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CHAPITRE VII

Le clergé espagnol , qui d'abord n'avait surveillé que les Mores , commença de fixer son attention sur le judaïsme. De savants rabbins défendaient leur religion avec un grand appareil d'érudition. Raymond de Pennafort , prédicateur renommé , ayant senti combien il était important pour les chrétiens de connaître les langues de lOrient, qui donnaient tant d'avantages aux Hébreux dans les disputes sur la Bible , avait engagé les rois d'Aragon et de Gastille à établir des écoles de ces langues. Le roi d'Aragon avait en effet désigné plusieurs moines pour s'appliquer à l'étude de l'arabe et de l'hébreu *. Les frères prêcheurs étudièrent avec ardeur ces langues pour confondre les juifs et les musulmans. Leurs disputes n'en devinrent que plus animées ; elles firent tant de bruit, que le roi Jacques I er , pour y mettre fin, ordonna que les chrétiens et les juifs choisiraient un savant de leur religion respective pour disputer publiquement à Barcelone.

Ce décret excita la ferveur des uns et des autres : les chrétiens choisirent le père Paul Christiani, savant dominicain, qui, depuis plusieurs années , s'occupait de la conversion des juifs * ; ceux-ci confièrent la défense de leur cause à un de leurs plus savants rabbins : quelques-uns le nomment Moïse de Gironne. Toute la cour , une grande partie du clergé, et une foule de curieux assistèrent, en 1263, à cette fameuse dispute qui devait décider de la supériorité du christianisme. Deux ans après il y eut une seconde dispute de ce genre entre un rabbin et le même Paul Christiani. Dans l'une et l'autre conférence les deux orateurs défendirent leur cause avec beaucoup d'érudition et d'éloquence ; mais la dispute finit ainsi que se sont terminés tous les colloques de ce genre : les chrétiens prétendaient que leur avocat avait réduit son adversaire au silence ; le rabbin , au contraire, rédigea en hébreu toute la dispute , voulant prouver qu'on n'avait répondu à ses arguments que par des sophismes. Le clergé en fut si courroucé qu'il s'adressa à la fois au pape et au roi pour confondre les Hébreux. Un bref du pape engagea le roi Jacques à punir les

1 Fr. Diago, Histar. prwine. Aragon., lib. I, cap. 2.

a TouroD, Vies des hommes illustresde l'ordre des prédicateurs, art. P. Christiani.

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rabbins audacieux , et à chasser de ses États les juifs et les Sarrasins si dangereux aux fidèles. Déjà le roi avait forcé les juifs à défrayer leur adversaire, le prédicateur Christiani, pour lequel on préleva une somme sur la taille des juifs, de Tannée 1265 *. L'avocat du mosaïsme fut banni , et Paul Christiani fut envoyé dans les principales villes du royaume avec l'autorisation d'assembler les juifs partout où il voudrait, pour qu'ils conférassent avec lui , de se faire exhiber tous leurs livres, et les faire porter partout où il lui conviendrait. Aidé de plusieurs religieux, le père Christiani entrepris sa mission avec beaucoup de zèle. Les juifs montrèrent quelques-uns de leurs livres : les moines en arrachèrent tous les passages contraires au christianisme et agirent avec si peu de mesure, que les juifs portèrent des plaintes à la cour contre cette espèce d'inquisition.

Il leur fut enjoint alors de porter tous leurs livres à Barcelone, afin de les y faire examiner. Ils en cachèrent un grand nombre, et n'en apportèrent que quelques-uns, prévoyant qu'ils ne seraient pas mieux traités par le clergé de Barcelone que par les missionnaires. En effet, le clergé ne leur rendit que les livres où il ne trouvait plus rien à reprendre après y avoir effacé tout ce qui lui avait déplu*. Loin de rapprocher les juifs des chrétiens , cette persécution ne fit que les aigrir davantage , en leur faisant penser que le clergé n'agissait que par animosité contre eux. Les extraits qui furent faits des livres hébreux servirent au dominicain Raymond Martin, homme versé dans l'hébreu, l'arabe, le chaldéen et le syriaque, à composer avec peu d'exactitude, à ce qu'il paratt, ou avec peu de bonne foi, le traité connu sous le nom singulier de Poignard delà Foi, où l'on essaye de combattre les juifs par leurs propres armes * , c'est-à-dire par les passages de la loi mosaïque et du Thalmud. Cet énorme in-folio est hérissé de citations hébraïques , et les arguties diffuses et verbeuses qui les aocompagnent font voir que l'auteur avait été élevé à l'école de ces rabbins dont il était devenu depuis un violent antagoniste. A leur philosophie, si l'on peut se servir de ce mot en parlant des

1 Diago, Hittor. protine. Aragonia, lib. I, cap. 15.

* Haymundi Martini Pugio fideû

• Baymundi Martini Pugio fidei advenus Moros et Judœos, eum observationibut Jot. de Voisin, et introduction* /. B. Carpxovii. Lipsiœ, 1687, io-fol. — Voyez sur cet ouvrage Wolf, Bibliotheea hebraa, tome I. — Basnage, Histoire des juifs, 4ome IX, part. 3 e . — Chtarini, Théorie du Judaisme, tome I, page 96.

thalmudistes , il oppose la théologie scolastique. Il reproche aux rabbios d'enseigner parmi d'autres doctrines celle qui autorise les juifs à tuer les goyims, c'est-à-dire ceux qui pratiquent une autre religion. Il est vrai que le traité Àvodazara veut qu'on laisse dans les puits les goyims et les brigands quand ils y sont tombés , et qu'on y jette les minims, les traîtres et les apostats; cependant quelques rabbins soutiennent qu'il s'agit dans ce passage non pas des chrétiens» mais des juifs scélérats l . Un autre converti, Jérôme de Sainte-Foi , fait le même reproche aux juifs, et cite un passage du rabbin Siméon, fils de rabbi Joanhia, qui prétend qu'il faut tuer le meilleur des chrétiens, comme il faut écraser la tête au meilleur des serpents*. Il est probable que dans l'hébreu il est parlé non des chrétiens, mais des infidèles, des idolâtres en général; ce que des juifs ignorants ou haineux pouvaient appliquer aux chrétiens. Quoi qu'il en soit, un dominicain de ce temps avait certes mauvaise grâce de reprocher aux rabbins thalmudistes leur haine pour les autres religions.

A cette époque les juifs d'Aragon et de Catalogne étaient traités comme aussi taillables que ceux de France. En 1262 le roi Pierre assigna pour douaire à son épouse Constance la ville de Gironne avec les juifs qui y demeuraient 8 ; et, comme par un acte antérieur nous voyons le pape disposer des juifs en faveur de la cathédrale de la même ville * , on peut supposer que Gironne renfermait des juifs du roi et des juifs de l'évêque , comme cela avait lieu dans d'autres contrées. Gironne a eu autrefois beaucoup de juifs : une montagne qui a été leur cimetière y porte encore le nom de Mont-Juich comme à Barcelone. Peu d'années après le roi Alfonse, qui, ainsi que ses prédécesseurs , était aussi comte de Toulouse , força les juifs de tous ses États à lui payer une imposition considérable, fit mettre en prison les plus riches pour être payé plus tôt , et ordonna aux sénéchaux de lui envoyer deux juifs des plus considérés de chaque sénéchaussée pour qu'il pût traiter avec eux 5 . Telle était alors la manière de taxer ce peuple persécuté ! Nous apprenons à ce sujet que les juifs du diocèse

1 Chiarini, Théorie du Judaïsme, I, page 382.

• Alphonse de Spina, FortalUium /Wai, lib. III, cap. 16. Crudelita$ Judœorum.

• Histoire général» du Languedoc, tome III, à l'année 1262.

