I. Coiif. Kaiscriing, les Juifs en Navarre
LKS JUIFS D'KSPAGNE
{Masseot Benjamin), qui a été traduit dans presque toutes les langues modernes (.
La petite communauté de Girone sur le Ter, en Catalogne, yit naître plusieurs hommes de mérite; ils sont connus soûs le nom des Gerondi, qui a rendu leur patrie célèbre. C’était une communauté qui s’attachait rigoureusement aux traditions talmudiques et qui s’était soustraite à toute inüuence philosophique.
Là vivait Isaac Ilalévi, talmudiste renommé et auteur d’un ouvrage sur le droit civil. Son second ûls fut le célèbre Zerachya Halévi Gerondi élevé à l’école de Narbonne, où il étudia avec soin le Talmud, Uhébreu et l’arabe.
Grammairien profond, il écrivit plusieurs poèmes liturgiques, profanes et satiriques, assez médiocres du reste 11 fut le premier
1. Ce chapitre est presque eu entier puise dans l’Itinéraire de Benjamin deTudêle; nous ne citerons que les autres sources qui nous ont servi.
S. Né en 1123, mort «n 1186.
3. Conf. la Monographie de Reifmann ; la France itraélUe de Ctrmoly et le Testament de Vehouda Ihn-Tibbon, Berlin 183Î, p. 9, et note 1, IV.
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Israélite de Girone qui aborda la philosophie. Mais il excellait avaut tout dans les études talmudiques. Versé dans les travaux des écoles espagnole et française, il réunissait en lui Allassi et Raschi, Joseph Ibn-Migasch et R. Tarn, c’est-à-dire toutes les aptitudes opposées d’un esprit à la fois analytique et synthétique. A peine âgé de dix-neuf ans, il composa des travaux talmudiques, uotamment des gloses sur les oeuvres d’Alfassi.
Étudier ce maître avec l’esprit de critique lui parut une telle audace, qu’il n’osa pas publier ses observations. 11 paraît que sa science précoce excita à Girone d’ardentes jalousies; il fut en butte à des satires malveillantes, et cette espèce de persécution lui fit quitter sa ville natale.
Zerachya se rendit à Lunel, où il avait beaucoup d’amis, et où il trouva bientôt un riche protecteur. Il y entama une polémique contre une autorité talmudique du midi de la France, Abraham ben David ; plus
tard seulement, et dans un âge déjà avancé * , U compléta ses gloses sur une grande partie du commentaire talmudique d’Alfassi, et les publia sous le titre de Maor.
Dans cette œuvre critique, Zerachia Gerondi fait preuve d’autant d’originalité que de hardiesse , approfondissant avec sagacité la pensée du Taliuud et ne reculant devant aucune conséquence. Modeste autant que sincère, U déclare dans sa préface que l’amour seul de la vérité lui a donné le courage de critiquer les œuvres du célèbre docteur de Lucena , qu’il avait en grande vénération. Telle est sa crainte qu’on ne se méprenne sur ses sentiments, qu’il supplie les copistes futurs de son livre de ne jamais supprimer la préface où il fait cette profession de foi.
Les hardiesses de Zerachya, qui puisait dans son propre fonds, déplurent à ses contempo—
t. Entre 1173 et 1180. Le Maor ne fut pas écrit de 1140 à 1147, mais plus tard, car il y est dit expre.ssémcnt que H. Tarxi est mort. Conf. sur Choulîn, 111, p. 14 b.
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rains, portés à s’appuyer en tout et pour tout sur des autorités reconnues ; aussi ses travaux furent-ils vivement attaqués. On ne connaît rien quant au reste de sa vie.
Dans le Portugal, cette monarchie naissante, les Juifs aussi commençaient à acquérir une certaine importance. Don Yachia Ibn-Yaïsch avait rendu des services notables à Alphonse, premier roi de Portugal, dans sa lutte contre les Maures ; le roi lui céda en toute propriété quelques villages (aldeas) ; en même temps il lui donna comme armoiries un champ avec une tête de Maure au mUieu. La famille se perpétua jusqu’au xvii' siècle, et fournit à ce pays plusieurs hommes aussi distingués par leurs talents que par leurs vertus. Les Ibn-Yachia prétendaient d’ailleurs descendre de la race royale de David. Sous le règne de Sancho P', la peste et la famine dépeuplèrent le Portugal. Le roi appela dans le pays les étrangers de toute condition, et il est probable qu’il y eut alors
nue immigration de Juifs espagnols et afri-
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cains. C’est en effet de cette époque qne date la colonie juive de Lisbonne ; Joseph I", le troisième des Yachiades, y éleva la première synagogue *.
