CHAPITRE III
Il s'en fallait beaucoup que, dans ce temps, la situation des juifs d'Italie égalât en éclat celle des juifs d'Espagne; ils ne trouvèrent point d'État musulman dans lequel ils pussent s'instruire et puiser le goût des lettres. Ils eurent en Italie la même industrie, la même avidité de gain que dans les pays où nous les avons vus jusqu'à présent ; mais ils eurent affaire ici à un peuple aussi spéculateur, aussi agile, aussi infatigable, et, pour tout dire, aussi usurier que la nation hébraïque; Dans cette concurrence redoutable, ils ne purent faire de grandes fortunes, ni former des associations importantes comme en France ; ne pouvant jouer un rôle très-brillant, ils durent rester toujours dans une sorte de médiocrité, et dans une position obscure. Cet état de choses a probablement influé sur leur faible population en Italie ; mais aussi il les a exposés bien moins à la jalousie et au fanatisme du peuple ; ils ont eu moins de persécutions à essuyer ; et si la tranquillité est pour eux le bonheur, ils ont dû s'estimer heureux,- en comparaison des juifs de France, qui d'une tribulation tombaient dans l'autre.
Cependant ils ne furent pas d'abord libres partout ; les souverains les traitaient comme leur propriété, ainsi que cela était d'usage ailleurs. Sichelgaite, femme du duc Roger, légua à l'église Notre- Dame de Salerne les revenus de tous les juifs qui demeuraient dans cette ville \ et son mari, duc de la Pouille et fils de Robert Guiscard, céda de même à l'archevêque de Salerne la juiverie, avec tous les juifs qui demeurent ou qui demeureraient dans cette ville, excepté ceux des terres du domaine ducal, ou que le duc pourrait y conduire dans la suite. Les autres sont soumis par cette charte à tous les services, cens et impôts, tels que le plateaticum, le portulatxcum % les dationes, enfin a à tout ce qu'ils donnaient, faisaient ou payaient au duc ou à » la ville *. » Nous avons vu plus haut des cessions semblables faites en France ou en Allemagne.
1 Charte de la duchesse Sichelgaite, de l'an 1086, dans le tome I de Rocchus Firrus, Sicilia sacra. Panormi, 1733, in-fol., tome I, page 75.
9 Charte du duc Roger, insérée par Muratori dans sa Dissertation sur les juifs, tome I des Antiquit. Italicœ mtdii œvi.
102 IKS JUIFS
On peut remarquer qu'il y avait déjà alors dans la ville de Salerne un quartier réservé pour les juifs, sous le nom de Judœa ou Judaica, mots dont les Italiens ont fait ensuite Gtudecca : c'est sous cette dernière dénomination que leur quartier à Venise a été connu ; Constantin ople avait sa juiverie a cette époque 1 ; à Ferrare un quartier semblable prit le nom de Zueca.
Un trait de la vie de saint Nil, qui vivait au dixième siècle, nous prouve qu'alors la législation à l'égard des juifs était encore très-vague en Italie. Un marchand de la nation hébraïque, revenant d'une tournée, avait été assassiné à Bisignano par un jeune homme ; le meurtrier ayant été saisi avait été livré aux autres juifs du bourg, et ceux-ci voulurent le mettre à mort en le crucifiant. Sur ces entrefaites, saint Nil survint et s'opposa au supplice en faisant valoir une loi dans laquelle il était dit qu'on lie pouvait mettre à mort un chrétien que pour sept juifs. 11 paraît que la communauté hébraïque se contenta de cette allégation, et renonça à la punition du meurtrier *. Le biographe de saint Nil ne dit point de qui était cette loi si peu favorable aux Hébreux ; peut-être n'était-ce que quelque ancienne tradition, contre laquelle les juifs ne crurent pas prudent de protester, de peur de soulever le peuple contre eux. Cependant , puisqu'on leur avait livré le meurtrier, il fallait que leur corporation eût déjà quelque autorité dans le pays.
