CHAPITRE II
En France, les rois mérovingiens et le clergé ne furent guère mieux disposés pour ces exilés que les rois visigoths et les conciles en Espagne. Ici, de même, une longue série de conciles s’est occupée à réprimer le judaïsme et à dégoûter les juifs de leurs antiques usages. Cependant, comme toute la France n’obéissait pas au même souverain , il n’y eut jamais ni uniformité de mesures , ni accord dans l’exécution des décrets rigoureux promulgués contre les Israélites : ce fut leur salut. Ainsi, au commencement du vi e siècle, ils jouissaient des droits de bourgeoisie à Arles , appartenant aux Visigoths , et ils concoururent alors à la défense de cette ville contre les Francs et les Bourguignons '. Quoique les Visigoths traitassent les juifs fort mal , ils avaient pourtant quelques ménagements pour ceux de la Septimanie , peut-être parce que la domination visigothe était mal affermie dans cette province des Gaules. Les juifs qui gardèrent un poste des remparts d’Arles voulurent donner des avis aux Bourguignons, et livrer la ville aux assiégeants, peut-être pour se venger des Visigoths; mais le complot fut découvert, et le juif qui avait lancé une lettre sur le camp ennemi fut puni comme traître.
Ils avaient apporté la lèpre en France : cette maladie dégoûtante contribua encore à éloigner d'eux les chrétiens. On s’occupa , dès le vi e siècle , à confiner les lépreux dans des maisons isolées , mises sous la surveillance des évêques*.
A Orléans , les juifs haranguèrent en hébreu le roi de Bourgogne Gontram , lorsqu’en 587 ce prince fit son entrée dans la ville s ; d'où il semble résulter qu’ils étaient assimilés aux autres citoyens.
Par les divers lieux où se tinrent les conciles et où le clergé donna des ordres contre eux , on voit que les juifs étaient répandus dans toute la France. Dès le commencement du vi e siècle , il s’en trouva un grand nombre dans le royaume de Bourgogne , qui s’étendait sur
' Cypricn, Yita rancit Canari, liv. 1, dans le tome I des Acta SS. Ord. Benedict.
2 Disposition du 5 e concile d'Orléans de l'an 849, citée dans les Annales de l'église d’Aix.
* Grégoire de Tours, Bitt. Franc., lib. 8, cap. 1.
le sud-est de la France, sur la Savoie et une partie de la Suisse. Les lois pénales des Bourguignons font une distinction pour les punitions des actes de violence entre chrétiens et juifs, condamnant les derniers à avoir le poing coupé , ou à payer soixante-quinze sous de composition et douze sous d’amende pour avoir frappé un chrétien , et à perdre la vie et les biens , si ce chrétien était prêtre ' .
Les conciles s’attachèrent principalement à isoler les juifs au milieu de la société , en défendant toute communication avec eux ; mais le fréquent renouvellement de ces défenses prouve combien elles étaient inutiles et difficiles à exécuter. Le concile de Vannes de l’an 465 , celui d’Agde de l’an 506 , et celui d’Épaone , diocèse de Vienne , de l’an 517, défendirent aux chrétiens de manger en commun avec les juifs. Le deuxième concile d’Orléans prohiba les mariages entre juifs et chrétiens, prohibition qui fut renouvelée dans plusieurs conciles subséquents. Celui de Clermont , de l’an 535 , exclut les juifs de la magistrature ; en 581 , le concile de Mâcon les priva même de la perception des impôts*. C’étaient des lois civiles qu’on laissait faire par les conciles , parce que le bien de la religion servait de prétexte , et parce que l’autorité ecclésiastique avait déjà commencé à empiéter sur la législation civile.
Les esclaves soumis à cette nation furent aussi l’objet de plusieurs canons des conciles de France. Il fut enjoint aux juifs de n’exiger de leurs esclaves rien de contraire aux préceptes du christianisme , et il fut arrêté qu’on payerait au maître la rançon de ceux qui imploreraient le secours de l’Eglise contre leur dureté ; on accorda même aux chrétiens le droit de racheter les esclaves des juifs pour douze sous, et on autorisa les captifs que leurs maîtres refuseraient d’affranchir pour un prix convenu, à vivre librement parmi les chrétiens 5 . C’était soulager beaucoup le poids de l’esclavage et servir l’humanité , quoique les conciles ne voulussent servir que l’église chrétienne. On déclara enfin nuis les affranchissements des esclaves apostats. Pour contraindre les sectateurs de la loi mosaïque à respecter les ministres de la religion, un canon du concile de Mâcon leur défendit de s’asseoir en présence des prêtres 4 .
1 Lois des Bourguignons, supplément, dans le Codex leg. antiq. de Lindenbrog.
1 Recueil dei Conciles, par le P. Labbe, tomes IV et V.
1 Premier concile de Mâcon, quatrième d’Orléans, Recueil des Conciles.