‹ Les Juifs dans le moyen âge Elektronische DatenChapitre 11 sur 34 · LU JUIFS · texte numérisé non relu

LU JUIFS

quand, le jour de la fête pascale, an inconnu pénétra dans la demeure de Jochanan, et porta un coup mortel à Jarehi avec une arme tranchante. Les juifs soupçonnèrent de ce crime Narzerad, conseiller du duc, qui avait profité de l’absence de Vladislaf et de l’évéque d’OImütz pour exécuter une vengeance qu’ils avaient suspendue.

Les juifs de Bohème ont une tradition touchante sur larchi *. Ils racontent qu’au moment où Jochanan allait déposer dans le cercueil son gendre chéri , Rebecque accourut avec un philtre qu’elle avait composé d’après l’inspiration de Dieu et rendit la vie à Jarehi ; que le prudent Jochanan, pour ne plus exciter l’envie des ennemis de sa maison, conseilla de cacher cet heureux événement, et de célébrer les funérailles de Jarehi comme on s’y était préparé, et qu’en effet on porta avec pompe le cercueil dans le tombeau qu’on avait disposé. Peut-être Jarehi , blessé grièvement , fut-il guéri en effet, et crut, d'accord avec son beau-père, qu’il valait mieux laisser subsister le bruit de sa mort, pour avoir moins d’obstacles à rencontrer lors de son départ , qui fut vraisemblablement secret. On pense en effet qu’il mourut longtemps après, en 1180, à Trêves.

Cependant à Prague on crut généralement qu’il était tombé victime de l’animosité des ennemis des juifs. Son tombeau fut un objet de vénération poar ses coreligionnaires. A la vérité ses doctrines excitèrent de vives controverses dans la synagogue de cette ville, et y furent même condamnées par des rabbins fanatiques. On accusa Jarehi d’avoir toujours omis un passage dans la prière Olenou le chabbach *, et de ne s’être point levé brusquement de son siège en arrivant à ce passage comme le prescrivait la liturgie. Son beau-père, Jochanan , qui partageait probablement ses opinions, fat enveloppé dons sa disgrâce. Ayant osé passer le chant Hakadamusch , qui traite du poisson léviathan et du grand boeuf qui broute tous les jours l’herbe de quelques milliers de montagnes, il fut traité comme Jarehi d’impie et d’hérétique, et expulsé de la synagogue. On croit qu’il abandonna Prague et se retira auprès de son gendre.

Ces juifs si fanatiques ignoraient qu’une grande catastrophe allait mettre fin à leurs misérables querelles. En 1161, une maladie épidé-

1 Arehiv fur Geschichte, Statistik , Littratur and KunsU Vienne, 1824, janvier, n° 7.

* Probablement la prière Pfyhalenou le Sehabeah du rituel. Voyez Prüres journalières à l'usage des juifs portugais et espagnols. Kice et Paris. 1772, in-8°, p. 173.

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mique ravagea la Bohême. Les juifs en furent d’abord plus exempts que les chrétiens ; c’est ce qui excita les soupçons du peuple. On accusa les juifs d’avoir empoisonné les sources d'eau ; bientôt tout le monde le crut et en fut convaincu. On brûla quatre-vingt-cinq juifs et on jeta leurs cendres dans le Moldau. Un assassinat commis sur un chrétien fut encore imputé aux juifs, et attira des supplices aux uns, l’exil aux autres. La synagogue de Prague fut détruite, ainsi que le tombeau de Jarchi , dont la place resta néanmoins sacrée pour les Israélites. Plus de trois siècles après, un rabbin, Chiméoun, qui enseigna à Prague, et qui ne pouvait jamais parler sans enthousiasme de Jarchi, ne voulut avoir d’autre tombeau que celui de ce maître illustre. Si l’enthousiasme s’adressait à l'immense érudition de Jarchi , qui était à la fois théologien, astronome et médecin, nous le concevons; si au contraire il était motivé par ses ouvrages , nous ne pouvons le partager. Les ouvrages de Jarchi ne justifient point en effet sa grande réputation. Son Apostille sur l’Écriture Sainte, son Commentaire sur le Pentateuque, un des premiers ouvrages hébreux publiés par la voie de l’impression (à Beggio , en 1475) , sont aussi diffus et remplis de rêveries que les ouvrages de cent autres rabbins. Il disserte avec une abondance stérile sur le moindre verset de la Bible, et de plus son langage hébreu est mêlé de termes chaldéens et français, ce qui vient peut-être de ce que Jarchi a passé beaucoup d’années dans l’étranger. Son commentaire est pourtant celui qui s’est le plus acquis l'estime des juifs, et aujourd’hui encore il jouit parmi eux d’une grande autorité 1 . Il y montre toujours les Hébreux comme le peuple élu à qui la terre est destinée, et qui doit jouir de tous les avantages de la création ; il parle des autres peuples avec dédain. On l’a accusé pour 4 cela d'intolérance * ; mais dans toutes les religions les docteurs de la t loi ne soutiennent-ils pas la supériorité des sectaires de cette loi?

Les grands savants de la nation hébraïque unissaient alors l’étude de la théologie à celle de la médecine et de l’astronomie ; ils étudiaient la nature et cherchaient à approfondir l’essence de son créateur. A la vérité, l’esprit de la rêverie orientale , commun aux Arabes et aux ^ juifs, a nui à leur manière d’observer la nature ; cependant leurs ou-

1 Ce commentaire a été réimprimé à Prague, en 1802, avec d'aulrescommentaires.

! Chiarini, Théorie du judaïsme, tome II, pages 127 etsuiv. — Eisenmenger, Enlhülltes Judenthum .

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vrages ne sont pas à dédaigner ; on y trouve des renseignements intéressants noyés dans un déluge de choses sans utilité pour nous. C’est ainsique dans son commentaire sur le livre Nidda, Jarchi fait connaître comment la chirurgie opérait la taille latérale pour suppléer à l’accouchement naturel, et que son maître Maimonides, en commentant le Miachnajoth, parle, un peu vaguement il est vrai , de l'opération césarienne, dans laquelle il ne parait pas que l'on fût très-habile de son temps

Le petit-fils de Jarchi, nommé Jacob Tham, a écrit aussi plusieurs ouvrages théologiques, particulièrement le Sepker Ilmjasciar , ou Livre du Juste ; il a formé aussi des élèves dans le rabbinisme; cependant sa réputation a été bien loin d’égaler celle de son aïeul.