4 Sylvestri papas epistola ad Audonem, episc. Gerond., de l'an 1002, parmi les preuves, n. 180, de la Sfarca hispaniea.

• Histoire générale du Languedoc, tome III, a l'année 1268.

de Toulouse et de la partie de l'Albigeois située sur la rive droite du Tarn furent contraints de payer la somme de quatre mille livres , quoique tous leurs biens ne fussent évalués qu'à deux mille trois cent vingt-cinq francs, et que les juifs de la ville de Toulouse, qui n'avaient que pour mille trois cents francs de bien , donnèrent ou promirent pour leur part trois mille cinq cents francs. On pourra s'étonner de la faible valeur des biens des juifs de cette contrée, relativement à la contribution, qui surpassait de beaucoup leurs possessions. La raison en est , je crois , celle-ci : Depuis que l'inquisition poursuivait les Albigeois et tous les hérétiques en général , il y avait peu de sûreté pour les Israélites à Toulouse 1 et Albi ; il est donc probable que peu d'entre eux se souciaient d'y posséder des biens immeubles qui pouvaient tenter la jalousie et l'envie ; leur avoir devait donc consister en bonnes et fortes créances sur les chrétiens : ils pouvaient être à la fois pauvres en terres et maisons , et riches en obligations et capitaux.

Quelquefois il y avait conflit de prétentions à la juridiction sur les juifs. Aux cortès tenus à Barcelone en 1283* ils invoquèrent euxmêmes les lois qui voulaient qu'ils appartinssent à celui dans la place forte ou sur les terres duquel ils avaient leur domicile. Les cortès confirmèrent cette ancienne législation, sauf les privilèges et pactes spéciaux qui auraient pu être stipulés *. Ils avaient encore le droit de tenir des esclaves ; mais ce droit devint presque illusoire par l'ordonnance de don Pedro II qui affranchissait les esclaves des Mores et des juifs, lorsqu'ils embrassaient le christianisme ». Ainsi les esclaves des juifs n'avaient qu'à se faire baptiser pour être libres. Il n'a pas dû rester depuis 1283 beaucoup d'esclaves dans les maisons israélites.

Barcelone, quoique entrepôt d'un commerce immense aux xiv* et xv e siècles, ne fut point un lieu favorable aux juifs : ils s'y étaient mieux trouvés avant cette époque de splendeur. Lorsque, avec ses institutions municipales et demi-républicaines, Barcelone fût devenue l'émule de Gênes et de Pise, lorsque son esprit de commerce maritime, sa liberté municipale et les privilèges dont l'avaient dotée les rois d'Aragon, eurent transformé la ville en un vaste magasin et un

« Voyez Salomon Ben-Virga, Schevet Jehuda.

* Arrêt des coriès, cité par Ducange, Glouairi, tome III, art. Judœi.

* Stalium, que los SarrahiDS dels Jueus, s'il batejeo, remangau livres et francs. Constitué de Cataluuha, lib. I, Ut. 1, n. 2» fol. 2, cap. 30.

grand atelier, les habitants suffisaient à tout, et n'avaient pas besoin d'étrangers ; ils n'en voulaient même pas tolérer. Les Lombards, les Lucquois, les Florentins, les Pisans, avaient d'abord tenu quelques banques à Barcelone ; bientôt les Barcelonais obtinrent du roi d'Aragon la permission de les chasser, et la défense adressée à tous les étrangers d'établir des banques à Barcelone La jalousie des commerçants de cette ville fut telle que dans un règlement fait pour leur consulat à Alexandrie, en Egypte, le sénat enjoint au consul de ne souffrir aucun marchand more ou juif dans YAlfondcch ou l'enceinte du consulat *. On possède un grand nombre d'actes publics sor le commerce maritime, le trafic et les négociations de la ville de Barcelone au moyen Âge : les juifs n'y figurent nulle part; preuve qu'ils étaient exclus de ce grand entrepôt du commerce de la Méditerranée. Je ne les trouve mentionnés qu'une seule fois dans un tarif de douanes ; encore, comment y figurent-ils? c'est comme articles d'importation entre les soies, le safran et le savon. Le tarif établit que juifs et Sarrasins à leur entrée sont sujets aux droits de douane \ Ainsi les infortunés Israélites, loin d'être marchands à Barcelone, y entraient comme marchandise. Dans tout le reste de la Catalogne, dans l'Aragon et à Valence ils commerçaient librement, comme les 31 ores, avec une licence du roi, à qui ils payaient des droits fixes *.

D'anciens livres de comptes indiquent les tailles que la cour d'Aragon levait sur les juifs du royaume, et peuvent nous mettre à même de juger approximativement du nombre de juifs qui habitaient les diverses villes s . Ainsi un livre de comptes qui a été tenu depuis l'an 1282 jusqu'en 1336 indique que les juifs payaient à Tarazone cent quarante-cinq sous jacquais 6 , à Valence, Gironne et Barcelone cinq cents sous, à Villafranca deux cents sous, à Besalu deux cent cinquante sous, et à Tortose quatre mille sous. D'après un compte de l'an 1438, ainsi plus d'un siècle après, ils habitaient beaucoup plus d'endroits du royaume. Ils payaient à cette époque trois cents

1 Chartes de 1268 et 1325, iosérées dans le tome II des Mémoires sur le commerce de Barcelone, par Capmany.

* Règlement de l'an 1381, en langue catalane. Ibiâ.

* Règlement sur les douanes de 1 au 1221, tome II des Mémoires sur le commerce de Barcelone, par Capruany.

4 Ibid., tome III, part. 2.

* Ibid., tome IV, appendice, n. 11.

* Neuf sous jacquais ou onze barcelonais valaient un florin d'or.

236 LBS JUIFS

sous à Sarragosse et à Huesca, quatre cents à Barbastro, trois cent cinquante à Monzon et à Calatayud, deux cents à Tarazone, à Jaca et à Fraga, cinq cent cinquante à Gironne, deux cent cinquante à Exea et a Tausta, cent soixante à Teruel et à Ruesca, cent quarante à Almunia, cent trente à Alagon, cent à Murviedro, Castillon, Seros cinquante à Daroca, trente-trois à Monclus, trente à Buriane. Les Mores payaient des tailles semblables. On désignait sous le nom XAljamaê les communautés des uns et des autres.

Un des événements les plus remarquables de l'histoire des juifs d'Espagne, ce fut l'espèce de congrès qui, au commencement du xv* siècle, fut tenu à Tortose, où les théologiens chrétiens et israélites disputèrent pendant plusieurs mois, et firent assaut d'érudition et de ténacité. Comme ce congrès présenta une réunion des rabbins les plus "habiles, et que l'issue en fut importante pour la situation des juifs, non-seulement de l'Espagne, mais aussi de toute la chrétienté, je crois devoir entrer à ce sujet dans quelques détails qui nous sont -rapportés d'un côté par les chrétiens , de l'autre , par les juifs. Chacun des deux partis a laissé à la postérité une sorte de procèsverbal des séances , mais en y consignant ce qui lui était le plus favorable D'après les historiens juifs, ce fut Joseph Lurki, savant rabbin converti , qui sollicita le pape de convoquer les rabbins les plus instruits aDn qu'il pût les confondre par le Thalmud. Lurki ou Halorqui, né & Lorca en Murcie , s'était distingué parmi les juifs comme excellent thalmudiste et comme un des plus habiles médecins ; mais à l'exemple de plusieurs de ses coreligionnaires, il abjura le judaïsme, reçut le baptême et fut dès lors un des adversaires les plus ardents de sa nation. Il fut le médecin de l'antipape , Pierre de Lune, qui prit le nom de Benoît XIII ; et ce fut pendant le séjour tJe ce pape en Aragon qu'il le pressa d'ordonner une conférence théologique où ilse proposait de déployer contre les juifs l'érudition qu'il leur devait, et dont il s'était servi d'abord pour développer leur doctrine. 11 devait être soutenu par les théologiens les plus savants de la cour du pape, tels que Alvarez d'Alarcon et André Bertrand , tous deux très-instruits dans l'hébreu et le cbaldéen. Les juifs savaient par expérience comment finissaient pour eux ces conférences, qui

• Salomon Beo-Yirgs, Schevet Jehuda , chap. 40. - Rodrig. de Castro, BibUotk. 9$pan., arl. JeKosua Halorqui, page 203-227.

ressemblaient à des pièges (endos pour !es prendre ; mais n'étant pas les maîtres de refuser la proposition des chrétiens, ils n'avaient d'autre ressource que de se faire défendre au mieux dans cette espèce de procès par leurs docteurs les plus habiles. Ils envoyèrent donc au congrès plusieurs de leurs meilleurs théologiens ; il en vint de Sarre» gosse, Osca, Alcogea, Daroca, Mont-Real, Mont-Alban , Vélès et Gironne : c'étaient les rabbins Astruc, Moïse Aben-Abès, Vidael Ben- Venista de Sarragosse, habile orateur, Macaltiob, qui avait le titre de nagi ou prince de l'exil, Joseph Albo, né à Soria, très-versé dans la philosophie et le Thalmud, ét qui, dans son ouvrage, Sepher Ikkarim ou Livre des Fondements, avait réduit à trois les articles de foi des juifs, savoir, l'unité de Dieu, l'origine divine de la loi de Moïse, et la rémunération et le châtiment des actions humaines.

