Edité par le Canadian Jewish Congress, Montréal
tions sur le caractère et l’aspect de cette histoire des Juifs au Canada.
L'auteur est le premier à tenter un travail d'ensemble et lorsqu'il l’entreprit la bibliographie existante consistait en quelques monographies, articles et notices, dont le point de départ était généralement l'occupation anglaise. Personne n’ayant encore étudié le régime français par rapport à l’histoire juive, la documentation, éparpillée en de multiples sources, étendue en pistes ténues et bien souvent décevantes, allait être encore plus difficile à réunir pour cette époque. Labeur d’autant plus ingrat que l’auteur n’ignorait pas qu'il se trouverait longtemps limité à la petite histoire, puisqu’en 1831 on ne comptait encore que cent sept Juifs dans le Bas Canada. La première partie de l’ouvrage se ressent fâcheusement d’une accumulation de menus faits et d’incidents dignes des livres de raison.
Cependant, comme presque partout dans le monde, les Juifs prirent bientôt au Canada une importance sans proportion avec leur nombre, toujours fort restreint jusqu’à la fin du siècle dernier. On verra quel sûr patriotisme les animait et comment, loin d’agir en étrangers sans attaches avec leur pays d'adoption, ils s’insérèrent tout naturellement dans le double courant de notre évolution historique. Et c’est ce qui fait l’originalité de leur position, car peu sollicités par les antagonismes anglo-français, ils semblent avoir éprouvé très tôt le juste sentiment de la vraie nationalité canadienne.
Les premiers Juifs dont on découvre les traces en Nouvelle-France furent des descendants de Marranos, Israélites de la péninsule ibérique plus ou moins convertis au catholicisme et largement assimilés dans le sud-ouest de la France et ailleurs. D’après M. Sack, un des premiers missionnaires débarqués au Canada, le jésuite Biart, serait d’origine juive. « His name », écrit-il, «recalls a place in Spain where a Jewish community existed before the expulsion of 1492. This name had infiltrated into France through the Marranos who everywhere adopted the names of the places from which they had been expelled, such as « Toledano », « Valenci », « Almereydo », and so on. The Jews of Bejar, which was situated south of the Spanish province of Salamanca, had migrated there by way of Navarre. In the course of time their name underwent various modifications such as Bérard, Brard, Bérardi, Bérardo, Bart, Biard or Biart, and others ». Quant aux autres descendants de Marranos leur assimilation, facilitée par le lien religieux, fut rapide et quelques noms seulement permettent de les retracer.
A vrai dire, l’immigration juive commence avec l’arrivée, en même temps que le général Amberst, d’un petit $groupe de Juifs séphardiques. Certains d’entre eux se virent confier l’approwvisionnement de l’armée. Après la conquête, les Juifs vinrent s'établir à Montréal, à Québec et à Trois-Rivières, où la famille Hart allait devenir célèbre.
Avant d'entamer l’histoire du régime anglais,
l’auteur consacre deux chapitres remarquables au Juif Abraham Gradis, armateur et commerçant de Bordeaux dont le père avait été fait citoyen de la ville en vertu d’un privilège insigne. Personnalité exceptionnelle, Abraham Gradis avait cette qualité qui manquait tellement à l'entourage de Louis XV : le sens de l’empire. S’étant voué à la sauvegarde des colonies négligées, sa prévoyance et son sentiment très aigu des intérêts vitaux de la France l’incitèrent à se soucier particulièrement du Canada. Aussi, de 1744 à la capitulation, ses navires ne cessèrent d'amener des secours à la colonie. Durant la guerre de Sept Ans, Gradis se dépensera sans compter pour la Nouvelle-France, multipliant les démarches à la cour et auprès des ministres du roi, frétant à grands frais des navires dont beaucoup étaient interceptés ou coulés, recrutant même des troupes, intervenant à Londres en faveur des prisonniers français, assumant les frais de l’amélioration de leur sort et s’endettant et compromettant sans hésitation sa fortune. Par lettres patentes de Louis XVI accordant la pleine citoyenneté à la famille Gradis et par les témoignages de ses historiens, la France reconnut les services de l’armateur de Bordeaux. Nous ne pouvons en dire autant.
Les débuts de la colonie juive au pays furent très humbles. La synagogue érigée à Montréal en 1777, la seule au pays durant quatre-vingts ans fut longtemps le centre d’une vie aride et stérile selon la « manière » séphardique aux principes aristocratiques, minutieux et sévèrement orthodoxes. Ainsi
Israël, partagé entre la stagnation d’une foi périmée et le dynamisme économique et intellectuel de sa race, commençait à jouer en terre d’Amérique son drame éternel.
