‹ Les juifs dans le moyen age essai historiqueChapitre 29 sur 34 · LB8 JUIFS · texte numérisé non relu

LB8 JUIFS

Les dominicains a Caffa avertirent probablement l'église romaine de ce trafic abominable. Le pape en fut indigné , et lança une bulle qui respire cette aversion pour les grands crimes qui sied si bien aux chefs d'une église. Martin V ordonna d'abord que les juifs portassent toujours sur leurs habits une marque distinctive t pois il autorisa l'é- Hjque de Caffa et des autres comptoirs génois à faire saisir les biens «les juifs qui auraient vendu des esclaves , pour employer l'argent qui proviendrait de cette saisie è racheter les jeunes gens vendus. Les récalcitrants devaient être expulsés de la colonie Cette fois la sévérité était d'un très-bon exemple ; mais la voix tonnante de Borne dut perdre beaucoup de ça force en arrivant dans la Tauride. Au reste les juifs ne furent pas les seuls qui vendissent des Gircassiens aux musulmans : les Vénitiens et les Génois se rendirent fréquemment coupables du même crime , ainsi que l'attestent encore les bulles des papes lancées à ce sujet V

Dans les Etats romains la situation des juifs changeait à chaque élection d'un nouveau pape. Paul JU annula tous les décrets des rois et empereurs accordant aux juifs des concessions contraires aux brefs des papes ; il ordonna de surveiller les convertis , de les séparer entièrement des juifs, de les marier avec des chrétiennes , de les laisser jouir de leurs biens, de traduire devant l'inquisition ceux qui pratiqueraient des usages hébraïques *.

Paul IV, quoique presque nonagénaire, fut à peine revêtu de la tiare, qu'il lança une bulle fulminante contre la nation hébraïque des États de l'Église * ; renouvelant les dispositions les plus sévères des conciles, il ordonna aux juifs de se séparer des chrétiens, de n'avoir point de commerce de familiarité ou d'association avec eux, d'habiter des lieux isolés munis d'une seule entrée et d'une seule sortie, de n'avoir dans chaque ville ou bourg qu'une seule synagogue, de porter une barrette jaune , de vendre leurs biens immeubles aux chrétiens, a\ec défense d'en acquérir jamais, de tenir leurs livres de comptes en

• Bulle de Martin V. de l'an U25, dans le tome III de Bullarum ampliss. eollectio, part. 2.

• Voyez mon Histoire du commerce entre l'Europe et le Levant. Paris, 1830.

• Bulle de l'an 1542, insérée dans celle du pape Clément XI, de l'an 1703. - Tressant, Confereniepasloraii. Rome, 1728, in-*°.

4 Leges et ordiuationes à Judaeis in statu ccclcsiastico drçcntibus obsenandx; de J an 1559; dans le Bullarium maynum romanum, tome IV, part. 1.

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langue italienne et en caractères latins, de ne vendre les gages des emprunteurs qu'au bout de dix-huit mois, et de leur restituer le surplus de l'argent. Il leur interdit le commerce des grains et autres approvisionnements et tout autre trafic, les réduisant aux seuls prêts et aux affaires de banque; il défendit pareillement aux médecins juifs de soigner les malades chrétiens , même lorsqu'ils seraient appelés par eux. Il leur interdit d'avoir des domestiques ou ouvriers chrétiens et de travailler les dimanches ; enfin il leur enjoignit de ne pas souffrir que les pauvres les appelassent domini, seigneurs *.

On évaluait leurs possessions dans les États du pape à plus de cinq cent mille écus ; forcés de s'en défaire dans l'espace de six mois, les malheureux juifs n'en retirèrent pas le cinquième de la valeur *. Ce ne fut pas encore assez pour le clergé romain. L'inquisition voulait anéantir les livres thalmudiques, s'imaginant follement que, si elle y parvenait, les juifs se convertiraient plus facilement, quoique l'imprimerie fût là pour en multiplier les exemplaires.

Les juifs étaient parvenus à former à Crémone une bibliothèque très-considérable : c'est la destruction de ce vaste dépôt que résolut l'inquisition de Rome. Un fougueux dominicain, Sixte de Sienne, fut envoyé en 1559 à Crémone pour cette œuvre barbare. Le moine raconte froidement dans ses écrits qu'il livra douze mille volumes aux flammes, et il regrette que la faiblesse et l'avidité des princes permettent aux juifs d'avoir encore des livres thalmudiques 3 . Ce nouvel Omar aurait voulu ne laisser aucun ouvrage hébraïque dans le monde.

Tant de sévérité ne pouvait durer ; aussi peu de temps après la mort du pape Paul les juifs obtinrent de son successeur. Pie IV, ancien chef de l'inquisition, l'annulation de la plus grande partie de la bulle rigoureuse de 1559. Pour remédier aux vexations auxquelles les Hébreux étaient en butte, le nouveau pape leur permit d'acquérir et de posséder des biens-fonds de ville et de campagne jusqu'à la valeur de mille cinq cents ducats d'or, de les louer ou affermer à des chrétiens, d'avoir des boutiques et des banques hors de la juiverie, pourvu qu'ils

' Nec se à pauperibtts dominos vocari patiaolur. Art. 11 , dans le BuUorium magnum romanum, tome VI, part. 1.