Dans une audience que la députation des synagogues eut chez le pape, elle demanda qu'on la dispensât de cette dispute, attendu qu'elle craignait de ne pouvoir se montrer à son avantage dans les syllogismes et les sophismes ; mais le pape l'encouragea '.

Le congrès fut ouvert, le 7 février 1413 , sous la présidence du pape ou antipape, à Tortose, en présence d'une foule de prélats et de théologiens. Joseph Lurki , appelé depuis sa conversion Jérôme de la Sainte-Foi , commença par prononcer un discours long et virulent contre les juifs ; discours auquel le rabbin Ben-Venista répondit dans une séance suivante : les juifs l'avaient choisi pour leur orateur à cause de son habileté dans la langue latine. La dispute s'engagea ensuite sur la question de savoir si le Messie est venu , et sur les doctrines du judaïsme. Il y eut en tout soixante-neuf séances , dans lesquelles il y eut alternativement des attaques de la part des chrétiens , et des répliques non moins érudites de la part des juifs. Quoique hérissée de passages de la Bible , la dispute dégénéra fréquemment en injures , surtout de la part des théologiens du pape qui , forts de leur autorité, ne purent pas toujours tempérer leur mépris pour leurs adversaires. Voyant que l'issue serait fâcheuse pour elle , quelle que fût la ûn de la dispute , la députation juive gagna des prélats pour qu'ils engageassent le pape à faire cesser les séances ; mais le pontife voulut que Jérôme de la Sainte-Foi achevât de développer ses raisonnements*.

' Salomon Ben-Virga, Schecel Jehuda, ebap. 40.

Celui-ci avait été piqué au vif par le reproche que lui avaient fait les juifs de n'ambitionner qu'un évacué.

Dans lavant-dernière séance le pape , usant tout à coup de son autorité , fit connaître sa volonté relativement au culte hébraïque , ou t en d'autres mots , il annonça une persécution prochaine, et en même temps tous les rabbins, à l'exception de deux, déclarèrent en leur propre nom et en celui d'une foule de juifs qui avaient assisté aux disputes, qu'ils reconnaissaient et abjuraient leurs erreurs, et qu'ils demandaient instamment le baptême. Voilà du moins ce qu'annonce le rapport authentique de ce congrès

Les historiens juifs ne parlent point de ces conversions iuattendues, qu'aucune circonstance connue n'avait préparées , et qui auraient dû faire uue grande sensation dans toute la nation hébraïque. L'historien Zurita ne cite parmi les rabbins que Ben-Venista qui se convertit ; mais il ajoute que beaucoup de juifs lettrés de Calatayud , Daroca , Fraga et Barbastro , au nombre de cent vingt familles , reçurent le baptême , et qu'il y eut aussi des conversions nombreuses dans les synagogues de Sarragosse , Gaspe, Lerida, etc. *. Il est probable qu'on avait profité de leur réunion au lieu du congrès pour gagner les plus faibles ou les plus ambitieux.

Le 11 mai 1415 le pape expédia de Valence la bulle qui devait fixer le sort des juifs non convertis, et imprimer un nouveau sceau de réprobation sur cette nation malheureuse. La bulle contint presque un code entier, dont chaque article fut en quelque sorte une punition pour les juifs. Il leur fut enjoint de livrer dans l'espace d'un mois aux églises cathédrales des divers diocèses tous les exemplaires , commentaires et abrégés du Thalmud ; défense leur fut faite de jamais lire ou enseigner ce livre , ainsi que le Marmar Jesu , ou tout autre livre contraire aux dogmes de l'Eglise, sous peine d'être traités comme blasphémateurs. Il fut déclaré qu'aucun juif ne pourrait exercer à l'avenir les fonctions de juge , pas même pour les procès de sa nation, ni celles de médecin , chirurgien , droguiste , hôtelier, ni enfin aucun office public qui mettrait entre leurs mains les affaires des chrétiens ;

' Omnibus Judsis et rabbinis totius coagregalionis ibidem praesentibus (rabbi Ferer et rabbi Joseph Albo duntaxat exceptis) tnagnâ voce clamaDiibus ctdicentibus : Et nos la dicta cedula concordamus et illi adheremus. Voyez Rodrig. de Castro , Bibl. espan., tome 1. *

2 Zurita, Annalet de Aragon,

il leur fut même défendu de commercer et de faire des contrats avec les chrétiens , de manger , de se baigner avec eux , d'être leurs intendants ou agents , et de tenir des domestiques ou nourrices chrétiennes. De plus il fut ordonné que toutes les synagogues récemment bâties ou réparées seraient fermées ; que dans les lieux où il y en avait deux ou davantage on ne laisserait ouverte que la plus petite ; que dorénavant les juifs occuperaient dans les villes et villages des quartiers séparés des chrétiens; que les parents juifs ne pourraient déshériter, sous aucun prétexte , leurs enfauts convertis , qu'enfin partout où il demeurerait des juifs, il leur serait fait trois sermons publics par an, auxquels on les forcerait d'assister *.

Cette bulle est remarquable sous plusieurs rapports. Les papes avaient jusque-là traité les juifs avec plus de douceur et de tolérance ; Benoît XIII lui-même avait paru mieux disposé pour eux à l'ouverture des conférences ; probablement les théologiens, échauffés par la dispute, l'aigrirent contre leurs adversaires. Peut-être fit-on de fortes menaces aux rabbins ; car leur conversion fut trop brusque pour que l'on puisse croire qu'elle ait été l'effet de la conviction résultant des conférences ; d'autant plus que les théologiens les avaient traités fort rudement dans leurs discours latins. La bulle du pape ou plutôt de l'autipape aurait mis fin à l'existence politique des juifs si elle avait été strictement exécutée ; elle anéantissait en effet tous les droits civils de ce peuple, et le mettait, pour ainsi dire, en dehors de la société chrétienne ; mais Pierre de Lune, reconnu seulement dans l' Aragon» ne jouissait pas d'une assez grande autorité sur la chrétienté pour lui faire recevoir ses bulles. L'Espagne même ne s'y conforma point. Un concile, tenu h Tortose en 1429 , renouvela simplement à l'égard des Hébreux les statuts des canons et conciles anciens 3 .

Ce qui fait voir d'ailleurs que le judaïsme ne fut point troublé , c'est qu'un grand nombre de juifs vinrent à se distinguer dans la littérature hébraïque ; les études thalmudiques furent continuées encore pendant tout le xv e siècle , ainsi que l'étude de la philosophie , de la médecine et de la poésie ; on persista à se plaindre des spéculations heureuses et des richesses de ce peuple ; on vit toujours avec jalousie les énormes bénéfices qu'As faisaient sur les Espagnols ; preuves certaines , que , malgré la bulle de Benoit XIII , leurs relations avec H

1 Voyez Rodrig. de Cistro, Bïbliolh. etpan., tome î. 1 Aguirre, Collcct. concilier. Hitpan., tome II,

chrétiens furent toujours les mêmes , et que leur situation ne changea point dans la Péninsule.

Cependant la bulle de Valence ne laissa pas de produire des effets très-fâcheux pour les juifs. En effet les dispositions qui y étaient contenues furent renouvelées dans la suite par le concile de Baie , et plus tard par les papes Paul IV et Pie V. Il paraît que ce fut aussi depuis ce temps que , suivant cette bulle , on assigna , dans des pays où cette disposition n'existait pas, un quartier particulier aux juifs de la ville qu'ils habitaient; mesure qui ne fut pas sans influence sur leur position , puisque dès lors ils furent séparés davantage des chrétiens, et tenus beaucoup plus facilement sous le joug de la contrainte qu'on leur imposait partout.