Plusieurs villes de l’intérieur de la France perdirent au commencement du xi* siècle, par les persécutions, les synagogues qui s'y étaient formées , et qui auraient fini peut-être par rivaliser , sous le rapport des lettres et des sciences, avec celles de Narbonne et de Montpellier. Orléans renfermait un grand nombre de juifs. Désirant correspondre sans doute avec leurs frères de l’Orient, mais voyant l'exaspération des chrétiens contre les Sarrasins , qui s’étaient emparés de la Syrie, ils expédièrent en secret pour le Levant un messager avec une lettre en hébreu. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la destruction du temple de Jérusalem étant parvenue en Europe, et le bruits’étant répandu que dans tous les pays on allait anéantir la nation hébraïque, ceux d'Orléans se dispersèrent et se cachèrent ; mais leur messager fut saisi à son retour par les autorités et livré aux flammes pour avoir, disait-on, averti le prince de Babylone des parties faibles de la chrétienté *. Voilà comment toutes les démarches des juifs leur furent: imputées à crime. En 1171, on en brûla plusieurs à l’extrémité de \ leur quartier, près des halles, pour avoir tué un enfant chrétien et } avoir jeté son cadavre dans la Loire. Quoique cette ville dut leur être odieuse, les Israélites y revinrent pourtant dans la suite, et habitèrent à la Roche-aux-Juifs. Ils y eurent, comme à Gien, une v

1 Mansfeld, l'eber das Aller des Buuch und Gebcermutter-Schnitts an Lebenden. Brunswick, 1821.

* Glabri Radulplii Hisl., lib. III, cap. 7. L'historien ajoute : « Judæi tamen prorugi atque vagabundi, qui in locis abdilis delitescentes dicte supcrfuerant cladi.post quinquennium eversionis tcinpli cœperunt in urbibus apparerc perpauci. »

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synagogue, qui devint pius tard une chapelle des templiers *. Dons leurs tombeaux on a trouvé une médaille d’argent portant des signes,cabalistiques et des noms d’anges*. C’était probablement l’amulette auquel s’attachaient les espérances du juif enseveli dans ce lieu. On en atrouvédesemblablesdansd’autrescontréesde l’Europe*. A Limoges» l’évêque entreprit de faire disputer pendant un mois des docteurs en théologie contre des rabbins pour convaincre les juifs de leurs erreurs par leurs propres livres , qu’apparemment les théologiens^ comprenaient *. La dispute ne convainquit, au rapport des historiens, que trois ou quatre individus. Tous les autres juifs de Limoges restant fidèles à la loi mosaïque furent, par l'évêque, chassés de la ville avec leurs femmes et leurs enfants. 11 y en eut qui se détruisirent de désespoir. Ces actes de suicide furent très-fréquents dans le moyen àget chez les juifs, par suite des persécutions cruelles des chrétiens.

Au sujet des juifs de Limoges, les historiens racontent un singulier trait de mœurs. Un clerc, c’est-à-dire un homme d'Êglise , avait un commerce clandestin avec la fille n’un juif : elle devint enceinte. Les deux amants furentembarrassés, surtout sachant avec quelle animosité les deux peuples traitaient ces faiblesses du sexe. Le clerc imagina une ruse pour détourner les soupçons. Il se cacha près de la chambre à coucher du juif, et là, au milieu de la nuit, à travers un tube, il lui anndnça , comme par une voix du ciel , que sa fille , vierge , allait donner le jour au Messie.

j't.e juif crédule ajouta foi à cet avertissement mystérieux. On interrogea la fille ; elle avoua seulement qu’elle sentait les symptômes de la grossesse. Ce fut une grande rumeur parmi les juifs de Limoges. On attendit avec anxiété l’événement qui devait changer le sort des I enfants d’Israël. La jeune femme accoucha enfin , mais ce fut d’une fille. Ses parents et tous ceux qui attendaient avec eux le Messie virent à leur honte qu’on s’était joué de leur crédulité ®.

' Vcrgnaud Romagncsi , Histoire de la ville d'Orléans, 2" édit. Orléans 1830, • partie I, page 206. — Album du Loiret.

‘ Voyez la description de cette médaille, par Nie. Toinard, Paris, 1683.

• Explication d'un denier judaico-cabalistique , dans le tome 1 des Koibenhautke Seltkabs Skrifter, 1743.

• Ademari Caban. Chronicon, ad ann. 1010 , dans le tome X des Historiens de France.

• Césarius , cité par Alph. de Spina, Fortalitium fidei, lib. III, cap. De fatué cxptclalione Judæorum circa adventum Messise.

A Paris, ce furent des scènes plus sérieuses. Une femme avait mis ses plus beaux vêtements en gage chez un juif. Le temps de Pâques approchait ; la femme rougissait de n’avoir pas son meilleur vêtement pour aller communier. L’usurier remarquant son embarras lui dit qu’il le lui rendrait si elle s’engageait à loi apporter l’hostie qu’elle allait recevoir. Longtemps la femme repoussa cette proposition, mais à la fin le goût de la parure ou la honte de paraître indigente l’emporta sur ses scrupules : elle apporta l’hostie au juif.

Le peuple en eut connaissance. Le bruit court dans le quartier que le juif a jeté l’hostie dans une chaudière d’eau bouillante, et que depuis ce temps l’enfant Jésus y surnage sans qu’il soit possible de l’enfoncer. On s’attroupe devant la maison du juif ; on prétend voir l’enfant. Le clergé et la justice s’emparent de toute la famille; les malheureux Israélites avouent tout ce qu’on veut savoir d’eux : le juif est condamné à être brûlé vif en place de Grève. Il regrette de n’avoir pas le Thalmud, étant persuadé que ce livre le sauvera du supplice : oq apporte le Thalmud et on le brûle avec lui 1 .

Ce qu’il y a de certain, c’est que le miracle fut cru dans tout Paris, qu’on institua une messe à Saint-Jean en Grève en commémoration de l’événement, et que la peinture servit à le retracer aux yeux du peuple.