Il y a peu de témoignages de la conduite des juifs pendant le dixième siècle ; seulement on voit qu'ils étaient épars dans plusieurs villes de la péninsule; mais au onzième et au douzième siècle, les preuves de leur existence et de leurs occupations se rencontrent plus fréquemment dans l'histoire. A Chieti, le comte leur rendait ou leur faisait rendre annuellement la justice vers Pâques, et alors on les faisait contribuer aux frais, ce qui n'était peut-être qu'un impôt déguisé. Nous connaissons cette circonstance par une histoire miraculeuse que nous a laissée un diacre de Chieti. Les juifs étaient assemblés à PAques pour être jugés par le comte, lorsqu'un converti qui devait à l'un d'eux se prit de querelle avec lui, et confessa que, trois ans auparavant, son créancier et d'autres juifs avaient fait une image en
' Châtie du duc de Venise et de Dalmatie de l'an 1090, insérée par Muratori dans sa Dissertation sur les juifs» tora. I des Ântiquit. Italicœ medii «tri.
2 YUa sancti NUi Calabri, dans le tome V du Thésaurus nov. Anscd. de Martèoe et Durand.
AU HOYBN AGB. 103
cire pour représenter Jésus-Christ, et qu'ils l'avaient percée de coups. Ou saisit aussitôt les coupables, on détruisit la synagogue et l'on porta l'image à l'église *.
Quant à la ville de Rome, il est certain que les juifs y ont constamment été établis. J'ai cité les décrets des empereurs romains à leur égard, et Ton se rappellera qu'ils occupaient le quartier de Tr*wtévère ou Trastéverin. Le pont des juifs sur le Tibre est mentionné dans des bulles du pape du onzième siècle 2 . Ils eurent quelques rabbins d'un grand mérite, surtout Nathan Ben-Zéchiel, un des plus grands savants de sa nation, qui fut grand rabbin de la synagogue de Rome, et mourut dans cette ville en l'an 1106. Il fut le premier qui dressa le dictionnaire des mots contenus dans les douze volumes infolio du Thalmud, ainsi que des mots du Targumim, c'est-à-dire de la traduction chaldéenne du Vieux Testament, et du Midsachim, ou de l'ancien commentaire allégorique. Ce fut un des premiers ouvrages que les juifs d'Italie publièrent dans la suite par la voie de l'impression *, Il l'avait intitulé Aruch ou Disposition.
Dès Tan 1119 les juifs de Rome se montrèrent en corporation à la prise de possession du nouveau pape , coutume qu'ils ont continuée jusqu'à ce jour. D'après un règlement papal fait vers le milieu du douzième siècle, il leur est assigné une place pendant la cérémonie de la prise de possession pour présenter au pontife le livre de la loi *. Il leur était enjoint de payer en même temps à la chambre apostolique un tribut consistant en une livre de poivre et deux livres de cannelle 5 .
Ils faisaient pendant tout le moyen âge deux sortes de commerce à Rome, le change ou la banque, et le commerce d'épices ; à titre de changeurs, ils géraient quelquefois les finances de la chambre apostolique ; probablement ils faisaient partie aussi de ces compagnies de
1 Tract alus Guillelmi dûxconi Tsatini, inséré dans le tome VI del'ftoZfa sacra d'Ughelli, art. Teatini episcopi.
9 Ughelli, Italia sacra, tom. I, col. 118 et 124. — Anonyme du xm« siècle cité par MonUaucoo, Diar. italic.
* Imprimé en 1480, puis réimprimé en 1517 à Pesaro, et dans l'ouvrage de Landau : liabbinisch-aramaisch-deutsches Wcerterbuck. Prague, 1819-1824, 8 vol.
4 Voyez Cauceliieri, Slmia de' solemni possessi. Rome, 1802, in-4°, pag. 223, note.
• Règlement de Centio, camérier du papa, cité par CanceUwri. Ro»«, 1802, in-4°, page 223, note.
