LIS JUIFS
bat, des vêtements plus propres que les autres jours de la semaine ; couvrir, ce jour, la lable d'une nappe blanche ; ne pas manger, le ljndi et le jeudi, avant l'apparition de la première étoile du soir; examiner, avant d'égorger un mouton, si le couteau n'est pas ébréché; séparer la graisse de la viande; faire des festins pendant la fête des tabernacles ; manger de la Wande préparée par des bouchers juifs; réciter les psaumes de David, sans ajouter à la Gn gloria patri; attribuer à un enfant un nom hébreu usité chez les juifs; donner un raaya, ou une fête aux parents et amis la veille d'un voyage ; tourner en mourant le visage vers la muraille ; réciter des élégies en commémoration d'un mort ; répandre l'eau des cruches ou s'asseoir derrière la porte dans la maison d'un défunt, etc., étaient autant de signes qui rendaient un converti suspect, et, s'il avait des ennemis , il risquait d'être tratné devant un tribunal impitoyable, qui, s'il ne le livrait pas aux flammes, et ne s'emparait pas du fruit de son travail , le condamnait au moins à des peines infamantes, et à des amendes pécuniaires. C'est ainsi qu'à Tolède les inquisiteurs en 1486 , après avoir forcé les rabbins de la synagogue de déclarer les convertis qui étaient revenus auprès d'eux , condamnèrent sept ceut cinquante de ces malheureux à faire, comme de vils criminels, amende honorable, en chemise, nu-pieds , et avec une cierge à la main , au milieu d'une grande aflluencede peuple. Environ mille sept cents autres subirent la même peine, et vingt-sept furent brûlés vifs 1 .
Quand une fois les confiscations des biens des condamnés eurent été introduites, l'avide Ferdinand prit goût à ces persécutions, malgré quelques exhortations du pape, qui recommandait plus de modération ; malheureusement le saint-siége avait des principes tellement vacillants, qu'il rassura lui-même la reine Isabelle sur ces spoliations des condamnés. La terreur régnait parmi les nouveaux chrétiens. Us craignaient l'infamie presque autant que le bannissement , car elle imprimait une tache ineffaçable à leurs familles, et les exposait au mépris public. Il y en eut beaucoup qui s'adressèrent au pape, et obtinrent, à force d'or, des lettres de protection contre les poursuites de l'inquisition. Ferdinand et l'inquisition s'en plaignirent. Le pape eut la faiblesse de révoquer les absolutions vendues, et pourtant il en vendit encore. D'autres nouveaux chrétiens obtinrent en Espagne
1 Llorente, Histoire de l'Inquisition d'Espagne, tome I, ebap. 7, art. 2.
même, probablement aussi moyennant des sacrifices pécuniaires , la permission de faire en secret la confession de leurs pratiques judaïques au greffe de l'inquisition.
Les familles des nouveaux chrétiens étaient vraiment à plaindre : elles passaient la vie entre la crainte et le mépris , aussi y en eut-il plusieurs qui abandonnèrent un pays désolé par le fanatisme.
Cependant l'inquisition achevait de s'organiser ; des bûchers furent allumés dans toutes les villes du midi de l'Espagne pour le supplice affreux des victimes des moines; un grand inquisiteur, l'odieux Torquemada , fut mis à la tête du saint office, et, sous cet homme sanguinaire , les punitions des hérétiques furent transformées en véritables boucheries , dont le souvenir sera une tache éternelle pour le nom de Ferdinand
Après avoir tremblé pour leur sort définitif pendant plusieurs années , les juifs virent paraître enfin , en 1492, une ordonnance royale qui prononçait leur malheur, en les bannissant des États de Ferdinand, sous prétexte de les punir d'avoir ourdi des trames contre la religion et la sûreté de l'État, et cherché à séduire les anciens chrétiens et les juifs convertis. On avait accrédité en Espagne comme ailleurs le bruit de prétendus enlèvements d'enfants commis par les juifs pour les immoler à leur féle de Pâques; on citait les dates, les lieux, les noms des enfants qu'ils avaient sacrifiés. On prétend qu'instruits des mesures qu'on allait prendre contre eux, ils promirent de vivre toujours dans la soumission aux lois, de fournir une somme de trente mille ducats pour les frais de la guerre contre les Mores , et que la cour aurait cédé à leurs offres, si le grand inquisiteur, d'accord avec la reine , ne se fût présenté devant le roi avec le crucifix à la main , en lui demandant , si , autre Juda , il voulait vendre Notre- Seigneur pour trente mille pièces d'or.