La littérature du temps contient plus d’nn récit de miracles Semblables et plus d’une preuve des sentiments hostiles du peuple envers les juifs. On mettait en vers les contes qui circulaient , et probablement, on chantait fréquemment ces complaintes relatives à de prétendus crimes. Tantôt c’était l’histoire d’un petit juif qui , pour se procurer une hostie et assouvir sur elle sa haine pour le christianisme, était allé communier le jour de Pâques avec les enfants chrétiens ; tantôt on racontait en vers lamentables l’aventure d’un juif qui avait mutilé un crucifix d’un coup de lance, et en avait vu jaillir du sang ; tantôt c’était quelque autre miracle qui avait amené la conversion d’un Israélite *. Quelques-uns de ces contes étaient vieux, et déjà, au ix° siècle, on expédiait au loin le sang miraculeux qui avait jailli, à ce

1 Césarius, cité par Alph. de Spina, Fortalitium fidei, lib. DI, cap. Secunda expulsio Judæorura.

a On trouve plusieurs de ces pièces de vers dans un manuscrit in-fol., du commencement du xm* siècle, à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, Belles-Lettres , n -323. Voici les litres de deux de ces pièces : « Ch'est d'un Juisot ki le jour de

qu’on prétendait, du coup qu’un juif, en Syrie, avait porté à un crucifix

C'était l’époque des accès fanatiques. Les prédicateurs des croisades enflammèrent l’esprit du peuple contre les Israélites, comme si tous les événements publics eussent dû tourner contre eux. Les historiens du moyen âge, avec leur indifférence ordinaire pour l'humanité, nous apprennent la logique singulière qui fit cette fois le malheur de la nation hébraïque en France et ailleurs. A Rouen, les gens qui devaient aller en croisade dirent un jour entre eux : « Nous allons faire un voyage immense pour combattre dans l’Orient des ennemis de Dieu, tandis que nous avons sous les yeux les plus grands ennemis que Dieu ait jamais eus. » Ils conclurent qu’il fallait d’abord massacrer les juifs avant de partir pour la terre sainte a ,et un faux raisonnement fut la cause des massacres effroyables qui ensanglantèrent de nouveau le sol de la France. Cette froide cruauté respire encore dans le récit des lystoriens du moyen âge. L’un d’eux raconte, avec un sang-froid qui fait frémir, que les croisés, avant de se mettre en route, attaquèrent les juifs, les contraignirent de croire en Jésus-Christ, égorgèrent ceux qui s’y refusaient, et les envoyèrent aux enfers s ; ce qui, dans une vieille traduction française, est rendu ainsi : « Et cel qui ne voudrent croire furent occis et commandez as déables 4 . » Je ne trouve que la chronique de Verdun qui avoue que ces horreurs furent désapprouvées par beaucoup de gens et jugées contraires à la religion; mais que ni les excommunications lancées par les prêtres, ni les menaces et les défenses faites par les princes ne purent les empêcher *. Elles se sont renouvelées pendant un siècle, comme nous allons voir. En 1233 , le cinquième concile de Tours crut encore devoir défendre aux croisés et à d’autres chrétiens de tuer les juifs,

paskes s’acumenia aweue les enfans des chrestiens. — Uns moult biaus miracles de Juiski ferirent un crucifix d’une lance, et sans en isi.»

1 Nauclcr. Chronie. general., xxyii.

* Giberti abbat. SI onodiarum lib. I, et Chron. Richard i Pielav. ad ann. 1005, dans le tome XII des Historiens de France.

* Et primùm Judæos in urbibus in quibus erant aggressi, eos in Cbrislum credcrc compellunt; credere nolentes, gladio ttucidados, ad Tartara demiltunt. Uitl. Francor., lib. III. Historiens de France, tome XII.

4 Abrégé de l'Bittoire de France. Ibid.

‘ Quamquam à multis improbetnr factum, etreligioni adversarijudicetur. Chron. Virdun., tome XIII des Historiens de France.

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d’envahir leurs biens ou de leur faire quelque injure *, et néanmoins, trois ans après, les juifs furent massacrés par les croisés en Bretagne, Poitou et Anjou *.

Le pape Alexandre écrivit à cette époque au vicomte et à l’évêque de Narbonne, pour louer l’un d'avoir empêché le massacre des juifs de la contrée, et pour rappeler à l’autre que Dieu ne se plaît point dans l’effusion du sang| 5 . Il est remarquable que ce soit dans l’histoire des juifs que plusieurs papes se montrent sous le jour le plus chrétien.

La France ne fut malheureusement pas le seul pays où l’on se préparât par des (lots de sang aux expéditions d’outre-mer. D’abord, à la fin du xi* siècle , deux troupes de croisés pillèrent et massacrèrent les juifs avec la dernière cruauté dans les pays du Rhin, où l’on vit les habitants mêmes faire cause commune avec les soldats pour commettre ces actes d’atrocité. Beaucoup de juifs tuèrent de leurs propres mains leurs femmes et leurs enfants pour les soustrairg à la fureur des chrétiens, ou se firent baptiser pour avoir la vie sauve. C’est ce que firent ceux de Trêves, lorsque, réfugiés dans l’archevêché, ils apprirent que le baptême était le seul moyen de se tirer du péril ; mais un an après, délivrés de leurs frayeurs, ils revinrent à la foi de leurs pères *. Jadis l’évêque de Trêves avait voulu chasser les juifs, mais il mourut subitement au moment où il exerçait dans l’église ses fonctions sacrées, avant d’avoir pu exécuter son projet. On en conclut que les juifs l’avaient fait périr par magie, en brûlant à petit feu une image en cire faite à la ressemblance du prélat. Pour éterniser le fait, on mit cette accusation dans l’épitaphe de l’évêque 5 . C’est le souvenir de la superstition des chrétiens qui a été éternisé de cette manière.

1 Ne cruce signati vel alii Christian! Judæos oocidere vel bona corum invadere vol au ferre, vel quascumque injurias eisdem inferrepræsumant.Concil. v Turon. Dans la collection de Lakbe.

* Chronic. Britan., insérée dans le tome I des Mémoires pour servir de preuves à l’Histoire de Bretagne, pardom Morice.

1 Noverit prudentia vestra nobis placuisse quod Judæos qui sub vestri potestate habitent, tutati estis. Epist. Alexand. Papæ. Ibid.

4 Gesta Treviorum, cap. 66, parmi les preuves du tome I de l’Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, par dom Calmet.

