CHAPITRE VII
Le clergé espagnol , qui d'abord n’avait surveillé que les Mores , commença de fixer son attention sur le judaïsme. De savants rabbins défendaient leur religion avec un grand appareil d’érudition. Raymond de Pennafort , prédicateur renommé , ayant senti combien il était important pour les chrétiens de connaître les langues de lOrient, qui donnaient tant d’avantages aux Hébreux dans les disputes sur la Bible , avait engagé les rois d’Aragon et de Castille à établir des écoles de ces langues. Le roi d’Aragon avait en effet désigné plusieurs moines pour s’appliquer à l’étude de l’arabe et de l’hébreu *. Les frères prêcheurs étudièrent avec ardeur ces langues pour confondre les juifs et les musulmans. Leurs disputes n’en devinrent que plus animées ; elles firent tant de bruit, que le roi Jacques l", pour y mettre fin, ordonna que les chrétiens et les juifs choisiraient un savant de leur religion respective pour disputer publiquement à Barcelone.
Ce décret excita la ferveur des uns et des autres : les chrétiens choisirent le père Paul Christiani , savant dominicain , qui , depuis plusieurs années , s’occupait de la conversion des juifs * ; ceux-ci confièrent la défense de leur cause à un de leurs plus savants rabbins : quelques-uns le nomment Moïse de Gironne. Toute la cour, une grande partie du clergé, et une foule de curieux assistèrent, en 1263, à cette fameuse dispute qui devait décider de la supériorité du christianisme. Deux ans après il y eut une seconde dispute de ce genre entre un rabbin et le même Paul Christiani. Dans l’une et l’autre conférence les deux orateurs défendirent leur cause avec beaucoup d’érudition et d’éloquence ; mais la dispute finit ainsi que se sont terminés tous les colloques de ce genre : les chrétiens prétendaient que leur avocat avait réduit son adversaire au silence ; le rabbin , au contraire, rédigea en hébreu toute la dispute , voulant prouver qu’on n’avait répondu à ses arguments que par des sophismes. Le clergé en fut si courroucé qu’il s’adressa à la fois au pape et au roi pour confondre les Hébreux. Un bref du pape engagea le roi Jacques à punir les
1 Fr. Diego, Biitor. provint. Aragon., lib. I, cap. 2.
* Touron, Vits des hommes illustres de l'ordre des prédicateurs, art. P. Christiani,
rabbins audacieux , et h chasser de scs États les juifs et les Sarrasins si dangereux aux fidèles. Déjà le roi avait forcé les juifs à défrayer leur adversaire, le prédicateur Christiani , pour lequel on préleva une somme sur la taille des juifs, del’année 1265 '. L’avocat du mosaïsme fut banni , et Paul Christiani fut envoyé dans les principales villes du royaume avec l’autorisation d’assembler les juifs partout où il voudrait, pour qu’ils conférassent avec lui , de se faire exhiber tous leurs livres, et les faire porter partout où il lui conviendrait. Aidé de plusieurs religieux, le père Christiani entreprissa mission avec beaucoup de zèle. Les juifs montrèrent quelques-uns de leurs livres : les moines en arrachèrent tous les passages contraires au christianisme et agirent avec si peu de mesure, que les juifs portèrent des plaintes à la cour contre cette espèce d’inquisition.
Il leur fut enjoint alors de porter tous leurs livres à Barcelone, afin de les y faire examiner. Ils en cachèrent un grand nombre, et n’en apportèrent que quelques-uns, prévoyant qu’ils ne seraient pas mieux traités par le clergé de Barcelone que par les missionnaires. En effet, le clergé ne leur rendit que les livres où il ne trouvait plus rien à reprendre après y avoir effacé tout ce qui lui avait déplu*. Loin de rapprocher les juifs des chrétiens, cette persécution ne fit que les aigrir davantage , en leur faisant penser que le clergé n’agissait que par animosité contre eux. Les extraits qui fureut faits des livres hébreux servirent au dominicain Raymond Martin, homme versé dans l’hébreu, l’arabe, le chaldéen et le syriaque, à composer avec peu d’exactitude, à ce qu’il paraît, ou avec peu de bonne foi, le traité connu sous le nom singulier de Poignard de la Foi, où l’on essaye de combattre les juifs par leurs propres armes 5 , c’est-à-dire par les passages de la loi mosaïque et du Thalmud. Cet énorme in-folio est hérissé de citations hébraïques , et les arguties diffuses et verbeuses qui les aocompagnent font voir que l’auteur avait été élevé à l’école de ces rabbins dont il était devenu depuis un violent antagoniste. A leur philosophie, si l’on peut se servir de ce mot en parlant des