Dès lors on trouve les Juifs mêlés à tous les événements importants. Durant la guerre de l’Indépendance américaine ils se rangèrent en majorité du côté anglais et plusieurs figureront parmi les Loyalistes. Une fois de plus on leur confie l’intendance de l’armée. Ils se répandent petit à petit, bien que l’immigration soit nulle. La question juive se pose pour la première fois en 1807 lors de l'élection d’Ezéchiel Hart à l’Assemblée législative et les débats subséquents ont à nos oreilles un son tristement familier. Mais en 1832 les Juifs accédaient à la pleine citoyenneté, vingt-cinq ans avant leur émancipation en Angleterre. Entre temps ils combattent avec nous durant la guerre de 1812, simples soldats, officiers, voire commandants de régiments.
Les influences contraires des milieux français et anglais et une double reconnaissance les divisent lorsqu'il s’agit de prendre parti en 1837. Ils ne peuvent oublier l'égalité des droits accordés par le parlement, ni l’appui de Papineau et de la majorité canadienne-française à l’Assemblée. On complotait chez Ezéchiel Hart, à Trois-Rivières, et son fils Adolphe assumait la défense des rebelles arrêtés. Cependant, d’origine anglaise pour la plupart, les Juifs se rangèrent en majorité dans le camp loyaliste. L'histoire ne leur a-t-elle pas donné raison ?
Vers le même temps on relève les noms des premiers médecins et avocats juifs. Puis sous l’impulsion du rabbin Abraham de Sola, la vieille congrégation séphardique de Montréal connut un moment d'éclat. Ce qu’il dut bouleverser ses vénérables aînés ce jeune homme ardent, lettré, savant bibliste et écrivain fécond ! Il fut professeur d'hébreu et de littérature rabbinique et lecteur en littérature espagnole à l’université McGill. Un an après son arrivée à Montréal, l'extraordinaire rabbin avait publié un traité de zoologie biblique, ce qui doit expliquer en partie que la Société d'histoire naturelle du Canada le compte parmi ses anciens présidents !
Le cas du rabbin de Sola et plusieurs autres assez surprenants supposent un climat remarquablement libéral. Nous ne pouvons nous empêcher de citer un petit fait significatif à cet égard : de 1858 à 1882, le maire du Cap des Rosiers, en Gaspésie, fut William Hyman, un Juif.
Une immigration lente et continue augmenta sensiblement le nombre des Juifs askénaziques (d’origine anglaise, allemande et polonaise) et modifia l'aspect de la colonie. A l'encontre des séphardiques les nouveaux venus étaient pauvres et taxaient lourdement les modestes ressources des associations de bienfaisances juives. L’immigration s’accrut notablement en 1877 et devint massive sur la fin du siècle, au temps des pogromes russes et des crises antisémites européennes. Un autre Juif arrive, celui de l’est, moins touché encore que ses prédécesseurs par la culture occi-
dentale, plus instruit de sa religion, plus attaché à ses traditions, plus fier encore de ses origines. Grâce à cet apport et du fait de la création d’une eouche prolétarienne parmi les Israélites canadiens, l’élément juif s’apprêtait à faire d'énormes progrès en tous les domaines et à acquérir sa physionomie définitive. Car le Juif, en dehors de ses caractères permanents, de ses fidélités essentielles, est l’homme de la Diaspora au visage toujours reconnaissable mais innombrable.
Débordé par un afflux soudain de réfugiés, les communautés d'Angleterre, encouragés en cela par la politique accueillante du gouvernement, se déchargèrent d’une part « généreuse » de leur fardeau sur celles du Canada. Terrible le sort de ces pauvres errants qui épuisaient, qui usaient par leur nombre la charité de leurs coreligionnaires, qui pour vivre durent se plier à une honteuse exploitation de la part des leurs, qui se virent refoulés d’une ville à l’autre, qui souvent commencèrent leur nouvelle vie sur cette terre promise de paix et de dignité en des conditions préfigurant les camps de triage de l’Europe contemporaine. Mais qu'est-ce que la simple misère à côté de la persécution systématique P
Avec la persévérance et l’opiniâtreté qu’on leur envie, avec cette incroyable dureté envers soi qui inquiète et indispose les superficiels, ils se débrouillèrent, comme on dit. À ce propos, l’auteur déclare qu'aucun immigrant juif ne fut jamais à charge au pays.