L'ordonnance royale, qui parut le 31 mars, assignait aux juifs un terme de trois mois pour la vente de leurs biens et leur départ de l'Espagne. Ils furent menacés de la peine de mort et de la confiscation de tous leurs biens en cas de retard ; de plus il leur fut enjoint de laisser en Espagne l'or et l'argent, et de n'emporter que des lettres de change et des marchandises *.
1 Voyez le tome I" de l'Histoire de l'Inquisition d Espagne, par Llorente. Comparez Tristan Caraccioli, De Inquisitione epistola, dans le tome XXII des Scrtploi es rervtn Italicar. — * Maranr», flistor. de Espana.
En vain Abarbaoel usa-t-il de son crédit pour chercher à fléchir le roi et la reine et faire révoquer leur arrêt rigoureux ; en vain employa-t-il le crédit des courtisans, et offrit-il au nom de la nation les sommes que Ferdinand voudrait exiger : le décret d'expulsion fut maintenu sans la moindre altération, et Abarbaoel ainsi que tous les priocipaux juifs furent compris dans la proscription générale. Torquemada ajouta encore à la dureté du bannissement l'ordre donné en Caslille, Léon, Andalousie et à Tolède, de ne point recevoir les fugitifs ni même de communiquer avec eux. En Aragon, Valence et Catalogne, ce persécuteur impitoyable prescrivit un recensement des biens des juifs, afin qn'on pût y prendre de quoi dédommager les seigneurs et monastères dont les juifs dépendaient, des cens que ces propriétaires perdaient par le départ de leurs censiers 1 . Ainsi arrachés à leurs maîtres, il fallut encore, par un raffinement de cruauté, qu'ils dédommageassent ceux dont on les séparait si violemment.
Ce fut une désolation générale, et partout les yeux des chrétiens furent témoins de scènes déchirantes auxquelles un Torquemada seul pût rester insensible. Dans la précipitation avec laquelle s'effectua le départ de tant de milliers de familles, les biens des juifs furent donnés à vil prix, et la vente de ces biens ressemblait à une spoliation plutôt qu'à une aliénation paisible. Ce fut avec la douleur la plus vive qu'ils quittèrent un pays où depuis plusieurs siècles leur nation avait fleuri, et qui était devenue une véritable patrie pour elle. Une foule de bannis cédant à l'impérieuse nécessité aimèrent mieux renier la foi de leurs pères que de quitter nn sol auquel s'attachaient toutes leurs affections. 11 y en eut qui avalèrent l'or pour le soustraire à l'avidité de leurs persécuteurs.
Les uns évaluent à cent soixante-dix, d'autres même à quatre cent mille le nombre d'individus proscrits par Ferdinand et Torquemada 1 : à Grenade seule ils avaient eu quinze cents maisons 5 , qui furent évacuées les premières par ordre du roi, afin qu'on pût s'emparer des richesses. Les juifs du nord de l'Espagne se retirèrent en Navarre et en Biscaye ; on dit que quatre-vingt mille d'entre eux passèrent en Portugal ; une foule d'autres s'embarquèrent à Cadix, et dans les ports de Catalogne et de Valence, pour l'Afrique et pour le Levant. « Per-
1 Zurita, Annales de Aragon.
* Ibid.