Après les conférences de Tortose , les dominicains travaillèrent avec une nouvelle ferveur à la conversion des juifs. 11 semblait que cet ordre était institué pour extirper le judaïsme , tant il mettait d'acharnement et tant il déployait de talents à le poursuivre. Les prédicateurs éloquents , les controversistes instruits , les missionnaires populaires sortaient pour la plupart des cloîtres de Saint-Dominique ; nulle part les juifs n'étaient en sûreté contre ces moines, à qui les moyens violents mêmes ne répugnaient pas , pourvu qu'ils amenassent le salut des enfants de Moïse.

Un des plus célèbres missionnaires de ce temps fut Vincent Ferrier, homme tout dévoué à la prédication , et dont la carrière religieuse •ne consista, pour ainsi dire, qu'en un sermon perpétuel. Vincent avait toutes les qualités d'un prédicateur : une éloquence entraînante, une ardeur infatigable , un dévouement sans bornes pour l'Église, une énergie extraordinaire , une austérité de mœurs capable de résister à toutes les séductions , enfin une abnégation complète à l'égard des biens de la vie , voilà ce qui frappait le peuple en lui , voilà ce qui donnait à Vincent une autorité toute-puissante pour balancer celle des grands de la terre. Les rois l'appelaient auprès d'eux f le consultaient et l'employaient pour les affaires d'État ; les peuples se félicitaient de sa présence. 11 passait de l'Espagne en France, de la France en Italie.

Partout où il paraissait, on l'accueillait comme uo saint ; une foule de monde raccompagnait, la population entière des villes, suspendant tous ses travaux, courait à sa rencontre. Quand on voyait le pauvre missionnaire sur une mule ou sur un âne au milieu de la cavalcade

brillante qui voulait loi servir d'escorte , et suivi de cette foule qui avait tout abandonné pour l'entendre chaque jour , un profond sentiment de respect s'emparait des chrétiens ; mais quand , arrivé dans une plaine ou dans une place publique, il commençait à tonner contre les pécheurs, quand il peignait en couleurs vives et animées la passion de Jésus-Christ, et la persécution du juste par les pharisiens , quand pour l'amour de celui qui a versé son sang sur la croix il commandait à la multitude de se découvrir les épaules et de se meurtrir la chair comme Jésus-Christ avait été flagellé par les juifs , quand les chants accompagnés des orgues portés à sa suite succédaient à cet acte de pénitence v puis quand il retraçait le jugement dernier , les peines de l'enfer, les joies des justes , les remords des pécheurs endurcis ; enfln quand il fondait en larmes, comme suffoqué par ses sentiments pieux, des milliers d'auditeurs versaient des pleurs avec lui ; les riches quittaient leurs biens pour vivre dans l'austérité ; des femmes de grandes familles se retiraient dans les cloîtres. Les confesseurs ne pouvaient suffire pour entendre tous les aveux qu'on avait à leur faire : on voyait des criminels , des fripons , des courtisanes s'accuser hautement du scandale de leur vie passée ; les notaires qui accompagnaient le dominicain dressaient acte des restitutions de biens injustement acquis, ou des réconciliations qui s'opéraient entre les familles, les partis ou les villes

Mais ce missionnaire, vénéré comme un saint par les chrétiens, était redouté comme un ardent ennemi par les juifs *, et sa présence, célébrée par les villes comme un bienfait du ciel, devenait un fléau pour les synagogues. Ces peintures si animées de la passion de Jésus- Christ exaspéraient le peuple contre les descendants de ceux qui avaient fait souffrir le fils de Marie ; les flagellations de l'auditoire de Vincent dans la place publique redoublaient son fanatisme, et chaque sermon du prédicateur agissait comme un aiguillon sur une multitude ignorante. Beaucoup de juifs se convertissaient, au moment où ils s'attendaient en tremblant à voir renverser leurs synagogues ; il n'aurait coûté qu'un mot à Vincent Ferrier pour que le peuple se jetât sur

1 P. Ranzao, Vie de saint Vincent Ferrier, dans les Acta sanctorum, 5 avril. — L. Heller, Vincent Ferrier nach seitnen leben und Wirken dargeelellt. Berlin, 1830, in-8°.

' Fray Viccnle o maior perseguidor e eoemigo de Ysrael que se levaotoo ha muitos tempos. Samuel Usque. Coneolaç. de Yerael, dialog. 3**

les juiveries, et n'y laissât pas uoe pierre sur Vautre. Beaucoup de synagogues abandonnées furent changées en églises, et bénies par le dominicain.

On lit dans la vie de Vincent Ferrier qu'il a converti en Espagne vingt mille juifs. Son éloquence a peut-être agi sur un assez grand nombre d'entre eux ; il est possible aussi que le spectacle de l'espèce de culte rendu par un peuple entier à un religieux à qui on attribuait des miracles, que ces chants, accompagnés des sons de l'orgue, ces cris de pénitence, ces larmes, ces réconciliations, ces changements subits dans la vie des hommes, aient fait une vive impression sur le cœur des juifs et des mores, et en aient converti beaucoup; cependant il est hors de doute que la frayeur inspirée par une populace fanatisée a été plus puissante encore que la parole du prédicateur et que toute la magie de sa présence.

Vincent Ferrier arriva dans la ville de Perpignan au moment où tes rois de France et d'Espagne , l'empereur Sigismond et le pape Benott y étaient réunis pour apaiser les troubles de l'Église. On força tous les juifs de la ville à venir à son sermon public. Il interpréta les écritures dans le sens peu charitable des théologiens chrétiens. Quoique la présence des rois et du peuple dût intimider les Israélites, ils ne purent pourtant réprimer leur indignation en entendant •les interprétations du moine. Ils s'écrièrent qu'il citait faux et interprétait mal. Vincent ne perdit pas contenance ; il répondit qu'il ne fallait pas l'interrompre, et que si on voulait disputer avec lui il assignerait une heure de la soirée où les juifs pourraient venir le trouver

Cette dispute eut lieu en effet : nous ne savons pas comment elle -se passa. Les chrétiens disent que Tincent convainquit les juifs de leur erreur, et que le lendemain ils avouèrent leur foute devant les souverains et le peuple. Ils avaient probablement compris qu'il y aurait une imprudence extrême à résister à un moine soutenu par toute la ville et parles têtes couronnées qui y étaient réunies.

Dans les villes où le grand prédicateur passa, beaucoup de juifs firent semblant d'embrasser la religion chrétienne. Beaucoup d'autres, saisis de frayeur, abandonnèrent tout pour se sauver chez les Mores d'Andalousie, ou en Portugal ou en Afrique.

1 Acta tanetorum, 5 avril. — L. Heller, Vmemf ffrrier nach snnem Leben uni

Wirken dargutelU.

AU MOYBN AGE. 213

On défendit à ceux qui restèrent eo Espagne de prêter de l'argent à intérêt et de posséder des biens-fonds. De plus on les obligea de porter une marque sur leurs habits.

Pour les convertis, au contraire, tout était avantage: dès qu'ils se faisaient baptiser, ils étaient exempts d'impôts ; la carrière des dignités ecclésiastiques et celle des honneurs civils s'ouvraient devant eux ; aussi chaque jour le nombre des transfuges du judaïsme augmentait. Suivant l'assertion d'auteurs espagnols huit mille Mores et trente-cinq mille juifs demandèrent le baptême. Dans le diocèse de Palencia, le grand nombre de convertis fît craindre à l'évêque pour ses revenus, dont une partie avait consisté dans les tributs payés par les juifs; il supplia le roi de venir à son secours dans ce triomphe de l'Église, qui fut une calamité pour lui sous le rapport temporel *. Ces représentations des évéques furent renouvelées dans plusieurs contrées de l'Europe, où vers le même temps les conversions très-multipliées réduisirent beaucoup les tributs que les seigneurs et les prélats avaient levés sur les juifs.

