Procès instruit et jugé au tribunal révolutionnaire contre Hébert et consorts, par Nicolas (1-4 germinal). Paris, imp. du Tribunal révolutionnaire, an II. — Liste générale et très exacte des noms, âges, qualités, demeures de tous les conspirateurs qui ont été condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire (Paris, Marchand, ans II-II1, in- 8°). — Liste des personnes qui ont péri par jugement du tribunal révolutionnaire depuis le 26 août 1792 jusqu'au 13 juin 1794 (25 prairial an II) et dont les corps ont été inhumés dans le terrain de l'ancien cimetière de la Madeleine (de la Ville-l’Evêque), situé rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré (n° 48) appartenant à M. Descloseaux (Paris, imp. de J. R. Lottai de Saint-Germain (s. d.), in-8°). — Le Tribunal révolutionnaire de Paris, par Emile Campardon (Paris, 1866). — Dictionnaire des individus envoyés à la mort judiciairement, révolutionnairement et contre-révôlutionnairement pendant la Révolution, particulièrement sous le règne de la Convention nationale, par Louis Prudhomme (Paris, 1796),
i>ii i-,<Dur « délits contre-révolutionnaires ». Ce furent :
Abansure-Brandon (Emmanuel), fde Bruxelles, rentier, 27 ans Suspect. Mis en liberté le 6 brumaire an V ;
Arnold père, aubergiste à Cernay. Complicité d’exportation de matières d’or et d’argent, 3 pluviôse an III ;
Benjamin. Décrété d’accusation par la Convention, 23' novembre 1792;
Bidermann (Jacques), Suisse, négociant, 42 ans.
A [crié le sommaire du journal Le Batave ». 11 pluviôse an II. Transféré à Picpus ;
Bing. Mesure de sûreté générale. Mis en liberté le 20 juillet 1791 ;
Bloc (Etienne), signataire du procès-verbal du conseil du district de Garentan, du 9 juin 1793. Conciergerie;
Brandin (Jacob), marchand, ex-juré au tribunal révolutionnaire de Brest, 42 ans. Arrêté en exécution du décret du 10 prairial ;
Calmer (Sarah). Mesure de sûreté générale. Arrêtée le 14 germinal an II;
Dabbadie (Bernard-Antoine), arrêté débarquant à Calais, venant de Londres. Prison du Luxembourg, 18 nivôse an IL Mis en liberté le 16fruclidor;
Dacosta (Gabriel), délits contre-révolutionnaires. Conciergerie, 17 septembre 1792. Libéré le 16 fructidor;
Dacosta (Moïse), mercier, 26 ans. Délits contrerévolutionnaires, 17 septembre 1792. Transféré successivement au Luxembourg et à Saint-Lazare. Libéré le 22 thermidor an II;
Dacosta (Isaac), délits contre-révolutionnaires. Conciergerie, 17 septembre 1792;
Dacosta (Samuel), Luxembourg, 5 brumaire an II. Libéré le 21 thermidor an II;
Dacosta (Marie-Marguerite Xavier, femme d’Abraham-Maurice). Conciergerie, 29 septembre 1792. Libérée le 12 octobre ;
Ephraïm. Libéré le 20 juillet 1791 ;
Franck (Joseph), cordonnier. Acquitté et renvoyé le 24 ventôse an III ;
Henriqaez (Françoise, femme Faucheux). Acquittée le 9 vendémiaire an III ;
Hess (Jean-Daniel). Libéré le 9 brumaire an III.