101 LES JDIFS
banquiers , qui dans l'étranger se chargeaient de la rentrée et de la remise des fonds que le pape avait à y percevoir comme nous le verrons plus bas. Ensuite ils faisaient le commerce des denrées du Levant : le tribut qu'ils payaient au pape à son avènement en est une preuve. Ce commerce exigeait des relations avec l'Orient , puisque les épices se tiraient uniquement de l'Inde, par la mer Rouge et l'Egypte ; les juifs, trouvant dans toutes les échelles du Levant des gens de leur nation, étaient plus propres que les Européens à ce genre de spéculation, jusqu'à ce que les marines marchandes de Venise, Gènes et Pise attirassent à ces républiques presque tout le commerce de l'Orient.
Outre les épices et autres denrées, ils tiraient aussi de l'Orient les tissus 1 de soie, de coton, les brocarts, etc., fabriqués dans l'Inde, dans la Perse, et dans l'empire grec ou dans l'Ègypte. Avant que les manufactures des grandes villes d'Italie fournissent les tissus fins, l'Europe ne pouvait se les procurer que par la voie de l'Orient * .
Mais indépendamment de ces genres de commerce honorables, ils ne manquèrent pas, en Italie comme partout ailleurs, de faire un trafic illégal de l'argent, et de prêter à énormes usures. On les chassa, en 1171, de la ville de Bologne, à cause de l'énormité de leurs abus usuraires. « Les Bolonais, dit un historien de cette ville, plutôt que de se soumettre à une sorte de servitude pernicieuse, aimèrent mieux qùe leurs concitoyens fussent privés de la commodité de trouver toujours de l'argent 3 . » Dans un concile tenu en 1179, le pape avait condamné les usuriers en général, en les excluant de la communion et de la sépulture ecclésiastique. Diverses contrées de l'Italie se faisaient remarquer alors par la foule des spéculateurs qui en sortaient pour se répandre dans d'autres contrées et y faire le commerce de l'argent. Les Lombards et plus encore les Toscans étaient les plus impitoyables usuriers que l'Italie connût alors, et jamais les juifs ne purent les surpasser. Dans les actes légaux qui restent de cette époque, le taux de l'argent est porté à vingt ou vingt-cinq pour cent par an ; on peut
1 Muralori, Dissertatio de mercatoribus, n° 30 du tome I des Anliquitates Ital. medii œvi.
» Voyez mon Histoire du commerce entre le Levant et l'Europe depuis les croisades, tome T.
■ Volsero più presto Bolognesi che le persone délia loro città mancassero di quelJa commodité de' denari, perche fossero liberi da lama perdita,et da cosi damnosa servilù. Ghirardacci, Istoria di Bologna. Bologne, 1696, in-fol.
juger qu'il était bien plus fort dans les transactions particulières, où l'usurier tirait impunément parti de la position nécessiteuse des malheureux emprunteurs *.
Les juifs ne paraissant pas plus odieux que cette nuée d'usuriers déhontés qui inondaient l'Italie, et se perdant probablement dans cette foule de spéculateurs, continuèrent tranquillement leur existence sans être molestés, et sans se signaler nulle part darfi les lettres et les sciences.
