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pose avoir existé depuis longtemps chez leur nation *. Un auteur espagnol * peint les marranes comme un peuple voluptueux et adonné à la débauche et à tous les vices. Peut-être dans leur état abject et dans leur misère se plongeaient-ils en effet dans la débauche, de désespoir de n’obtenir l’estime ni des juifs ni des chrétiens, désespoir qui dans la suite les porta à la révolte. Cette débauche peut avoir causé des maladies parmi eux ; cependant il ne parait pas qu’ils soient coupables d'avoir fourni un foyer à une ancienne maladie qui aurait été la syphilis. Isaac Abarbanel, en commentant le prophète Zacharie, sur le passage relatif à une maladie devant attaquer ceux qui combattront contre Jérusalem , dit que c’est vraisemblablement la maladie qui s’est répandue depuis peu, dont les médecins n’avaient point soupçonné l’existence, et qui ne règne point parmi les Israélites ; il la nomme zarkosim. On conclut avec raison de ce passage que si la syphilis avait été une maladie ancienne chez le peuple israélite , Abarbanel n’en aurait point parlé comme d’une apparition nouvelle, tout à fait étrangère aux juifs ®.
Il y avait parmi les convertis des gens originaires de l’fle de Crète qui pratiquaient, à ce qu’il parait, un judaïsme mêlé d’idolâtrie. On a su que dans une maison de Tolède ils tiraient le soir d’un endroit caché cinq images noires, dont quatre de jeunes filles, et devant lesquelles ils se prosternaient, après avoir éteint les lumières ; ils restaient ainsi en prières jusqu’au chant du coq ; les prières qu’ils récitaient étaient en langue arabe *. Ce n’est qu’au péril de leur vie qu’ils pouvaient pratiquer ce culte secret : qui sait quelle religion antique de l’Orient trouvait à Tolède des sectateurs aussi fidèles ?
Les meilleures tètes dans ces nouvelles communautés, et surtout les convertis les plus ardents à poursuivre le culte qu’ils venaient d’abjurer, firent un chemin rapide dans l’église romaine, et l’érudition qu’ils avaient puisée autrefois dans les synagogues fut regardée comme une arme utile entre leurs mains pour combattre les Hébreux. De ce nombre fut le rabbin Salomon Halevi ou de la tribu de Lévi, savant thalmudisle, qui, ayant embrassé eu 1390 le christianisme, fut connu
1 Sprcngel, Versueheiner pragmat. Geschichte der Arzneykunde, tome II, p.373.
* Bleda, Coronica de lot àlarot, lib. VIII, page 897.— Paul Jove, Fulgosi.
* Beer, Mémoire pour servir à l’histoire de la Syphilis, dans le journal allemand, Isis, von Oken. Jéna, 1826, lome XIX, cah. 7.
* Fortalitum Fidei, lib. II, cap. Prima haresis.
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sous le nom de Paul de Burgos, d’après le siège épiscopal qu’il obtint en récompense de son zèle ; il fut de plus grand Chancelier du royaume de Castille, ce qui prouvait aux juifs qu’aucune dignité ne leur était fermée dans la société chrétienne. Les fils qu’il avait eus étant encore rabbin entrèrent également dans l’Église et obtinrent des bénéfices. Paul de Burgos est auteur d'une chronique des rois d'Espagne, et l’un de ses fils, devenu évéque d’Astorga et Placentia, fut envoyé par le roi au concile de Constance et de Bêle, où il fut pris des mesures rigoureuses contre les juifs 1 .
Dans la suite se fit remarquer Alfonse de Spina, fougueux moine franciscain, puis recteur de l'universitê de Salamanque, qui écrivit contre les juifs et Sarrasins son Fortalilium fidei *, ouvrage plein de fiel et de dénonciations, qui énumère d’un ton virulent tous leg crimes vrais ou faux attribués aux juifs, ne leur accorde que le caractère le plus pervers, et les peint comme de mauvais citoyens et comme une secte digne du traitement le plus affreux. Alfonse de Spina se plaint de la faveur que trouvent les juifs jusqu’à la cour du roi, des concessions qu’on leur fait, de l'indulgence qu’on a pour eux. Il approuve toutes les persécutions précédentes et même les massacres , et sous le masque de la religion ce moine fanatique en provoque de semblables en Espagne. Non content d’écrire contre le peuple dont il était issu , Alfonse de Spina le persécuta en offrant ses services haineux, à plusieurs évêques, qui l’autorisèrent à poursuivre les hérétiques de leurs diocèses *. Ceux-ci étaient à plaindre de tomber entre les mainsde ce nouveau chrétien, qui mettait la fureur de son sang arabe au service du christianisme. Son ouvrage est néanmoins digne d’être consulté; on y trouve beaucoup de faits et même des actes publics du temps.
Jérôme de la Sainte-Foi avait écrit des traités semblables après les conférences de Tortose. Le zèle outré de ces convertis contribua beaucoup à exciter les gouvernements contre la partie de la nation hébraïque qui persistait dans son attachement au mosa'isme ; d’un
1 Garibay, Compendia historical de las chronicas de Espana, lib. XY. — Davila, Tealro ecclesiast. de tas Iglesias metropolU. de Castillas, tome Y.
1 Fortalilium fidei in un iversos christianœ religionis hostes, Judœos et Sarra cenos. Lugduni, 1828, petit in-4°. — Voyez Wolf, Bibl. hebr., tome I ; Basoage, Histoire des juifs, tome IX.