* Jacens hic Eberardus, Trevirorum arcbiepiscopus, qui in vigiliA paschali sarris adstans offlciis , ex cereâ, immagine par Judæos accensA infirmalus, ad sacrarium ductus... in sacris vestibus expi ravit... Gallia Christiana, tome XIII, col. 412.

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A Spire, iis se défendirent courageusement, et surent intéresser à leur protection l’évêque, qui fit mettre à mort quelques chrétiens coupables. Comme on ne croyait pas qu’un autre motif que l’intérôt pût inspirer des ménagements pour les juifs, on disait qu’ils avaient gagné l’évêque à force d’argent '.

Cependant, un demi-siècle après , les massacres se renouvelèrent dans le môme pays avec la première fureur. Ce fut un moine, Radulphe, qui, prêchant la croisade dans les pays du Rhin, excita le peuple ou plutôt la populace contre les juifs. Ceux-ci se réfugièrent, de Cologne, Mayence, Worms, Spire et Strasbourg, dans les villes du roi de Germanie, où de pareilles horreurs n’étaient pas tolérées. Il fallut que saint Bernard, pour faire cesser les cruautés des chrétiens, exhortât les évêques de Franconie et de Bavière à s’opposer à ces exécutions sanguinaires, et qu’il se rendit en Allemagne pour engager le fanatique Radulphe à remettre le glaive dans le fourreau, à retourner dans son couvent, et à cesser d’ameuter la populace *. Saint Bernard voulait qu’on laissât vivre les juifs, attendu qu’ils sont destinés à errer sur la terre, et qu’ils doivent revenir un jour de leurs erreurs ; seulement il désirait qu’on les empêchât de prendre des intérêts usuraires de ceux qui se croisaient pour la terre sainte 1 * 3 . A l’égard des plaintes sur leur rapacité, saint Bernard fait observer que là où il n’y a pas de juifs, les usuriers chrétiens sont encore pires, et peuvent être appelés à juste titre des juifs baptisés 4 * .

L’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, adressa vers 1146, sur le même sujet , une lettre à Louis Vil s . Ce moine ne veut pas le massacre des juifs , mais il trouve bon qu’on les persécute. « Il faut les exécrer et haïr , dit-il ; mais j’exhorte à ne point les tuer 6 , et à les punir d’une manière plus convenable à leur perversité. Or, con-

1 Fo<l cm rpiscopo illis auxilianle qui etiam posleà ob hoc iri commotus, et pétunia Judæorum conductus, quosdam fecit obtruncare Christianos. Geita Vrbani Papœ, dans le tome XIV des Historiens de France.

1 Sancti Bernardi Epist., n. 236 et 322.

* Allamen eiigendum ali cis, juxla tenorem apost. mandati, ut omnes qui crucis signum suscrperint, ab usurarum exactionc liberos omninb dimittant. Sancti Bernardi Epist., dans le tome XV des Historiens de France.

* Sic ubi desunt, prejùs judaizarc dolemus christianos fœneratorrs. Ibid.

‘ Epist. Pétri Venerab. ad Ludovicum, regem Francor. Sancti Bernardi Epist., dans le tome XV des Historiens de France.

' Execrandi ei odio habendi sunt Judæi , non ut occidantur admoneo. Sancti Bernardi Epist., dans le tome XV des Historiens de France.

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tinue-t-il , quel châtiment plus approprié à ces impies et plus juste que de les dépouiller de ce qu’ils ont gagné par la fraude , de ce qu’ils ont perversement volé? Ce que je dis est notoire. Ce n’est pas pour s’ètre livrés à l’agriculture , à la milice ou à toute autre profession honnête et utile qu’ils remplissent leurs granges de fruits, leurs celliers de vins, leurs comptoirs d’espèces, leurs coffres d’or et d’argent. Ils entassent ce qu'ils ont soustrait frauduleusement aux chrétiens, et acquièrent à vil prix les choses les plus précieuses, qu’ils achètent des voleurs. Lorsqu'un brigand enlève de nuit des vases sacrés, des calices, des encensoirs, il se réfugie chez les juifs et leur vend les objets de sou vol. Une loi ancienne , mais détestable , faite pourtant par des princes chrétiens , parait les protéger dans ce commerce scandaleux. D’après cette loi 1 , un juif chez lequel on trouve des ornements sacrés, même volés par un sacrilège , n’est pas obligé de les rendre , ni de dénoncer le voleur. Ainsi leur crime reste impuni , et ce qui attirerait le dernier supplice à un chrétien enrichit un juif, et le fait nager dans l’abondance. Qu’on leur enlève donc cette opulence mal acquise ; que l’armée chrétienne qui , pour combattre les Sarrasins, sacrifie son propre argent et ses terres, ne fasse point grâce aux trésors des juifs , si honteusement accumulés ; que ces richesses servent au peuple chrétien en dépit des possesseurs , etc. * »

Une pareille exhortation ne pouvait qu’exciter encore davantage l’animosité des chrétiens contre la vie des juifs. Heureusement, Louis VII ne fut point disposé à sévir avec cette violence que conseillait l’abbé de Cluny. Sous son règne, on ne trouve, outre les émeutes populaires suscitées pendant les croisades , aucune persécution dirigée contre les juifs ; seulement il ordonna que les convertis qui retourneraient au judaïsme ne pourraient rester dans le royaume, et que, s’ils étaient saisis, ils seraient condamnés au supplice capital ou à la perte d’un membre®. Dans une lettre de ce roi , sur la police de

1 Je présume que celte loi est celle dont on trouve des traces dans les ordonnances postérieures des rois de France . Elle tendait h mettre les juifs à l'abri des fausses accusations de vois, et déclarait que , si par méchanceté on mettait des effets dans leurs maisons pour avoir un prétexte de les accuser, les juifs seraient garantis de toute responsabilité des effets.

7 Christianus exercitus qui ut Sarracenos expugnet, pecuniis vel terris propriis non parce!, Judæorum thesauris, tant pessimi acquisitis, non parceat ; eerviant populis christianis, etiam invitis ipsis, divitiæ Judæorum. *

* Historiens de France, tome XII, page 438.

