‹ Les Juifs dans le moyen âge Elektronische DatenChapitre 5 sur 34 · ATI HO YEN AGE · texte numérisé non relu

ATI HO YEN AGE

Les décrets des conciles ne furent pas les seules tribulations que la nation hébraïque eut à essuyer. Quelques prélats, ajoutant encore aux rigueurs des conciles, commencèrent des persécutions qu’ils couvrirent du zèle religieux. Ferréol , évêque d’Uzès , après avoir été exilé par Ghildebert pour avoir vécu trop familièrement avec les juifs, revint dans son diocèse plein de ferveur, les manda tous au synode qu’il tint en 558, essaya de les convertir, et bannit de son diocèse ceux qui refusèrent de céder à ses exhortations *. A Clermont , l’évêque Avite usa de la même violence. Il les avait exhortés plusieurs fois à se convertir, sans que ses paroles eussent produit le moindre effet. Le jour de l’Ascension , le peuple s’attroupa , on ignore à quelle occasion ou sous quel prétexte, et détruisit la synagogue. L’évêque, favorisant l’émeute , qui n’était à ses yeux qu’un zèle fervent pour la religion -, somma de nouveau les juifs de se convertir ou de quitter la ville , parce qu’alors le pouvoir civil avait passé par abus , en grande partie, entre lesmainsdu clergé. Il leurproposait froidement cette alternative : « Si vous consentez â avoir la même foi que les chrétiens , vous aurez aussi la même demeure; si au contraire vous voulez conserver vos erreurs , partez est évacuez la ville. Au reste , on ne veut pas vous convertir de force; décidez-vous librement. » Les juifs, indignés de cette violence dans la bouche d’un pasteur du peuple , qui , au lieu d’apaiser la multitude , l’ameutait , refusèrent de céder aux clameurs populaires.

Pour leur plus grande sûreté, ils s’étaient retirés dans un édifice commun. Le peuple entourait la maison ; sa fureur croissait à tout moment ; il menaçait de prendre l’édifice d’assaut et de massacrer tous les Hébreux. Voyant la mort de près, et déterminés probablement parles cris de désespoir des femmes et des enfants, les juifs envoyèrent un messager à l’évêque , pour le prier de les tirer des mains d’une multitude effrénée ; ils déclarèrent être prêts à faire ce qu’on exigeait d'eux. L’évêque accourut, apaisa la multitude; on se réjouit dans la ville d’avoir gagné tant d’âmes à la religiou chrétienne , sans songer comment on les avait acquises, et le jour de la Pentecôte, tous les juifs furent baptisés , en présence d’une grande affluence des habitants de Clermont et de la campagne : ils étaient au nombre de cinq cents*.

' Vie de saint Ferréol, dans l’ouvrage. Familia Ansberti rediviva.

* Grégoire de Tours, Bist. Franc., lib. 8, cap. 11. — Yenance Fortunst, dans le tome III de Biblioth. Patrum.

Les évêques d’Arles et de Marseille n'agirent pas moins arbitrairement , et il fallut que le pape , sur les réclamations des juifs qui commerçaient à Marseille , écrivit à ces deux prélats pour les engager à montrer plus de modération et à n’employer dans la conversion des incrédules que les moyens de la persuasion 1 . Cependant, quelque temps après, l’évêque de Bourges exclut encore de cette ville les juifs qui refusaient de quitter les lois mosaïques.

Leroi Chilpéric voulut aussi faire des conversions ; employant tour à tour les menaces et les discussions théologiques , il contraignit à se faire baptiser ceux que son éloquence ou son savoir ne persuadait point. Grégoire de Tours nous a conservé la conversation théologique qu’il eut avec son bijoutier ou banquier Prisque, Israélite très-riche et bien vu à la cour. Chilpéric , aidé de l'évêque de Tours, s’efforçait de lui prouver que le Messie était venu , ce que le juif niait pertinemment. La dispute finit comme il était aisé de prévoir. Prisque ne fut point persuadé, et, se fiant à la faveur du roi ainsi qu’à ses richesses, il resta juif. Quelque temps après , il fut assassiné par un converti , en allant à la synagogue , et l’assassin s’étant réfugié dans une église eut la vie sauve. Cependant , la famille de Prisque vengea sur lui la mort du marchand*. Par cet événement on peut juger du peu de sûreté dont juifs et chrétiens jouissaient alors.

