CHAPITRE XIII
LES TEKF8 POST-MAÏHONIQDES. — CONCLDSION.
Les travaux de Maïmonide marquent le point culminant du mouvement juif au moyen âge ; la mort du grand théologien vint arrêter le développement progressif des idées nées pendant cette brillante période et qui dès lors suivirent une marche rétrograde. La hardiesse même de ses opinions, le rationalisme de son exégèse, précipita dans les esprits une réaction inévitable et créée par des causes déjà existantes ; réaction qui produisit tant de malheurs dans les siècles suivants. Peu à peu il se forma parmi les Juifs
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d’Espagne et de France un parti orthodoxe extrême, qui rejetait toutes les idées de Maimonide, et condamnait toute recherche et toute critique religieuses. C’est au sein de ce parti que naquit la Kabbale. Cette prétendue science, aux sombres et mystiques arcanes, au lieu de remuer des idées, évoquait des fantômes; elle édifiait savamment une superstition nouvelle et faisait en quelque sorte du judaïsme un paganisme nouveau.
Ce mouvement rétrograde des idées ne se borna pas au monde juif. Le livre principal de Maimonide, le Guide des Égarés, n’était pas resté longtemps inconnu au monde catholique ; traduite en latin peu après son apparition, l’œuvre du maître était consultée et étudiée par les penseurs chrétiens. Les pères de la Scolastique, Guillaume d’Auvergne, Albert le Grand, Siger de Brabant et probablement aussi des philosophes et des esprits libéraux, Amalnc de Béna et David de Finanto, se sont occupés des idées de Maïmo-
nide, soit pour les combattre, soit pour les suivre * . ,
Ainsi, encore une fois, des chrétiens devenaient les disciples de maîtres juifs qui leur enseignaient la nouvelle science de Dieu, de la Providence, de la vie et des devoirs. On peut affirmer que les idées de Maimonide et de ses disciples provoquèrent dans une certaine mesure le mouvement des esprits dans le sud de la France, d’où sortit, vers la fin du XII® siècle, la lutte des Albigeois contre l’Église orthodoxe.
La papauté avait senti le danger ; le rationalisme de Maimonide l’effrayait ; il fallait à tout prix préserver l’Église de cette contagion, élever un mur de séparation entre Juifs et chrétiens, et empêcher entre eux toute relation intime.
Richard Simon, Lettres, t. Ilf, n« Id. Il y en avait (du More nebouehim) une version plus ancienne, qui est citcc par saint Thomas d’Aquin et par quelques autres llicologionF. J en ai vu en Sorbonne un eicinplaire écrit d’une bonne main.
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Le pape Innocent III, l’implacable persécuteur des Albigeois, mit toute sa persévérance et toute son énergie à obtenir ce résultat ; bientôt la séparation lut complète.
U ordonna à tous les princes chrétiens d’éloigner les Juifs des fonctions publiques; il voulut que tout Juif, dès l’âge de douze ans, fût tenu de porter sur ses vêtements un signe particulier (signum circulareoM rota), afin que les chrétiens pussent facilement les reconnaître et éviter leur contact (30 novembre 1215).
On parquait ainsi les Juifs à part, et on leur enlevait tout moyen d’exercer la légitime influence que devaient leur donner leur science et leur civilisation, alors si avancées.
Les deux ordres créés par ce pape, les Franciscains et les Dominicains, formaient une espèce de milice sainte, chargée de préserver les fidèles du pernicieux poison de la pensée libre. Ils devaient à la fois combattre
l’hérésie des Albigeois et le rationalisme de Maimonide, et ils ne réussirent que trop dans leur œuvre de ténèbres. Il s’entend de soi que, dès l’origine, ces deux ordres furent les ennemis mortels des Juifs.
Ces moines intolérants trouvèrent des alliés sur lesquels ils ne comptaient guère ; des rabbins orthodoxes tels que Salomon de Montpellier, Méir Âboulafia de Tolède, aveuglés par leur hostilité contre les idées de Maimonide, se joignirent aux religieux pour détruire plus facilement le rationalisme déjà puissant. Les écrits de Maimonide furent brûlés publiquement à Paris et à Montpellier (1233).