Vers ce temps aussi, la situation des Juifs au Lianguedoc était des plus florissantes. Cette contrée était alors soumise à différents maîtres ; une partie appartenait à la couronne de France ; une autre relevait de l’empire allemand ; une troisième avait pour souverain le roi d’Aragon , comme duc de Provence ; d’autres apparte— liaient à différents grands vassaux ; presque tous étaient des esprits libéraux, grands amis de la poésie provençale et ennemis de la suprématie de l’Église. A côté de la noblesse s’était peu à peu formée une bourgeoisie libre, aisée, extrêmement jalouse de son indépendance. Les rapports nombreux de ces deux classes avec les Musulmans et les Juifs avaient contribué singulièrement à affaiblir les pré-
1. Guedaliah \hn‘\Ac.hia., SchnUeheleth ha^Kabalah; Carmoly, Bioçrapkte des Taehiades (iMie lif^breu, premier ehapi(re).
jugés de l’Occident contre ces représentants de l’Orient *. C’étaient ces mêmes Provençaux qui devaient plus tard se révolter contre l’autorité de l’Église, méprisant les bulles papales, et s’élevant avec violence contre l’orgueil du clergé et les vices de la cour romaine ; c’est parmi eux aussi que prit naissance la secte des Albigeois. Beaucoup d’entre eux, traités par l’Église comme hérétiques, n’hésitaient pas à déclarer que la loi des Juifs était meilleure que celle des chrétiens Bien des seigneurs du Midi appelaient sans difficulté des Juifs aux emplois publics, et leur confiaient même les fonctions de baiUi, qui, en l’absence du seigneur, conféraient au titulaire les droits de police et de justice. Les Juifs de ces pays étaient donc fort fîonsidérés; ils prenaient une grande part aux affaires d’intérêt général,
1. Conf. Christian Ulrich Hahn, Hittoire des hérétiques au moyen âge, 1, p- 119 et suiv.
2. Isti sunt arliculi, in quibus errant moderni hæretici — 10” dicnnt quod lex Jiidæoruin mclior est quant lex Christianorum : Vais-sette, Hittoire générale du Languedoc, III, preuves, p. 379.
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ainsi qu’au mouvement intellectuel de l’époque.
Enclins, au même degré que les clirétiens, à toutes les innovations, ils ne se contentaient point des idées reçues, mais les soumettaient à l’examen de la raison. Néanmoins, quel que fût leur zèle pour la science, les Juifs de Provence ne furent point créateurs ; on ne compte parmi eux aucune personnalité marquante qui ait fait époque dans les différentes branches des études. Disciples fidèles des maîtres étrangers, ils se bornaient à s’approprier leurs travaux, à les traduire ensuite et à les répandre.
En dépit de l’esprit de critique, si prédominant chez eux, ils restaient profondément attachés au judaïsme ; ils étaient généreux et hospitaliers au suprême degré. Les riches se chargeaient de l’éducation des enfants pauvres et leur fournissaient les livres, si coûteux à cette époque ‘ . Les communautés étaient fort unies
I. ucnjamiii de Tudèle. Kimclii D., deuxième èpiire à Alfa- ‘-har, collection épistolaire de Maimonide, p. S5.
entre elles, et se soutenaient réciproquement dans les moments difficiles. Elles vivaient généralement dans l'aisance, se livraient à l’agriculture et faisaient im commerce étendu avec l’Espagne, l’Italie, l’Égypte et l’Orient.
La communauté principale était Narbonne, qui comptait trois cents membres; son chef, pendant le règne de la sage et courageuse princesse Ermengarde, était Kalonymos ben Todros, possesseur de nombreux biens territoriaux; il descendait d’une famüle antique dont un ancêtre, R. Machir, s’était établi dans le pays du temps de Charlemagne. Le chef de l’antique école de la communauté était Abraham ben Isaac, ime autorité rabbinique *. Sa science, très-grande du reste, se bornait au Talmud ; son livre Eschkol était fort estimé.