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la ville d’Ètampes *, il est défende au prévôt des juifs et à d’autres personnes d'arrêter des débiteurs pendant la durée de la foire de la ville. D’où l’on voit que les juifs avaient un prévôt reconnu par le gouvernement , et que ce chef légal avait le droit de poursuivre le payement de leurs créances. Us pouvaient donc se livrer aux spéculations sous la protection des lois. Un historien du temps insinue que Louis , séduit par l’avidité, fut favorable aux juifs et leur accorda de grands privilèges-, et il ajoute que c’est là le seul reproche qu’on puisse faire à ce roi 1 2 * . Aussi le pape Alexandre III écrivit-il à l’archevêque de Bourges pour se plaindre de la trop grande tolérance du roi , et pour lui rappeler les rigueurs récemment prescrites par le concile de Latran*.

A l’avénement de Philippe-Auguste , et dans les premières années de son règne, les Hébreux étaient riches et nombreux en France. Des rabbins savants avaient été attirés à la synagogue de Paris , laquelle, à l’entrée solennelle du pape Innocent à Saint-Denis, en 1135, avait déjà Dguré parmi les corporations de la capitale au passage du pontife 4 * . Suivant l’historien Rigord , ils avaient acquis presque la moitié de tout Paris ®. Servis par des domestiques chrétiens, ils avaient pour débiteurs les bourgeois, les soldats, les paysans. Dans les villes, les villages et les faubourgs , partout s’étendaient leurs créances. Un grand nombre de chrétiens avaient même été expropriés par les juifs pour cause de dettes. A Paris , ils tenaient des débiteurs captifs chez eux comme dans des prisons, après s’être fait prêter serment que ces débiteurs ne s’en iraient point 6 .

Déjà plusieurs crimes imputés aux juifs avaient été dénoncés à Philippe, et punis à peu près sans enquête. Étant à Saint-Germain en Laye, Philippe apprit qu’à firay la dame du lieu avait abandonné

1 Lettre de Louis TIX, de l’an 1179, dans le tome XI du Recueil des ordonnances des rois de France.

’ Fragment historique de Vitâ Ludovici Vil, dans le tome XII des Historiens de France.

* Lettre du pape, de l’an 1179, insérée dans le tome XV des Historiens de France, page 768.

4 Suger, Liber de vitâ Ludovici Grossi. Ibid.

1 L'bi longam hakentes conversalionem, in tantum ditati sunt quod ferè medieta tem totius civitatis sibi vindicaveraut. Rigord, de Gestis Philippi Aug., dans le tome XVII des Historiens de France.

* Alii Parisiis in domibus Judæorum sub juramento adstricti , quasi in carcere tenebanlur captivi. Ibid.

à la vindicte des juifs un homme accusé de vol et d’homicide envers l’un d’eux ; qu’ils lui avaient lié les mains sur le dos, qu’ils avaient couronné sa tête d’épines, qu’ils l'avaient fustigé ensuite à travers la ville, puis pendu à une potence. On rapportait au roi que cet homme était innocent, et que les juifs l’avaient fait périr comme le Christ par dérision.

En apprenant ce fait, Philippe partit sur-le-champ pour Bray, fit cerner cet endroit, saisir tous les juifs, au nombre de plus de quatrevingts, et ordonna de les brûler sur-le-champ ', sans que les malheureux pussent faire entendre leur défense.

On racontait encore que, dans une province de France, un juif avait obtenu du bourreau le cœur d’un chrétien mis à mort, qu’il voulait conserver pour faire des maléfices ; mais que la femme du bourreau y avait substitué le cœur d’un porc. Le peuple croyait que, par suite des enchantements du juif, tous les porcs du pays avaient péri â , ce qui coûta encore la vie it plusieurs juifs.

L’irritation du peuple en France contre les juifs fut telle, que Philippe, accablé sans doute de plaintes, ou, selon les auteurs hébreux, égaré par les insinuations de la jalousie et de la haine populaire contre les juifs 3 , résolut d’y remédier, et consulta à cet effet un ermite du bois de Vincennes, à qui le calme de la retraite n’avait pas malheureusement inspiré des sentiments humains. Ce religieux farouche suggéra au roi des moyens violents *. Suivant la coutume de tous les siècles, les effets les plus précieux, même les vases des églises, avaient été mis en gage chez tes juifs. On disait que, dans leurs maisons, les enfants buvaient dans les calices sacrés s .

Les effets appartenant aux églises ne pouvaient avoir été engagés que par les évêques ou les abbés ; cependant jamais on ne faisait d’enquête contre ceux-ci ; c’était toujours aux dépositaires qu’on s’en prenait. Le bruit s’étant répandu qu’on allait faire des recherches sur les dépôts des effets sacrés, un juif de Paris qui avait en nantissement chez lui une croix d’or garnie de pierres fines, un livre d’évangiles couvert d’or et de pierreries et d’autres effets d’un haut prix, les mit dans un sac qu’il cacha dans une lalrine ü .

1 Vincent de Beauvais, Specul. Bislor., lib. XXX, cap. 8.

* Âlpb. deSpina, Forlalilium fidei, lib. 111.

* Usque, Consolaç. de Israël, 3* dialogue.

* Rigord, de Gestis Philippi Augutli.

* Vincent de Beauvais, Specul. Bislor., lib. XXX, cap. 23.

* Rigord, loco citalo.

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La découverte de ce fait indigna le gouvernement et le peuple, et servit de prétexte, en 1181 , pour les mesures que le roi méditait. Personne n’éleva de plaintes contre les abbayes ou les églises qui, pour se procurer de l’argent, avaient exposé à cette profanation les objets sacrés qu’elles avaient aliénés. Aucun historien ne les nomme; cependant des actes particuliers nous révèlent quelques-uns de ces coupables privilégiés. C’est ainsi que parmi les griefs du vicomte Bérenger de Narbonne contre Guifrède, archevêque de cette ville, on trouve allégué que le prélat avait fait remettre des vases d’église en or et en argent à des orfèvres juifs, afin de les faire détruire et de vendre le métal pour son compte ’. De même, dans un exposé de la décadence du monastère de Saint-Léonard, le chapitre de Strasbourg se plaint de ce que, sous l’abbé Godefroi , le missel, le livre Moralia Job et Eaimo, une croix dorée, deux candélabres, deux devants d’autel, trois chapes et une chasuble avaient été mis en gage pour cinq marcs chez les juifs d’Ehinheim ; un calice, trois chasubles et quatre livres, pour neuf talents et vingt deniers, chez les juifs de Rodesheim 2 .