Le vu* siècle fut pire encore pour la nation hébraïque que le précédent. Le concile de Paris tenu en G15, et confirmé par celui de Reims , déclara les juifs inhabiles à remplir des emplois civils 5 ; mais ce fut sous Dagobert 1 er qu’ils essuyèrent la plus grande persécution. Il ne leur fut laissé par ce roi d’autre alternative que de se faire baptiser ou de quitter le royaume à jamais *. Il est probable qu’ils refluèrent alors dans le midi de la France et dans les pays du Rhin. Au reste , les Francs , au milieu de leurs dissensions intestines , durent se relâcher eux-mêmes de leur rigueur contre les étrangers ; et les Israélites , toujours aux aguets pour saisir la moindre circonstance favorable, toujours adroits; à en profiter, rentrèrent probablement peu à peu dans un royaume où la barbarie des habitants fournissait à leur

1 Letlre 43 du livre I des OEuvres du pape Grégoire, tome II.

1 Grégoire de Tours, fliif. Franc., lib. 6, cap. 3.

* Le P. Labb, Recueil de: Conciles.

4 Chronique de Frédégaire. — Aimoio , Histoire de France, dans le ree ueil des Historiens de France.

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esprit spéculateur le moyen de se livrer à des entreprises lucratives.

Du moins nous les retrouvons dans le royaume au commencement <lu règne de la seconde dy nastie. Charlemagne comptait dans ses vastes États une portion considérable de la nation hébraïque. Cependant, on ne voit point que ce grand homme ait jamais eu besoin de faire le moindre règlement, ni que le clergé ait sévi arbitrairement contre elle, comme il avait fait sous les Mérovingiens; c’est que la main ferme et puissante du monarque contenait tous les sujets dans le devoir , et ne permettait d’excès d’aucun genre. Des plaintes avaient été portées devant son trône sur ce que des ecclésiastiques vendaient à des marchands juifs et autres des vases sacrés. Un souverain moins impartial en aurait pris occasion de poursuivre les acheteurs; Charlemagne se borna à recommander de la vigilance, et enjoignit aux évêques et abbés de visiter les trésors de leurs églises 1 . Il sut même distinguer le mérite jusque dans la nation hébraïque, et employa un juif à uneembassade lointaine qui exigeait la connaissance des langues de l'Orient ; ce fut auprès du calife Aroun-al-Raehid*. Un autre juif avait sa confiance ; c’était un marchand qui se rendait fréquemment en Syrie et rapportait par mer des marchandises précieuses et inconnues dans l’empire des Francs 5 . Le médecin arabe de l’empereur, Nuhalyhyha-ben-Gizla, avait pour disciple et compagnon un juif qu’on appelait maître Farrag. Celui-ci traduisit en latin une espèce de manael que le médecin avait rédigé , par ordre du souverain , à l’usage de sa cour. Ce compendium, appelé Tacuini, contient les noms et les remèdes des maladies en mauvais grec et arabe. Maître Farrag traduisit aussi en latin un ouvrage du médecin Rhazis *.

Rien ne prouve mieux la possibilité de faire des juifs de bons citoyens , par un régime raisonnable , que leur tranquillité sous l’empereur d’Occident. N’étant pas méprisés alors, ils ne se rendirent pas non plus méprisables. Combien de crimes auraient été épargnés , si tous les souverains avaient suivi la grande politique de Charlemagne !

Mais le temps le plus heureux pour les Israélites de France fut celui du règne de Louis le Débonnaire. A aucune autre époque , ils

' Capitulaires, édition de Baluze, tome I.

2 Éginhard, Vie de Charlemagne. — Annal. Francor. — Annales de saint Bertin, Metz, Fulde, etc.

* Moine de Saint-Gall, de Geslis Carali Magnx, lib. 1, cap. 18.