1 Diago, Bistor. provinc. Aragonia, lib. I, cap. 18.
3 Raymundi Martini Pugio fidei.
« Raymundi Martini Pugio fidei advenus Moro s et Judaos, cum observationibus Joe. de Voisin, et introductions J. B. Carpxovii. Lipsi», 1687, in-fol. — Voyez sur cet ouvrage Wolf, Bibliotheca hebrœa, tome I. — Basnage, Bistoire des juifs, tome IX, part. 3 e . — Chiarini, Théorie du Judaïsme, tome I, page 90.
thalmudistes , il oppose la théologie scolastique. Il reproche aux rabbins d’enseigner parmi d’autres doctrines celle qui autorise les juifs à tuer les goyims , c’est-à-dire ceux qui pratiquent une autre religion. Il est vrai que le traité Avodazara veut qu’on laisse dans les puits les goyims et les brigands quand ils y sont tombés , et qu’on y jette les minims , les trattres et les apostats ; cependant quelques rabbins soutiennent qu’il s’agit dans ce passage non pas des chrétiens, mais des juifs scélérats Un autre converti, Jérôme de Sainte-Foi , fait le même reproche aux juifs, et cite un passage du rabbin Siméon, (ils de rabbi Joanhia, qui prétend qu'il faut tuer le meilleur des chrétiens, comme il faut écraser la tête au meilleur des serpents *. Il est probable que dans l’hébreu il est parlé non des chrétiens, mais des infidèles, des idolâtres en général; ce que des juifs ignorants ou haineux pouvaient appliquer aux chrétiens. Quoi qu’il en soit, un dominicain de ce temps avait certes mauvaise grâce de reprocher aux rabbins thalmudistes leur haine pour les autres religions.
A cette époque les juifs d’Aragon et de Catalogne étaient traités comme aussi taillables que ceux de France. En 1262 le roi Pierre assigna pour douaire à son épouse Constance la ville de Gironne avec les juifs qui y demeuraient* ; et, comme par un acte antérieur nous voyons le pape disposer des juifs en faveur de la cathédrale de la même ville * , on peut supposer que Gironne renfermait des juifs du roi et des juifs de l’évêque , comme cela avait lieu dans d’autres contrées. Gironne a eu autrefois beaucoup de juifs : une montagne qui a été leur cimetière y porte encore le nom de Mont-Juich comme à Barcelone. Peu d’armées après le roi Alfonse, qui, ainsi que ses prédécesseurs , était aussi comte de Toulouse , força les juifs de tous ses États à lui payer une imposition considérable, fit mettre en prison les plus riches pour être payé plus tôt , et ordonna aux sénéchaux de lui envoyer deux juifs des plus considérés de chaque sénéchaussée pour qu’il pùt traiter avec eux *. Telle était alors la manière de taxer ce peuple persécuté ! Nous apprenons à ce sujet que les juifs du diocèse
1 Chiarini, Théorie du Judàime, I, page 33*2.
1 Alphonse de Spina, Forlalilium fidei, lib. III, cap. 16. Crudelitai Judaorum.
* Binaire général» du Languedoc, tome III, S l’année 1262.
* Sylvestri papæ epistola ad AudoDetn, episc. Gerond., de l'an 1002, parmi les preuves, n. 130, de la Marca hitpaniea.
* Uùtoire générale du Languedoc, tome III, i l’année 1268.
de Toulouse et de la partie de l’Albigeois située sur la rive droite du Tarn furent contraints de payer la somme de quatre mille livres, quoique tous leurs biens ne fussent évalués qu’à deux mille trois cent vingt-cinq francs, etque les juifs de la ville de Toulouse, qui n’avaient que pour mille trois cents francs de bien , donnèrent ou promirent pour leur part trois mille cinq cents francs. On pourra s’étonner de la faible valeur des biens des juifs de cette contrée, relativement à la contribution, qui surpassait de beaucoup leurs possessions. La raison en est , je crois , celle-ci : Depuis que l’inquisition poursuivait les Albigeois et tous les hérétiques en général , il y avait peu de sûreté pour les Israélites à Toulouse 1 et Albi ; il est donc probable que peu d’entre eux se souciaient d’y posséder des biens immeubles qui pouvaient tenter la jalousie et l’envie ; leur avoir devait donc consister en bonnes et fortes créances sur les chrétiens : ils pouvaient être à la fois pauvres en terres et maisons , et riches en obligations et capitaux.
