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CHAPITRE II

Les seuls rabbins que le Languedoc et toute la France eurent à opposer dans le xii’ siècle aux Maimonides et aux Aben-Hezrah furent d’abord Abraham Ben-David, fameux thalmudiste, qui écrivit contre Maimonides en lui reprochant d'avoir altéré la foi judaïque; puis les Kimchi, établis à Narbonne, qui se distinguèrent par l’universalité et la profondeur de leurs connaissances, surtout dans la langue de leurs livres sacrés. Les Hébreux de France n’ont pas eu de meilleurs grammairiens. Joseph Kimchi le père commenta une partie de la Bible, éclaircit la grammaire hébraïque et composa des hymnes pour lessynagogues ; mais aucun de ses ouvrages n’a obtenu les honneurs de l’impression, seulement on en trouve des copies manuscrites dans diverses bibliothèques d’Europe. Son fils Moïse se livra aux mêmes études. Sa grammaire, trop abrégée appelée, Mahcdac scevile addaath , ou introduction aux sentiers de la science, a été trouvée utile, et on l’a imprimée plusieurs fois. Joseph et Moïse furent surpassés par le second fils David, que les Hébreux ont surnommé Ros-Uamedacq-Dequim, c’est-à-dire chef des grammairiens. Ce fut lui que la synagogue de N'arbonne, sa ville natale, députa en Espagne au sujet de la grande dispute sur Maimonides, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. Partisan zélé du savant rabbin d’Espagne, il sut gagner les synagogues de ce pays contre celles de Montpellier, et ne rencontra d’opposition que dans le chef de la synagogue de Tolède, le médecin Ben-Joseph- Alfacar, qui s’acharnait avec les rabbins de Montpellier contre les opinions du célèbre Maimonides. On disputa, on s’excommunia mutuellement, suivant le rite judaïque. Peu à peu les esprits se calmèrent; les lettres pleines de respect que Kimchi adressa au médecin de Tolède finirent par ramener à l’opinion générale ce théologien récalcitrant, et dès lors toute l’Espagne donna raison à la synagogue de Narbonne, que l’on avait surnommée la maîtresse de la loi, à cause de son ancienneté et de son autorité '. Le grand rabbin avait, du moins

1 Voyez les lettres de Kimchi et de Juda Alfagar , à la fin des Institut, epistol. Jiebr. de Buitorf.

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dans la bouche du peuple, le titre de roi. On prétend que la synagogue avait obtenu ce titre de Charlemagne, à qui elle avait envoyé une députation à cet effet. Une rue prit le nom de rey juif. Aujourd'hui encore on trouve dans Narbonne des pierres avec des inscriptions hébraïques contenant des sentences pieuses, et l’expression du vœu que Dieu réunisse son peuple et le ramène dans la terre promise l . Cet espoir soutenait les Israélites dans l’adversité, qui était leur partage en Europe. Arsinde, comtesse de Carcassonne, et ses deux fils avaient engagé, en 959, contre un prêt de millesous, des aïeux dans le comté de Narbonne, à deux juifs qni habitaient probablement cette dernière ville *.

Je reviens à leurs rabbins. David Kimchi s’est signalé à la fois comme théologien et comme grammairien. Cependant ses commentaires sur la Bible ne peuvent guère intéresser que les rabbins, et peutêtre quelques théologiens, qui retrouvent l’esprit de l’ancienne synagogue dans les remarques du docteur narbonnais ; toutefois ils s’étonnent un peu de le voir accoler à ses observations sur les psaumes de David des plaintes de la synagogue moderne contre le christianisme. On estime plus généralement sa grammaire, Mickiol 3 , et son lexique de la langue hébraïque, Sepher sçorachin. Il en a été fait plusieurs éditions, et ses travaux philologiques ont servi à la fois aux juifs et aux chrétiens 4 .

Les Espagnols réclament comme appartenant à leur pays cette famille Kimchi, la seule, après celle de Jarchi, qui se soit vraiment illustrée en France par les lettres. Il y a eu en effet plusieurs Kimchi à 1a tète des synagogues d'Espagne, et David Kimchi se nomme luimême fils de Joseph, fils Qimchi Uasephardi, c’est-à-dire l’Espagnol*. Mais si son père était originaire de l’Espagne, David pouvait être Français ; aussi Gédaliah lui donne le surnom de Provençal.

Montpellier possédait alors des citoyens Israélites très-considérés,

1 Duinége, Mémoire sur quelques inscriptions hébraïques découvertes à Narbonne , dans le tome VIII des Mémoires de la Société royale des Antiquaires de France. Paris, 1829.

* Acte de l'engagement, dans le tome in de l’Histoire générale du Languedoc , preuves n° 91.

' A Venise, 1529 et 1545.

* Voyez l’Histoire littéraire de la France, tom. XVI.

* Voyez le tome I de la Biblioth. hebrcea de Wolf , et de la Biblioth. espan. de R. de Castro.

et comme le baile de la ville était élu par quinze notables ou prud’hommes, des juifs auraient pu aspirer à cette charge, si les seigneurs de Montpellier ne les en eussent exclus. Par une circonstance singulière, trois seigneurs du nom de Guillaume firent successivement des dispositions testamentaires à cet effet 1 .