Vers la même époque, Grégoire IX, successeur d’innocent III, établit en France l'Inquisition, afin d’extirper les hérésies des Albigeois et d’autres sectes alors existantes. Tout d’abord, les Dominicains se bornèrent à brûler les écrits juifs ; les bûchers qui devaient dévorer les Juifs eux-mêmes ne s’élevèrent que quelques siècles après. Les Juifs ortbo-
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doxos, adversaires fanatiques de Maïinonide, ne se doutaient guère que la persécution à laquelle ils prêtaient la main finirait, après plusieurs générations, par frapper leurs propres descendants. La destruction dos livres juifs atteignit des proportions incroyables. A Paris, sous le règne de Louis IX, dit saint Louis, on brûla en un seul jour vingt-quatre charretées d’écrits talmudiques sur parchemin (1242).
Los moines poursuivaient avec un égal acharnement les livres philosophiques, la Bible dans son texte original et le Talmud, cette œuvre qui a toujours tenu les esprits en éveil dans le judaïsme et empêché l’ignorance d’y pénétrer.
Ainsi commença une lutte longue et opiniâtre, une lutte de trois siècles, dont l’issue devait être également fatale aux Juifs et à l’Espagne. Sans doute, partout l’Église cherchait à avilir les Juifs et â les mettre au ban de la société ; partout ces derniers essayaient de résister:
mais nulle part cette lutte ne fut aussi terrible
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et aussi fertile en scènes tragiques que dans l’Espagne. Il devait en être ainsi, ü’un côté, le peuple espagnol, surexcité par les guerres continuelles contre les débris des royaumes mahométans, était arrivé au plus haut degré du fanatisme; de l’autre, les Juifs y étaient plus puissants que partout ailleurs. Indispensables aux rois, aux grands et même aux masses, ils formaient une sorte de tiers-état. En effet, l’industrie, le commerce et les capitaux se trouvaient entre leurs mains; ils cultivaient et en soignaient presque exclusivement la littérature et les sciences, et exerçaient à peu près seuls la médecine, les nobles et même les prêtres préférant s’adonner à la chasse et aux armes.
Gela est tellement vrai,que lors de l’expulsion des Juifs, vers la fin du xv' siècle, plusieurs villes restèrent sans médecins, et se virent obligées d’en faire venir à très-grands frais de pays lointains. En même temps, les bourgeois et les paysans ne trouvèrent plus de clercs ca-
pablcs d’écrire leurs requêtes, demandes et antres actes relatifs à leurs affaires.
Les princes ressentirent encore plus vivement les inconvénients de l’expulsion. En effet, les Juifs seuls savaient mettre quelque ordre dans les finances, constamment obérées par les guerres intestines ou étrangères. Dans tous les États espagnols, les collecteurs des impôts, les receveurs et trésoriers des deniers publics, de même que les médecins attachés à la personne du roi, étaient généralement des Juifs : citons les noms de Çag Benveniste, Bachiel Alcostantini, Ibn-Alfachar, Méir de Malea père et fiIs,Todros Aboulafia, Joseph d’Exija, Samuel Abenhuacar, Samuel Allavi Zarza, Joseph Bichon, Chasdaï Grescas, S.imuel Abrabanel, les trois Benveniste,[Isaac Abrabanel.
C’est rappeler que les Juifs étaient tout-puissants dans les conseils des princes.
Les Juifs d’Espagne se sentaient indispensables au pays; ils avaient la conscience de
leur valeur et ils y puisaient l’énergie nécessaire pour résister aux entreprises du fanatisme. Pleins d’une confiance en euxmêmes peut-être exagérée, ils allèrent parfois jusqu’à provoquer leurs ennemis; ces imprudences leur devinrent fatales et contribuèrent à précipiter leur ruine.
Mais le judaïsme espagnol avait non-seulement à se défendre contre ses ennemis du dehors, il fallait encore, comme nous l’avons dit, lutter à l’intérieur contre les obscurants et les ultra-orthodoxes. Jusque-là, l’étude des sciences et de la philosophie avait été la gloire des Juifs d’Espagne. Tout ce qu’il y avait parmi eux d’hommes supérieurs avaient compris que les travaux de l’intelligence seuls pouvaient leur conserver cette suprématie morale, qui faisait en même temps leur grandeur et leur sécurité. Malheureusement, chaque jour voyait s’accroître le nombre des adeptes de la Kabbale, ennemis déclarés de toute science et de toute philosophie, et attachés
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à la lettro du texte. Ghaquejonr le mysticisme, étendant son empire, étoutFait toute pensée lil)re, et dans son ardeur à conserver la forme, il anéantissait l’esprit.