Heymann (Jean-Conrad), 52 ans, marchand de planches, membre du Comité révolutionnaire de l’Observatoire. Avait participé à la rébellion de la Commune. Conduit au tribunal le 14 fructidor an II; acquitté le 15;
Isaac (Paul), 36 ans, cordonnier. Prison de Saint- Lazare, 12 pluviôse an II;
Isaac (Simon), transféré aux Ecossais le 26 prairial an II;
Israël (Anselme), libéré le 14 novembre 1792;
Jacob (Nicolas), horloger, 40 ou 48 ans. Suspect. Sainte-Pélagie, 24 septembre 1793. Transféré aux Anglais le 21 pluviôse an II ;
Jacob (Simon), membre du ci-devant Comité révolutionnaire de la section de Brutus. S’est faussement dit chai’gé d’une mission du Comité de Salut public. Luxembourg, le 7 vendémiaire an III. Libéré le 8 thermidor an III ;
Joseph (Philippe), « Juif ». Abbaye, 7 mars 1791. Libéré le 2 juin;
Joseph (Sipora femme), « Juive, femme du précédent ». Abbaye, 11 mai 1791. Libérée le 2 juin ;
Lang (JeamGeorges), accordeur d’instruments. Abbaye, 24 août 1792. Libéré le 28;
Lang (Joseph), membre de la municipalité de Dotmarsheim. Saint-Lazare, 10 thermidor an II. Libéré le 29 ;
Lévy (Armande- Marie-Elisabeth), 60 ans. — Lévy (Marie-Françoise), 50 ans, « vivant de leurs revenus », arrêtées le 27 germinal an II. Libérées le 20 vendémiaire an III ;
Lévy (Isaac), arrêté le 27 messidor an IV. Transféré successivement de la Force à Bicêtre, de Bicêtre à Sainte-Pélagie, etc. ;
Lœw (Jean) dit Lion , Hessois, ci-devant maître de langues. A fait émigrer son fils. Luxembourg, 4 pluviôse an II. Libéré le 28 thermidor an II ;
Mayer (Joseph), « Juif ». Abbaye, 17 mars 1791. Libéré le 7 maf.
Moses (Joachim), 47 ans, négociant. Mesure de sûreté générale. Saint-Lazare, le 7 ventôse an II. Libéré le 9 brumaire an III ;
Oliveira (Catherine Karnay, veuve d’), 49 ans. Anglaise, ci-devant noble. Arrêtée, 6 thermidor an II. Libérée le 2 pluviôse an III;
Oppenheùn, canonnier à l’armée révolutionnaire. A méconnu ses chefs et toutes les autorités de sa section. Arrêté le 20 ventôse an II. Libéré le 23 ;
Perez (Jacob). Délits contre-révolutionnaires. Emprisonné à la Conciergerie le 17 septembre 1792;
Picard (Sylvain) , 27 ans , cordonnier. Actes contre-révolutionnaires. Arrêté le 11 messidor an II. Acquitté le 19 ;
Ratisbonne (Auguste), de Fürth, dans la principauté de Banberg, 25 ans. Soupçonné d’avoir cherché à exciter du trouble dans les ateliers. Libéré le 19 thermidor an II ;
Revel (Jacques). Libéré le 4 vendémiaire an III ;
Rodriguez (David), Rodriguez (Isaac), Rodrille (Rebecca). Délits contre-révolutionnaires. Arrêtés le 17 septembre 1792 ;
Samuel. Libéré le 4 ventôse an II ;
Simon (Isaac) « Juif », 36 ans, marchand d’habits. Suspect. Saint-Lazare, 22 pluviôse an IL Transféré aux Ecossais, puis à la Force le 29 prairial an IL Le registre de la Force n’indique pas la sortie ;
Spire (Isaïe). Affaire des Nantais. Aux Orties, le lor nivôse an III. Libéré le 3 pluviôse.
Neuf Israélites furent condamnés à mort et exécutés :
Lion (Pierre-Jean), domestique, 42 ans. Correspondance contre-révolutionnaire. Conciergerie, le 7 brumaire an IL Condamné à mort le 4 messidor ;
Masse (Simon-Jude), marchand de toiles, 48 ans. Signataire en chef des pétitions contre-révolutionnaires des 20000 et des 8000. Arrêté le 24 brumaire an IL Condamné à mort le 21 messidor an II;
Ravel (Joseph), chirurgien, membre du Conseil général de 1a. Commune, « victime du 9 thermidor ». Fut condamné à mort le 11 thermidor an II ;
Jonas (André), gendarme, accusé de propos séditieux dans un café, fut arrêté le 7 août 1793. Condamné à mort le même jour, malgré ses dénégations.