Quelquefois il y avait conflit de prétentions à la juridiction sur les juifs. Aux cortès tenus à Barcelone en 1283, ils invoquèrent euxmèmes les lois qui voulaient qu’ils appartinssent à celui dans la place forte ou sur les terres duquel ils avaient leur domicile. Les cortès confirmèrent cette ancienne législation, sauf les privilèges et pactes spéciaux qui auraient pu être stipulés s . Ils avaient encore le droit de tenir des esclaves ; mais ce droit devint presque illusoire par l’ordonnance de don Pedro II qui affranchissait les esclaves des Mores et des juifs, lorsqu’ils embrassaient le christianisme s . Ainsi les esclaves des juifs n’avaient qu’à se faire baptiser pour être libres. Il n’a pas dû rester depuis 1283 beaucoup d’esclaves dans les maisons israélites.
Barcelone, quoique entrepôt d’un commerce immense aux xiv' et xv° siècles, ne fut point un lieu favorable aux juifs : ils s’y étaient mieux trouvés avant cette époque de splendeur. Lorsque, avec ses institutions municipales et demi-républicaines, Barcelone fût devenue l’émule de Gènes et de Pise, lorsque son esprit de commerce maritime, sa liberté municipale et les privilèges dont l’avaient dotée les rois d’Aragon, eurent transformé la ville en un vaste magasin et un
Voyez Salomon Ben-Virga, Schevet Jehuda.
* Arrêt des cortès, cité par Duconge, Glossaire, tome III, art. Judœi.
* Statium, que los Sarrahins dels Jueus, s’il batejen, remangan livres et francs. Constilut. de Catalunba, lib. I, lit. 1, n. 2, fol. 2, cap. 30.
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grand atelier, les habitants suffisaient à tout, et n’avaient pas besoin d'étrangers ; ils n’en voulaient même pas tolérer. Les Lombards, les Lucquois, les Florentins, les Pisans, avaient d’abord tenu quelques banques à Barcelone ; bientôt les Barcelonais obtinrent du roi d'Aragon la permission de les chasser, et la défense adressée h tous les étrangers d’établir des banques à Barcelone *. La jalousie des commerçants de cette ville fut telle que dans un règlement fait pour leur consulat à Alexandrie, en Égypte, le sénat enjoint au consul de ne souffrir aucun marchand more ou juif dans YAlfondech ou l’enceinte du consulat 1 2 * 4 * . On possède un grand nombre d’actes publics sur le commerce maritime, le trafic et les négociations de la ville de Barcelone au moyen âge : les juifs n’y figurent nulle part ; preuve qu’ils étaient exclus de ce grand entrepôt du commerce de la Méditerranée. Je ne les trouve mentionnés qu’une seule fois dans un tarif de douanes ; encore, comment y figurent-ils? c’est comme articles d’importation entre les soies, le safran et le savon. Le tarif établit que juifs et Sarrasins à leur entrée sont sujets aux droits de douane ®. Ainsi les infortunés Israélites, loin d’être marchands à Barcelone, y entraient comme marchandise. Dans tout le reste de la Catalogne, dans l'Aragon et à Valence ils commerçaient librement, comme les Mores, avec une licence du roi, à qui iis payaient des droits fixes *.
D'anciens livres de comptes indiquent les tailles que la cour d’Aragon levait sur les juifs du royaume, et peuvent nous mettre à même de juger approximativement du nombre de juifs qui habitaient les diverses villes *. Ainsi un livre de comptes qui a été tenu depuis l’an 1282 jusqu’en 1336 indique que les juifs payaient à Tarazone cent quarante-cinq sous jacquais 6 , à Valence, Gironne et Barcelone cinq cents sous, à Villafranca deux cents sous, à Besalu deux cent cinquante sous, et à Tortose quatre mille sous. D’après un compte de l’an 1438, ainsi plus d'un siècle après, ils habitaient beaucoup plus d’endroits du royaume. Ils payaient à cette époque trois cents
1 Chartes de 1268 et 1325, insérées dans le tome II des Mémoires sur Je commerça de Barcelone, par Capmany.
s Règlement de l’an 1381, en langue catalane. Ibid.