* Alb. de Haller, Bibliotheca medicinœ practicœ. Bâle et Berne, 1776, tome I.

n’ont eu autant de crédit , autant de puissance , autant de liberté. 11 serait difficile de dire d’où leur vint tout à coup une si bonne fortune. Les historiens ont négligé beaucoup de détails de ce genre qu’il serait intéressant de connaître. Apparemment les spéculations de commerce qu’ils avaient été à même de faire à l’abri du règne tutélaire de Charlemagne et l’accroissement de leur population leur avaient donné une force qui devait mieux ressortir sous un règne débonnaire que du temps du grand empereur. Ceux qui commerçaient à la cour ou qui exerçaient leur négoce dans Ira grandes villes, telles que Lyon, obtenaient aisément des lettres impériales par lesquelles il était enjoint à toutes les autorités de l’empire de les laisser librement circuler avec leurs marchandises , sans les inquiéter en aucune manière , et même sans exiger aucun péage ou autre droit de ces commerçants. Ils étaient autorisés à disposer de tous leurs biens et à vivre selon leurs lois. Dans les cas de contestations entre juifs et chrétiens , l’empereur voulait que six arbitres , trois juifs et trois chrétiens , arrangeassent le différend à l’amiable, ou, si l’affaire était importante, qu’elle fût portée devant l’empereur même ou devant ses envoyés , sans que les comtes ou autres autorités pussent intervenir. Enfin , l’empereur autorisait les juifs en faveur de qui les lettres étaient expédiées à employer des chrétiens comme mercenaires aux travaux qu’ils voulaient exécuter; et , ce qui rat plus fort, il accordait aux juifs le privilège d’acheter à l'étranger des esclaves pour en faire le trafic dans l’intérieur de l’empire *.

Ainsi, voilà des marchands d’esclaves autorisés par un empereur chrétien ! Nous avons vu qu’auparavant il était reçu en législation que l’esclave d’un juif, s’il jse convertissait, devenait libre. Sous Louis le Débonnaire , les marchands d’esclaves se plaignirent de ce que le clergé leur enlevait l’objet de leur trafic. Il suffisait qu’un esclave fît semblant de se convertir pour recouvrer sa liberté. En conséquence , le gouvernement fit défense de baptiser Ira esclaves juifs sans le consentement des maîtres , ce qui équivalait à une prohibition totale.

D’autres prérogatives furent accordées par les lettres impériales aux juifs privilégiés : ils ne pouvaient être frappés de verges , excepté

' Habeant etiam licentiam mancipia peregrina emere, et intra imperium nostrum vendere, et nemo fidelium nostrorum præsumat eorum mancipia peregrina sia« connu consensu baptizare. Cbartæ Ludov. Pii , n. 32, 33, 34, dans le tome IV des Historiens de France.

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dans les cas où leurs propres lois décernaient cette peine ; ils n’étaient point assujettis aux épreuves du feu et de l’eau bouillante, etc. Sans doute ils rendaient à la cour d’éclatants services financiers et commerciaux pour jouir d’autant de distinction. Dans une de ces chartes, Louis oblige les négociants juifs en faveur de qui elle est expédiée à se présenter chaque année, ou au moins tous les deux ans, à la cour , et à exercer fidèlement leurs fonctions à la chambre du domaine impérial *. Très-probablement ces juifs étaient chargés de la rentrée des droits du domaine. Peut-être cette partie des revenus leur était-elle affermée.

Les juifs eurent des protecteurs puissants ; leurs femmes recevaient de brillantes parures des dames du palais 3 , et l’impératrice même se montra disposée en leur faveur. Ce ne fut pas dans le lieu de la résidence impériale seul qu’ils eurent cette considération ; dans d’autres grandes villes de l’empire ils jouèrent le même rôle et n’y furent pas moins puissants. A Lyon , les maisons commerçantes de leur nation constituaient la partie la plus notable de la ville ; ils avaient le commerce des vins et de la boucherie. En leur faveur, on transféra au dimanche les marchés du samedi , leur sabbat ; il y avait même un préposé impérial chargé de veiller à la conservation de leurs privilèges 4 .