J'ai parlé plus haut de Benjamin, juif de la ville de Tudèle en Navarre, qui visita, vers 1170, les synagogues de l'Europe et de l'Asie, et écrivit son itinéraire*. Gomme il donne l'état exact et fait connaître la situation des juifs dans chaque ville qu'il parcourut, cet itinéraire est précieux sous ce rapport. Basnage, Baratier et d'autres écrivains en parlent avec dédain à cause des fables dont il remplit sa relation. Baratier 3 va même jusqu'à prétendre que tout le voyage est supposé ; mais ces fables qu'on reproche à Benjamin ne sont autre chose que les notes qu'il avait recueillies dans les pays où il avait été, et qui concernent l'origine des villes, leur histoire, etc., choses qui ne sont pas moins enveloppées de fables dans les chroniques chrétiennes écrites à cette époque. On n'aurait pas dû oublier que le voyageur était juif, et par conséquent peu au fait de l'histoire et de la géographie de l'Occident. Quant à ce qui concerne les juifs, il paraît avoir été parfaitement bien instruit, et on ne remarque aucune exagération dans son récit. Il ne dit que quelques mots de l'Espagne ; puisqu'il était de Tudèle, il fallait que les juifs du midi se fussent répandus jusqu'en Navarre. Il traverse Tortone et Tarragone sans faire mention d'établissements israélites ; mais à Barcelone , ville qui préludait déjà à l'importance commerciale qu'elle acquit un peu plus tard , et qù affluaient déjà les marchands de Gènes, Pise, Sicile, Alexandrie, Grèce et Syrie, Benjamin trouva des rabbins instruits. A Girone il y avait aussi quelques juifs. De là il passa dans la France, mais il n'y visita que les synagogues situées sur la route entre les Pyrénées et Arles, en sorte qu'il ne mentionne point les juifs de Toulouse, Carcassonne et autres villes. Narbonne avait une communauté juive considérable. Le
1 Muratori, Disserlatio de mercatoribui, n° 30 du livre 1 des Antiquit. liai, medii epui, et Dissertât, de Judceis du même.
* Itinerarium D. Benjaminis cum versione et notis Constantini Lempereur. Leyde, 1633. — * Dans la traduction française de l'Itinéraire.
rabbin Calomnie y possédait des maisons et des terres, et il paraît par d'autres témoignages qu'à cette époque les juifs pouvaient être encore propriétaires de biens-fonds dans le midi de la France. Benjamin évalue à trois cents le nombre des habitants juifs de cette ville : il est probable qu'il veut parler de trois cents pères de famille. A Béziers il trouva également des rabbins instruits. Montpellier, ville alors très-commerçante, et fréquentée par les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Grecs et les Sarrasins, possédait des familles juives riches et bienfaisantes. Lunel avait une école juive où Ton entretenait aux frais de la communauté les étudiants qui venaient s'y appliquer à récriture sacrée. La communauté s'y composait de trots cents sectateurs du judaïsme. Un Heu que Benjamin appelle Potkiktres, quoique ayant seulement une quarantaine d'Israélites, possédait néanmoins une académie célèbre à la tête de laquelle était cet Abraham, fils de David, que nous avons vu assez téméraire pour excommunier Maimonides, et s'exposer à son tour à l'excommunication de la part des juifs de Narbonne. Benjamin assure que de tous les pays les juifs affluaient dans sa demeure pour profiter de ses profondes connaissances dans l'écriture sacrée, et qu'étant riche il faisait subsister ceux qui avaient consulté plutôt leur curiosité que leurs ressources pour venir l'entendre. Marseille, ville toujours populeuse, toujours célèbre, avait deux synagogues de trois cents sectateurs, l'une sur le bord de la mer, l'autre sur une hauteur ; à chacune étaient attachés plusieurs rabbins. Il y avait des communautés de la même religion dans d'autres villes du midi de la France, telle que Nogres. On a généralement pensé que Pothikires désigne Beaucaire 1 ; de Boissi croit que c'est le bourg de Posquière ou Vauvert à quelques lieues de Lunel *. Beaucaire a pourtant eu une communauté juive considérable, dont il est question dans plusieurs actes publics du moyen âge, tandis que les juifs de Posquière ne sont mentionnés nulle part. Le voyageur juif ne parle point, comme je l'ai dit, de la synagogue de Toulouse.