» Règlement sur les douanes de l’an 1221, tome II des Mémoires sur le commerça de Barcelone, par Capmany.
4 Ibid., tome III, part. 2.
* Ibid., tome IV, appendice, n. 11.
6 Neuf sous jacquais ou onze barcelonais valaient un florin d'or.
LES JOIFS
sous à Sarragosse et à Huesca, quatre cents à Barbastro, trois cent cinquante à Monzon et à Cnlatayud, deux cents à Tarazone, à Jaca et à Fraga, cinq cent cinquante à Gironne, deux cent cinquante à Exea et à Tausta, cent soixante à Teruel et à Ruesca, cent quarante à Almunia, cent trente à Alagon, cent à Murviedro, Castillon, Seros cinquante à Daroca, trente-trois à Monclus, trente à Buriane. Les Mores payaient des tailles semblables. On désignait sous le nom û'Aljamaa les communautés des uns et des autres.
Un des événements les plus remarquables de l’histoire des juifs d’Espagne, ce fut l’espèce de congrès qui, au commencement du xv* siècle, fut tenu à Tortose, où les théologiens chrétiens et Israélites disputèrent pendant plusieurs mois, et firent assaut d’érudition et de ténacité. Gomme ce congrès présenta une réunion des rabbins les plus habiles, et que l’issue en fut importante pour la situation des juifs, non-seulement de l’Espagne, mais aussi de toute la chrétienté, je crois devoir entrer à ce sujet dans quelques détails qui nous sont rapportés d’un côté par les chrétiens , de l’autre , par les juifs. Chacun des deux partis a laissé à la postérité une sorte de procèsverbal des séances, mais en y consignant ce qui lui était le plus favorable D’après les historiens juifs, ce fut Joseph Lurki, savant rabbin converti , qui sollicita le pape de convoquer les rabbins les plus instruits afin qu’il pût les confondre par le Thalmud. Lurki ou Halorqui, né à Lorca en Murcie, s’était distingué parmi les juifs comme excellent lhalmudisie et comme un des plus habiles médecins ; mais à l’exemple de plusieurs de ses coreligionnaires, il abjura le judaïsme, reçut le baptême et fut dès lors un des adversaires les plus ardents de sa nation. 11 fut le médecin de l’antipape , Pierre de Lune, qui prit le nom de Benoit XIII ; et ce fut pendant le séjour de ce pape en Aragon qu’il le pressa d’ordonner une conférence théologique où il se proposait de déployer contre les juifs l’érudition qu’il leur devait, et dont il s’était servi d’abord pour développer leur doctrine. 11 devait être soutenu par les théologiens les plus savants de la cour du pape, tels que Alvarez d’Alarcon et André Bertrand , tous deux très-instruits dans l’hébreu et le chaldéen. Les juifs savaient par expérience comment finissaient pour eux ces conférences, qui
’ Salomon Ben-Virgs, Schevet Jehuda , chap. 40. — Rodrig. de Caslro, Bibliolh. «pan., art. J chôma Halorqui, page 203-227.
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ressemblaient à des pièges tendus pour les prendre ; mais n’étant pas les maîtres de refuser la proposition des chrétiens, ils n’avaient d'autre ressource que de se faire défendre au mieux dans cette espèce de procès par leurs docteurs les plus habiles. Ils envoyèrent donc au congrès plusieurs de leurs meilleurs théologiens; il en vint de Sarragosse, Osca, Alcogea, Daroca, Mont-Real, Mont-Alban , Vélès et Gironne : c’étaient les rabbins Astruc, Moïse Aben-Abès, Vidael Ben- Venista de Sarragosse, habile orateur, Macaltiob, qui avait le titre de nagi ou prince de l’exil, Joseph Aibo, né à Soria, très-versé dans la philosophie et le Thalmud, et qui, dans son ouvrage, Sepher lkkarim ou Livre des Fondements, avait réduit à trois les articles de foi des juifs, savoir, l’unité de Dieu, l’origine divine de la loi de Moïse, et la rémunération et le châtiment des actions humaines.