Ce n’était plus le cas de faire valoir les canons des conciles qui défendaient les relations socialesentre chrétiens et infidèles. Les premiers, vivant souvent dans la dépendance des fils d’Israël, ne se faisaient plus aucun scrupule de vivre familièrement avec eux ; ils prenaient part à leurs fêtes, ils fréquentaient même leurs synagogues , et trouvaient plus de talents aux rabbins qu’à leurs propres prédicateurs 5 .

Ce qui prouve le mieux le pouvoir des juifs sous le règne de Louis le Débonnaire, c’est l’issue triomphante de la lutte opiniâtre qu’ils eurent à soutenir contre Agobard , évêque très-remuant et ardent à suivre son entreprise. Nous avons vu que sous les rois mérovingiens

' Ncmo dictis Hebræis Qagellis cædere præsuinat. Cliartæ Luduv. Pii, n. 32, 33, 4i, dans le tome IV des Historiens de France.

1 lia ut dcinccps annis singulis sut posl duorum annorum cur ricula peracta, mandante missionum ministre, ad nostrura veniant palatium, atque ad cameram nostram üdeliter unusquisque ex suo negocio ac nostro deservire studeat. Ibid.

* Ostendunt vestes mulieres à consanguineis vestris , vel matronis Palalinorum uioribus eorum directas. Agobardi Opéra, lomel, et Historiens de France, t. VI.

* Lettre à N'ibride, dans les OEuvres d'Agobard, tome I de l'édition de Baluze.

‘ Ibid.

LES J01FS

un simple ordre d’un évêque suffisait pour bannir tous les juifs d’un diocèse. Agobard , évêque de Lyon , et par conséquent un des chefs du clergé de France, ne fut pas même capable de faire exécuter contre eux les décrets des rois et des conciles. Déployant une ardeur infatigable , il passa une partie de sa vie à leur susciter des ennemis ; mais, forts à la cour, où ils disposaient de l’avidité des courtisans, et fiers des lettres impériales qu’ils montraient en triomphant , ils bravèrent les menaces du clergé et les statuts des conciles du temps passé. Il est vrai qu’Agobard perdit son crédit à la cour à cause de la part qu'il prit à la révolte des Gis de Louis le Débonnaire. Il poursuivailles juifs avec autant d’animosité qu’il montra d’ardeur à se déclarer contre l'empereur; il mettait de la passion à les accuser, et n’articulait quelquefois contre eux que des griefs peu dignes de l’attention d’un des premiers prélats de France ; c’est ainsi qu’il ne voulait pas que les juifs vendissent du vin et de la viande aux chrétiens , attendu que ces vivres avaient été préparés par des mains impures; mais il cita aussi des faits très-graves qui auraient mérité une enquête sévère. Dans sa première lettre il insinue qu’on dit l’empereur plus favorable aux juifs qu’aux chrétiens, et il prétend être persécuté pour avoir voulu mettre fin à un commerce scandaleux et inhumain.

Nous avons vu tout à l’heure que Louis le Débonnaire avait permis à des juifs d’acheter des esclaves au dehors pour les vendre au dedans de l’empire ; mais , abusant de celte faculté, ils vendaient , è ce qu'il paraît, au dehors des Francs acquis dans l’intérieur. Les chrétiens ne rougissaient pas de prendre part à ce commerce odieux ; c’étaient eux qui pourvoyaient les marchands juifs d’esclaves destinés à l’exportation. Cette spéculation abominable se portait sur l’Espagne; il parait qu’elle eut lieu dès que les Mores se furent établis dans le midi de la Péninsule. Ces Africains , habitués à faire des esclaves et à s’en laisser servir , durent chercher à ouvrir , dans les nouveaux établissements formés en Andalousie, des marchés pour un trafic qui était dans leurs mœurs ; les juifs spéculant sur tout sans scrupule, et haïssant les chrétiens par principe et par souvenir, ne firent probablement pas difficulté de se faire les fournisseurs des Mores. On lit dans Luitprand que les habitants de Verdun faisaient des eunuques pour les faire passer dans le pays des Sarrasins *. Si ce fait était vrai, les soupçons tomberaient