Vers le même temps vivaient aussi à Narbonne les Kimchi, dont les travaux, inférieurs à leur réputation, ont néanmoins rendu plus de
1. Mort en il78. 11 survécut à R. Tam, puisqu’il parle de la mort de ce maître.
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services que leii.x de beaiKîoup de grands maîtres. Le chef de cette famille, qui atteignit un vif éclat de 1150 à 1170, avait émigré d’Espagne, probablement par suite de l’intolérance des conquérants Alinohades. Son grand et seul mérite est d’avoir introduit la civilisation judéo-espagnole dans le midi de la France, et d’avoir complété l’œuvre inaugurée un peu rapidement par Ibn-Ezra. Versé dans la langue arabe, il traduisit l’œuvre philosophique et morale de Üachya, et d’autres travaux encore, en un hébreu facile et coulant; il écrivit aussi un traité de grammaire hébraïque, un commentaire assez faible sur l’Écriture Sainte, duquel il ne reste que des fragments, et de nombreuses poésies synagogales sans grande valeur poétique. On lui attribue aussi un livre de polémique contre le christianisme, sous forme de dialogue entre un croyant (maamin) et un renégat (min). Les arguments que l’auteur, quel qu’il soit, trouve en faveur du judaïsme dans les vertus de ses adhérents,
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semblent témoigner d’une haute moralité chez les Juifs d’alors.
Moïse et David, fils de Joseph Kimchi, suivirent les traces de leur père. Les travaux exégétiques et grammaticaux du premier sont encore plus médiocres que ceux du père. Ceux du second, qui devint le maître de la langue hébraïque pour les Juifs et les chrétiens d’Europe, ont plus de valeur; néanmoins ils ne supportent pas la comparaison avec les œuvres de ses devanciers, tels que Ibn-ûjanach, Moïse Ibn-Gikatüla et Ibn-Ezra. David avoue du reste lui-même, dans l’introduction de sa grammaire MicMol, qu’il n’a voulu que réunir et simplifier les nombreux travaux de ces maîtres. Il ne faut cependant pas oublier qu’il a trouvé la distinction (européenne) entre les brèves et les longues, et qu’ü a facilité ainsi l’intelligence de la transformation des voyelles. Il a aussi entretenu parmi les Juifs l’idée d’une exégèse simple et rationnelle, opposée au système des commentaires aggadiques et cabbalis-
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tiques, système absurde, en honneur alors en Allemagne et dans le nord de la France.
L’antique communauté de Béziers était aussi fort heureuse. Le vicomte Raymond Trancavel et son fils Roger étaient des princes libéraux et tolérants ; beaucoup d’habitants, partisans des réformes, s’étaient séparés de l’Église et vivaient en excellents termes avec les Juifs. En vertu d’un ancien usage, le dimanche des Rameaux, l’évêque engageait ses ouailles à attaquer les Juifs déicides ; il s’ensuivait chaque fois des luttes sanglantes. Mais les dispositions des esprits s’étaient modifiées, grâce aux idées de réforme qui commençaient à prévaloir; le 2 mai 1160, cet usage barbare fut aboli. Les Juifs durent seulement s’engager à payer quatre livres d’argent le dimanche des Rameaux.
A la suite de l’assassinat du vicomte Raymond en 1 167, plusieurs Juifs, qui comptaient parmi ses partisans, lurent poursuivis et arrêtés. Mais le fils de Raymond, Roger, re-
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prit Béziers; les rebelles furent rigoureusement punis et les Juifs délivrés. Roger, qui soutenait les Albigeois, avait deux Juifs parmi ses baiUis. Les communautés de Carcassonne, de Rasez, d’Alet et de Limoux, qui se trouvaient dans ses domaines, étaient également florissantes Malheureusement Roger succomba dans sa lutte contre le clergé et le pape.
Montpellier avait aussi une communauté riche et nombreuse, où les sciences étaient fort en honneur, grâce sans doute à la célèbre et libérale école de médecine de cette vUle. Mais les seigneurs de Montpellier étaient beaucoup moins tolérants que ceux de Béziers ; ainsi Guülaume VIII et son fils, dans leurs testaments, défendaient de nommer des baillis juifs *.
On comptait à Montpellier un grand nombre de savants talmudistes ‘, de sorte que l’on
I. Voir les sources indiquées par Vaisselle dans son Hisloire du Languedoc, II, p. 486.
J. Id., lil, a, el note 1, IV.