Frey (Junius et Emmanuel), nés Juifs, sous le
nom de Tropitscka ou Dobrufka, en Moravie. Anoblis sous le nom de Schœnfeld, ils étaient deux frcres à Paris et trois au service de l’Autriche. Ils avaient deux sœurs : l’une, baptisée, était entretenue par un riche baron allemand, et l’autre avait épousé Chabot, ex-capucin, député à la Convention nationale. Les deux Frey, âgés de 27 et 30 ans, résidant en France depuis deux ans, avaient une maison de banque rue d’Anjou au faubourg Saint- IIonoré. Leur fortune, qu’ils avaient gagnée dans les approvisionnements des armées autrichiennes contre les Turcs, était considérable. Arrêtés avec quelques autres comme « suspects d’agiotage (1) », et « convaincus d’être auteurs et complices d’une grande conspiration tendante à détruire la Convention nationale, à rétablir la royauté en France, à massacrer les patriotes, les Comités de salut public et de sûreté (2) », ils furent mis à mort le 16 germinal an II. Leurs corps furent inhumés au cimetière de la Madeleine.
Calmer (Louis-Benjamin), 44 ans, né à La Haye, en Holiande, ci-devant marchand et actuellement courtier de change, demeurant rue de Ghoiseul, à Paris, n° 13, fut condamné à mort le 4 floréal an II, pour avoir distribué des médailles de La Fayette (3). Inhumé au cimetière de la Madeleine.
Pereyra (Jacob), 51 ans, commissaire du Pouvoir exécutif dans la Belgique auprès de Dumouriez, demeurant à Paris depuis la Fédération de 1790. Il vivait de son revenu avant la Révolution,
(1) Wallon, III, 145.
(2) Liste générale et très exacte de s noms , âge , etc.
(3) Wallon, 111, 315.
et depuis établit une manufecture de tabacs, rue Saint-Denis, n° 55. Assesseur du juge de paix et vice-président de la section du Bon-Conseil, i! fut compris dans le procès où, avec vingt autres conjurés, Hébert {Le Père Duchesne ) fut condamné à mort pour avoir cherché à renverser les autorités constituées. Pereyra, prévenu « d'avoir conspiré contre la liberté du peuple français et la Représentation nationale (1) », fut mis à mort le 4 germinal an II et inhumé, rue d’Anjou, au cimetière de la Madeleine (2).
Calmer (Antoine-Louis-Isaac), 48 ans, né à La Haye, en Hollande, étranger de naissance, naturalisé en 1769. Ultra-révolutionnaire, et président du Comité de surveillance de Clichy, il fut dénoncé comme arrêtant arbitrairement les citoyens. Mais, de plus, il osa insulter les autorités constituées de son endroit. Il envoya demander par un de ses ouvriers « si son âne n’était pas dans (le Conseil de) la commune (3) ». Cet outrage lui fut fatal. Il fut arrêté et transféré à la prison du Luxembourg. A son arrivée, « ce millionnaire était en sabots, affublé d’un méchant bonnet rouge et couvert de haillons (4). » Accablé d’importunes questions sur la composition des Comités révolutionnaires, les arrestations, « le prix de la chair
(1) Procès intenté et jugé au tribunal révolutionnaire contre Hébert et consorts...
(2) V. au sujet de Pereira : Extrait de l’Encyclopédie des gens du monde, XV; première partie, p. 203 et suir. : le Club des Jacobins } par M P. -A. Vieillard.
(3) Wallon, V, 405.
(4) Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française . Mémoires sur les prisons, II, 145*
humaine », « le prix de l’or et de l’argent et celui des femmes », il répondit sans se déconcerter qu’il était le fondateur d’une Société populaire et qu’il avait mis un Comité révolutionnaire au pas.