1 Carzamatia quos Verdunenses ob immensum lucrum facere soient et in Hispaniam ducere. Luipr. Op. Anvers, 1640.

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encore sur les juifs ; car les Lorrains, quelque barbares qu’ils fussent, ne se seraient pas livrés à une spéculation révoltante et contraire à leurs mœurs, daus le but de pourvoir de gardiens les harems des Sarrasins. Déjà nu des rois de la première race, Clovis II, avait prohibé les transports d’esclaves , et , plus chrétien que Louis le Débonnaire , il avait racheté ceux qui avaient eu le malheur de tomber au pouvoir des marchands d’hommes ' . Le concile de Châlons sur Saône , tenu vers 630 , avait également défendu de vendre des esclaves hors de la France, pour éviter qu’ils tombassent entre les mains des marchands juifs qui commerçaient avec les pays étrangers *.

Agobard cita dans ses plaintes l’exemple de deux chrétiens de Lyon et d’Arles que les juifs avaient vendus aux Sarrasins d’Espagne. Il se plaignit, dans sa lettre aux grands dignitaires du palais, d’ôtre en butte aux outrages des partisans des juifs, pour avoir voulu empêcher , par ses prédications, les chrétiens de leur fournir des esclaves pour ce pays 3 . Cependant on n’eut à la cour aucun égard à ses plaintes. Peut-être son acharnement connu contre les juifs nuisit-il à ce qu’elles renfermaient de vrai. Agobard eut le grand tort de vouloir rétablir une séparation entre les juifs et les chrétiens, se fondant sur l’exemple des apôtres, sans songer que la position des deux peuples n’était plus la même. A la naissance du christianisme , il avait fallu isoler la communauté encore faible des chrétiens ; mais comment aurait-on opéré cette séparation au ix° siècle, dans une ville commerçante telle que Lyon, sans rompre les liens les plus doux de la société ? Des commissaires impériaux envoyés à Lyon se prononcèrent contre Agobard ; dans une audience qu’il eut de l’empereur il ne fut pas plus heureux. Il chercha à mettre dans ses intérêts les évêques de la contrée, mais il ne réussit pas davantage. Aussi, dans ses lettres, le prélat morose exhale ses plaintes amères d’avoir échoué dans toutes ses démarches contre la nation hébraïque *.

Mais ce règne si avantageux pour les Hébreux se termina en 840,

1 Vita sanctæ Ballildis, dans ie tome III des Historiens de France.

1 Recueil des Conciles, par le P. Labbe, tome V.

* Hæc passi bumusà fautoribus Judæorum, non obaliad nisi quia prædicavimus christianis ut mancipia eis nos venderem, ut ipsos Judæos, christianos vendere ad Hispaniam non permitlerent. Agobardi epist. ad proceres palatii, dans le tome VI des Historiens de France.

4 Voyez, outre ces lettres, son traité de Insolenlid Judæorum , dans le tome I de ses oeuvres.

époque vers laquelle Agobard mourut. Son successeur parut avoir hérité de son ardeur à poursuivre ce peuple ; il pressa Hincmar, archevêque de Reims , de faire restreindre les privilèges des juifs , et de supprimer toute communication entre eux et les chrétiens * . On voit, par cette lettre d’Amolon, que les Hébreux étaient parvenus à se faire établir dans les charges de receveurs des impôts, dont ils avaient été exclus sous les rois mérovingiens. Les chrétiens se plaignaient comme autrefois de la dureté humiliante avec laquelle se faisait cette perception de la part des infidèles.

