Abraham Ibn-Daoud
LES JUIPS D’ESPAGNE
tradition arrivait par les Gaoniiii. Alfassi se mit à examiner les textes, et, dans sa sagacité, es- ■saya d’en tirer autant de certitudes qui devaient rendre inutiles les arrêts gaoniques, sans autorité pour lui. C’est dans cet esprit qu’il écrivit ses Halachot, qui, violemment attaquées de son vivant, sont devenues la règle du judaïsme. Ce livre, extrait du Talmud, ne fixe que les points relatifs aux pratiques religieuses, mais il le fait d’une manière précise et sans aucune ambiguïté. 11 fit oublier tout ce qui avait été fait dans ce genre pendant trois siècles, depuis Yehoudaï Gaon ; le nom d’ Alfassi fut bientôt célèbre en Afrique et en Es pagne
Parmi les contemporains d’ Alfassi se distingua un digne émule, un rabbin français.
I. Les Halachot furent sans doute écrites en Afrique. Cela résulte du moins du lémoi|;na;e de R. Zerachyah, qui dit que l’auteur dans .«a vieillesse revint de ses premières opinions (Jfoor, Pesaehim II et Aboda Zara V); et de ce qu’Isaac Albalia a attaqué les Halachot peu d'années après qu’ Alfassi fut arrivé en Espagne. (Temim Déim, n. iH.)
Salomon Yitzchaki (Raschi), esprit aussi puissant, aussi indépendant que lui, mais moins hardi et moins absolu.
Cependant les conquêtes des chrétiens en Espagne et la première croisade furent pour les Juifs de l’Europe occidentale une source de perturbations et d’infortunes bien préjudiciables aux études. Les premiers et les plus sensibles coups furent portés à l’islamisme en Espagne par le roi de Castille Alphonse, prince aussi brave que prudent. Il cherchait à diviser les États musulmans, pour les affaiblir les uns par les autres et les soumettre ensuite plus facilement.
Ces projets exigeaient des diplomates habiles. Grossiers et ignorants, les nobles et les bourgeois castillans convenaient peu à ces missions délicates auprès des cours raffinées, élégantes et, on peut ajouter, littéraires de Séville, Tolède et Grenade. Les Juifs seuls connaissaient la langue et les mœurs arabes qui
étaient les leurs. C’est donc parmi eux qu’Al-
is
phonse choisit ses diplomates. Tels furent Amram ben Isaac Ibn-Schalbib, secrétaire intime du roi, et Gidellus; ce dernier jouissait de toute la confiance du monarque et lui parlait avec plus de liberté qu’aucun des nobles du royaume *4
Ces Juifs servirent ainsi, dans le principe, une politique de conquête dont les sufccès eurent uné action funeste sur le sort de leurs descendants mômesi
Du reste, Alphonse* prince éclairé et sans préjugés* ne se borna pas à favoriser quelques Juifs distingués; ü leur accorda à tous l’égalité des droits avec les autres Espagnols et les admit à tous les emplois*.
1. RodOTie de Tolède, Dt rébus Hispàniee, VI, 34. Qaemdam ' Jndæam Cidellam nomiDe accivenint (magnates et comités) gui satis ferat familiarU re|ii (Adefonao) propter industriatti et scientiam medicinœ.
Cidellus ayant donné un conseil au roi, celui-ci lui répondit arec viraclté : Non tibi impute, quod hoc dicere præsumpsisti, sed mibi, cujus familiaritate in tantam audaciam prorupisti.
3. Dans un dialogue entre l'apostat Pierre Alphonse et un Juif, Moïse (vers 1106), ce dernier dit ; Vides antem, quia Dcus nos (Juda^os) et rivere permittit et quotidie quantum amat.
Eü dépit (les distinctions établies par les lois visigothfesS les cOütumes oü ftt&os âVaient en réalité déjà mis les Juifs sur le tnême pied que les chrétiens ; Alphonse donna à ces fuerot la sanction légale. Les Juifs allaient à la guerre^ étaient admis à se battre en duel*... une éclaircie s'était faite dans le sombre ciel du moyen âge*
Cependant le pape régnant, le fameux Grégoire Vil, dit le Grand, désapprouva cette sage conduite du roi. Au concile tenu en 1078 à Rome, où il lança l’anathème à tous les adversaires de la papauté, Grégoire décréta une loi canonique qui interdisait aux Juifs d’occuper aucun emploi* et d’exercer une autorité
oatcndit, cam nobis in conspuc.Q inimicoram nostrorom gratiam frœtlat et opibus loeupletat ei honoribus exaltai. Dialogue II in Saxima bibliotheca patrnm, t. XXI, p. 186 E.
1. Conf. Helferich : Naissance et histoire de l'empire wisigoth, p. 236, 339, 347; les üsaliel dé Barcelone de 1068, ibid, p. 432, n. 11, p. 4S6, n, 19; Manti consilia XIX, 349.
2. Cafta d’Alphonse, citée par FloreX, Espagna lagrada, I, 38, appendice.
3. Jlfatut contilm XX, p. SS8. De Judæls non præiionandis Christianis. Ce litre seul du canon a été conservé.
ISU LKS JUIFS D'ESPAGNE
quelconque sur les chrétiens. Ces dispositions étaient principalement prises en vue de l’Espagne, car bientôt après le pape adressa au roi Alphonse une lettre très-accentuée, où il lui recommande de ne pas élever la synagogue de Satan en opprimant l’Église de Dieu*.
Alphonse, occupé de ses projets, ne se soucia guère des décisions du concile de Rome ; il garda ses conseillers juifs et continua à leur confier des missions diplomatiques. C’est sans doute par leur entremise qu’il contracta une alliance avec Almutamed Ibn-Abbad, le brave roi de Séville, et put ainsi prendre la ville de Tolède ; il laissa aux Juifs toutes les libertés dont ils jouissaient sous le roi vaincu Yachya Alkader.
1 . Dilectionem tuam monemus, ut in terra tua Judæos Chriatianis dominari Tel supra eus poleslatem exercera, ulterins nullatenus sinas. Quid enim est Judæos Christianos supponere ac bos illorum judiciis subjicere, nisi ecclesiam Del opprimere et Satanæ synagogam exaltare, et duin inimieis Christi velis plae.;re, ipsum Christum conleriinere ? Uitil dans JUatui concilia xx, p. 341. Epistülæ Gregorii Vil, 1. l.\, 2
LES JUIFS D’ESPAGNR 181
Alphonse, encouragé par ses succès, jeta bientôt le masque ; il députa à son allié Almutamed un envoyé, Isaac Ibn-Schalbib, avec des propositions telles, que le prince devait naturellement les refuser. Elles révoltèrent le roi mahométan au point que, violant le droit des gens, il fît tuer et mettre en croix l’ambassadeur et jeta en prison sa suite, qui était très-nombreuse*.
M&nacé par Alphonse, le roi de Séville appela a son secours le chef morabétique (almoravide) Yussuf Ibn-Teschouân (Tafschin), le conquérant de l’Afrique du Nord. Yussuf se rendit à l’appel ; mais, au lieu de la liberté, il apporta aux princes d’Andalousie l’esclavage et le malheur ; c’est alors que se décida aussi le sort des Juifs de l’Espagne mahométane.
Des deux côtés on réunit des armées nombreuses, où les Juifs figuraient au nombre de quarante mille*. Les ennemis étaient en