* Peramo, De orig. Inguisit., lib. II, til. 2, cap. 2.
autre côté la foule de néophytes, mal soutenus dans leur nouvelle foi, et enclins à retourner à celle de leurs compatriotes, engageait à prendre des mesures pour empêcher leur rechute dans le judaïsme. Alfonse de Spina accuse les juifs des plus grands crimes et des vices les plus odieux. Il soutient qu’en Espagne ils se livraient sans honte è la sodomie S qu’ils mêlaient subtilement les poisons, et que tous les ans ils s’entendaient pour égorger dans une ville ou une autre un enfant chrétien *. Il cite un exemple de ce genre, d’après un témoin oculaire, qui lui raconta à peu près en ces termes la scène affreuse dont il fut obligé d'être témoin. Il s'appelait Emmanuel , était fils d’un habile médecin de Gênes , nommé Salomon ; il fit en 1450 son aveu devant l’évèque qui devait le baptiser, ainsi que devant le doyen de l'église de Compostelle et devant d’autres hommes notables , ecclésiastiques et laïcs , et le notaire de l'audience royale dressa procèsverbal de la déposition pour qu’elle fût conservée dans les archives du couvent où l’acte fut signé *.
« Quand j’étais à Savone , ville dépendant de Gènes, ainsi déclarat-il , mon père me conduisit dans la maison d’un juif, chez lequel sept à huit hommes de sa religion étaient secrètement réunis pour sacrifier un enfant chrétien. Après avoir fermé les portes avec beaucoup de soin, tous jurèrent solennellement de ne jamais rien révéler de ce qu’ils allaient faire, de mourir et de s’ôter eux-mêmes la vie plutôt que de découvrir la moindre chose à un mortel quelconque.
» Quand ce serment eut été prêté, on introduisit un enfant d’environ deux ans, et on le plaça au-dessus d’un vase dans lequel on recueillait habituellement le sang descirconcis. Deux juifs lui étendirent les bras en forme de croix ; un troisième lui tint la tète élevée ; un quatrième, chargé de l’exécution, lui mit dans la bouche de l’étoupe fumante pour l’empêcher de crier, ensuite il prit de longues pointes de fer, et les enfonça en divers endroits du corps de l'enfant, de manière à percer ses entrailles , et à faire couler le sang en abondance dans le vase.
1 Elquod vereor calamo scribere... ccciderunt iu passiones ignotniniæ... laudantes se per vicos et plateas cruneu pctsirouin eomraississe. Fortalilium fidei, Ub. III, cap. ■fie statu Judœorum in regno Outilla.
* Ccrtissimè enim comperluro est quod orani anuo in quâlibet provincià sortes miltuntqus civilas vel oppidum ebristiani sanguinem aliis civitalibus tradat. Ibid., cap. Quinta crudelitas Judœorum.
‘ Ibid., cap. Nona crudelitas Judœorum.
Aü MOYEN AGE.
» A ce spectacle cruel j’éprouvai une horreur profonde ; je ne pus regarder davantage, et je fus obligé de sortir. Mon père me suivit et me conjura de ne jamais révéler à qui que ce fût ce que je venais de voir , et de mourir plutôt de mes mains que d’en faire l’aveu.
» 11 me ramena ensuite dans la chambre : l’enfant avait déjà expiré. On jeta son corps dans une latrine profonde. Ensuite on coupa en morceaux divers fruits, tels que pommes, poires, noix, avelines, etc., et on les jeta dans le vase rempli de sang : puis chacun mangea de ce mélange horrible. Je fus obligé de faire comme les autres ; mais dès que j’en eus goûté je faillis me trouver mal , et pendant deux jours il semblait que mes entrailles se retournaient d’horreur toutes les fois que je voulais manger quelque chose. »
Ce récit présente des circonstances particulières qui ne permettent pas de le traiter de fable ou de fausse accusation comme tant d'autres faits de ce genre. Il semble que c’était quelque cérémonie magique, enseignée par un esprit infernal, plutôt qu’un acte de vengeance exercé sur les chrétiens : il se peut qu’elle ail été répétée en plusieurs endroits par des hommes adonnés aux sortilèges, dans de graves circonstances, et lorsqu’ils croyaient pouvoir exercer impunément cet acte épouvantable.
De pareils faits, qu’on leur attribuait probablement bien plus souvent qu’ils ne s’en rendaient coupables, nous donneraient la clef de cet acharnement avec lequel le peuple se jetait quelquefois sur les juifs. La sorcière d’Endor avait peut-être de secrets partisans parmi les plus fanatiques sectateurs de la loi de Moïse.
Il y avait parmi les juifs des hommes vertueux dont les sentiments se trouvaient froissés par leur position. La raison leur faisait préférer le christianisme, mais les affections de famille les retenaient dans les liens qui les attachaient à leur natiom Un jeune Israélite exprima au prédicateur Alfonse de Spina le désir de recevoir le baptême; mais il était persuadé que son père en mourrait de douleur. Il ne put se résoudre à récompenser ainsi les soins paternels. Il demanda sérieusement au dominicain qu’on le fit jeter en prison, pour que son père crût que le baptême seul pouvait lui rendre la liberté. Quoique l’on ne fût pas scrupuleux alors sur les moyens de conversion, le dominicain rerejeta pourtant cet expédient pour gagner une âme au ciel, et vraisemblablement ce bon fils demeura fidèle au mosaïsme.
Tant d’accusations accumulées préparèrent insensiblement l'établi--
sement de la terrible inquisition, qui plus tard persécuta les juifs de la manière la plus cruelle, et en fit périr des milliers dans les flammes. Mais avant de traiter ce sujet, voyons les dernières lueurs que jeta le génie de la littérature hébraïque en Espagne, et l’état florissant dans lequel se trouvait une partie de la nation avant les catastrophes qui détruisirent son existence dans ce pays.