Hincmar avait assisté au concile de Meaux, où l’on avait renouvelé les anciennes ordonnances contre les juifs. Il ne dut pas être moins indisposé contre eux que l’évéque de Lyon, et ayant beaucoup de crédit à la cour de Charles le Chauve, il ne négligea pas de proposer de nouvelles mesures contre ce peuple , qui pourtant fut traité pendant ce règne presque avec la même douceur que sous celui de Louis. Le médecin de l’empereur, Sédécias, était lui-même Israélite, et ce souverain employait des juifs à sa cour, à l’exemple des autres Carlovingiens. Ce fut par un Israélite, Juda, probablement son banquier ou son trésorier, qu’il envoya une lettre à la ville de Barcelone, avec dix livres pesant d’argent pour la cathédrale de cette ville. Il l’appelle dans sa lettre Juda son féal , et mentionne le bon témoignage que cet Hébreu lui a rendu du dévouement des Barcelonais pour sa personne *. Sous ce règne, les juifs purent se livrer sans restriction au commerce ; seulement ils payaient à l’état le dixième denier de leurs marchandises , tandis que les chrétiens ne payaient que le onzième * ; ils avaient le droit de posséder des terres et d’en disposer librement ; plusieurs actes authentiques stipulant des cessions de terrain entre juifs et chrétiens le prouvent 4 . Il parait qu’ils furent privés, dans le comté de Narbonne seulement, de cette faculté. Ils étaient toujours en plus grand nombre dans le midi que dans le nord

1 Dans le recueil de Chilllet, Scriplorum velerum de fi de calhol. quinque opuscula. Dijon, 1630, in-4».

1 Lettre de Charles le Chauve, insérée dans l’Histoire des comtes de Barcelone, par Diago.

* De cappiis et aliis ncgotiatoribus, videlice t ulJudæi dent décimant et ncgotia tores christiani undecimam. Capitulaires de Charles le Chauve, 1. 111, chap. 31, dans le tome II du Recueil de Baluze, et le tome VII des Historicus de France.

* D. Vaisselle, Histoire générale du Languedoc, tome I, liv. X. Preuves. — Charter, Histoire générale du Dauphiné.

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de la France , surtout dans les diocèses d'Arles , Lyon et Vienne, où ils avaient leurs synagogues, et probablement leurs principaux docteurs de la loi. A Toulouse, ils formaient une corporation nombreuse, qu’on accusait d’avoir livré cette ville aux Sarrasins quand ce peuple étranger vint envahir la Septimanie. Dans cette province et dans toute l’étendue de leurs États, les Visigoths avaient poursuivi les Hébreux avec tant d’aDimosité qu’il ne serait pas étonnant qu’à l'approche d’un nouveau peuple conquérant les juifs eussent proGté de l’occasion pour secouer le joug et se venger des outrages soufferts pendant quelques générations. On prétend que, pour les punir de cette trahison, les empereurs leur imposèrent, comme châtiment perpétuel , de présenter chaque année un député qui recevrait un soufllet à la porte de la cathédrale le jour du vendredi saint 1 .

Sous le règne de Charles le Chauve, ils se plaignirent de cette coutume ignominieuse et en demandèrent l’abolition. L’empereur chargea le duc d’Aquitaine et l’archevêque de Narbonne de terminer cette atfaire dans un concile provincial. Nous avons un récit très-circonstancié de ce qui se passa dans cette assemblée , tenue à l’entrée de l’église de Toulouse. On y lit que les juifs répondirent au clergé produisant les anciennes chartes , qu’il n’était pas juste que les fils payassent pour les fautes de leurs pères ; que le clergé défendit avec chaleur le maintien de la coutume ; que les juifs , dans une séance tenue devant leur synagogue , plaidèrent de nouveau leur cause par toutes les raisons dictées par l'amour-propre offensé, et que l’on finit par renvoyer les procès-verbaux des séances à l’empereur, qui mourut avant d’avoir donné une décision. Quoique la manière très-détaillée avec laquelle cette relation est rédigée * fasse supposer que l’auteur était bien instruit des faits, on y a découvert des erreurs matérielles 5 . Cependant la sujétion où se trouvaient les juifs de recevoir par représentant un outrage public pendant la semaine sainte est un fait qu’on ne saurait révoquer en doute, soit qu’on l’ait motivé sur leur prétendue trahison lors de l’invasion des Sarrasins, soit qu’un zèle aveugle ait fait croire aux chrétiens que c’était un acte de piété de punir chaque année les juifs du crucifiement du Sauveur.