Dans une audience que la députation des synagogues eut chez le pape, elle demanda qu’on la dispensât de cette dispute, attendu qu’elle craignait de ne pouvoir se montrer à son avantage dans les syllogismes et les sophismes ; mais le pape l’encouragea 1 .
Le congrès fut ouvert, le 7 février 1413 , sous la présidence du pape ou antipape, à Tortose, en présence d’une foule de prélats et de théologiens. Joseph Lurki , appelé depuis sa conversion Jérôme de la Sainte-Foi , commença par prononcer un discours long et virulent contre les juifs ; discours auquel le rabbin Ben-Yenista répondit dans une séance suivante : les juifs l’avaient choisi pour leur orateur à cause de son habileté dans la langue latine. La dispute s'engagea ensuite sur la question de savoir si le Messie est venu , et sur les doctrines du judaïsme. Il y eut en tout soixante-neuf séances , dans lesquelles il y eut alternativement des attaques de la part des chrétieus , et des répliques non moins érudites de la part des juifs. Quoique hérissée de passages de la Bible, la dispute dégénéra fréquemment en injures, surtout de la part des théologiens du pape qui , forts de leur autorité, ne purent pas toujours tempérer leur mépris pour leurs adversaires. Voyant que l’issue serait fâcheuse pour elle , quelle que fût la fin de la dispute , la députation juive gagna des prélats pour qu’ils engageassent le pape à faire cesser les séances ; mais le pontife voulut que Jérôme de la Sainte-Foi achevât de développer ses raisonnements*.
' Salomon Ben-Yirga, Schevet Jehuda, cbap. 40.
* Ibid.
Celui-ci avait été piqué au vif par le reproche que lui avaient fait les juifs de n’ambitionner qu’un évêché.
Dans l'avant-dernière séance le pape, usant tout à coup de son autorité , fit connaître sa volonté relativement au culte hébraïque , ou , en d’autres mots , il annonça une persécution prochaine , et en même temps tous les rabbins , à l’exception de deux, déclarèrent en leur propre nom et en celui d’une foule de juifs qui avaient assisté aux disputes, qu’ils reconnaissaient et abjuraient leurs erreurs, et qu’ils demandaient instamment le baptême. Voilà du moins ce qu’annonce le rapport authentique de ce congrès *.
Les historiens juifs ne parlent point de ces conversions inattendues, qu’aucune circonstance connue n’avait préparées , et qui auraienbdù faire une grande sensation dans toute la nation hébraïque. L’historien Zurita ne cite parmi les rabbins que Ben-Yenista qui se convertit ; mais il ajoute que beaucoup de juifs lettrés deCalatayud, Daroca, Fraga et Barbastro, au nombre de cent vingt familles, reçurent le baptême , et qu’il y eut aussi des conversions nombreuses dans les synagogues de Sarragosse , Caspe , Lerida, etc. * . 11 est probable qu’on avait profité de leur réunion au lieu du congrès pour gagner les plus faibles ou les plus ambitieux.
Le 11 mai 1415 le pape expédia de Valence la bulle qui devait fixer le sort des juifs non convertis , et imprimer un nouveau sceau de réprobation sur cette nation malheureuse. La bulle contint presque un code entier, dont chaque article fut en quelque sorte une punition pour les juifs. Il leur fut enjoint de livrer dans l’espace d’un mois aux églises cathédrales des divers diocèses tous les exemplaires , commentaires et abrégés du Thalmud ; défense leur fut faite de jamais lire ou enseigner ce livre , ainsi que le Marmar Jesu , ou tout autre livre contraire aux dogmes de l’Église, sous peine d’être traités comme blasphémateurs. Il fut déclaré qu’aucun juif ne pourrait exercer à l’avenir les fonctions de juge , pas même pour les procès de sa nation, ni celles de médecin , chirurgien , droguiste , hôtelier, ni enfin aucun office public qui mettrait entre leurs mains les affaires des chrétiens ;
' Omnibus Judæis et rabbinis totius congrégation is ibidem præsentibus (rabbi Ferer et rabbi Joseph Albo duniaxat exceptis) magnà voce clamanlibus et dicenlibus : Et nos io dicté cedulâ concordamus et illi adheremus. Voyez Rodrig. de Castro , Bibl. espan., tome I.