Le foyer de lumières qui s’était formé dans les grandes villes d’Andalousie parut dans le xv' siècle avoir jeté des étincelles dans toutes les villes d’Espagne où il y avait des communautés hébraïques; il y eut partout de savants thalmudistes, des médecins , des mathématiciens , des poètes , des philosophes ; ils écrivaient l’arabe concurremment avec l’hébreu, et composaient sur toutes sortes de matières une foule d'ouvrages dont il reste encore des copies manuscrites à la bibliothèque de l'Escurial. Mais, chose remarquable, dans cette quantité d’écrits il n’y en a aucun que l’on puisse comparer pour le bon goût aux modèles classiques de l’antiquité. Les chefs-d’œuvre grecs et romains restèrent presque entièrement inconnus aux Hébreux, et les juifs d'Espagne ne purent imiter que les Arabes auxquels ils se sont parfaitement conformés pour l’exéburance des paroles, l’enflure du style, l’exagération et le désordre des pensées et la mobilité de l’imagination. Un de leurs écrivains, Salomon Ben-Virga, fait à ce sujet un aveu très-naïf par l'organe d’un des interlocuteurs de son Sceptre de Juda. « Autrefois , dit-il , les juifs ressemblaient à des hommes dont le flambeau a été allumé à un feu brillant au loin ; ils avaient le don de la divination et possédaient des traditions précieuses. Les Hébreux de notre siècle , hélas ! paraissent tirer avec peine quelques étincelles d’un caillou ; leurs grands efforts ont peu de résultats : encore ce qu’ils produisent se réduit-il presque à rien. 1 » *
Ce fut à cette époque que fleurirent le poète Charizi , qui était aussi philosophe et médecin , qui traduisit de l'arabe le Moreh-Nebokxm de Maimonides, et fit un poème hébreu sous le titre de Rephnilh Jenyah ou remède du corps * ; Joseph Sem-Tob qui écrivit des ou-
1 Majores ipsorum roibi §i miles esse videntur iis qui facetn accenderunl de igné longé lalèque circumfulgente... Qui noslro verb seculo vivunt llebrsi, baud dissimiles sunt iis qui ex collisis acriter silicibus ignem ægrè eliciunt ; mullùm quidem laborant, sed parùm promovent, etc. SchtvUJehuda, (rad. par Genlius, p. 424.
1 Rodrig. de Castro, Biblioth. tspan., tome I.
AU MOYEN AGE
«rages de jurisprudence et de philosophie ; le médecin Gallab, né en Catalogne ; le thalmudiste Jehuda Ben-Joseph , né à Sarragosse ; le rabbin Izchap-Aboab qui fut gaon ou prince des juifs de Castille, et qui recueillit les préceptes et sentences de la Gémare et du Thalmud sous le titre de Meronath malhaor ou chandelier de lumière, ouvrage très-estimé des juifs. J’ai déjà cité Joseph Albo, auteur du Sepher Ikkarim, dans lequel la fui judaïque est réduite à trois points fondamentaux : l’unité de Dieu, l'origine divine de la loi de Moïse et la rémunération des actions humaines , en opposition aux croyances multipliées des chrétiens. Cette simplicité de la foi , proposée par le rabbin espagnol , parait au reste n’avoir été ni approuvée ni condamnée par les synagogues. Son livre étant destiné à défendre le judaïsme contre les chrétiens, on n’eut garde de le renier comme ta’étant pas orthodoxe.
Il faut encore nommer le théologien aragonais Abraham Bibas ; l’astronome et médecin Salomon BenVirga qui a laissé aussi le Schevet Jehuda ou Scpetre de Juda , ouvrage en partie compilé, qui traite avec un peu de confusion, mais d’une manière intéressante et quelquefois spirituelle, de l’histoire et du culte de sa nation, qui a été plusieurs fois imprimé , et que j’ai souvent cité dans le cours de cet ouvrage ; David Vidal, thalmudiste de Tolède, qui composa des cantiques pour ses coreligionnaires; Josué Ben-Joseph Halevi , également de Tolède, dont le livre intitulé Haliquot Hélam, contenant une explication du style de la Gémare, a été fréquemment imprimé et traduit *. Abraham Ben-Samuel Zacuth enseigna l’astronomie à Sarragosse , et devint plus tard astronome du roi de Portugal. Chasdaï Crescas traduisit de l’arabe plusieurs ouvrages de morale; Joseph Gecatilla laissa des ouvrages cabalistiques. Le roi Jean II de Castille eut pour secrétaire un juifconverti, Baëna, qui a laissé un recueil curieux de romances et autres chansons des troubadours castillans et juifs. Ce recueil manuscrit se trouve à l’Escurial; Rodriguez de Castro en a donné un très-ample extrait 1 ; ce que les poètes juifs y ont fourni est peu de chose; probablement ils s’appliquaient trop peu à la langue castillane pour composer beaucoup dans cet idiome , mais il est étonnant que les pièces de vers des poètes chrétiens soient aussi pour la plupart très-médiocres, et que dans le gros recueil de Baëna il ne se
' Wolf, Bibliolh. Iiebraa, tome I. — Rodrig. de Castro, Biblioth. espan., 1. 1.
* Bibliolh. espan., tome I, art. Alfonse Baenq.
trouve pas une seule des charmantes romances qui font l’ornement des romanceros.
Vers ce temps il se forma en Portugal un autre foyer de lumières pour la nation hébraïque ; les juifs y étaient devenus si nombreux qu’il s’en trouvait des communautés considérables , et qu’il fallut régler leur état civil par un code de lois. Dans ce royaume le gouvernement, sans être ami des juifs et sans se relâcher de la ferveur religieuse, procéda envers ce peuple d’une manière bien moins capricieuse et plus loyale qu’on ne le flt dans les autres royaumes du midi de l’Europe. Il n’y eut point de ces persécutions violentes qui déshonorèrent alors les peuples chrétiens ; leurs établissements eurent en Portugal plus de stabilité, et les lois qu’on fit à leur égard prouvent qu’on savait respecter les droits de l’humanité et du malheur. Ce fut le roi Alfonse V, qui, dans son code promulgué vers 1485, fixa la condition civile des juifs de son royaume. Ces dispositions méritent d’ètre comparées avec celles qu’on avait prises dans d’autres États : je ne les indiquerai que sommairement *.