Le peuple de Paris ne cria que contre les juifs qui avaient en dépôt les objets précieux ; eux seuls parurent coupables, et l’on saisit avidement l’occasion pour se soustraire aux obligations qu’on avait contractées envers eux. Un auteur juif assure que d’abord on mit à mort des banquiers et autres juifs ; qu’on en saisit d’autres, et qu’on les força, l’épée à la main, de recevoir le baptême s . On les accusait de tuer, chaque vendredi saint, un enfant chrétien dans des caves. On citait les miracles opérés par l’enfant Richard, vénéré dans l’église des Saints-Innocents comme enfant martyr des juifs. On prétendait qu’ils contraignaient leurs domestiques à abjurer le christianisme. Les historiens juifs, eu traitant ces imputations de calomnies, conviennent toutefois que l’opulence avait conduit les juifs de Paris è la luxure, et leur avait fait oublier les préceptes de leurs lois *.

Philippe éteignit toutes les dettes contractées envers les juifs, è

' Pntenas insuper calicum aureas vel argenteas, in manus aurificum Judæorum misit ad destrucndum et venumdari pro Episcopo. Acte inséré parmi les preuves, n° 211 du tome 111 de l’Histoire générale du Languedoc.

* Nolilia tlatûs miseri abbaliœ sancli Léonard*, de l’an 1218. Pièce n» 401 du tome 1 de VAlsatia diplomatica de SchoepOin.

• llsque, Contolaç. de Israël, 3 e dialogue.

4 Ibid.

LES JCIFS

'l’exception de la cinquième partie, dont il se réserva la propriété * ; puis il ordonna que tous les juifs quitteraient le royaume dans un trèscourt délai, ne les laissant disposer que de leurs meubles et de leurs bardes, et confisquant tous leurs immeubles, que la chronique de Saint-Denisspécifiepar les termes de «maisons, champs, prés, vignes, granges et pressoirs, » d’où il suit qu’ils avaient eu la faculté d’acquérir des biens-fonds comme les autres citoyens ; par conséquent ils auraient dû vivre comme eux, et jouir aussi des mêmes droits de possession.

Par les expressions de l’historien Rigord, qui s'étend beaucoup sur cet événement, on peut juger de l’assentiment populaire qu’obtint la rigueur excessive du roi. « Cette année, dit Rigord, mérite d’étre appelée une année jubilaire, puisque, par les démarches du roi, les chrétiens recouvrèrent à jamais leur liberté, engagée par les créances des juifs. » Ainsi, quelques familles étrangères avaient tenu les Parisiens dans une espèce de servitude par le seul ascendant de leur argent. On avait alors d’étranges idées sur la propriété. Malgré son avidité, Philippe passait presque pour modéré en ne prenant que le cinquième du montant de toutes lescréances des juifs, et remettant le reste aux débiteurs. Il aurait, dit-on, pu prendre le tout sang faire tort aux créanciers, vu qu’ils étaient ses serfs, et que, sous ce rapport, tout ce qu’ils avaient lui appartenait 1 . Nous verrons que dans le siècle suivant on s’arrogeait encore ie droit de traiter les juifs en serfs desbaronsou du domaineroyal. Mais Philippe n’avait pas dedomaine 5 ; de quel droit traitait-il donc les juifs, surtout ceux de Paris, comme ses serfs? Aussi mirent-ils tout en usage pour faire révoquer ces ordres injustes.

L’intérêt des barons et des évêques -commandait la conservation d’une classe d’hommes qui leur payait un tribut considérable. Avec les juifs, ils perdaient une source de revenus importants ; aussi solit- ■citèrent-ils le roi de prendre des mesures plus douces ; mais Philippe

' Rigord, de Gestis Philippi. — Guillelmus Brilo, Philippide, liv. I, vers 37t et suiv. — Chronique de Saint-Uenù, dans le tome XVII des Historieos de France.

1 Et poterat lotum stbi lollere si voluissei,

Nec præjudicium super hsciecisseteisdem,

Tanquam «ervorum res et catalla suorum.

Guill. Brito, Philippide, liv. I.

' Nam tenui censu fuerat pater, et nihil illi A paire collatum fuerat niai sola potestas. Ibid.

AO 1HOÏEX AGE.

était dans une trop grande pénurie et trop pressé par les ennemis des Hébreux , c’est-à-dire le peuple et le bas clergé, pour écouter leurs protecteurs les barons. Ce fut contre la volonté de ceux-ci, ainsi que le remarque la chronique de Saint-Denis, qu’il fit exécuter son décret rigoureux ; seulement il rendit les propriétés de ceux qui aimèrent se faire baptiser que de tout perdre et de s’en aller en exil. Comme dans ce temps on cherchait toujours à justifier sa conduite par la Bible, on trouvait que Philippe avait agi comme Pharaou, qui avait dépouillé aussi les juifs avant de les expulser de son royaume *. Peut-être croyait-on qu’un roi chrétien ne devait pas les traiter autrement que le roi égyptien, sous lequel ils avaient toujours vécu dans la servitude. Un seul historien, peu connu il est vrai, raconte l’événement d’une manière différente. Il assure que le roi fit arrêter le même jour tous les juifs de France, sans qu’ils eussent commis la moindre offense envers lui, mais qu’on les relâcha moyennant une somme de quinze mille marcs qu’ils payèrent au fisc *. Cette exaction peut avoir précédé leur bannissement; ou bien, après avoir ordonné ostensiblement leur expulsion, Philippe peut avoir consenti, moyennant la somme de quinze mille marcs, à laisser une partie ou la totalité de la nation juive séjourner dans le royaume. Il est du moins certain que, malgré le bannissement si formel et la confiscation ordonnée par Philippe, on retrouve les juifs en France à la fin du x ii' siècle, et sous le règne même de ce roi. Ules rappela, selonRigord, en 1198, malgré les signes du courroux céleste, tels que des pluies excessives, une disette, etc. Un historien plus moderne, Paul Émile, prétend que ce fut le besoin d’argent pour la croisade qui fit rappeler les Hébreux.