1 Zurita, Annale» de Aragon.
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il leur fut même défendu de commercer et de faire des contrats avec les chrétiens, de manger, de se baigner avec eus, d’être leurs intendants ou agents , et de tenir des domestiques ou nourrices chrétiennes. De plus il fut ordonné que toutes les synagogues récemment bâties ou réparées seraient fermées ; que dans les lieux où il y en avait deux ou davantage on ne laisserait ouverte que la plus petite ; que dorénavant les juifs occuperaient dans les villes et villages des quartiers séparés des chrétiens; que les parents juifs ne pourraient déshériter, sous aucun prétexte , leurs enfants convertis , qu’enfin partout où il demeurerait des juifs, il leur serait fait trois sermons publics par an, auxquels on les forcerait d’assister *.
Cette bulle est remarquable sous plusieurs rapports. Les papes avaient jusque-là traité les juifs avec plusdë douceur et de tolérance ; Benoit XIII lui-même avait paru mieux disposé pour eux à l’ouverture des conférences ; probablement les théologiens , échauffés par la dispute, l'aigrirent contre leurs adversaires. Peut-être fit-on de fortes menaces aux rabbins ; car leur conversion fut trop brusque pour que l’on puisse croire qu’elle ait été l’effet de la conviction résultant des conférences ; d'autant plus que les théologiens les avaient traités fort rudement dans leurs discours latins. La bulle du pape ou plutôt de l’autipape aurait mis fin à l’existence politique des juifs si elle avait été strictement exécutée ; elle anéantissait en effet tous les droits civils de ce peuple , et le mettait , pour ainsi dire , en dehors de la société chrétienne; mais Pierre de Lune, reconnu seulement dansl’Aragon, ne jouissait pas d’une assez grande autorité sur la chrétienté pour lui faire recevoir ses bulles. L’Espagne même ne s’y conforma point. Un concile, tenu à Tortose en 1429 , renouvela simplement à l’égard des Hébreux les statuts des canons et conciles anciens 2 .
Ce qui fait voir d’ailleurs que le judaïsme ne fut point troublé , c’est qu’un grand nombre de juifs vinrent à se distinguer dans la littérature hébraïque ; les études thalmudiques furent continuées encore pendant tout le xv e siècle , ainsi que l’étude de la philosophie , de la médecine et de la poésie ; on persista à se plaindre des spéculations heureuses et des richesses de ce peuple ; on vit toujours avec jalousie les énormes bénéfices qu’ils faisaient sur les Espagnols ; preuves certaines , que , malgré la bulle de Benoit XIII , leurs relations avec Ica
' Voyez Rodrig. de Castro, Biblioth. espan., tome I,
* Aguirre, Collfct, coneUior. Biipan., tome H,
chrétiens furent toujours les mêmes , et que leur situation ne changea point dans la Péninsule.
Cependant la bulle de Valence ne laissa pas de produire des effets très-fâcheux pour les juifs. En effet les dispositions qui y étaient contenues furent renouvelées dans la suite par le concile de Bâle , et plus tard par les papes Paul IV et Pie Y. Il parait que ce fut aussi depuis ce temps que , suivant cette bulle , on assigna , dans des pays où cette disposition n’existait pas, un quartier particulier aux juifs de la ville qu’ils habitaient ; mesure qui ne fut pas sans influence sur leur position , puisque dès lors ils furent séparés davantage des chrétiens , et tenus beaucoup plus facilement sous le joug de la contrainte qu’on leur imposait partout.
Après les conférences de Tortose , les dominicains travaillèrent avec une nouvelle ferveur à la conversion des juifs. Il semblait que cet ordre était institué pour extirper le judaïsme, tant il mettait d’acharnement et tant il déployait de talents à le poursuivre. Les prédicateurs éloquents, les controversistes instruits , les missionnaires populaires sortaient pour la plupart des cloîtres de Saint-Dominique ; nulle part les juifs n’étaient en sûreté contre ces moines, à qui les moyens violents mêmes ne répugnaient pas , pourvu qu'ils amenassent le salut des enfants de Moïse.