8 Samuel Usque, Contolaç. de Israël, dial. 3«.
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sonne, dit Salomon Ben-Virga 4 , ne saurait décrire ni même s'imaginer toutes les calamités qui fondirent sur les Hébreux lors de leur sortie de la Castilte, (elles que la disette horrible que les uns éprouvèrent en mer; la férocité des brigands qui, sur terre, dépouillèrent les autres de tout ce qu'ils avaient; la barbarie des pilotes qui en transportèrent d'autres dans des îles éloignées et les y vendirent comme esclaves, en les faisant passer pour des prisonniers de guerre, ou qui jetèrent les malades dans la mer pour s'emparer de leurs effets. » Dans un des vaisseaux remplis d'émigrante s'était déclarée une maladie pestilentielle: le pilote les exposa tous dans une tle déserte, où les malheureux se dispersèrent pour chercher des secours. Une mère qui portait deux enfants et marchait avec son mari expira eu route : le père, accablé de fatigue, tomba auprès de ses deux enfants ; à son réveil il les trouva morts de faim. 11 les couvrit de sable :«0 Dieu ! s'écria-t-il, mes malheurs paraissent m'engager à abandonner ta loi ; mais je suis juif, je le resterai toujours * . »
Un nombre considérable de juifs s'étaient rendus à Fez ; comme la longue sécheresse de la terre avait fait naître la disette, les Mores refusèrent l'entrée aux proscrit et les forcèrent de camper dans une plaine, où ces malheureux ne trouvèrent que des racines et de l'herbe pour apaiser leur faim. Il y en eut qui vendirent leurs enfants pour avoir du pain ; d'autres expirèrent au milieu des leurs. Un pirate attira un nombre d'enfants sur son vaisseau sous prétexte de leur donner du pain, et mit à la voile avec eux pendant que les mères, accourant sur le rivage , le suppliaient avec larmes de leur rendre leur unique bien.
Un autre pirate , 00 un pilote qui en avait les sentiments, ayant dépouillé de tout, même de leurs vêtements , les juifs qu'il transportait, les exposa tout nos dans une ile on un lion vint en déchirer un, tandis que ceux qui étaient avec lui se jetaient du haut des rochers ; d'autres qui s'étaient cachés dans une caverne furent enfin recueillis sur un vaisseau qui passait, et conduits dans une contrée où il y avait une communauté juive qui prit soin d'eux.
' Schevtt Jehuda, cap. «0. Inféoda roala qu* passi Hebrei suot, cùm Cas tel là .pulai cédèrent, faaud quiaquam morialium uec cogitations nec oratione assequi
posset.
1 Ibid., cap. 82. Certb tamen scias velim, me vel invitis caelitibus omnibus Ju-» dxum esse, semperqae aiansarun».
Uo historien espagnol, Zurita, convient que beaucoup de personnes blâmèrent le gouvernement du roi d'avoir promulgué l'édit qui détruisait une grande industrie et l'espoir de convertir la nation juive: tout ce que Zurita sait répliquer à ce blâme, c'est qu'apparemment le parti délibéré et médité si longtemps était le meilleur. Cependant les académies, les synagogues , les réunions d'hommes savants, les établissements de commerce , tout fut anéanti d'un seul coup ; les hommes les plus marquants de la nation errèrent comme les autres, et sans savoir ce qu'ils deviendraient. Que de talents, que de savoir péniblement acquis, que de génie peut-être, quelles espérances enfin pour 1a gloire et la prospérité de la nation juive, furent détruits dans ce jour désastreux où le roi signa l'anéantissement de toutes les institutions hébraïques de ses Etats !
Ceux que la peur et l'attachement au sol paternel avaient convertis restèrent en butte aux soupçons du clergé ; on les força de prouver leur baptême et de se mêler parmi les Espagnols au lieu de vivre entre eux comme autrefois; les anciens rabbins furent même obligés de quitter les villes qu'ils avaient habitées auparavant, tant on redoutait leur influence sur leurs anciens coreligionnaires.
Quelques juifs, au péril de leur vie, s'assemblaient encore en secret pour pratiquer le culte de leurs pères , tout en feignant en public d'être chrétiens. On découvrit en 1501 une synagogue clandestine à Valence. On s'empara du propriétaire, et on lui Ct subir une pénitence dans un auto-da-fé ; sa maison fut rasée, et l'inquisition érigea sur la place une chapelle qui est encore connue sous le nom de Crus nueva ou Croix neuve 1 .
Ces malheureux, forcément convertis, saisissaient avec avidité les moindres événements qui promettaient un autre avenir, pour y attacher leurs espérances. Une jeune fille eut des extases et des visions ; elle s'écria qu'elle avait vu Moïse et les anges, qui lui avaient annoncé que le Messie viendrait délivrer les juifs et les ramener dans la terre promise. 11 n'en fallut pas davantage pour exalter l'imagination d'un grand nombre de convertis ; ils laissèrent là le christianisme et redevinrent juifs en attendant le bonheur annoncé.