A Toulouse il y eut, en 1291, un juif ou un marron (chrétien d’origine juive) élu consul ou maire de la ville , mais sur la représentation du syndic, qui rappela les défenses canouiques et les anciens arrêtés, l'élection fut cassée au parlement *.

C’est ici le lieu de faire connaître la vie aventureuse d’un savant rabbin de France, Salomon, fils d'isaac, plus connu sous le nom de Jarchi, Zarchi ou Baschi, né vers 1105, à Troyes, d’une famille qui a fourni plusieurs rabbins instruits. Jarchi s’était formé sous des maîtres renommés du midi de la France, tels que Moïse Iladdarschan, de Narbonne, qu’on surnommait le Prédicateur , à cause de ses sermons , et de Zerachia , lévite qu’on appelait l'Espagnol , mais qui enseignait également dans -le Languedoc. Dès son enfance Jarchi étonna par sa sagacité extraordinaire. En peu d’années il acquit une connaissance presque complète de la théologie juive et de ce grand nombre de commentaires enfantés par les diverses écoles hébraïques ; et, non content de la théologie, il étudia la philosophie dans les ouvrages des rabbins, dans ceux des Grecs et des Arabes. Étant Ailé à Barcelone, il y étonna par ses vastes connaissances. A l’àge de trente ans, il avait déjà rédigé un commentaire sur la Bible et le Thalmud. C’est alors qu’il entreprit de grands voyages pour visiter les communautés juives dans l'Orient. Il parcourut l'Italie, l'empire grec, lé Palestine, et se tourna vers l’Égypte, où il devint un des disciples les plus fervents du célèbre Maimonides qui le prit en affection et conçut > de lui une haute idée. Après avoir puisé ainsi de nouvelles vues dans I les leçons du maître d’Alexandrie , Jarchi se rendit en Perse, puis il traversa la Moscovie, la Pologne, et voulut retourner par la Bohème en Fiance. Arrivé à Prague, il fut accueilli comme un fils par le * rabbin Jochanan Ben-Eliézer. Jarchi avait été précédé par sa réputation ; à son entrée dans la synagogue de Prague, les acclamations des

1 Spicilége de d'Acbérj, et preuves du lame III de l'Histoire générale du Languedoc. — D'Aigrefeuille, Histoire de la ville de Montpellier.

* Vojei l’acte du parlement parmi les preuves du tome IV de l'Histoire générale du Languedoc. .»

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fidèles lai prouvèrent la haute estime qu’il inspirait, quoiqu’il ne fût âgé encore que de trente-six ans.

Lajoie des juifs, au sujet de l’arrivée d’un rabbin qnel’on citait comme un prodige de savoir, n’échappa point à leurs ennemis, et la malignité en prit occasion pour les perdre. Les juifs, disait-on, célèbrent l’arrivée d’un nouveau Barco-Cheba; le Messie qu’ils attendaient est arrivé, les voilà triomphants 1 Le duc Vladislaf, qui régnait depuis l’an 1140, avait dès sa jeunesse manifesté sa haine pour la nation juive ; elle avait à craindre sous son règne les mêmes persécutions que sous quelques-uns des souverains précédents. Lajoie des juifs l’irrita : ses satellites vinrent saisir le voyageur français et son hôte, le vénérable Jochanan; on les traîna tous les deux an château devant Vladislaf, qui avait auprès de lui l’évéque d’Olmütz et deux conseillers, dont l’un.Narzerad, devait beaucoup d’argent aux juifs, et n’en était que plus acharné contre eux. C’est lui qui avait suggéré au duc le projet de profiter de l’occasion pour expulser les juifs. Jarchi était garrotté ; on allait lui faire subir un interrogatoire, quand l'évêque d’Olmütz, levant les yeux sur lui , fut surpris de reconnaître dans le prisonnier le médecin qui, dans une maladie dangereuse qu’il avait éprouvée pendant son pèlerinage à Jérusalem, lui avait sauvé la vie par son art. H le dit au souverain. Leduc ordonna de délier Jarchi. Sur ces entrefaites, le peuple de Prague, croyant déjà les juifs perdus, s’était jeté dans leur quartier ; ses cris féroces troublèrent l’audience du .duc. Quand on apprit ce qui se passait, Jarchi se jeta aux pieds du souverain, et implora sa protection pour les juifs de Prague. Le duc ordonna d’apaiser le tumulte et d'expédier un sauf-conduit pour ce peuple. Muni de ce document, Jarchi retourna dans le quartier des t juifs, et y répandit la joie parmi ses coreligionnaires , qui cette fois s le regardèrent comme un véritable sauveur. Le duc Vladislaf conçut de l’estime pour le savant Israélite , probablement parce qu’il avait guéri un évêque, et le consulta plusieurs fois. Les juifs purent dès r lors cultiver en paix la religion de leurs pères.

< L’hôte de Jarchi avait une fille nommée Rebecque , qui ne put voir le rabbin français et entendre les éloges dont il était comblé sans l’aimer. Jarchi à son tour conçut une vive affection pour la jeune juive de Prague, et Jochanan s’estima heureux de pouvoir bénir leur mariage.

•Jarchi s’apprêtait à partir avec sa jeune épouse pour la France ,

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