« Les juifs ne peuvent avoir des domestiques chrétiens ; ils ne peuvent entrer dans les maisons chrétiennes où il n’y a qu’une femme seule. S’ils se convertissent au christianisme, ils sont obligés de quitter dans l’espace d’un an les femmes qu’ils avaient épousées étant juifs, ainsi que leur père et leur mère. Toutes les fois qu’il y aura dix familles juives dans un endroit , ils formeront une commune, et les juifs habiteront un quartier particulier appelé juiverie , où ils auront un juge arabi ou rabbin, éligible tous les ans ainsi que des tabellions chargés de dresser leurs actes. Ils seront tenus de payer le service royal. Il leur est interdit de faire des contrats usuraires tant avec les chrétiens qu’avec les juifs. »
Les autres lois concernent la police des juiveries et les rapports judiciaires qu'ils pourraient avoir avec les chrétiens ; enfin , dans ce code, il est expressément défendu de forcer les juifs contre leur volonté de se faire chrétiens.
On pouvait appeler des jugements et arrêts du rabbin de commune au rabbin du district. Il y avait sept de ces rabbins supérieurs
• Ordcnaçôes do senhor D. Affonso Y, tit. 67-98, liv. II. — Jos. Fereira Gordo, Mémoire sur lei juift du Portugal, dans le tome VIII, part. 2, des Memor. da Acad, real das scienc. da tilboa.
AD MOYEN AGE
qui résidaient dans les principales villes des sept provinces du royaume ; savoir, à Santarem, Viseu , Covilhao, Porto, Torre de Moncorvo, Evora et Faro. Les juges de deuxième instance dépendaient comme les précédents du rabbimor ou grand rabbin, dont les actes étaient sans appel, à moins que le gouvernement ne les cassât : il les scellait des sceaux du royaume. La connaissance des crimes commis par des juifs était réservée , comme dans d’autres pays, à la justice chrétienne. Des notaires particuliers étaient chargés de dresser les contrats faits entre juifs; le roi Jean I" leur défendit de les rédiger en hébreu.
Le grand rabbin était ordinairement un homme très-considéré qui avait rendu des services à la cour. Il faisait des tournées, et demandait compte de l’emploi des fonds des communes juives et de la conduite des magistrats. Il avait un lieutenant ou ouvidor, un chancelier et un huissier. Il rendait la justice au nom du roi.
Les juifs ne tardèrent pas à profiter de cet état de tolérance pour se livrer au commerce et aux lettres. Déjà sous Alfonse V beaucoup d’Israélites d’Espagne avaient émigré en Portugal, afin d'y pratiquer plus librement leur culte, et même pour retourner au judaïsme après avoir été forcés en Espagne de l’abjurer. Ce qui le prouve, c’est une disposition singulière du code d’Alfonse V , où il est dit que les juifs ne seront pas arrêtés pour avoir été dénoncés comme s’étant faits chrétiens en Castille ; apparemment ces dénonciations avaient été faites si souvent et donnaient lieu à tant d’enquêtes que le gouvernement crut prudent de rassurer ce peuple en déclarant qu’on n’écouterait point de semblables dénonciations ; mais on statua des peines contre les convertis qui, en Portugal même, retomberaient dans le judaïsme.
Il sortit bientôt de l’école de Lisbonne plusieurs rabbins instruits, tels que Moïse Ben-Thabibe , grammairien , philosophe et thalmudiste à l’académie de cette ville; son ouvrage de grammaire d ’Àrcenoam a été imprimé à Venise *. Joseph Chivan et Abraham Chaaba ont écrit aussi sur le Thalmud dans la capitale du Portugal ; enfin le célèbre rabbin Abarbanel, dont la famille avait d’abord habité l’Espagne avant de s’établir à Lisbonne, où elle s’enrichit par le commerce, était né dans cette ville. Admis à la cour, il y avait acquis bientôt la confiance de son souverain , avait été chargé d’emplois
1 Ribeiro dos Santos, Memorias da litlerutura sagrada.
LES JC1FS
importants, et était entré enfin dans le conseil d'Alfonse V, qui demandait ses avis sur toutes les affaires sérieuses. Abarbanel, quoique juif, eut à la cour de Portugal tout le train d’un ministre en titre ; il s’est plu à en faire lui-mème la description 1 ; en même temps il était le protecteur de sa nation , et , grâce à son crédit, les juifs établis dans le royaume ou réfugiés de la Castille y furent tranquilles et purent pratiquer leur industrie. Admis à l'état des commerçants, ils ne se livrèrent point à la honteuse usure, qui , dans d’autres temps et dans d'autres pays, avait déshonoré leur nation. Du moins ne retrouve-t-on pas dans les monuments historiques portugais de cette époque les plaintes qui ailleurs retentissaient dans les conciles, les ordonnances des rois , les sermons, enfin dans les murmures du peuple.
Mais à la mort d’Alfonse V ces beaux jours disparurent pour la nation juive. Le roi Jean , dont l’esprit peu élevé était rempli de préjugés contre les Hébreux et qui les haïssait, renvoya le riche et puissant Abarbanel de sa cour, et le priva de ses emplois ; bientôt il écouta les accusateurs qui prétendaient avoir trouvé des preuves d’intelligences secrètes entre le confident et conseiller d’Alfonse et la cour de Castille : le rabbin fut mandé au palais ; mais, averti du danger qu'il courait, il s’enfuit en Espagne, abandonnant ses biens dont le roi de Portugal s’empara aussitôt*.
En Castille le génie d’Abarbanel sut se créer une nouvelle carrière. 11 ouvrit une banque, s’enrichit de nouveau, fut introduit à la cour de Ferdinand , et ne tarda pas à gagner aussi la confiance de ce souverain s .
C’était une nouvelle fortune pour tous les juifs en Espagne; mais pendant l’élévation d’un de leurs plus illustres rabbins la persécution leur préparait encore d’affreuses calamités. Cequi avait déjà fait refluer beaucoup d’Israélites dans le royaume de Portugal, c’était la rigueur avec laquelle une institution établie depuis plus d’un siècle, l’inquisition, poursuivait les judaïsants dans l’Aragon. Les dominicains avaient
1 Préface de ses commentaires sur le livre de Josué. Voyez aussi la Dissertation de Boissi sur Abarbanel dans le tome II de ses Dissertations critiques pour servir à l’Histoire des Juifs.
