Moreh, II
dénaturer le sens des textes ; il est vrai qu’il s’en défend et cherche à appuyer ses interprétations par des parallèles tirés de l’Écriture sainte, è l'exemple des anciens allégoristcs d’Alexandrie, des aggadistes talmudiques et môme de Saadia. Il n’en est pas moins cerUiin que ces interprétations l’éloignent du sens naturel des mots et dépouillent la Bible de cette noble simplicité qui en fait le plus grand charme.
Ces défauts du système de Maimonide, qu’il faut attribuer à l’esprit de l’époque, diminuent singulièrement la valeur de son œuvre, dont l’importance réside surtout dans l’impulsion qu’elle donna aux esprits.
Les contemporains de Maimonide, et même son élève, Joseph ben Yehouda, comprirent que ce système n’était pas en harmonie complète avec le judaïsme. Un point de dogme, la résurrection des corps, rendit surtout ce désaccord sensible : Maimonide n’en avait parlé qu’incidemment. De toutes parts on lui fit obser-
ver le peu d’importance qu’il avait accordé à cette question/après avoir insisté longuement sur l’immortalité de l’âme. Maimonide répondit par un traité spécial sur la matière (Maamar techiyat ha-mêtim), écrit en arabe (1191) 1. Il admet, dit-il, la résurrection des corps comme un miracle compatible avec l’idée d’un univers créé par une volonté supérieure. On sent un certain ton d’amertume dans cet écrit; Maimonide se plaint d’avoir été mal compris.
Le Guide fit grande sensation parmi les savants mahométans; l’œuvre fut généralement condamnée à cause’des opinions trop libres de l’auteur, et aussi à raison de ses appréciations do l’islamisme. AbdeUatif, le représentant de l’idée orthodoxe mabométane , déclara l’ouvrage dangereux et subversif de toute idée religieuse
Nulle part les idées de Maimonide ne furent
1. Traduit en hébreu par Ibn-Tibbon, et souvent imprimé, î. De Sacy, Abdellaiif,j>. 400.
accoptéosavoc autant d’empressement que dans les communautés du midi de la France.
L’aisancu des habitants, les libertés municipales et les premières tentatives do lutte contre l’Église, avaient éveillé dans cette contrée l’esprit de recherche. Ibn-Ezra,les Tibbonides et les Kimchi avaient répandu là dans un sol favorable les éléments de la civilisation juive. Concilier le Judaïsme avec les résultats de la science était un problème ardu pour ces hommes : plus ils éprouvaient de peine à le résoudre, plus ils devaient s’attacher à étudier l’œuvre du sage , entreprise dans ce même but, et exécutée avec autant d’autorité que de talent. Savants profanes et talmudistes s’éprirent du même enthousiasme pour le profond penseur et le pieux croyant * . On le consultait sur toutes sortes de questions religieuses et philosophiques. Les savants de Lunel, présidés par Jonathan
i. Voy. Epttre d’Ahron b. Meschonllam, TaamZekinim, p. 67, fl VOrient, parlio liltérairo, 1843. Col. 140.
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Cohen, le prièrent de leur envoyer son Guide.
Ces témoignages de respect et de considération durent consoler quelque peu Maimonide dans les nouvelles vicissitudes qui étaient venues encore une fois l’accabler. Une grave maladie le retint au lit pendant une année entière ; en même temps, il avait été atteint dans sa situation par la mort de Saladin, les rivalités entre les fils du prince et les désordres qui en furent la suite..
Alfadhel, fils aîné du sultan, finit par occuper sans contestation le trône de son père, en 1 198. Ce prince, qui avait appris à connaître le mérite de Maimonide, l’attacha à sa personne comme médecin ordinaire; Maimonide s’acquitta de ses fonctions avec autant de science que de franchise et de fermeté. 11 écrivit à l’usage d’ Alfadhel un recueil de règles hygiéniques (Macrobiotique), où il ne ménageait pas les avertissements à ce
prince habitué à une vie d’excès et de voluptés
La vénération que les communautés du midi de la France manifestaient pour Maimonide, lui suscita un violent adversaire : c’était ce môme Abraham b. David de Posquières, qui avait déjà malmené un autre savant, Zerachya Halévi, pour ses opinions. Abraham, qui était un profond talmudiste, passa le Mischné-Torah au creuset d’une critique impitoyable et hautaine. Il démontra que l’auteur avait mal compris bien des passages du Talmud et était arrivé à des conclusions erronées. Il lui reprocha d’avoir cherché, par son travaü, à faire oublier beaucoup d’autorités talmudiques et surtout d’avoir introduit, d’une façon subreptice, des opinions philosophiques dans le judaïsme; néanmoins, quelque amères que fussent ces remarques. Abraham b. David ren-
1. Ibn-AI)i-Océibiya, cité par de Sacy, Abdellatif, p. 490. Ce recueil eat imprimé en hébreu dans le Kêrem Chémeà, III, commencement. Traduit en allemand, par Winternitz, Vienne,
dit justice à la science et aux bonnes intentions de Maimonide, qu’il ne considérait ni comme hérétique, ni même comme novateur.