Cette lutte sourde au sein du judaïsme espagnol offre un grand nombre d’épisodes dramatiques et pleins d’intérêt, qu’on ne retrouve point chez les Juifs des autres pays. Combien de fois n’a-t-on pas reproché au.x Juifs de vouloir former une société séparée, de ne songer qu’aux intérêts de leur communauté, sans se préoccuper de la chose publique! On n’a qu’à suivre l’histoire des Juifs d’Espagne pondant les trois siècles qui ont précédé leur exil; elle donne le démenti le plus éclatant à ces assertions formulées par la haine ou par l’ignorance.
Nulle part les Juifs n’avaient une situation plus libre, plus indépendante et plus autonome que dans ce pays sous le gouvernement des rois chrétiens; ils possédaient leur juridiction propre, môme pour les affaires criminelles, et
avaient dans certains cas le droit de hante justice, sauf la sanction des jugements par le prince; ils jouissaient, du reste, des mêmes privilèges que les Mahométans qui, à la suite des traités, s’étaient établis dans les royaumes chrétiens.
Les Juifs formèrent donc réellement un État dans l’État, à l’égal des Musulmans ; et cependant ils contribuèrent largement à la prospérité des royaumes de Castille, d’Aragon, de Léon et de Navarre. Ces pays ne tombèrent en décadence que plus tard, lorsque les rois eurent concentré le pouvoir entre leurs mains en détruisant tous les privilèges et toutes les libertés.
La guerre entre Pierre le Cruel et Henri II, qui se disputaient le trône de Castille, futl’occasion d’une violente persécution contre les Juifs. Ces derniers avaient pris parti pour Pierre ; ils combattirent vaillamment pour leur roi. Henri triompha et les Juifs furent durement punis; on des-
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titaa ceux qui avaient des fonctions, et on ne conserva que les trésoriers et les médecins, qu’on ne pouvait pas remplacer.
Un fait tragique, qui se passa vers celte époque à Séville, montra bientôt combien l’opinion publique s’était modifiée à leur égard.
Un trésorier juif du roi Henri II, Joseph Pichon, fut condamné à mort par un tribunal composé do rabbins et de notables. Les ennemis du condamné parvinrent à faire confirmer la sentence par le roi Juan P'.
Pichon fut exécuté devant sa propre maison.
Or, le financier était un homme universellement aimé à Séville ; son supplice fut considéré comme un meurtre juridique, et aux yeux de la foule le supplicié devint aussitôt un martyr. Était-il innocent ou coupable? on l’ignore. Quoi qu’il en soit, sa mort devint le signal d’une terrible explosion de haine. Les habitants de Séville, excités par un Franciscain, tombèrent sur les Juifs, massacrèrent
quatre mille d’entre eux et forcèrent les autres à accepter le baptême.
Les villes voisines imitèrent l’exemple de Séville, le carnage devint bientôt général, partout les chrétiens trempèrent leurs mains dans le sang des Juifs. En moins de six mois (mars-août 1391), cent mille malheureux périrent ainsi ; deux cent mille se convertirent pour sauver leur vie.
Vingt ans après, l’Espagne vit recommencer ces scènes d’horreur. Cette fois c’était une troupe de Flagellants, qui, commandés par un chef fanatique, Vicente Ferrer, parcouraient le pays, tombaient sur les Juifs, et ne leur laissaient d’autre alternative que la mort ou le baptême (1412).
C’était leur conversion surtout qu’on voulait obtenir, car si l’Espagne proscrivait la religion des Juifs, elle comprenait fort bien qu’elle ne pouvait se passer de leur industrie; tout fut donc mis en oeuvre pour les faire entrer dans le giron de l’Église. Le pape, ou plus exacte-
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mont rantipapo lîoiioU XIII, résidant alors en Espagne, ouvrit à cet elTet des conférences religieuses auxquelles prirent part les rabbins et notables ainsi que des Juifs convertis : ces conférences sont connues sous le nom de Colloque de Torlose (février 1413 — novembre 1114).