Depuis le bannissement de l’an 1181, les juifs disparurent à jamais de plusieurs villes de France; de Rouen, par exemple, où une rue longeant le palais de justice porte encore leur nom. Naguère on y voyait, à l’extrémité, un vieil édifice qu’on désignait comme l’ancienne synagogue. C’était un grand pavillon carré à deux étages

1 Fecit spoliari omnee Judæos unû die sicut fecerant Æpvptii tempore Mosis, filiis Israël fugientibus de Ægypto. Chron. re/j. Francor,, dans le tome XII des Historiens de France.

1 Sed tandem 15,000 marcorum fisco solventes, qtiasi benefieio restitutionis in iutegrum respirarunt. Radulphe de Diceto, Imag., Bistor., tome XIII des Historiens de France.

voûtés. L’enclos de la juiverie fut donné dans la suite, par Philippe le Bel, à la ville, et on y établit le marché aux herbes *. A Êtampes, leur synagogue fut convertie en une église de la Sainte-Croix, pour laquelle le pape réclama les franchises dont la synagogue avait joui. Il voulut aussi qu’on y instituât un maître de musique, ainsi qu’un maître pour d’autres objets d’étude 4 .

Dans le midi de la France ils furent à l'abri deces grandes calamités, grâce au régime tutélaire des seigneurs , qu’au reste ils payaient à deniers comptant. Le vicomte de Béziers et Carcassonne s’engagea , en 1193, probablement à la suite de quelque don gratuit ou d’un emprunt, à ne jamais imposer de taille aux juifs sans la laisser répartir sur ceux de Carcassonne, Limoux et Aleth 5 . C’était une faible concession en apparence. Les juifs , habitués au système de la cotisation proportionnelle , paraissaient y tenir beaucoup, parce que c’était un moyen d’alléger le fardeau des charges qu’on leur imposait.

Ils étaient traités avec indulgence dans la Bourgogne, où ils étaient établis dans les principales villes. Le duc Eudes 111 leur accorda , en 1196, la permission de résider à Dijon ; ils y occupèrent deux rues, et y eurent une synagogue et un cimetière. Dans la suite , quoiqu’ils eussent disparu de cette ville , le lieu où étaient déposés les restes des Israélites du moyen âge demeura sacré pour le peuple. On dit qu’à la 6n du xvih* siècle encore , les juifs qui passaient sur la route qui longeait l’ancien cimetière ne manquaient jamais de s’y arrêter pour faire leur prière*. A Mâcon on a trouvé, il y a trois siècles, des tombes israélites avec des inscriptions pieuses.

11 faut reprendre un peu plus haut l’histoire des juifs d’Angleterre. On ne sait à quelle époque ils s’introduisirent dans les îles Britanniques 5 . En l’an 740 Egbricht, archevêque d’York , défendit aux chrétiens d’assister aux fêtes juives 6 . Les lois d’Édouard ’ déclaraient

1 Farin, Histoire de la ville de Rouen, tome I.

' Lettre d'innocent III aux doyen et chapitre d Élampes. Dutheil, Diplomata, votne II, n» 30.

1 Charte de Roger II, n" CO des preuves du tome III de l'Histoire générale du Languedoc.

4 Amanlon, Notice sur les maurs et costumes, dans l'Annuaire du département de la Côte-d'Or. Dijon, 1827.

• De Bloissiers Tovey, Anglia judaica, or The History and Antiquilies of the J etc» in England. Oxford, 1738.

* Exceptiones canonica de Egbricht.

’ Leges boni regis Edouardi , cap. 10. Judsi et omnia sua regis sunt. Houard, t.I.

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les juifs et leurs biens propriétés royales ; personne ne pouvait se les attribuer sans la permission du roi. Fidèle à ce système de propriété, Guillaume le Conquérant, dans la quatrième année de son règne, ordonna , après un conseil de ses barons , entre autres choses , que les juifs de son royaumeseraient sous la protection royale ; qu’ils ne pouvaient se soumettre à aucune autre sans son consentement ; qu'ils appartenaient avec tous les leurs au roi ; et que dans le cas où quelqu’un obtiendrait un de leurs biens, le prince pourrait le réclamer comme sa propriété *. Sous Guillaume le Roux, les juifs furent assez bien traités , et ce prince eut même la fantaisie d’ordonner une discussion religieuse entre les docteurs chrétiens et juifs , jurant, selon son ordinaire , par la face de saint Luc , qu’il se conformerait au résultat et se joindrait au parti victorieux. C’était assurément de la part d’un roi chrétien une grande condescendance ; dans d’autres pays les rois ne se plaçaient pas ainsi sur un terrain neutre entre les deux religions. La dispute eut lieu à Londres. Les docteurs hébraïques se défendirent avec adresse au point d’inquiéter les théologiens anglais ; et, quoique les chrétiens prétendissent ensuite être sortis victorieux de la lutte , les juifs ne s’avouèrent point vaincus , ou plutôt ils prétendirent qu’on avait employé la ruse pour les réduire au silence. Guillaume resta chrétien , mais il continua de protéger les juifs : aussi les historiens chrétiens l’accusent de faiblesse et d’aveuglement, et ajoutent qu’il y eut de violents orages et des tremblements de terre en signe de la colère divine*. Il parait que le roi n’en fut guère touché. Pendant son séjour à Rouen , des juifs vinrent se plaindre à lui de ce qu’on avait converti presque de force plusieurs de leurs coreligionnaires ; ils le supplièrent, en lui offrant de l’argent , de permettre qu’ils retournassent à la foi de leurs pères. Le roi non-seulement y consentit, mais il engagea lui-même les nouveaux convertis à rentrer dans le judaïsme. Un père avait payé une somme d’argent pour faire annuler la conversion de son (ils. Guillaume accepta l'argent et parla lui-même à ce fils. Celui-ci reprocha au prince de manquer à ses devoirs chrétiens, en voulant ramener aux erreurs judaïques quelqu’un qui les avait abjurées. Le roi se désista , et garda la moitié de l’argent pour prix de la peine qu’il s’était donnée 3 . Ainsi l’intérêt était le fond de

1 Chronique de Hoveden. — Angl.jud., p. 22.

* Guill. de Malmsbury, de Geitis, etc.

• Hollingihed Chronicles, 1087.

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cette indulgence du monarque anglais. C'était par les juifs qu’il faisait administrer les revenus des diocèses vacants. Ils avaient des hôtels à Oxford , et ylogeaient beaucoup d’étudiants. Cependant ils n’avaient droit de sépulture qu’auprèsde Londres ; l’emplacement de ce cimetière se trouve aujourd’hui au milieu de la capitale ; il est encore connu sous le nom de rue des juifs '.