Tels étaient les envahisseurs menaçants dont
parlait la presse du temps. Ce temps, c'était celui de l'affaire Dreyfus, des débuts du Sionisme. Sentant le besoin de s’affirmer et de se défendre devant une hostilité grandissante, les Juifs fondèrent leur premier journal à Montréal. Les dernières années du siècle virent également la fondation d’une congrégation appartenant à la réforme libérale. Sur ces événements se clôt le premier volume de l’ouvrage de M. Sack.
Notre bref aperçu laisse dans l’ombre quantité de questions et de faits importants et ne saurait donner une juste idée du travail très fouillé de M. Sack. Nous voulions surtout dégager une conclusion qui s'impose dès maintenant à l'esprit, à savoir que les Juifs ne sont pas étrangers à notre histoire et que les vieilles communautés étaient capables de transmettre aux tard venus une authentique tradition judéo-canadienne.
Sans doute passionnant pour l’Israélite, fort intéressant pour l'initié, le premier volume de cette histoire des Juifs au Canada paraîtra peutêtre d’une lecture laborieuse au grand public. Les nombreuses listes de noms, plusieurs esquisses biographiques, les copieux extraits de minutes et d'archives risquent de n’intéresser que médiocrement. À côté de l’ensemble cela est sans gravité. Nous reprocherons plutôt à l’auteur de ne pas éclairer suffisamment l'aspect religieux de son sujet. Par exemple, il ne dit que quelques mots sur les particularités séphardiques et askénaziques. Le non initié ignore en quoi les séphardim diffèrent des askénazim, par quelles caractéristiques
rituelles, culturelles, ete. Le profane se demande quelles nuances distinguent les orthodoxes des conservateurs. Que sait-il du libéralisme et de la réforme, de cette tentative (nous allions dire tentation) d’abolir le drame d'Israël en sortant de l'impasse traditionaliste P? Question du plus haut intérêt, puisqu'elles expriment la foncière originalité juive. M. Sack devra y répondre s’il veut atteindre son but ; il ne peut ignorer à quel point la connaissance du Juif est vague et fausse chez nous. Reproches peut-être trop hâtifs, le second volume abordant une période presque contemporaine on ne voit pas comment l’auteur négligerait ces problèmes essentiels.
On ne s’offusquera pas de l’intransigeance que manifeste ici et là l’auteur en matière de foi. Cette fermeté est un gage de vérité. Et n'est-ce pas le vrai Juif à la nuque raide qu'il s’agit pour nous de connaître ? A notre avis seule une invincible antipathie, c’est-à-dire de mauvaise foi, trouvera au ton de M. Sack une désagréable allure d’apologie. Toute affirmation contraire à un préjugé ambiant frappe toujours comme une exagération ou un plaidoyer en faveur d’une cause douteuse. À ce point de vue les chrétiens qui s’efforcent de rendre justice à Israël sont dans le même cas que les écrivains juifs. Quant à nous, notre sympathie à l'endroit des Juifs ne provient pas d’un parti pris de philosémitisme aveugle ou d’une sentimentalité quelconque dénuée de tout esprit critique. Inutile de chercher bien loin pour trouver à redire aux Israélites, comme d’ailleurs à qui que
ce soit. Mais la bonne foi ne saurait se laisser arrêter ni par les suspicions les plus graves et les plus justifiées de l’histoire ni par un style de vie, souvent fort détestable, commandé par un atavisme oriental encore prédominant (la bonne volonté de beaucoup se brise sur cette « différence » purement extérieure ; elle ne résisterait pas plus au comportement des peuples orientaux depuis les Arabes, frères de sang des Juifs, jusqu'aux Indous, parents des peuples aryens). La curiosité objective va au delà et découvre en Israël un destin spirituel sans égal, une permanence humainement inexplicable, des souffrances sans nom, une angoisse deux fois millénaire, une contribution maénifique au bien commun de l'humanité, de remarquables qualités de race et une majorité de pauvres que la malveillance lui dénie. Refuser de reconnaître tout cela, c’est se faire complice des pires bassesses humaines, car qui peut se vanter d'indifférence devant le Juif ? Quand il s’agit d'Israël on ne devrait jamais oublier que, dans cette histoire, c’est Dieu qui a commencé. Et qui veut être juste se dit que depuis Abraham, Isaac et Jacob, Israël est un peuple provoqué.
En terminant, formulons le vœu que M. Sack donne un jour de son histoire des Juifs au Canada une version allégée, spécialement adaptée au public de langue française. Sa sympathie intelligente à l'endroit des Canadiens français devrait lui rendre facile une tâche qui complétera son œuvre en lui conférant le rayonnement qu’elle mérite.