Un des plus célèbres missionnaires de ce temps fut Vincent Ferrier, homme tout dévoué à la prédication , et dont la carrière religieuse ne consista, pour ainsi dire, qu’en un sermon perpétuel. Vincent avait toutes les qualités d'un prédicateur : une éloquence entraînante, une ardeur infatigable , un dévouement sans bornes pour l'Église, une énergie extraordinaire , une austérité de mœurs capable de résister à toutes les séductions , enfin une abnégation complète à l’égard des biens de la vie , voilà ce qui frappait le peuple en lui , voilà ce qui donnait à Vincent une autorité toute-puissante pour balancer celle des grands de la terre. Les rois l'appelaient auprès d'eux, le consultaient et l’employaient pour les affaires d’Êtat ; les peuples se félicitaient de sa présence. Il passait de l'Espagne en France, de la France en Italie.
Partout où il paraissait, on l'accueillait comme un saint ; une foule de monde l’accompagnait, la population entière des villes, suspendant tous ses travaux, courait à sa rencontre. Quand on voyait le pauvre missionnaire sur une mule ou sur un âne au milieu de la cavalcade
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brillante qui voulait lui servir d’escorte , et suivi de cette foule qui avait tout abandonné pour l’entendre chaque jour , un profond sentiment de respect s’emparait des chrétiens ; mais quand , arrivé dans une plaine ou dans une place publique, il commençait à tonner contre les pécheurs, quand il peignait en couleurs vives et animées la passion de Jésus-Christ , et la persécution du juste par les pharisiens , quand pour l'amour de celui qui a versé son sang sur la croix il commandait à la multitude de se découvrir les épaules et de se meurtrir la chair comme Jésus-Christ avait été flagellé par les juifs , quand les chants accompagnés des orgues portés à sa suite succédaient à cet acte de pénitence , puis quand il retraçait le jugement dernier , les peines de l’enfer, les joies des justes , les remords des pécheurs endurcis ; enfin quand il fondait en larmes, comme suffoqué par ses sentiments pieux, des milliers d'auditeurs versaient des pleurs avec lui ; les riches quittaient leurs biens pour vivre dans l’austérité ; des femmes de grandes familles se retiraient dans les cloîtres. Les confesseurs ne pouvaient suffire pour entendre tous les aveux qu’on avait à leur faire : on voyait des criminels , des fripons , des courtisanes s’accuser hautement du scandale de leur vie passée ; les notaires qui accompagnaient le dominicain dressaient acte des restitutions de biens injustement acquis , ou des réconciliations qui s’opéraient entre les familles , les partis ou les villes
Mais ce missionnaire, vénéré comme un saint par les chrétiens, était redouté comme un ardent ennemi par les juifs *, et sa présence, célébrée par les villes comme un bienfait du ciel, devenait un fléau pour les synagogues. Ces peintures si animées de la passion de Jésus- Christ exaspéraient le peuple contre les descendants de ceux qui avaient fait souffrir le fils de Marie ; les flagellations de l’auditoire de Vincent dans la place publique redoublaient son fanatisme, et chaque sermon du prédicateur agissait comme un aiguillon sur une multitude ignorante. Beaucoup de juifs se convertissaient, au moment où ils s’attendaient en tremblant à voir renverser leurs synagogues ; il n’aurait coûté qu’un mot à Vincent Ferrier pour que le peuple se jetât sur
1 P. Ranzan, Vie de saint Vincent Ferrier, dans les Acta lanctorum, S avril. — L. Heller, Ktncanl Ferrier nach seimen Leben und IPtrken dargestellt. Berlin, 1830, in-S°.
* Fray Yicenle o maior perseguidor e coemigo de Ysrael que se Ievantou ha muitos tempos. Samuel Usque. Consolap. de Ysrael, dialog. 3*.
les jrrirs
les juiveria, et n’y laissât pas une pierre sur l’autre. Beaucoup de synagogues abandonnées furent changées en églises, et bénies par le dominicain.
On lit dans la vie de Vincent Ferrier qu’il a converti en Espagne vingt mille juifs. Son éloquence a peut-être agi sur un assez grand nombre d’entre eux ; il est possible aussi que le spectacle de l’espèce de culte rendu par un peuple entier à un religieux à qui on attribuait des miracles, que ces chants, accompagnés des sons de l’orgue, ces cris de pénitence, ces larmes, ces réconciliations, ces changements subits dans la vie des hommes, aient fait une vive impression sur le cœur des juifs et des mores, et en aient converti beaucoup ; cependant il est hors de doute que la frayeur inspirée par une populace fanatisée a été plus puissante encore que la parole du prédicateur et que toute la magie de sa présence.