Les critiques (Hassagoth) du rabbin de Posquières sur Maimonide fournirent plus tard matière à de vives discussions parmi les talmudistes, adonnés aux arguties d’une dialectique plus subtile que profonde. Elles ne diminuèrent en rien la considération dont jouissait Maimonide en Provence; le grand docteur continuait à être une autorité infaillible pour les communautés de cette contrée. Le représentant du mouvement judaïco-provençal, Samuel Ibn- Tibbon, lui écrivit qu’il avait l’intention de traduire en hébreu le Guide, et qu’il désirait voir personnellement le plus grand homme du judaïsme. Maimonide accueillit avec joie ces ouvertures et donna à Ibn-Tibbon d’excellentes instructions pour une tâche si difficile, où il s’agit, comme il s’exprime, de rendre la pensée plutôt que les mots * . Mais il le dissuada de
1. Epttre à Ibn-Ojabar. La réponse est do 8 tischri, 10 septembre 1199.
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faire le vo 3 'age, atlonclu, dit sa lettre, que ses nombreuses occupations comme chef de la communauté et comme médecin du sultan, l’empêcheraient de lui accorder assez de temps.
Les Israélites de Lunel ignoraient sans doute pes faits, car, vers l’an 1200, ils s’adressèrent de leur côté h Maimonide pour lui demander de traduire son Guide en hébreu à leur intention. Maimonide renvoya la communauté à Ibn-Tibbon. Sa réponse, qui a été conservée, contient de précieux détails sur la situation morale — assez triste — des communautés d’Orient. * Vous seuls, en Occident, y est-il dit, vous êtes les soutiens de l’étude et de la Loi, soyez donc forts et courageux. » Maimonide pressentait que le judaïsme scientifique trouverait ses représentants les plus brillants dans la Provenœ. La communauté de Marseille chargea Cliarizi de traduire en hébreu le commentaire de la Mischnah. Ce fut avec ce poète que commença la régénération morale et littéraire des Provençaux.
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Maïmonidoétaitdôjà fort affaibli à cette époque. Il mourut bientôt après, à l’âge de soixantedix ans, le 20 Tébet — 13 décembre 1204. Sa fin provoqua des regrets universels ; il fut également pleuré des Juifs et des Mahoraétans.
A Jérusalem, on décréta un jour de jeûne général, et la communauté entière assista à la cérémonie funèbre qui fut célébrée en son honneur. Les dépouilles mortelles du grand homme furent conduites et inhumées à Tibériade. La légende a mêlé force récits miraculeux à l’histoire de la translation de ses cendres, récits qui témoignent de la haute réputation de piété et de sainteté qu’il avait acquise.
Maimonide ne laissa qu’un seul fils, qui hérita de sa piété, de sa science comme médecin, de sa dignité de chef (Naguid) des communautés égyptiennes, mais non de son grand esprit. Ses descendants se perpétuèrent jusqu’au xv° siècle et se distinguèrent tous par leur foi profonde et par leur savoir talmudique.
*14 LES JülKS D’ESPAGNE
La mort de Maïmonide ne fit que marquer plus vivement les deux courants d’opinion opposés qu’avait suscités le Guide. Ses nombreux admirateurs disaient communément de lui : Depuis Moïse le prophète jusqu’à Moïse Maïmonide, il n’y eut point son semblable. On inscrivit sur sa tombe une épitaphe où il était qualifié de demidieu. Elle fut eflfacée plus tard, et un ennemi de ses opinions y grava les noms â^excommmié et 6^ hérétique *.
Cette violente antithèse est l’image frappante de l’antagonisme entre deux opinions qui devaient bientôt en venir à une véritable scission, et qui divisèrent en effet la nation juive en deux camps diamétralement opposés.
1. Eliézer de Tunis, Dibri Chachtmim, et Ibn-Yaehia, SekaluhiUlh, éd. Amsterdam, p. 33 b.