1 Ibid.
’ Abarbanel, Préface du Commentaire du livre det Koit. — Rodrig. de Castro, Biblioth. eipan., tome I.
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reçu du pape ces pouvoirs inquisitoriaux à l’occasion des nouveaux dogmes des Albigeois; l’Aragon ne tarda pas à être soumis à un tribunal de ce genre, lequel , s’il fut loin encore de la cruauté qu’il déploya sous le féroce Torquemada, jeta néanmoins beaucoup de trouble et d’inquiétude dans les esprits, et fit bien des malheureux. Quoique les juifs non convertis ne fussent pas précisément compris sous le nom d’hérétiques, il ne leur était pourtant pas possible de vivre tranquilles dans un pays où dévier delà religion dans les matières les plus légères était puni comme le plus grand des crimes ; et quant aux juifs convertis, toute leur conduite était tellement suspectée et épiée que la pratique du moindre usage national des Hébreux suffisait pour les faire dénoncer comme relaps et traduire devant les inquisiteurs. Aussi , quoique les cortès de Tarragone eussent approuvé en 1484 l’établissement de l’inquisition , les premiers décrets de ce tribunal redoutable furent à peine promulgués que l’alarme se répandit d’abord chez les juifs et les convertis, puis chez les hommes qui tenaient sincèrement aux libertés de leur nation, et qui voyaient avec une vive peine une procédure arbitraire adoptant la confiscation et excluant les témoins *.
Dans le gouvernement, chez les hommes lettrés, de tous les côtés enfin éclatèrent des plaintes; il fut question d’envoyer des ambassades à la cour ainsi qu’à Rome ; les cortès, fortement excitées par le cri public, crurent devoir défendre les droits de la nation, et le peuple, trouvant de son avis les hommes puissants , s’opposa aux premières opérations des inquisiteurs. On repoussa ceux qui voulurent s’introduire à Téruel : le roi leur fit prêter main-forte ; on n’en fut que plus aigri. A Sarragosse les têtes s’échauffèrent, et l’on assassina l’inquisiteur Pierre d'Arbuès dans la cathédrale*. Ce crime, au lieu de retarder les progrès de l’inquisition, ne fit que les hâter. L’archevêque, en se retirant de la ville , autorisa le clergé à juger les rebelles sans observer les formes légales. La terreur se répandit, et, au milieu de la consternation , les inquisiteurs, devenu? vindicatifs par l’assassipat d’un des leurs, commencèrent immédiatenléht leurs poursuite? terribles.
Mais du moins ce tribunal bornait son influence à l’Aragon, et ne pouvait rien en Castille, où les juifs avaient encore un état tolérable.
1 Zurita, Anna les de Aragon, Ub. XX, chap. 65.
IBS JUIFS
Le fougueux prédicateur Alfonse de Spina avoue à regret dans son ouvrage qu’il ne put réussir à faire périr un juif accusé d’avoir dans ia terre d’Almanca, d’àccord avec un autre juif, assassiné un enfant chrétien. Le seigneur de ta terre et l’évêque de Lucena avaient fait jeter dans les cachots celui qu’on soupçonnait, et à force de le torturer on lui avait arraché l’aven du crime; mais le roi évoqua le procès devant ses juges, et ceux-ci ne le reconnurent pas coupable. Le moine eut beau prêcher contre ta faiblesse des gens du monde, on ne crut pas devoir mettre à mort un homme contre lequel il n’y avait probablement pas de preuves.
Cependant les accusations s’accumulaient contre les Israélites et le peuple avait bien des crimes et des miracles à raconter. Un médecin juif avait fourni du poison à un noble, Jean de Yega, qui voulait se défaire de son frère atné pour avoir son héritage. Le crime fut découvert ; le hidalgo échappa aux poursuites de ta justice en faisant des vœux monastiques, mais le juif, n’ayant aucune grâce à espérer, se donna ta mort 1 .
Pendant la minorité du roi Jean II les dominicains de Ségovie dénoncèrent à l’évêque des juifs qui avaient acheté une hostie d’un sacristain, et avaient voulu 1a faire bouillir. Déjà le miracle ordinaire de Jésus surnageant dans la chaudière était répandu et connu dans la ville. On arrêta plusieurs juifs, entre autres don Mayr , qui avait été médecin du roi Henri III. On leur donna ta question. Don Mayr fut forcé par les douleurs de déclarer qu'il avait tué son maître. Ce malheureux , qui avait probablement donné tous ses soins à 1a santé d’Henri III, fut écartelé avec d’autres juifs qu’on lui avait fait avouer être ses complices. La synagogue de Ségovie fut convertie en église ; on y institua une procession de l’hostie. Le bruit courut dans 1a suite que les juifs avaient cherché à empoisonner l’évêque pour se venger de ce persécuteur. Ce fut un nouveau motif pourfaire périr ou exiler plusieurs Hébreux de la ville*.
La cupidité des Israélites aurait déjà suffi pour les rendre odieux à un peuple qui ne hait pas médiocrement. Alfonse de Spina cite un usurier de Zamara , qui pour dix mille pièces d’argent qu’il avait prêtées s’en était fait rendre soixante mille. D’autres avaient même pris
> Vojei Alfonse de Spina, Fortalitium fidei, lib. HI, cep. lis vtnenit.
3 Fortalitium fidei, lib. III, cap. Undecimum mirabile.
AU MOT EN AGE
cent pour cent d’intérêt * ; des écuyers et des hidalgos étaient en quelque sorte leurs prisonniers ; les paysans se voyaient obligés de leur porter le produit de leur récolte, pour s’acquitter des intérêts de leursdettes*. On se plaignit aux cortès de Valladolid, en 1385, que des nobles s’entendissent quelquefois avec eux pour dépouiller les communes de leurs biens s .