Il vint à naître une classe considérable, celle des nouveaux chrétiens que les juifs appelaient par mépris marranes , et que les chrétiens euxmêmes ne voyaient ni avec beaucoup d'estime ni avec une grande confiance. Rejetés par leurs anciens coreligionnaires, et accablés de leurs imprécations dans leur prière journalière, appelée birchas hamminim-, regardés avec méfiance par les chrétiens, qui ne leur voyaient que trop de penchant aux anciens usages hébraïques, les marranes furent pauvres, malheureux, et presque isolés de la société. Us vécurent entre eux ; et en secret, mais avec de grandes précautions, ils pratiquaient souvent des rites de leurs ancêtres.

Pour assurer le salut de leurs enfants ils se hâtaient quelquefois de les faire circoncire ; mais quand le clergé venait à découvrir ce qu'ils avaient fait, la frayeur s'emparait d'eux, ils cherchaient des prétextes pour excuser cette espèce de mutilation. A Médina del Gampo, il y avait une maison où l'on guérissait en secret ceux qui venaient de subir l'opération 5 .

On les a accusés d'avoir répandu en Europe la syphilis, qu'on sup-

1 Flora, Histor. ecclesiast. de Espana. — Mariana, Hùtor. de Etpana, tome II. 3 Buitorf, Synag.jud., cap. 10, pag. 209*212.

* Voyez le Fortalitium fidei, lib. II, cap. Prima hœretù, où il y a des détails curieux à cet égard.

pose avoir existé depuis longtemps chez leur nation Un auteur espagnol * peint les marranes comme un peuple voluptueux et adonné à la débauche et à tous les vices. Peut-être dans leur état abject et dans leur misère se plongeaient-ils en effet dans la débauche, de désespoir de n'obtenir l'estime ni des juif9 ni des chrétiens, désespoir qui dans la suite les porta à la révolte. Cette débauche peut avoir causé des maladies parmi eux ; cependant il ne paraît pas qu'ils soient coupables d'avoir fourni un foyer à une ancienne maladie qui aurait été la syphilis. Isaac Abarbanel, en commentant le prophète Zacharie, sur le passage relatif à une maladie devant attaquer ceux qui combattront contre Jérusalem , dit que c'est vraisemblablement la maladie qui s'est répandue depuis peu, dont les médecins n'avaient point soupçonné l'existence, et qui ne règne point parmi les Israélites ; il la nomme zarkosim. On conclut avec raison de ce passage que si la syphilis avait été une maladie ancienne chez le peuple Israélite , Abarbanel n'en aurait point parlé comme d'une apparition nouvelle, tout à fait étrangère aux juifs 8 .

Il y avait parmi les convertis des gens originaires de l'île de Crète qui pratiquaient, à ce qu'il paraît, un judaïsme mêlé d'idolâtrie. On a su que dans une maison de Tolède ils tiraient le soir d'un endroit caché cinq images noires, dont quatre de jeunes filles, et devant lesquelles ils se prosternaient, après avoir éteint les lumières ; ils restaient ainsi en prières jusqu'au chant du coq ; les prières qu'ils récitaient étaient en langue arabe *. Ce n'est qu'au péril de leur vie qu'ils pouvaient pratiquer ce culte secret : qui sait quelle religion antique de l'Orient trouvait à Tolède des sectateurs aussi fidèles ?

Les meilleures têtes dans ces nouvelles communautés, et surtout les convertis les plus ardents à poursuivre le culte qu'ils venaient d'abjurer, firent un chemin rapide dans l'église romaine, et l'érudition qu'ils avaient puisée autrefois dans les synagogues fut regardée comme une arme utile entre leurs mains pour combattre les Hébreux. De ce nombre fut le rabbin Salomon Halevi ou de la tribu de Lévi, savant thalmudisle, qui, ayant embrassé eu 1390 le christianisme, fut connu

1 Sprcngel, Versuch einer pragmat. Geschichte der Arxneykunde, tome II, p. 373.

2 Blede, Coronica de los Maros, lib. VIII, page 897. — Paul Jove, Fulgost.

• Beer, Mémoire pour servir à l'histoire de la Syphilis, dans le journal allemand» Isis, von Oken. Jéna, 1826, tome XIX, cab. 7.

♦ Forlaliium Fidei, lib. II, cap. Prima hctresis.

sous le nom de Paol de Bargos, d'après le siège épiscopal qu'il obtint en récompense de son zèle ; il fut de plus grand chancelier du royaume de Castiile, ce qui prouvait aux juifs qu'aucune dignité ne leur était fermée dans la société chrétienne. Les flls qu'il avait eus étant encore rabbin entrèrent également dans l'Église et obtinrent des bénéfices. Paul de Burgosest auteur d'une chronique des rois d'Espagne, et l'un de ses fils, devenu évôque d'Astorga et Placentia, fut envoyé par le roi au concile de Constance et de Baie, où il fut pris des mesures rigoureuses contre les juifs

Dans la suite se fit remarquer Alfonse de Spina, fougueux moine franciscain, puis recteur de l'université de Salamanque, qui écrivit contre les juifs et Sarrasins son Fortalitium fidei *, ouvrage plein de fiel et de dénonciations, qui énumère d'un ton virulent tous les crimes vrais ou faux attribués aux juifs, ne leur accorde que le caractère le plus pervers, et les peint comme de mauvais citoyens et comme une secte digne du traitement le plus affreux. Alfonse de Spina se plaint de la faveur que trouvent les juifs jusqu'à la cour du roi, des concessions qu'on leur fait, de l'indulgence qu'on a pour eux. Il approuve toutes les persécutions précédentes et même les massacres , et sous le masque de la religion ce moine fanatique en provoque de semblables en Espagne. Non content d'écrire contre le peuple dont il était issu , Alfonse de Spina le persécuta en offrant ses services haineux à plusieurs évèques, qui l'autorisèrent à poursuivre les hérétiques de leurs diocèses 3 . Ceux-ci étaient à plaindre de tomber entre les mains de ce nouveau chrétien, qui mettait la fureur de son sang arabe au service du christianisme. Son ouvrage est néanmoins digne d'être consulté; on y trouve beaucoup de faits et môme des actes publics du temps.

Jérôme de la Sainte-Foi avait écrit des traités semblables après les conférences de Torlose. Le zèle outré de ces convertis contribua beaucoup à exciter les gouvernements contre la partie de la nation hébraïque qui persistait dans son attachement au mosaïsme ; d'un

» Garibay, Compendio historical de las chronicasde Espana, lib. XV. — Davila, Teairo eeclesiasl. de las iglesias melropolit. de CastilUu, tome V.

* Fortalitium fidei in universos christianœ religionis hosies, Judœos et Sarracenos. Lugduni, 1525, petit in-4°. — Voyex Wolf, Bibl. hebr., tome I ; Basnage, Histoire des juifs, tome IX.

■ Peramo, De orig. Inquitit., lib. II, lit. 2, cap. 3.

autre côAé la foule de néophytes, mal soutenus dans leur nouvelle foi, «t enclins à retourner à celle de leurs compatriotes, engageait à prendre des mesures pour empêcher leur rechute dans le judaïsme. Alfonse de Spina accuse les juifs des plus grands crimes et des vices les plus odieux. Il soutient qu'en Espagne ils se livraient sans honte à la sodomie \ qu'ils mêlaient subtilement les poisons, et que tous les ans ils s'entendaient pour égorger dans une ville ou une autre un enfant chrétien s . IL cite un exemple de ce genre, d'après un témoin oculaire, qui lui raconta à peu près en ces termes la scène affreuse dont il fut obligé d'être témoin. Il s'appelait Emmanuel, était fils d'un habile médecin de Gènes , nommé Salomon ; il lit en 1450 son aveu devant l'évéque qui devait le baptiser, ainsi que devant le doyen de l'église de Compostelle et devant d'autres hommes notables, ecclésiastiques et laïcs, et le notaire de l'audience royale dressa procèsverbal de la déposition pour qu'elle fût conservée dans les archives du couvent où l'acte fut signé *.

« Quand j'étais à Savone , ville dépendant de Gênes, ainsi déclarat-il, mon père me conduisit dans la maison d'un juif, chez lequel sept .à huit hommes de sa religion étaient secrètement réunis pour sacrifier un enfant chrétien. Après avoir fermé les portes avec beaucoup de soin, tous jurèrent solennellement de ne jamais rien révéler de ce qu'ils allaient faire, de mourir et de s'ôter eux-mêmes la vie plutôt que de découvrir la moindre chose à un mortel quelconque.