« Il avait voulu d’abord se nourrir avec lésinerie, espérant se faire passer pour un véritable Sans-Culottes; mais voyant qu’il n’était que trop connu, il donna dans un excès contraire. Tous les jours, un âne chargé de provisions de toute espèce arrivait au Luxembourg pour satisfaire ses appétits gloutons. Ne mit-on pas le malheureux âne en réquisition? Ce chagrin fut compensé par le plaisir qu’il eut de voir arriver celui qui l’avait dénoncé au Comité de sûreté générale et que son Comité révolutionnaire faisait. mettre en prison pour consoler et venger son cher président. Mais, hélas ! les joies sont courtes ; le dénonciateur eut sa liberté, et Calmer, ce Sans-Culotte à 200,000 livres de rentes, fut guillotiné pour intelligences avec les ennemis extérieurs (1) ». Arrêté le 1er pluviôse an II, il fut conduit au Tribunal révolutionnaire le 29 messidor, et, sur l’accusation publique de Fouquier, condamné et mis à mort le même jour.
La population israélite de Paris fut, on le voit, très éprouvée, bien qu’elle se tînt généralement éloignée de tous excès. .Mais, à cette époque, les passions politiques et les angoisses de l’avenir troublaient les consciences les plus fermes, les esprits les mieux équilibrés. Le désordre moral était à son comble et ce n’était point le culte de la
(1) Mémoires sur les prisons, ibid.
déesse Raison qui pouvait raffermir les cœurs. Le désordre matériel devait s’en suivre.
En effet, le brigandage régnait alors en maître dans Paris. Des bandes de voleurs dévalisaient en plein jour les passants dans les rues. Elles osèrent même, sous la protection d’une fausse patrouille, commettre un vol bien autrement audacieux, le vol du Garde-Meuble (16-17 septembre 1792). Huit Juifs furent impliqués dans cette affaire. Seuls deux d’entre eux furent reconnus coupables : l’un, Lire (Louis), natif de Londres, âgé de 28 ans, marchand de profession, demeurant rue Beaubourg, fut arrêté le 13 octobre 1792. Condamné à mort et exécuté immédiatiement, « comme un homme dont on n’avait rien à apprendre (1) », il fut inhumé rue d’Anjou, dans le cimetière de la Madeleine. L’autre, Dacosta (Maurice -Abraham), mercierbijoutier, accusé de recel, fut condamné le 18 floréal an IV, à dix-huit ans de fer (2).
Les six autres furent acquittés ou relaxés : Israël père et fils, « Juifs » incarcérés à la Conciergerie le 13 octobre 1792 (3), comme accusés de complicité; Lévy (Jacques) fils, « Juif », négociant, 29 ans, recel, arrêté le 15 brumaire an II (4); Lévy (Françoise Lemaire, femme), dite Dandreda, marchande, soupçonnée de recel, envoyée à Sainte-Pélagie, le 15 brumaire an II (5); Lyon Rouef, «Juif », âgé de 52 ans, marchand forain et aubergiste, rue Beau-
(1) Wallon, III, 25.
(2) Catalogue Labat.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
bourg, et Leyde, sa femme, âgée de 38 ans, « aussi juive », accusés de participation, furent arrêtés le 17 novembre 1792, acquittés de l’accusation contre eux intentée, et sur le champ mis en liberté (1).
Ce n’était là, hâtons-nous de le dire, qu'une exception parmi les Juifs de Paris. Zalkind Hourwitz avait constaté à plusieurs reprises dans son Apologie que les crimes sont presque inconnus parmi eux, et Léon Halévy disait à son tour, trente ans plus tard (2) : « c’est une chose à remarquer qu’il n’y a pas d’exemple d’un Juif condamné à mort depuis trente ans en France pour assassinat ou quelqu’un de ces crimes qui épouvantent la société ».
Leur conduite pendant la Révolution fut donc irréprochable : quand la patrie fut en danger, on les vit « sur le chemin du véritable honneur et do la gloire militaire... répandre leur sang pour la défense légitime de leurs frontières », « s’attirer par leur bravoure l’admiration de généreux ennemis (3) »; et quand le calme reparut, ils furent des premiers à se remettre au travail, contribuant par leur activité à effacer la trace des jours sanglants, et cherchant par la dignité de leur vie à vaincre les plus opiniâtres préventions.
(1) Répertoire des jugements rendus par le Tribunal révolutionnaire .
(2) Résumé de l’histoire des Juifs modernes, par Léon Halévy. Paris, 1828.
(3) Appel à la justice des nations et des rois . — V. aussi Léon Kahn : les Professions manuelles et les institutions de patronage,
Appendice.