En 1481 . par le mariage du roi Ferdinand avec Isabelle, l’Aragon et la Castille furent réunis sous le même sceptre. Ce règne fut doublement malheureux pour la nation hébraïque, d'abord par l’introduction de l’inquisition en Castille, et puis par la prise du royaume more de Grenade , et de tout ce que le peuple musulman possédait encore dans l’And8lousie. Arrachés alors à la protection du croissant, tous les juifs d’Espagne se trouvèrent tout à coup à la discrétion du gouvernement de Ferdinand et du fanatisme de ses conseillers. Un auteur juif assure que les grands et toute la partie raisonnable de la nation espagnole voulaient du bien aux Juifs , mais que la populace et les moines criaient sans cesse contre eux ; la populace parce que le nombre des Hébreux faisait renchérir les grains ; les moines par fanatisme ou pour montrer leur zèle religieux *.
On se borna d’abord aux cortès de Tolède en 1480, à renouveler les décrets de Tortose et des conciles antérieurs , en ordonnant aux juifs de porter des marques distinctives, et d’habiter des quartiers séparés, et en leur interdisant les professions de marchand , médecin , cabaretier, etc. *. L’arrivée des inquisiteurs à Séville fit bientôt changer cette espèce de douceur; les judaïsants furent traînés, sons les moindres prétextes, devant les dominicains.
Ces inquisiteurs fixèrent un délai de quelques mois pendant lequel ceux qui étaient retombés dans le judaïsme devaient venir confesser leur faute ; on encouragea les délateurs, on fit même de la dénonciation une obligation religieuse. L’inquisition dressa une instruction où étaient minutieusement consignées toutes les marquesqui indiquaient chez les convertis un retour au judaïsme. Ainsi, porter le jour dusab-
1 Fuero de Cuença, chap. 23, cité par Sempere, Tlisloire des corlis d'Espagne, 1818, note 41.
1 Portalitium fidei, iib. III, cap. Septima décima crudelitas. Non nascitur rustico pullus vel hædulusquin alatira ait præeenlalus judæo feneratori.
* Sempere, Histoire des Cortès, chap. 16.
4 Salomon Ben-Virga, Schevet Jehuda, chap. 4G de la traduction de Gentius.
* Histoire de Ferdinand le Catholique. Mariana, Ferreras, etc.
bat, des vêlements plus propres que les autres jours de la semaine ; couvrir, ce jour, la table d’une nappe blanche; ne pas manger, le lundi et le jeudi, avant l’apparition de la première étoile du soir; examiner, avant d’égorger un mouton, si le couteau n’est pas ébréché; séparer la graisse de la viande; faire des festins pendant la fête des tabernacles; manger delà viande préparée par des bouchers juifs; réciter les psaumes de David, sans ajouter à la fin gloria pa(ri; attribuer à un enfant un nom hébreu usité chez les juifs; donner un ruaya, ou une fête aux parents et amis la veille d’un voyage; tourner en mourant le visage vers la muraille ; réciter des élégies en commémoration d’un mort ; répandre l'eau des cruches ou s’asseoir derrière la porte dans la maison d'un défunt, etc., étaient autant de signes qui rendaient un converti suspect, et, s’il avait des ennemis , il risquait d’être traîné devant un tribunal impitoyable, qui, s’il ne le fivrait pas aux flammes, et ne s’emparait pas du fruit de son travail , le condamnait au moins à des peines infamantes, et à des amendes pécuniaires. C’est ainsi qu’à Tolède les inquisiteurs en 1486 , après avoir forcé les rabbins de la synagogue de déclarer les convertis qui étaient revenus auprès d’eux , condamnèrent sept ceut cinquante de ces malheureux à faire, comme de vils criminels, amende honorable, en chemise, nu-pieds , et avec une cierge à la main , au milieu d’une grande affluence de peuple. Environ mille sept cents autres subirent la même peine, et vingt-sept furent brûlés vifs '.
Quand une fois les confiscations des biens des condamnés eurent été introduites, l’avide Ferdinand prit goût à ces persécutions, malgré quelques exhortations du pape, qui recommandait plus de modération ; malheureusement le saint-siège avait des principes tellement vacillants, qu’il rassura lui-même la reine Isabelle sur ces spoliations des condamnés. La terreur régnait parmi les nouveaux chrétiens. Ils craignaient l’infamie presque autant que le bannissement , car elle imprimait une tache ineffaçable à leurs familles, et les exposait au mépris public. Il y en eut beaucoup qui s’adressèrent au pape, et obtinrent, à force d’or, des lettres de protection contre les poursuites de l’inquisition. Ferdinand et l’inquisition s’en plaignirent. Le pape eut la faiblesse de révoquer les absolutions vendues, et pourtant il en vendit encore. D’autres nouveaux chrétiens obtinrent eu Espagne
' Llorente, Biliaire de l'Inquisition d'Etpagne, tome I, chip. 7, art. 2.
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même, probablement aussi moyennant des sacrifices pécuniaires , la permission de faire en secret la confession de leurs pratiques judaïques au greffe de l’inquisition.
Les familles des nouveaux chrétiens étaient vraiment à plaindre : elles passaient la vie entre la crainte et le mépris , aussi y en eut-il plusieurs qui abandonnèrent un pays désolé par le fanatisme.
Cependant l’inquisition achevait de s’organiser ; des bûchers furent allumés dans toutes les villes du raidi de l’Espagne pour le supplice affreux des victimes des moines; un grand inquisiteur, l’odieux Torquemada , fut mis & la tête du saint office, et, sous cet homme sanguinaire , les punitions des hérétiques furent transformées en véritables boucheries , dont le souvenir sera une tache éternelle pour le nom de Ferdinand *.