Passant ensuite en Italie, Benjamin trouva d'abord dans la république de Gènes une vingtaine de juifs, ce qui est peu pour une place de mer qui avait déjà un commerce très-étendu ; il en trouva le double à Lucques, et deux cents à Rome, où ils paraissent avoir joui alors
' Lempereur, Basoage, Baratter, l'auteur de l'Histoire générale du Languedoc, etc. " Dissertation sur Maimonides, dans le tome II de ses Dissertations critiques pour •ervir à l'histoire des juife.
d'une grande indépendance , puisque le voyageur ajoute qu'ils ne payaient tribut à personne, et qu'un rabbin, Jehiel, était trésorier ou intendant des finances du pape ; c'était probablement bous la protection de cet homme de cour que se maintenait l'académie juive à Rome. Gapoue avait une communauté plus considérable encore que celle de Borne» puisqu'elle se composait de trois cents membres, parmi lesquels il y avait, selon Benjamin, des hommes savants et célèbres, entre autres le rabbin David, qui jouissait du titre de prince. Les synagogues les plus considérables étaient celles de Naples et de Salerne, dont l'une comptait cinq cents, et l'autre près de six cents membres. Almafi , Bénévent, Malchi et Trani, avaient également leurs synagogues ; la dernière ville était le lieu d'embarquement des Israélites pour la Palestine, aussi en comptait-on deux cents dans ce port. Tarente en avait trois cents, parmi lesquels il y avait des rabbins instruits. Dans un petit lieu appelé Barnedi , quelques familles juives subsistaient de la teinturerie en pourpre. A Otrante on comptait jusqu'à cinq cents juifs ; d'où Ton voit que cette nation était trèsnombreuse daus le royaume de Naples. Il est probable qu'elle y avait afflué à cause du voisinage de l'Orient, depuis les persécutions qu'elle avait essuyées sous les empereurs.
Nous ne suivrons pas Benjamin dans son voyage par la Grèce et la Syrie, où il trouva aussi partout des communautés juives , mais bien moins dans la Palestine et la Mésopotamie qu'en deçà du Bosphore. A Sichem ou Naplouse, il vit une centaine de Samaritains dont les familles sacerdotales prétendaient être la race d'Aaroo, et ne s'alliaient qu'entre elles.
Sur le bord de l'Euphrate, dans l'ancienne Babylonie, les juifs vénéraient le prétendu tombeau d'Êzéchiel ; on y venait de la Perse et de la Médie. Il y avait dans cet endroit une bibliothèque ; à la fête de l'expiation on tirait de ce dépôt le Pentateuque, qui passait pour avoir été écrit delà main d'Êzéchiel même, et on en faisait la lecture publique devant une grande affluence de fidèles. Outre la synagogue principale établie auprès du tombeau, il y avait dans le pays six petites synagogues construites en forme de tour. Les mahométans avaient conservé les privilèges et les revenus de la synagogue d'Êzéchiel *.
1 Itinéraire de Benj. de Tud., édit. de Lempereur, page 77. — Baal Salselelk ha Skab., page 20.
Il est à regretter que nous ne possédions qu'un extrait diffus des Masahoth ou voyages d'un autre Israélite , Pétachia, de Ratisbonne, qui visita l'Orient en 1175, deux ans après la mort de Benjamin de Tudèle, et qui nous donne quelques détails intéressants sur les synagogues qu'il visita
Je ferai remarquer en passant que Ratisbonne , patrie de Pétachia, avait attiré beaucoup de juifs à cause de ses relations commerciales avec la Bavière, la Pologne, la Russie, etc. Encore au treizième siècle cette ville avait son quartier de juifs avec des magistrats et des percepteurs d'impôts de leur nation *.
Pour la connaissance du judaïsme dans l'Orient il ne sera pas inutile de suivre Pétachia aux synagogues et tombeaux des prophètes dans la Mésopotamie, et aux lieux saints de la Palestine.
Par la Bohême et la Pologne ce rabbin se rendit en Moscovie, et parcourut la Tauride , où il ne trouva d'autres juifs que des caraïtes , qui étaient des hérétiques pour le juif orthodoxe. Ils n'avaient jamais entendu parler du Thalmud ; en revanche ils pratiquaient la fête du sabbat avec tant de rigueur qu'ils restaient toute la journée assis à la même place, récitant des cantiques, et n'osant même pas couper ce jour-là le pain nécessaire à leur nourriture ; par prévision ils le coupaient la veille. A Nisibi , en Arménie, Pétachia trouva, comme son prédécesseur Benjamin de Tudèle , une grande communauté juive ayant trois synagogues. Mossul contenait six mille juifs ; leurs deux rabbins se vantaient de descendre de la race de David. Chaque Israélite payait, à titre de tribut, un écu d'or dont la moitié était due aux rabbins , et le reste à l'émir de la ville. Les rabbins avaient la juridiction civile et religieuse sur leur communauté.