» Quand ce serment eut été prêté, on introduisit un enfant d'environ deux ans, et on le plaça au-dessus d'un vase dans lequel on recueillait habituellement le sang des circoncis. Deux juifs lui étendirent les bras en forme de croix ; un troisième lui tint la tête élevée; nn quatrième, chargé de l'exécution, lui mit dans la bouche de l'étoupe fumante pour l'empêcher de crier, ensuite il prit de longues pointes -de fer, et les enfonça en divers endroits du corps de l'enfant, de manière à percer ses entrailles , et à faire couler le sang en abondance -dans le vase.

1 Etquod vereor calamo scribere...cecideruniio passioncs ignomioi»... laudantes se per vicos et plateas crimen pe&simum commississe. Fortalitiumjidei, lib. III, cap. De statu Judœorum in regno Caslellte.

* Cerlissimè enim comperUim est quod omni anno in qu&libet proviacii sortes tuittuDtque civitas vel oppidum chrisiiani saoguinem aliis civilatibus tradat. Ibid., -cap. Quinta crudelitas Judœorum.

* Ibid., cap. Nona crudelitas Judmorum.

» A ce spectacle cruel j'éprouvai uoe horreur profonde; je ne pus regarder davantage, et je fus obligé de sortir. Mon père me suivit et me conjura de ne jamais révélera qui que ce fût ce que je venais de voir , et de mourir plutôt de mes mains que d'en foire l'aveu.

» Il me ramena ensuite dans la chambre : l'enfant avait déjà expiré. On jeta son corps dans une latrine profonde. Ensuite on coupa en morceaux divers fruits, tels que pommes, poires, noix, avelines, etc., et on les jeta dans le vase rempli de sang : puis chacun mangea de ce mélange horrible. Je fus obligé de faire comme les autres ; mais dès que j'en eus goûté je faillis me trouver mal , et pendant deux jours il semblait que mes entrailles se retournaient d'horreur toutes les fois que je voulais manger quelque chose. »

Ce récit présente des circonstances particulières qui ne permettent pas de le traiter de fable ou de fausse accusation comme tant d'autres faits de ce genre. Il semble que c'était quelque cérémonie magique, enseignée par un esprit infernal, plutôt qu'un acte de vengeance exercé sur les chrétiens : il se peut qu'elle ait été répétée en plusieurs endroits par des hommes adonnés aux sortilèges, dans de graves circonstances, et lorsqu'ils croyaient pouvoir exercer impunément cet acte épouvantable.

De pareils faits, qu'on leur attribuait probablement bien plus souvent qu'ils ne s'en rendaient coupables , nous donneraient la clef de cet acharnement avec lequel le peuple se jetait quelquefois sur les juifs. La sorcière d'Endor avait peut-être de secrets partisans parmi les plus fanatiques sectateurs de la loi de Moïse.

Il y avait parmi les juifs des hommes vertueux dont les sentiments se trouvaient froissés par leur position. La raison leur faisait préférer le christianisme, mais les affections de famille les retenaient dans les liens qui les attachaient à leur nation. Un jeune Israélite exprima au prédicateur Alfonse de Spina le désir de recevoir le baptême; mais il était persuadé que son père en mourrait de douleur. Il ne put se résoudre à récompenser ainsi les soins paternels. Il demanda sérieusement au dominicain qu'on le f tt jeter en prison , pour que son père crût que le baptême seul pouvait lui rendre la liberté. Quoique l'on ne fût pas scrupuleux alors sur les moyens de conversion, le dominicain rerejeta pourtant cet expédient pour gagner une âme au ciel, et vraisemblablement ce bon fils demeura fidèle au mosaisme.

Tant d'accusations accumulées préparèrent insensiblement l'établis*

sèment de la terrible inquisition, qui plus tard persécuta les juifs de la manière la plus cruelle, et en fit périr des milliers dans les flammes. Mais avant de traiter ce sujet, voyons les dernières lueurs que jeta le génie de la littérature hébraïque en Espagne, et l'état florissant dans lequel se trouvait une partie de la nation avant les catastrophes qui détruisirent son existence dans ce pays.

Le foyer de lumières qui s'était formé dans les grandes villes d'An* Jalousie parut dans le xv e siècle avoir jeté des étincelles dans toutes les villes d'Espagne où il y avait des communautés hébraïques; il y eut partout de savants thalmudistes, des médecins , des mathématiciens , des poètes , des philosophes ; ils écrivaient l'arabe concurremment avec l'hébreu, et composaient sur toutes sortes de matières une foule d'ouvrages dont il reste encore des copies manuscrites à la bibliothèque de l'Escurial. Mais, chose remarquable, dans cette quantité d'écrits il n'y en a aucun que l'on puisse comparer pour le bon goût aux modèles classiques de l'antiquité. Les chefs-d'œuvre grecs et romains restèrent presque entièrement inconnus aux Hébreux, et les juifs d'Espagne ne purent imiter que les Arabes auxquels ils se sont parfaitement conformés pour l'exéburance des paroles, l'enflure du style, l'exagération et le désordre des pensées et la mobilité de l'imagination. Un de leurs écrivains, Salomon Ben-Virga, fait à ce sujet un aveu très-naïf par l'organe d'un des interlocuteurs de son Sceptre de Juda. « Autrefois, dit-il, les juifs ressemblaient à des hommes dont le flambeau a été allumé à un feu brillant au loin ; ils avaient le don de la divination et possédaient des traditions précieuses. Les Hébreux de notre siècle , hélas ! paraissent tirer avec peine quelques étincelles d'un caillou; leurs grands efforts ont peu de résultats : encore ce qu'ils produisent se réduit-il presque à rien. 1 »

Ce fut à cette époque que fleurirent le poète Charizi , qui était aussi philosophe et médecin, qui traduisit de l'arabe le Morek-Ne~ bokim de Maimonides, et fit un poème hébreu sous le titre de Rephnith Jenyah ou remède du corps * ; Joseph Sem-Tob qui écrivit des ou»

* Majores ipsorum mibi similes esse videntur iis qui fa ce m accenderunt de igné lorgè laièque circunafulgeBle... Qui nostro verb seeulo vivuni Hebrci, haud dissimules sunt iis qui es collisis sciiter silicibus sgoem œgrè eiiciuDl; multùm quidem laborant, sed parùm promoveot, etc. ScktvetJehuda, trad. par Geolius, p. 424.

* Redrig.de Castro, Biblioih. e$pan., tome I.

nages de jurisprudence et de philosophie ; le médecin Gallab, né en Catalogne ; le thalmudiste Jehuda Ben-Joseph , né à Sarragosse ; le rabbin Izchap-Aboab qui fut gaon ou prince des juifs de Castille, et qui recueillit les préceptes et sentences de la Gémare et du Thalmud sous le titre de Meronalh mathaor ou chandelier de lumière , ouvrage très-estimé des juifs. J'ai déjà cité Joseph Albo, auteur du Sepker Ikkarim, dans lequel la foi judaïque est réduite à trois points fondamentaux : l'unité de Dieu, l'origine divine de la loi de Moïse et la rémunération des actions humaines , en opposition aux croyances multipliées des chrétiens. Cette simplicité de la foi, proposée par le rabbin espagnol , paraît au reste n'avoir été ni approuvée ni condamnée par les synagogues. Son livre étant destiné à défendre le judaïsme contre les chrétiens, on n'eut garde de le renier comme n'étant pas orthodoxe.

