Les Juifs au Canada
De tous les groupes ethniques dont se compose la population canadienne, l’élément israélite est certainement le moins connu et le plus méconnu. Ce fait, cette attitude ne nous est point particulière : expression statique de l’antisémitisme, elle est universelle comme lui. L’antisémitisme est une maladie de l'esprit que le chrétien a reçue de peuples anciens et qui s'aggrave chez lui de surnaturelles complications. Car à nous chrétiens les Juifs sont unis par l'héritage commun de la Révélation, par les promesses sans repentance concernant Israël et les nations et enfin par la personne du Christ. Par ses prophètes, ses législateurs, ses poètes saints, et par les apôtres, Israël est inséparable de l'Eglise ; nous sommes pénétrés de lui jusqu’en nos sources les plus profondes, jusqu’en nos règles de vie les plus exigeantes.
A l’image du Christ qu'il figure de tant de façons, Israël demeure un signe de contradiction. La prédilection de Dieu lui accorde un droit d’aînesse sur l'humanité entière, lui confère le don de l'Esprit et lui confie l’œuvre de l’Incarna-
tion et la tâche messianique. Ce choix, ces honneurs divins comportent des risques tels qu'aucun peuple n’en courut jamais. Notre envie sans pudeur lui reprochera plus tard d’avoir trébuché sur la pierre d’achoppement. Ainsi donc les J uifs, tour à tour fidèles et idolâtres, récompensés et punis, maudits et pardonnés, visités et apparemment livrés à eux-mêmes, se sont-ils pour ainsi dire installés dans la jalousie de Dieu ; puis, quand le Christ s’est montré parmi les siens, ils ne l'ont pas reconnu et leur aveuglement le mit à mort. Du point de vue de l'éternité, ils agissaient comme bourreaux-délégués de l’humanité, mais la prédestination n'empêche pas le crime et les prophéties se réalisent à la lettre : la dispersion, commencée avant Jésus-Christ, éparpille Israël sur toute la terre où il est partout malvenu et victime de la haine, de la médisance, de la calomnie et de l'ignorance. Cependant, tandis que le temps abolit une à une les civilisations, Israël, qui n’est ni une civilisation ni une nation, subsiste toujours, assuré d’une irréductible identité. En cela il n’est pas seulement signe de contradiction pour le monde, mais contradiction pour lui-même. L'heure de la plénitude annoncée par l’Apôtre n’est pas venue et d’ailleurs ni les Juifs ni les Gentils ne semblent vouloir la hâter. Mais, en attendant la conversion prédite, ne faut-il pas qu'Israël soit fidèle à sa propre infidélité sous peine de perdre et sa personnalité et son droit d’aînesse ? Quel destin plus tragiquement providentiel P Si nous autres Gentils nous sommes constamment remplacés, si notre né-
cessité est passagère et si les contingences de l’histoire nous bouleversent, nous ensevelissent et parfois nous renouvellent, Israël, lui, est unique, irremplaçable et son risque est à jamais absolu. Les mystérieuses implications surnaturelles du destin juif échappent à l’emprise de la conscience populaire, obscure et simpliste. L'âme opaque des masses (instruites ou non) et leur à peu près intellectuel (qui n’a rien d’une véritable approximation) les rendent aisément perméables à l'influence démoniaque, laquelle en certains cas agit comme un infaillible instinct. Un instinct de conservation à l’endroit de la vérité qui délivre, trouble, dérange et met en danger. L’antisémitisme est ignorant et son refus entêté de savoir va bien au delà de son but après l’avoir atteint, révélant ainsi une habileté surhumaine. A l'abri de la lumière, l’antisémitisme s'exerce avec assurance, qu’il soit passion violente ou, comme le plus « normalement », attitude, état d’esprit ; en outre il juge Dieu, déplore les préférences divines, s’arroge la « vengeance » de Dieu (oubliant et le pardon du Calvaire qui fait suite aux malédictions et le sort terrible invariablement réservé aux persécuteurs du peuple à jamais choisi) et enfin détourne du Livre où parle l'Esprit. En effet, que Marie et Jésus soient juifs gêne l’antisémite comme une ineffable inconvenance ; l’énormité de cet impair de Dieu le porte à négliger l’humanité du Sauveur remplacée par un schéma plus ou moins artificiel ou abstrait. Un réflexe analogue le détache de la Bible dont, par une diabolique pru-
dence, la majorité des catholiques se méfient. Pour le chrétien la haine du Juif entraîne invariablement un appauvrissement spirituel.
En plus de sa valeur en tant que livre de la Révélation, la Bible est le principal document israélite sans lequel toute connaissance des Juifs porte à faux. Quant au reste, quant aux œuvres profanes de tout ordre par lesquelles les Juifs s'expriment, ici comme ailleurs, on y oppose une fin de non-recevoir ou un parti pris d’à peu près et de déformation hypocrite et sournois. Il y a certes des exceptions que nous n'oublions pas, surtout parmi les savants et les artistes, et la situation actuelle des Juifs au Canada est telle que certaines évidences ne souffrent pas de refus. Mais ce qui n’est pas évident, ce qui exige quelque recherche, ce qui suppose un intérêt humain intègre, préservé des mutilations bien-pensantes, on se garde soigneusement de s’en convaincre. S'il en est ainsi des réalités contemporaines, que dire du passé ?P Hormis quelques spécialistes et curieux on ne savait rien jusqu'ici du rôle plus qu’honorable des Juifs dans l’histoire du Canada. Reconnaissons d'autre part qu’il appartenait d’abord aux Juifs eux-mêmes de nous révéler leur présence historique. L'ouvrage de M. B. G. Sack: arrive opportunément et contribuera, espérons-le à une compréhension, à un rapprochement que non seu» lement la religion impose, mais aussi un élémentaire devoir social. Le premier volume seul étant paru, nous nous contenterons de quelques indica-