Après avoir tremblé pour leur sort définitif pendant plusieurs années , les juifs virent paraître enfin , en 1492, une ordonnance royale qui prononçait leur malheur, en les bannissant des États de Ferdinaud, sous prétexte de les punir d’avoir ourdi des trames contre la religion et la sûreté de l’État, et cherché à séduire les anciens chrétiens et les juifs convertis. On avait accrédité en Espagne comme ailleurs le bruit de prétendus enlèvements d’enfants commis par les juifs pour les immoler à leur fête de Pâques; on citait les dates, les lieux, les noms des enfants qu’ils avaient sacrifiés. On prétend qu’instruits des mesures qu’on allait prendre contre eux, ils promirent de vivre toujours dans la soumission aux lois , de fournir une somme de trente mille ducats pour les frais de la guerre contre les Mores , et que la cour aurait cédé à leurs offres, si le grand inquisiteur, d’accord avec la reine , ne se fût présenté devant le roi avec le crucifix à la main , en lui demandant , si , autre Juda , il voulait vendre Notre- Seigneur pour trente mille pièces d’or.
L’ordonnance royale, qui parut le 31 mars, assignait aux juifs un terme de trois mois pour la vente de leurs biens et leur départ de l'Espagne. Ils furent menacés de la peine de mort et de la confiscation de tous leurs biens en cas de retard ; de plus il leur fut enjoint de laisser en Espagne l’or et l’argent, et de n’emporter que des lettres de change et des marchandises *.
1 Voyez le tome I" de l'Histoire de l'Inquisition d’Espagne, par Llorente. Comparez Tristan Caraccioli, De Inquisilione epistola, dans le tome XXII des.Scriploret rerum llalicar. — * Marrana, Hiilor. de Espana.
En vain Abarbanel usa-t-il de son crédit pour chercher à fléchir le roi et la reine et faire révoquer leur arrêt rigoureux ; en vain employa-t-il le crédit des courtisans, et offrit-il au nom de la nation les sommes que Ferdinand voudrait exiger : le décret d’expulsion fut maintenu sans la moindre altération, et Abarbanel ainsi que tous les principaux juifs furent compris dans la proscription générale. Torquemada ajouta encore à la dureté du bannissement l’ordre donné en Castille, Leon, Andalousie et à Tolède, de ne point recevoir les fugitifs ni même de communiquer avec eux. En Aragon , Valence et Catalogne, ce persécuteur impitoyable prescrivit un recensement des biens des juifs, aüa qu’on put y prendre de quoi dédommager les seigneurs et monastères dont les juifs dépendaient, des cens que ces propriétaires perdaient par le départ de leurs censiers 1 . Ainsi arrachés à leurs maîtres, il fallut encore, par un raffinement de cruauté, qu’ils dédommageassent ceux dont on les séparait si violemment.
Ce fut une désolation générale, et partout les yeux des chrétiens furent témoins de scènes déchirantes auxquelles un Torquemada seul put rester insensible. Dans la précipitation avec laquelle s’effectua le départ de tant de milliers de familles, les biens des juifs furent donnés à vil prix, et la vente de ces biens ressemblait à une spoliation plutôt qu’à une aliénation paisible. Ce fut avec la douleur la plus vive qu’ils quittèrent un pays où depuis plusieurs siècles leur nation avait fleuri, et qui était devenue une véritable patrie pour elle. Une foule de bannis cédant à l’impérieuse nécessité aimèrent mieux renier la foi de leurs pères que de quitter un sol auquel s’attachaient toutes leurs affections. Il y en eut qui avalèrent l’or pour le soustraire à l’avidité de leurs persécuteurs.
Les uns évaluent à cent soixante-dix, d’autres même à quatre cent mille le nombre d’individus proscrits par Ferdinand et Torquemada*: à Grenade seule ils avaient en quinze cents maisons 3 , qui furent évacuées les premières par ordre du roi, afln qu’on pùt s’emparer des richesses. Les juifs du nord de l’Espagne se retirèrent en Navarre et en Biscaye ; on dit que quatre-vingt mille d’entre eux passèrent en Portugal ; une foule d’autres s’embarquèrent à Cadix, et dans les ports de Catalogne et de Valence, pour l’Afrique et pour le Levant. « Per-
1 Zurita, Annales de Aragon.
* Samuel Usque, Consolas, de Israël, dial. 3°.
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sonne, dit Salomon Ben-Virga*, ne saurait décrire ni même s’imaginer toutes lea calamités qui fondirent sur les Hébreux lors de leur sortie de la Castille, telles que la disette horrible que les uns éprouvèrenten mer; la férocité des brigands qui, sur terre, dépouillèrent les autres de tout ce qu'ils avaient; la barbarie des pilotes qui en transportèrent d’autres dans des îles éloignées et les y vendirent comme esclaves, en les faisant passer pour des prisonniers de guerre, ou qui jetèrent les malades dans la mer pour s’emparer de leurs effets. » Dans un des vaisseaux remplis d’émigrants s’était déclarée une maladie pestilentielle: le pilote les exposa tous dans une île déserte, où les malheureux se dispersèrent pour chercher des secours. Une mère qui portait deux eufants et marchait avec son mari expira en route : le père, accablé de fatigue, tomba auprès de ses deux enfants ; à son réveil il les trouva morts de faim. Il les couvrit de sable : « O Dieu ! s’écria-t-il, mes malheurs paraissent m’engager à abandonner ta loi ; mais je suis juif, je le resterai toujours *. »
Un nombre considérable de juifs s’étaient rendus à Fez ; comme la longue sécheresse de la terre avait fait naître la disette, les Mores refusèrent l’entrée aux proscrit et les forcèrent de camper dans une plaine, où ces malheureux ne trouvèrent que des racines et de l'herbe pour apaiser leur faim. Il y en eut qui vendirent leurs enfants pour avoir du pain; d'autres expirèrent au milieu des leurs. Un pirate attira un nombre d’enfants sur son vaisseau sous prétexte de leur donner du pain, et mit à la voile avec eux pendant que les mères, accourant sur le rivage , le suppliaient avec larmes de leur rendre leur unique bien.