A Babylone les juifs possédaient une académie , ainsi qu'à Bagdad, où il ne résidait pourtant qu'un millier d'Israélites. Le chef de cette dernière académie était le rabbin Samuel Halévi, homme versé dans la loi écrite et dans la loi orale , et qui, selon Pétachia, savait tout le
1 Sibbub Holam. Prague, 1895, in-4°. Réimprimé dans les Exereitationes de Wagenseil. Altorf, 1687 et 1696 ; in-4°, dans lea Inttitulionet rabbinicoe de Zanolioi, el dans le Thesaur. antiq. sacrar. de Ugolini ; publié enfin en hébreu et français, par E. Carmoli, sous le titre de Tour du monde ou Voyages du rabbin Pétachia, de Ratisbonne, dans le xu e siècle. Paris, 1831, el dans le Nouveau journal asiatique de la même année.
2 Voyez Archivftir Geschichte, Slatistik, etc. Vienne, 1828, mai, n° 63.
Thalmud par cœar. Cinq cents élèves fréquentaient ses leçons, et on comptait jusqu'à mille étudiants qui s'instruisaient tant auprès de lui qu'auprès d'autres maîtres de cette académie. La fille de Samuel Lévi, instruite par son père, professait aussi à Bagdad ; mais, comme les femmes dans ce pays ne se montraient pas en public, elle se te-» nait, en faisant ses cours, derrière une jalousie pratiquée dans le haut d'une salle ou enceinte.
Le chef de l'académie de Bagdad, étant en même temps le premier, magistrat des juifs de l'Assyrie, de la Perse , de la Médie et de la Mé* sopotamie, avait à ses ordres une espèce de garde, il nommait les principaux rabbins et juges de ces provinces. Cependant il avait audessus de lui un chef de la captivité, la plus grande dignité israélile qu'il y eût alors dans l'Orient. Tous les juifs lui payaient par année, une pièce d'or comme tribut personnel.
Pétachia visita ensuite le tombeau d'Èzéchiel, dans le désert, à une journée et demie de Bagdad, où la fête des tabernacles attirait tous les ans soixante à quatre-vingt mille juifs , qui célébraient la mémoire des jours glorieux, de leurs ancêtres. Trente lampes brûlaient nuit et jour autour de ce tombeau, orné de vases et de tapisseries, où l'on déposait, comme dans un lieu sûr, les trésors des particuliers. Deux cents gardiens le surveillaient , et recevaient les offrandes des pieux. Cet argent servait à défrayer la synagogue, à doter les orphelins, et ù entretenir les étudiants pauvres.
La ville de Nahardea sur l'Euphrale, quoique ruinée en grande partie , avait encore une synagogue ; à Hillah , sur le même fleuve , les juifs visitaient pieusement le tombeau du rabbin Meir delà Mischna , docteur célèbre qui était mort au deuxième siècle. Dans la même contrée* on vénérait les tombes de Baruch, fils de Nereï et de Nahum l'EIkousien ; c'étaient les principales des cent cinquante tombes de prophètes et Amoraïs que recélait la Mésopotamie. Celui d'Esdras attirait les hommages non-seulement des juifs , mais aussi des mahométans que les Israélites du pays se plaisaient à désigner sous le nom d'Ismaélites, ou descendants d'Ismaël, pour indiquer par un souvenir biblique leur propre supériorité religieuse sur ceux qui alors étaient leurs maîtres dans ce pays, et qui le sont restés depuis.
Suse, cette ancienne ville royale, et possédant le tombeau de Daniel, n'avait plus que deux habitants juifs.
Damas, la capitale de la Syrie, renfermait dix mille juifs, et avait