• Chronique d'Adémar de Chabanet. .Voea Biblioth. USS d* Labbe, tome II.

1 Vie de saint Théodard, dans les Acta Sanclor. i maii, et dans les Mémoires de V Histoire du Languedoc, par Catel, liv. III.

* Basuage, Histoire des Juifs, tome IX. — De Boissi, Dissertations pour servir à l’Histoire des Juifs, tome II.

Il paraît que partout où il y avait une population mêlée, les cérémonies de la semaine sainte donnaient lieu à des excès blâmables. En France ', en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, on se croyait en droit d'outrager les juifs pendant les cérémonies de la Passion. Ceux-ci s’étaient livrés plusieurs fois à la raillerie et même à des voies de fait à la vue des cérémonies qu’il semblait qu’on faisait passer sous leurs yeux pour les irriter; aussi était-il défendu à la nation hébraïque , en plusieurs endroits , de se montrer en public pendant toute la durée de ces cérémonies , c’est-à-dire depuis le jeudi saint jusqu’à Pâques. Le peuple poursuivait sans scrupule et sans pitié ceux qui avaient le malheur de se montrer pendant ces jours solennels; il portait la licence jusqu’à attaquer leurs maisons à coups de pierres, sans que le clergé ou les autorités civiles crussent devoir réprimer ce fanatisme.

Ce qui se passait à lléziers prouve jusqu’à quel point les sentiments d’humanité étaient pervertis chez les chrétiens à l’égard du peuple juif. Béziers renfermait beaucoup d'habitants de cette natiou ; cependant ils y étaient exposés périodiquement à une persécution odieuse. Tous les ans , au dimanche des Rameaux, l’évêque montait en chaire et adressait ces paroles au peuple : « Vous avez autour de vous les descendants de ceux qui ont crucifié Jésus-Christ, dont nous allons célébrer la Passion. Fidèles à la coutume de vos ancêtres , armez-vous de pierres avec l’aide de Dieu, lancez-les contre les juifs, et vengez courageusement l’injure du Sauveur autant qu'il se peut. » 11 donnait ensuite la bénédiction à la multitude déjà toute disposée à lui obéir ; on se munissait de pierres , seule arme dont il était permis de se servir dans cette occasion, et l’on courait assaillir les maisons des juifs. Ceux-ci avaient, suivant la même coutume ancienne, la faculté de se défendre aussi à coups de pierres ; la ville se trouvait dans un état d’anarchie et de guerre civile qui durait jusqu’au jour de Pâques. Une chronique assure qu’il y avait ordinairement beaucoup de blessés de part et d’autre.

Ni le clergé ni l’autorité civile ne sentaient, à ce qu’il parait, ce que cette coutume avait de barbare, et ce ne fut qu’à force d’argent que les juifs de Béziers réussirent, en 1160, à se racheter de celte

1 Cate), Histoire du Languedoc, — Chronique de Gaufride, dans le tome 11 de la JVov. Bill. USS, et le tome XII des Historiens de France.

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ignominie auprès du vicomte Raymond, surnommé Trincavelle. Par un acte solennel , que l’on a retrouvé dans les archives de la cathédrale de Béziers , il s’engagea à faire grâce aux juifs des insultes accoutumées depuis la veille du dimanche des Rameaux jusqu’au lendemain de Pâques, moyennant la somme de deux cents sous une fois payée, et une rente de quatre livres payable le jour des Rameaux et devant être employée aux ornements de l’église *. « Je te remets, ajouta l’évêque, à toi, Trincavelle, et à tous tes successeurs, et à vous, juifs présentset futurs, celte attaque et insulte, et cette guerre à coups de pierres, qu’à tort au avec raison les chrétiens de cette ville avaient coutume de faire aux juifs, etc. * » L’évêque n’avait pas, comme on voit, une certitude morale du tort de ses ouailles dans ces insultes renouvelées chaque année.