Un autre pirate , ou un pilote qui en avait les sentiments, ayant dépouillé de tout, même de leurs vêtements , les juifs qu’il transportait, les exposa tout nus dans une île où un lion vint en déchirer un, tandis que ceux qui étaient avec lui se jetaient du haut des rochers ; d'autres qui 6’étaient cachés dans une caverne furent enfin recueillis sur un vaisseau qui passait, et conduits daus une contrée où il y avait une communauté juive qui prit soin d’eux.
1 Schevet Jehuda, cap. 50. Infanda tnala que passi Hebrei sunt, cùm Caslctlù pulsi cédèrent, baud quisquam luortalium nec cogitatione nec oratione assequi posset.
1 Ibid., cap. 52. Certo tamen scias velim, me vel invitis cælitibus omnibus Judæum esse, semperque mansarum.
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Un historien espagnol, Zurita, convient que beaucoup de personnes blâmèrent le gouvernement du roi d’avoir promulgué l’édit qui détruisait une grande industrie et l’espoir de convertir la nation juive: tout ce que Zurita sait répliquer à ce blâme, c’est qu’apparemment le parti délibéré et médité si longtemps était le meilleur. Cependant les académies, les synagogues , les réunions d’hommes savants, les établissements de commerce, tout fut anéanti d’un seul coup; les hommes les plus marquants de la nation errèrent comme les autres, et sans savoir ce qu’ils deviendraient. Que de talents , que de savoir péniblement acquis, que de génie peut-être, quelles espérances enfin pour la gloire et la prospérité de la nation juive, furent détruits dans ce jour désastreux où le roi signa l'anéantissement de toutes les institutions hébraïques de ses États !
Ceux que la peur et l’attachement au sol paternel avaient convertis restèrent en butte aux soupçons du clergé ; on les força de prouver leur baptême et de se mêler parmi les Espagnols au lieu de vivre entre eux comme autrefois ; les anciens rabbins furent même obligés de quitter les villes qu’ils avaient habitées auparavant, tant on redoutait leur influence sur leurs anciens coreligionnaires.
Quelques juifs, au péril de leur vie, s’assemblaient encore en secret pour pratiquer le cuite de leurs pères, tout en feignant en public d’être chrétiens. On découvrit en 1501 une synagogue clandestine à Valence. On s’empara du propriétaire, et on lui fit subir une pénitence dans un auto-da-fé ; sa maison fut rasée, et l’inquisition érigea sur la place une chapelle qui est encore connue sous le nom de Crut nueva ou Croix neuve *.
Ces malheureux, forcément convertis, saisissaient avec avidité les moindres événements qui promettaient un autre avenir, pour y attacher leurs espérances. Une jeune fille eut des extases et des visions ; elle s’écria qu’elle avait vu Moïse et les anges, qui lui avaient annoncé que le Messie viendrait délivrer les juifs et les ramener dans la terre promise. Il n’en fallut pas davantage pour exalter l’imagination d’un grand nombre de convertis ; ils laissèrent là le christianisme et redevinrent juifs en attendant le bonheur annoncé.
Leur illusion fut douloureusement dissipée. L’inquisition s’empara de leurs personnes. La jeune inspirée fut condamnée au bûcher avec
1 Uorente, Histoire de l'Inquisition d’Espagne, tome I, cbap. 10.
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trente-sept autres 1 ; il ne vint point de messie, et le peuple Israélite demeura forcément chrétien sous les Torquemada et les Deza.
Le fanatisme espagnol finit même par ne plus respecter la cendre des morts. A Séville, auprès de la porte de Minjoar, qui était nommée ainsi à cause d’un juif très-riche qui y avait demeuré , les Hébreux avaient eu un cimetière, et y avaient érigé de beaux monuments funéraires : le peuple de Séville se mit en 1580 à les démolir et à ouvrir les tombes.
On y trouva plusieurs corps revêtus d’étoffes précieuses , et ornés de joyaux en or et en argent. Quelques tombes renfermaient aussi des livres manuscrits ; on eut au moins l’attention de les remettre au célèbre théologien Arias Montanus *.
Combien de fois les exilés ont dû pleurer d'avoir perdu à jamais leur patrie ! avec quelle ferveur ils ont dû se jeter dans la pratique de leurs devoirs religieux , qui, seule, pouvait les consoler! avec quelle sincérité ils ont dû réciter leurs prières touchantes, surtout celle du lundi que voici : « Les hommes de vérité ont péri ; ceux qui se présentaient avec la force de leurs œuvres, les vaillants qui se tenaient à la brèche, ceux qui repoussaient les mauvaises sentences, qui nous servaient de murs et d’abri en temps d’indignation, qui éteignaient cette colère par leurs ferventes prières , qui étaient exaucés même avant de vous invoquer, qui savaient supplier et apaiser, et ceux pour l’amour desquels vous «viez compassion de nous comme un père pour ses enfants , et qui ne se retiraient jamais en vain de votre présence ; nous les avons perdus à cause de nos iniquités, ils nous ont été enlevés à cause de nos péchés, ils sont partis pour le repos, et nous ont laissés dans le gémissement Nous sommes dispersés dans les quatre ré-
gions de l’univers, et nous ne trouvons point de soulagement à nos maux ; nous revenons à vous, Dieu puissant , couverts de honte, pour vous rechercher dès le matin dans le temps de notre angoisse *. »
L’espérance restait pourtant au fond des cœurs chez ces enfants de l’exil. A chaque renouvellement de la lune, ils se rappelaient que les descendants de Jacob doivent se renouveler un jour comme cet astre ; ils bénissaient le Seigneur qui renouvelle les mois, et en tiraient un
1 Llorenle, Histoire de l'Inquisition d’Espagne, tome I, chap. 10.
* Rodrig. Caro, Jntiquil. Hispal., liv. I, chap. 11.
* Mardochée Vcnture, Prières journalières à l'usage des juifs portugais ou espagnols, page 100. Prière Ansché Emouna.