Leur illusion fut douloureusement dissipée. L'inquisition s'empara de leurs personnes. La jeune inspirée fut condamnée au bûcher avec
4 Llorcnte, Histoire de l'Inquisition d'Espagne, tome I, chap. 10.
trente-sept autres 1 ; il ne vint point de messie, et le peuple Israélite demeura forcément chrétien sous les Torquemada et les Deza.
Le fanatisme espagnol finit même par ne plus respecter la cendre des morts. A Séville, auprès delà porte de Minjoar, qui était nommée ainsi à cause d'un juif très-riche qui y avait demeuré , les Hébreux avaient eu un cimetière, et y avaient érigé de beaux monuments funéraires : le peuple de Séville se mit en 1580 à les démolir et à ouvrir les tombes.
On y trouva plusieurs corps revêtus d'étoffes précieuses , et ornés de joyaux en or et en argent. Quelques tombes renfermaient aussi des livres manuscrits ; on eut au moins l'attention de les remettre au célèbre théologien Arias Montanus 4 .
Combien de fois les exilés ont dû pleurer d'avoir perdu à jamais leur patrie ! avec quelle ferveur ils ont dû se jeter dans la pratique de leurs devoirs religieux , qui, seule, pouvait les consoler! avec quelle sincérité ils ont dû réciter leurs prières touchantes, surtout celle du lundi que voici : « Les hommes de vérité ont péri ; ceux qui se présentaient avec la force de leurs œuvres, tes vaillants qui se tenaient à la brèche, ceux qui repoussaient les mauvaises sentences, qui nous servaient de murs et d'abri en temps d'indignation, qui éteignaieut cette colère par leurs ferventes prières , qui étaient exaucés môme avant de vous invoquer, qui savaient supplier et apaiser, et ceux pour l'amour desquels vous aviez compassion de nous comme un père pour ses enfants , et qui ne se retiraient jamais en vain de votre présence ; nous les avons perdus à cause de nos iniquités, ils nous ont été enlevés à cause de nos péchés, ils sont partis pour le repos, et nous ont laissés dans le gémissement Nous sommes dispersés dans les quatre régions de l'univers, et nous ne trouvons point de soulagement à nos maux ; nous revenons à vous, Dieu puissant , couverts de honte, pour vous rechercher dès le matin dans le temps de notre angoisse 3 . »
L'espérance restait pourtant au fond des cœurs chez ces enfants de l'exil. A chaque renouvellement de la lune, ils se rappelaient que les descendants de Jacob doivent se renouveler un jour comme cet astre ; ils bénissaient le Seigneur qui renouvelle les mois, et en tiraient un
1 Llorcnle, Histoire de l'Inquisition d'Espagne, tome I, ebap. 10. s Rodrig. Caro, Antiquit. Bi$pal., Ht. I, chap. 11.
• Mardochce Venlure, rrières journalières à l'usage des juifs portugais ou espagnols, jmgc 100. Prière Amené Emouna.
bon présage pour tout Israël ; et cette coutume s'est conservée chez eux jusqu'à nos jours 4 . Longtemps après leur exil ils cherchaient encore à se procurer pour la fête des tabernacles des rameaux des citronniers d'Espagne à l'ombre desquels ils avaient vécu. Jusqu'au XVII e siècle des juifs allemands faisaient exprès le voyage d'Espagne, pour procurer à leurs synagogues ces branches auxquelles s'attachaient tant de souvenirs *.
Jes juifs qui avaient passé en Afrique, surtout à Alger, s'y rendirent utiles par l'exercice des métiers et par le trafic, mais ils furent peu estimés des Mores ; et lorsque les Turcs soumirent les États barbaresques, ils dégradèrent les juifs par les avanies insultantes dont ils les accablèrent. En délivrant Alger du joug de la soldatesque turque en 1830, les Français tirèrent aussi les juifs de leur profond avilissement 5 , mais ils ne purent se dissimuler que cette nation malheureuse se ressentirait longtemps des suites de son ancienne dépravation.
1 Mardochée Venture, Prièm journalières à l'usage des juifs portugais ou espagnols, page 520.
1 J. Buxlorf, Synagog, judaiea, cap. 21.
1 Rozet, Voyage dans la Régence d'Alger. Paris, 1833, tome II, chap. 6.