Vers la fin du règne des Carlovingiens, l’État était trop bouleversé par les invasions des Normands et par les intrigues des grands pour que l’ou pùt faire beaucoup d’attention aux juifs ; aussi les historiens n’en parlent-ils guère à cette époque. A la demande de l’abbé Hugues, Louis le Débonnaire avait confirmé à des juifs de la Septimanie que l’on voulait empêcher de posséder des biens, ce droit, ainsi que celui d’en disposer. Un siècle plus tard on ne reconnut plus cette décision impériale. Charles le Simple s fit don à l’archevêché et aux églises de Narbonne des terres, vignes , maisons et moulins qui avaient appartenu aux juifs, et dont ils payaient auparavant la dlme. On ignore sous quel prétexte le roi en dépouilla les propriétaires pour les donner aux églises. Quelque événement qui nous est iuconnu avait apparemment provoqué l’expulsion des juifs, et dès lors leurs biens durent être alloués en propriété aux établissements qui jusqu’alors en avaient perçu la dîme. Mais il ne parait point que l’expropriation ait eu lieu au delà du comté de Narbonne.

1 Catcl, Histoire du Languedoc.

1 Notum sit omnibus audientibus hoc quod ego Guillelmus Biterrensis episco-

pus « Hemitto tibi Trincavello et tuis successeribus universis , et vebis Judæis

præsentibus et futuris, per me et per omnes successores meos, ilium impetum, et insultum, et lapidationis hélium quod jure vel injurié more solito solebant ehrisliani adversus Judæos hujus villa facere, etc. » Ibid.

* Voyez les chartes des années 890, 914, 922, dans le tome IX des Historiens de France. «Terras quoque omnes et domos ac vineas quas Judæi in comitatu Narbonensi possidere videntur, undè décimé in ecclesiis Dei exire consueveranl , quecumque modo acquisiverint possessiones, pro elecmosyné nostrà eidem concedimus ecclesiæ. »

Je rapporterai ici une autre charte de ia même époque : c’est un acte par lequel Louis, fils de Boson et roi d’Arles, confirme le don de son père, qui avait fait présent à l’évêque de cette ville, non pas des biens des juifs, mais des juifs mêmes *. Ce genre singulier de donation , dont nous verrons plus tard d’autres exemples , était pratiqué presque partout où les juifs s’étaient établis. On s’imaginait qu’en punition de la mort de Jésus-Christ Dieu avait livré la nation juive aux chrétiens, surtout à l’Église, qui dès lors travailla à la conversion de ces serfs, en employant tantôt la persuasion, tantôt la violence, à moins que les revenus qu’elle tirait des juifs ne l’engageassent à être plus tolérante envers le judaïsme. L’empereur Othon I er céda, en 9G5, à l’église de Magdebourg, tous les juifs de cette ville a .

Quoique les juifs eussent beaucoup à se plaindre des chrétiens, on n’apprend pourtant pas qu’ils aient profité des invasions des Normands pour se venger de leurs injures. 11 est probable d’ailleurs que la barbarie des Normands ne savait pas faire distinction entre les chrétiens et les Hébreux. Une chronique accuse, il est vrai , les juifs d’avoir livré la ville de Bordeaux aux pirates du Nord , mais les autres historiens ne font pas mention de ce fait.

A Metz, la communauté juive était déjà nombreuse, à ce qu’il paraît ; du moins , Humbert , princier de Metz , adressa au concile de l’an 888 des réclamations contre la conduite de ce peuple ; et le concile , se conformant aux canons des temps antérieurs , renouvela la défense faite aux chrétiens de manger et de boire avec les juifs, et même de recevoir d’eux aucune espèce de nourriture s , soit que par préjugé on voulût éviter leur souillure , soit que par superstition on craignit leurs maléfices.

1 Charte de Louis, de l'an 920. Insuper et omnes res quas antecessor suus ab antecessore meo oblinuit, scilicet Judæos, profata ecclesia perpetuo oblineat jure. Tome IX des Historiens de France.

1 Charte insérée daus le tome I des Seriptor. rerum Germanie., par Meibom.

* Concile de Metz, dans le tome IX du fiecueil des Conciles.

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