On joignit les menaces à ces tentatives de persuasion. Les communautés résistèrent en général, néanmoins beaucoup de Juifs cédèrent. La reine, Dona Gatalina, humilia ceux qui étaient restés fidèles à leur foi, en leur enlevant le peu de libertés ei de droits dont ils jouissaient encore.
Cependant les Juifs convertis par force, tout en pratiquant ostensiblement le christianisme, étaient pour la plupart restés attachés à la foi de leurs pères, dont ils suivaient secrètement les rites. Les vieux chrétiens ne se faisaient point illusion sur les véritables sentiments des néophytes, à qui ils appliquèrent le sobriquet do Marranos (maudits, damnés). Rien
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n’égalait la jalousie et la haine qu’ils éprouvaient pour les nouveaux chrétiens qui, grâce à leur intelligence et à leur activité, arrivaient aux situations les plus élevées dans l’État et même dans l’Église. Les Marranes eurent beau s’allier aux premières familles du royaume, ils n’en restèrent pas moins exposés au mépris et aux vengeances populaires.
La grande préoccupation des rois d’Espagne était d’amener les Marranes à devenir des chrétiens sincères. Mais les convictions ne s’imposent pas ; d’ailleurs, le christianisme en Espagne était tombé dans un formalisme si étroit et si matériel, qu’il ne pouvait exercer aucune attraction sur les Juifs, habitués à raisonner et à discuter en matière de foi.
Toutes les tentatives des rois restèrent donc infructueuses ; en désespoir de cause, on chercha au moins à empêcher les Marranes de retourner à leur foi première, en les séparant complètement de leurs anciens coreligionnaires. On soumit donc ces derniers à de
uouvelles et cruelles vexations ; on alla jusqu’à exiger d’eux qu’ils vinssent dénoncer ceux des néo-chrétiens qui seraient venus parmi eux assister aux cérémonies du culte :
entre le martyre et la trahison, nul n’hésita, et beaucoup succombèrent pour n’avoir pas voulu livrer les faux chrétiens à la vindicte du Saint-Office.
Ainsi commença entre l’Inquisition et les Marranes cette lutte dans l’ombre, qui se continua pendant des siècles; lutte inouïe et sans exemple, où la dissimulation et la persévérance opposèrent toutes leurs ressources à la délation, à la cruauté.
Chrétiens en apparence,assistant dévotement aux cérémonies de l’Église, les Marranos pratiquaient en secret le judaïsme et transmettaient la foi paternelle à leurs enfants au milieu de dangers perpétuels. Car l’Inquisition veillait et les bûchers étaient toujours prêts, pour dévorer les infortunés qu’une imprudence ou une trahison aurait livrés.
Les événements qui suivirent la mort de Maïmonide, les premières persécutions et surtout la lutte entre le Saint-Office et les Marranes, furent fertiles en incidents dramatiques et remarquables. Ces grands faits, que nous ne rappelons ici que sommairement méritent une étude à part ; ils embrassent, une période de près de trois siècles, depuis la mort du grand docteur jusqu’à l’expulsion totale des Juifs d’Espagne, en 1492.
Ferdinand 1" et Isabelle la Catholique ordonnèrent cette mesure; mesure barbare et impolitique, qui n’atteignit pas seulement les Juifs, mais fut aussi une cause d’affaiblissement pour la Péninsule, à qui elle enlevait d’un coup ses habitants les plus industrieux et les plus utiles.
Précédemment on en avait chassé les Maures .
Ahisi, après l’agriculture et les arts, on ruinait les finances, le commerce et l’industrie de la Péninsule; ces actes de fanatisme, aussi cruels qu’insensés , eurent des résultats
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funestes ; ils contribuèrent à précipiter plus tard cette décadence séculaire dont le pays commence seulement à se relever.
Aujourd’hui l’Espagne cherche à réparer h la fois les fautes et les injustices du passé; déjà elle vient de rouvrir ses portes aux exilés de 1492. C’est un premier pas dans la voie du progrès résolûment adoptée par un gouvernement sagement libéral, qui tient à développer en môme temps les libertés publiques et les éléments de prospérité dont la Providence a doté ce magnifique pays; c’est en persévérant dans cette voie de justice et de réparation, que l’Espagne reprendra le rang qui lui appartient et qu’elle n’aurait jamais dû perdre.