Vincent Ferrier arriva dans la ville de Perpignan au moment où les rois de France et d’Espagne , l’empereur Sigismond et le pape Benoit y étaient réunis pour apaiser les troubles de l'Église. On força tous les juifs de la ville à venir à son sermon public. Il interpréta les écritures dans le sens peu charitable des théologiens chrétiens. Quoique ] a présence des rois et du peuple dût intimider les Israélites, ils ne purent pourtant réprimer leur indignation en entendant les interprétations du moine. Ils s’écrièrent qu’il citait faux et interprétait mal. Vincent ne perdit pas contenance ; il répondit qu’il ne fallait pas l’interrompre, et que si on voulait disputer avec lui il assignerait une heure de la soirée où les juifs pourraient venir le trouver l .
Cette dispute eut lieu en effet : nous ne savons pas comment elle se passa. Les chrétiens disent que Vincent convainquit les juifs de leur erreur, et que le lendemain ils avouèrent leur faute devant les souverains et le peuple, ils avaient probablement compris qu’il y aurait une imprudence extrême à résister à un moine soutenu par toute la ville et parles tètes couronnées qui y étaient réunies.
Dans les villes où le grand prédicateur passa, beaucoup de juifs firent semblant d’embrasser la religion chrétienne. Beaucoup d’autres, saisis de frayeur, abandonnèrent tout pour se sauver chez la Mora d’Andalousie, ou en Portugal ou en Afrique.
' Acta tanctorum, 5 avril. — L. Heller, Vincent Ferrier nach teinern Leien uni Wirken dargetlelU.
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On défendit à ceux qui restèrent en Espagne de prêter de l'argent à intérêt et de posséder des biens-fonds. De plus on les obligea de. porter une marque sur leurs habits.
Pour les convertis, au contraire, tout était avantage : dès qu’ils se faisaient baptiser, ils étaient exempts d’impôts; la carrière des dignités ecclésiastiques et celle des honneurs civils s’ouvraient devant eux ; aussi chaque jour le nombre des transfuges du judaïsme augmentait. Suivant l’assertion d’auteurs espagnols huit mille Mores et trente-cinq mille juifs demandèrent le baptême. Dans le diocèse de Palencia, le grand nombre de convertis fit craindre à l’évèque pour ses revenus, dont une partie avait consisté dans les tributs payés par les juifs ; il supplia le roi de venir à son secours dans ce triomphe de l’Église, qui fut une calamité pour lui sous le rapport temporel l . Ces représentations des évêques furent renouvelées dans plusieurs contrées de l’Europe, où vers le même temps les conversions très-multipliées réduisirent beaucoup les tributs que les seigneurs et les prélats avaient levés sur les juifs.
Il vint à naître une classe considérable, celle des nouveaux chrétiens que les juifs appelaient par mépris marranes , et que les chrétiens euxmêmes ne voyaient ni avec beaucoup d’estime ni avec une grande confiance. Rejetés par leurs anciens coreligionnaires, et accablés de leurs imprécations dans leur prière journalière, appelée birchas hamminim *, regardés avec méfiance par les chrétiens, qui ne leur voyaient que trop de penchant aux anciens usages hébraïques, les marranes furent pauvres, malheureux, et presque isolés de la société. Ils vécurent entre eux ; et en secret, mais avec de grandes précautions, ils pratiquaient souvent des rites de leurs ancêtres.
Pour assurer le salut de leurs enfants ils se hâtaient quelquefois de les faire circoncire ; mais quand le clergé venait à découvrir ce qu’ils avaient fait, la frayeur s’emparait d’eux, ils cherchaient des prétextes pour excuser celte espèce de mutilation. A Médina del Campo, il y avait une maison où l’on guérissait en secret ceux qui venaient de subir l’opération 5 .
On les a accusés d’avoir répandu en Europe la syphilis, qu’on sup-
1 Florez, Bistor. ecclesiast. de Espana. — Mariana, Histor. de Etpana, tome II.
! Buxtorf, Synag. jud., cap. 10, pag. 209-212.
1 Voyez le Portalitium fidei, lib. il, ctp. Prima hœretii, où il y a des détail* curieux à cet égard.