11 faut encore nommer le théologien aragonais Abraham Bibas ; l'astronome et médecin Salomon Ben Virga qui a laissé aussi le Schevet Jehuda ou Scpetre de Juda , ouvrage en partie compilé, qui traite avec un peu de confusion , mais d'une manière intéressante et quelquefois spirituelle, de l'histoire et du culte de sa nation, qui a été plusieurs fois imprimé, et que j'ai souvent cité dans le cours de cet ouvrage ; David Yidal, thalmudiste de Tolède, qui composa des cantiques pour ses coreligionnaires; Josué Ben-Joseph Halevi , également de Tolède, dont le livre intitulé Haliquot Hélam, contenant une explication du style de la Gémare, a été fréquemment imprimé et traduit Abraham Ben-Samuel Zacuth enseigna l'astronomie à Sarragosse , et devint plus tard astronome du roi de Portugal. Chasdaï Crescas traduisit de l'arabe plusieurs ouvrages de morale; Joseph Gecatilla laissa des ouvrages cabalistiques. Le roi Jean II de Castille eut pour secrétaire un juif converti, Baëna, qui a laissé un recueil curieux de romances et autres chansons des troubadours castillans et juifs. Ce recueil manuscrit se trouve à l'Escurial; Rodriguez de Castro en a donné un très-ample extrait * ; ce que les poètes juifs y ont fourni est peu de chose; probablement ils s'appliquaient trop peu à la langue castillane pour composer beaucoup dans cet idiome , mais il est étonnant que les pièces de vers des poètes chrétiens soient aussi pour la plupart très-médiocres , et que dans le gros recueil de Baëna il ne se

1 Wolf, Biblioth. hebrœa, tome I. — Rodrig. de Castro, Biblioth. espan., 1. 1. * Biblioth. espan. , tome I, art. À Ifonse Baena,

trouve pas une seule des charmantes romances qui font l'ornement des romanceros.

Vers ce temps il se forma en Portogal un autre foyer de lumières pour la nation hébraïque ; les juifs y étaient devenus si nombreut qu'il B'en trouvait des communautés considérables , et qu'il fallut régler leur état civil par un code de lois. Dans ce royaume le gouvernement, sans être ami des juifs et sans se relâcher de la ferveur religieuse, procéda envers ce peuple d'une manière bien moins capricieuse et plus loyale qu'on ne le fit dans les antres royaumes du midi de l'Europe. 11 n'y eut point de ces persécutions violentes qui déshonorèrent alors les peuples chrétiens; leurs établissements eurent en Portugal plus de stabilité, et les lois qu'on fit à leur égard prouvent qu'on savait respecter les droits de l'humanité et du malheur. Ce fut le roi Alfonse V, qui, dans son code promulgué vers 1485, fixa la condition civile des juifs de son royaume. Ces dispositions méritent d'être comparées avec celles qu'on avait prises dans d'autres États : je ne les indiquerai que sommairement *.

« Les juifs ne peuvent avoir des domestiques chrétiens ; ils ne peuvent entrer dans les maisons chrétiennes où il n'y a qu'une femme seule. S'ils se convertissent au christianisme, ils sont obligés de quitter dans l'espace d'un an les femmes qu'ils avaient épousées étant juifs, ainsi que leur père et leur mère. Toutes les fois qu'il y aura dix familles juives dans un endroit , ils formeront une commune, et les juifs habiteront un quartier particulier appelé juiverie , ou ils auront un juge arabi ou rabbin, éligible tous les ans ainsi que des tabellions chargés de dresser leurs actes. Ils seront tenus de payer le service royal. Il leur est interdit de faire des contrats usuraires tant avec les chrétiens qu'avec les juifs. »

Les autres lois concernent la police des juiveries et les rapports judiciaires qu'ils pourraient avoir avec les chrétiens ; enfin , dans ce code, il est expressément défendu de forcer les juifs contre leur volonté de se faire chrétiens.

On pouvait appeler des jugements et arrêts du rabbin de commune au rabbin du district. Il y avait sept de ces rabbins supérieurs

1 Ordenaçôes dû senhor D. Affonso Y, Ut. 67-08, liv. H. — Jos. Fereira Gordo, Mémoire sur Ut juifs du Portugal, dans le tome VIII, part. 2, des JUemor. da Acad. real das scienc. da Lisboa,

qui résidaient dans les principales Tilles des sept provinces dit royaume; savoir, à Santarem, Viseu, Covilhao, Porto, Torre de Moncorvo, Evora et Faro. Les juges de deuxième instance dépendaient comme les précédents du rabbimor ou grand rabbin, dont les actes étaient sans appel, à moins que le gouvernement ne les cassât : il les scellait des sceaux du royaume. La connaissance des crimes commis par des juifs était réservée , comme dans d'autres pays , à la justice chrétienne. Des notaires particuliers étaient chargés de dresser les contrats faits entre juifs; le roi Jean I er leur défendit de les rédiger en hébreu.

Le grand rabbin était ordinairement un homme très-considéré qui avait rendu des services à la cour. Il faisait des tournées, et demandait compte de l'emploi des fonds des communes juives et de la conduite des magistrats. Il avait un lieutenant ou ouvidor, un chancelier et un huissier. Il rendait la justice au nom du roi.

Les juifs ne tardèrent pas à profiter de cet état de tolérance pour se livrer au commerce et aux lettres. Déjà sous Alfonse Y beaucoup d'Israélites d'Espagne avaient émigré en Portugal, afin d'y pratiquer plus librement leur culte, et même pour retourner au judaïsme après avoir été forcés en Espagne de l'abjurer. Ce qui le prouve, c'est une disposition singulière du code d' Alfonse V , où il est dit que les juifs ne seront pas arrêtés pour avoir été dénoncés comme s'étant faits chrétiens en Castille ; apparemment ces dénonciations avaient été faites si souvent et donnaient lieu à tant d'enquêtes que le gouvernement crut prudent de rassurer ce peuple en déclarant qu'on n'écouterait point de semblables dénonciations ; mais on statua des peines contre les convertis qui, en Portugal même, retomberaient dans le judaïsme.

Il sortit bientôt de récote de Lisbonne plusieurs rabbins instruits, tels que Moïse Ben-Thabibe, grammairien, philosophe et thalmudiste à l'académie de cette ville; son ouvrage de grammaire d'Arcenoam a été imprimé à Venise *. Joseph Chivan et Abraham Chaaba ont écrit aussi sur le Thalmod dans la capitale du Portugal ; enfin le célèbre rabbin Abarbanel, dont la famille avait d'abord habité l'Espagne avant de s'établir à Lisbonne, où elle s'enrichit par le commerce, était né dans cette ville. Admis à la cour, U y avait acquis bientôt la confiance de son souverain , avait été chargé d'emplois

» Ribeiro dos Santos, Memorias da litteratura sagrada.

importants, et était entré enfin dans le conseil d'Alfonse V, qui demandait ses avis sur toutes les affaires sérieuses. Abarbanel, quoique juif, eut à la cour de Portugal tout le train d'un ministre en titre ; il s'est plu à en faire lui-même la description 1 ; en même temps il était le protecteur de sa nation , et , grâce à son crédit, les juifs établis dans le royaume ou réfugiés de la Castille y furent tranquilles et purent pratiquer leur industrie. Admis à l'état des commerçants, ils ne se livrèrent point à la honteuse usure, qui , dans d'autres temps et dans d'autres pays, avait déshonoré leur nation. Du moins ne retrouve-t-on pas dans les monuments historiques portugais de cette époque les plaintes qui ailleurs retentissaient dans les conciles, les ordonnances des rois , les sermons, enfin dans les murmures du peuple.

Mais à la mort d'Alfonse V ces beaux jours disparurent pour la nation juive. Le roi Jean , dont l'esprit peu élevé était rempli de préjugés contre les Hébreux et qui les haïssait, renvoya le riche et puissant Abarbanel de sa cour, et le priva de ses emplois ; bientôt il écouta les accusateurs qui prétendaient avoir trouvé des preuves d'intelligences secrètes entre le confident et conseiller d'Alfonse et la cour de Castille: le rabbin fut mandé au palais; mais, averti du danger qu'il courait, il s'enfuit en Espagne , abandonnant ses biens dont le roi de Portugal s'empara aussitôt*.

En Castille le génie d' Abarbanel sut se créer une nouvelle carrière. Il ouvrit une banque, s'enrichit de nouveau, fut introduit à la cour de Ferdinand , et ne tarda pas à gagner aussi la confiance de ce souverain 5 .

C'était une nouvelle fortune pour tous les juifs en Espagne; mais pendant l'élévation d'un de leurs plus illustres rabbins la persécution leur préparait encore d'affreuses calamités. Ce qui avait déjà fait refluer beaucoup d'Israélites dans le royaume de Portugal, c'était la rigueur avec laquelle une institution établie depuis plus d'un siècle, l'inquisition, poursuivait les judaisants dans l'Aragon. Les dominicains avaient

' Préface de ses commentaires sur le livre de Josué. Voyez aussi la Dissertation de Beissi sur Abarbanel dans le tome II de ses Dissertations critiques pour servir à l'Histoire des Juifs.