Sous le roi Étienne, en 1135 , ils furent accusés, àNorwich comme ailleurs , d’avoir crucifié un enfant. Il ne parait pourtant pas qu’ils aient été persécutés à la suite de cette accusation ; mais ils furent maltraités par Henri II. Sous ce règne on voit un juif condamné à une amende pour avoir fourni des secours en argent aux insurgés d’Irlande , et un autre pour avoir reçu en gage la vaisselle de l’abbaye de Saint-Edmondsbury. Lors des préparatifs de ce prince pour son expédition à la terre sainte , les chrétiens furent taxés à soixante-dix mille livres sterling , et les juifs à soixante mille. Ces taxes ne furent pas perçues; mais dans un nouveau besoin d’argent, le roi imita l’exemple des autres gouvernements chrétiens : il bannit les juifs les plus riches , et ne laissa les autres dans le royaume que moyennant une rançon de cinq mille marcs*. Pendant le temps qu’on les tolérait, ils étaient , comme en France , sous la garde de commissaires royaux. On les assujettissait à la taille ; la communauté juive de Londres payait trois mille cinq cents marcs d'argent. La répartition de cet impôt donnait lieu , comme partout , à des vexations particulières : Samuel Blunt offrit un demi-marc d’or au roi , seulement pour être taxé suivant son avoir, et non suivant le caprice ou l’avidité des préposés 3 , ce qui fut accepté. Il fallait que , pour obtenir justice , les juifs abordassent leroi même avec de l'or à la main. Il y avait un grand rabbin pour tous les juifs d’Angleterre; il était reconnu dans cette qualité par le roi , et justiciable uniquement de ce prince ; c’était le juif Jacob à Londres*.

’ Tovey, Anglia judaiea. — Wood, History and Antiquities of Oxford.

* 'Chronique du moine de Cantorbery.

* Sain. Blundus obtulil nobis dimidiam marcam auri ut de tallsgio 3,500 marcarum talliarelur secundùm catalla sua, sicuti cæteri Judæi de communilate Londonià tallianlur. Close Rolls, extraits par Cooper, Account on the public Records, Londres, 1832, tome I.

4 Scialis nos concessisse... Jacobo, Judæo de Londoniis... presbyteralum omnium Judæorum lotius Angliæ. Charte de confirmation du roi Jean, chez Seldcn, History oftithes.

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Ce fut sous le règne de Richard que les juifs essuyèrent une persécution cruelle. Ils possédaient à Londres des maisons qui ressemblaient, suivant un historien du temps, à des palais royaux 1 . Ces richesses éclatantes furent ce qui les perdit, en soulevant la populace contre eux. Au couronnement du roi Richard I" , à Londres en 1189, ils se présentèrent à la cérémonie, soit pour offrir des dons et se rendre le roi favorable, soit par simple curiosité. A leur aspect l'archevêque Baudoin, qui sacrait le roi, fut si courroucé, qu’il engagea ce prince à les repousser. Cet ordre exécuté avec dureté encouragea le peuple à y joindre ses outrages. Le bruit se répandit qu’on allait s’emparer de tous les biens des juifs. A l’instant l'avidité de la multitude rompit tous les freins. On se jeta avec la dernière animosité sur les malheureux Israélites, qui ne s’attendaient point à cette trahison dans un jour d’allégresse publique. Ils furent égorgés à Londres et dans les campagnes, et leurs biens pillés et ravagés *. Le ! roi vit ces horreurs avec peine ; mais, dit un historien, comme le peuple en était l’auteur, il laissa le crime impuni 3 . Un autre historien ose même louer le Seigneur d’avoir livré les impies *. Quel devait être le fanatisme de la tourbe ignorante, si les historiens qui écrivaient loin des événements, et dans le silence des cloîtres , reniaient ainsi les sentiments d’humanité 1

Les croisés anglais joignirent leurs massacres à ceux qu’avait commis la populace. Ce fut par des traces de sang qu’ils marquèrent leur passage à Norwich, Stamford et Lincoln. Dans la ville d’York le peuple pilla et brûla la maison de Bénet, riche Israélite qui avait été immolé dans l’émeute de Londres. Tous les autres juifs de la ville se réfugièrent alors avec leurs familles et leurs effets précieux dans le château fort, où ils soutinrent un siège contre le peuple insurgé. Après avoir fait d’inutiles tentatives pour apaiser son animosité, le désespoir leur fit commettre des atrocités semblables à celles que les

1 Domus eorum, que quasi paiatia regum erectæ fueraut. Annales Waverley,

M onast.

1 Guill. Neubrigensis, de Rebtu anglicis, lib. IV. — Radulplii Coggeshule Chron. anglic. — Annal. Waverley. — Chronicon anonymi Laudun. canonici , dans le tome XVIII des historiens de France.

' Quia mukiludo in causi fuit, totum inultum permansit. Chronicon anonymi Laudun. canon.

4 Per omnia benedictus Dominus qui tradidit impiost Annal . Waverley,

M onast.

persécutions avaient causées en Allemagne. Les assiégés enterrèrent leur or et leur argent, brûlèrent leurs autres effets, égorgèrent leurs femmes et leurs enfants, ets’entre-tuèrent eux-mêmes. On voitencore auprès d’York les ruines de la vieille tour de Clifford qui, selon la tradition , fut la scène de ces horreurs.

Le peuple, dont la rage n’était pas encore assouvie par la mort des juifs, se transporta à la cathédrale, et, s’étant fait rendre par les officiers publics les contrats des créances juives, il livra tous ces actes aux flammes dans la nef de l’église. Cependant le gouvernement ne resta pas spectateur oisif de cette insurrection populaire. Les principaux coupables furent poursuivis, le shérif et le gouverneur de la ville furent déposés, et les bourgeois cités en justice pour répondre de leur conduite * . Les juifs continuèrent de résider et de trafiquer en Angleterre, et Richard se contenta de soumettre leurs prêts d’argent à plus de formalités, afin d’empêcher la fraude , comme on le verra dans l’époque suivante.

1 Math. Paris, Uitt. Angl. — Tovey, Anglia judaica.

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