* lbid.

• Abarbanel, Préface du Commentaire du livre de* Roit. — Rodrig. de Castro. Biblioth. etpan., tome I.

AU MOTBIC AGE. 253

reçu du pape ces pouvoirs inquisitoriaux à l'occasion des nouveaux dogmes des Albigeois; l'Aragon ne tarda pas à être soumis à un tribunal de ce genre, lequel , s'il fut loin encore de la cruauté qu'il déploya sous le féroce Torquemada, jeta néanmoins beaucoup de trouble et d'inquiétude dans les esprits, et fît bien des malheureux. Quoique les juifs non convertis ne fussent pas précisément compris sous le nom d'hérétiques, il ne leur était pourtant pas possible de vivre tranquilles dans un pays où dévier delà religion dans les matières les plus légères était puni comme le plus grand des crimes ; et quant aux juifs convertis, toute leur conduite était tellement suspectée et épiée que la pratique du moindre usage national des Hébreux suffisait pour les faire dénoncer comme relaps et traduire devant les inquisiteurs. Aussi , quoique les cortès de Tarragone eussent approuvé en 1484 rétablissement de l'inquisition , les premiers décrets de ce tribunal redoutable furent à peine promulgués que l'alarme se répandit d'abord chez les juifs et les convertis, puis chez les hommes qui tenaient sincèrement aux libertés de leur nation, et qui voyaient avec une vive peine une procédure arbitraire adoptant la conGscation et excluant les témoins *.

Dans le gouvernement , chez les hommes lettrés, de tous les cotés enfin éclatèrent des plaintes; il fut question d'envoyer des ambassades à la cour ainsi qu'à Rome ; les cortès, fortement excitées par le cri public, crurent devoir défendre les droits de la nation, et le peuple, trouvant de son avis les hommes puissants , s'opposa aux premières opérations des inquisiteurs. On repoussa ceux qui voulurent s'introduire à Téruel : le roi leur fit prêter main-forte ; on n'en fut que plus aigri. A Sarragosse les tètes s'échauffèrent, et l'on assassina l'inquisiteur Pierre d'Arbuès dans la cathédrale*. Ce crime, au Heu de retarder les progrès de l'inquisition, ne fit que les hâter. L'archevêque, en se retirant de la ville, autorisa le clergé à juger les rebelles sans observer les formes légales. La terreur se répandit, et, au milieu de la consternation , les inquisiteurs, devenus vindicatifs par l'assassinat d'un des leurs, commencèrent immédiatement leurs poursuites terribles.

Mais du moins ce tribunal bornait son influence à l'Aragon, et ne pouvait rien en Castille, où les juifs avaient encore un état tolérable.

' Zurita, Annales de Aragon, Ub. XX, ebop. 65. * Ibid.

Le fougueux prédicateur Atfonse de Spina avoue à regret dans sou ouvrage qu'il ne put réussir à faire périr un juif accusé d'avoir dans la terre d'Almanca, d'accord avec un autre juif, assassiné un enfant chrétien. ï-e seigneur de ta terre et l'évèque de Lucena avaient fait jeter dans les car note celui qu'on soupçonnait, et à force de le torturer on lui avait arraché l'ave» du crime ; mais le roi évoqua le procès devant ses juges, et ceux-ci ne le reconnurent pas coupable. Le moine eut beau prêcher contre la faiblesse des gens du monde, on ne crut pas devoir mettre à mort un homme eoutre lequel il n'y avait probablement pas de preuves.

Cependant les accusations s'accumulaient contre les Israélites et le peuple avait bien des crimes et des miracles à raconter. Un médecin juif avait fourni du poison à on noble, Jean de Vega, qui voulait se défaire de son frère atné pour avoir son héritage. Le crime fut découvert ; le hidalgo échappa aux poursuites de la justice en faisant des voeux monastiques, mais le juif, n'ayant aucune grâce à espérer, se donna la mort 1 .

Pendant la minorité du roi Jean II les dominicains de Ségovie dénoncèrent à l'évèque des juifs qui avaient acheté une hostie d'un sacristain, et avaient voulu la faire bouillir. Déjà le miracle ordinaire de Jésus surnageant dans la chaudière était répandu et connu dans la ville. On arrêta plusieurs juifs, entre autres don Mayr , qui avait été médeein du roi Henri III. On leur donna la question. Don Mayr fut forcé par les douleurs de déclarer qu'il avait tué son maître. Ce malheureux , qui avait probablement donné tous ses soins à la santé d'Henri III, fut écarteléavee d'autres juifs qu'on lui avait fait avouer être ses complices. La synagogue de Ségovie fot convertie en église ; on y institua une procession de l'hostie. Le bruit courut dans la suite que les juifs avaient cherché à empoisonner l'évèque pour se venger de ce persécuteur. Ce fot on nouveau motif pour faire périr ou exiler plusieurs Hébreux de la ville*.

La cupidité des Israélites aurait déjà suffi pour les rendre odieux à un peuple qui ne hait pas médiocrement. Alfonse de Spina cite un usurier de Zamara , qui pour dix mille pièces d'argent qu'il avait prêtées s'en était fait rendre soixante mitte. D'autres avaient même pris

1 Voyez Alfoose de Spina, FortalMum jUlei, ïïb. III, cap. D9 vtnmis, * FortalUiumfidei, lib. III, cap. Vndtcimum mirabile.

AU MOYEU AGB. 255

cent pour cent d'intérêt 1 ; des écuyers et des hidalgos étaient en quelque sorte leurs prisonniers; les paysans se voyaient obligés de leur porter le produit de leur récolte, pour s'acquitter des intérêts de leurs dettes *. On se plaignit aux cortès de Valladohd, en 1385, que des nobles s'entendissent quelquefois avec eux pour dépouiller les communes de leurs biens 5 .

En 1481 , par le mariage du roi Ferdinand avec Isabelle, l'Aragon et la Castille furent réunis sous le même sceptre. Ce règne fut doublement malheureux pour lu nation hébraïque, d'abord par l'introduction de l'inquisition en Castille, et puis par la prise du royaume more de Grenade, et de tout ce que le peuple musulman possédait encore dans l'Andalousie. Arrachés alors à la protection du croissant, tous les juifs d'Espagne se trouvèrent tout à coup à la discrétion du gouvernement de Ferdinand et du fanatisme de ses conseillers. Un auteur juif assure que les grands et toute la partie raisonnable de la nation espagnole voulaient du bien aux Juifs , mais que la populace et les moines criaient sans cesse contre eux ; la populace parce que le nombre des Hébreux faisait renchérir les grains ; les moines par fanatisme ou pour montrer leur zèle religieux *.

On se borna d'abord aux cortès de Tolède en 1480, à renouveler les décrets de Tortose et des conciles antérieurs , en ordonnant aux juifs de porter des marques distinctives, et d'habiter des quartiers séparés, et en leur interdisant les professions de marchand, médecin, cabaretier, etc. 5 . L'arrivée des inquisiteurs à Séville fit bientAt changer cette espèce de douceur; les judaïsants furent traînés, sous les moindres prétextes, devant les dominicains.

Ces inquisiteurs fixèrent un délai de quelques mois pendant lequel ceux qui étaient retombés dans le judaïsme devaient venir confesser leur faute ; on encouragea les délateurs, on fit même de ta dénonciation une obligation religieuse. L'inquisition dressa une instruction où étaient minutieusement consignées toutes les marques quiinéiquaient chez les convertis un retour au judaïsme. Ainsi, porter le jour dusab-

• Fuero de Cuença, chap. 23, cité par Sempere, Histoire des cortès d'Espagne, 1815, note 41.

a Forteditivm fidei, lib. III, cap. SepHma décima erudelitas. Non nascimr ruslico pullns ve) hedulusquio statim &k prsaefUatus judajo feoeratori.

• Sempere, Histoire des Cortès, chap. i6.

4 Salomon Ben-Virga, Schevet Jekuda, chap. 46 de la traduction de Gentius.

• Histoire de- Ferdinand le Catholique. Mariana, Ferreras, etc. /

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