3 Salseleth, ha Khab. t page 110.

• SirliSœnensis, ord. Prœdic, Bibliolheca sancta, 3« Mit. Cologne, J580, in-fu!., page 125 et 313.

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rentrassent le soir dans leurquurtier, de faire le commerce des grains, des huiles et des vins, de s'associer avec les chrétiens pour les spéculations commerciales, de pratiquer tout art ou métier quelconque, de quitter en voyage la barrette jaune. Il les acquitta de tous les délits qu'ils pouvaient avoir commis contre la constitution de Paul IV, ordonna de leur restituer leurs livres de comptes , qui probablement leur avaient été enlevés sous le pape précédent, et statua qu'à l'avenir les plaintes des débiteurs contre les créanciers seraient reçues pendant un an ; que passé ce délai les plaignants ne seraient plus admis pour faire punir la partie adverse, mais que l'action civile aurait toujours son effet, suivant le droit commun, ainsi que celle qu'intenteraient les créanciers

Par la Gn de ces concessions on voit que les juifs ne les avaient pas obtenues sans de grands sacriOces. Le pape y rappelle aux Hébreux qu'ils sont tenus de payer la composition , dont ils sont récemment convenus avec la chambre apostolique, ainsi que d'acquitter les charges usuelles *. Ils les auraient volontiers acquittées, si le successeur de Pie IV eût voulu ratifier leurs privilèges ; mais, loin de là, Pie V les accusa de grands crimes, d'usure, de brigandage, du recèlement de vases d'église, de magie, de prostitution ; ce pape renouvela les décrets rigoureux de Benoît XIII, et ordonna en 1569 leur bannissement. Il paraît que cet ordre fut réellement exécuté, excepté a Ancône. Mais comme à chaque nouvelle élection les juifs avaient une chance de succès, ils obtinrent leur rappel sous Grégoire XIII, du moins dans quelques villes des Etats de l'Eglise , entre autres à Ravenne*, cependant Grégoire les soumit au tribunal de l'inquisition. Cette disposition fut encore détruite par le pape suivant, Sixte- Quint *, qui fit en outre de la rentrée des juifs un objet de finance, ayant pour principe, suivant un historien italien, qu'il fallait leur donner l'exemple de la justice , mais qu'on pouvait saigner leur bourse 5 . 11 permit à un grand nombre d'entre eux de revenir à

' DecJaratio et limitatio constitution* Pauli IV, de l'an 1862, dans le BuUarium, magnum romanum, tome IV, part. 2 e .

3 Vos et céleri extra urbem obligati sint in solutione composition is per vos nuper cum camerâ apostolicà faclx, aliisque omnibus oneribus per vos sustinendis. Ibid.

* Rubœi Hitlor. Ravennat. libri X.

* Ameiot de ia Houssaie, Hist. du Gouvern. de Venise, 1G95, tome I.

* Letî, ViladiSixto Y, tome III.

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Rome; vers 1599 il s'en trouva environ deux cents familles dans cette métropole *.

Ge que dit un auteur du milieu do xvn* siècle au sujet de l'état dés juifs d'Italie doit s'appliquer aussi, à peu de chose près, à leur état vers la On du xvi e siècle. « A Rome, dit Sprenger *, les juifs habitent un lieu séparé non loin du Tibre, et ont leur champ de sépulture particulier ; avant le temps de Paul IV ils demeuraient confusément au milieu des chrétiens.' Ils ne possèdent point de biensfonds ; pour marque distinctive ils portent un chapeau jaune. Lorsqu'on lève des troupes dans les États romains, ils fournissent des lits aux soldats ; ils ne peuvent trafiquer qu'avec des effets de peu de valeur, vieux et déjà usés, qu'ils offrent' aux amateurs en parcourant les rues aux cris de hep, hep ! Tous les samedis un juif de chaque ménage est tenu d'assister au sermon dans l'église hospitalière des pèlerins au Pont-de-Sixte, pour être fidèlement instruit dans l'interprétation de l'Écriture sainte ; celui qui y manque paye une amende de cinq jules. Les femmes porteut à la coiffure un cordon jaune, les docteurs mêmes de la loi ne sont pas dispenses de porter la marque. La nation hébraïque est répandue dans toute l'Italie, excepté le royaume de Naples et le duché de Milan, où l'on n'en trouve point, parce que dans ces États, ainsi que dans le royaume d'Espagne, on n'admet qu'une seule religion. A Venise ils vivent en grand nombre et avec une sorte de splendeur ; ils y occupent la meilleure partie de la ville ; c'est un vaste quartier entouré de murs. A la différence d'autres juifs, ils y portent des chapeaux d'écarlate, presque comme ceux des cardinaux , si ce n'est que les chapeaux des juifs sont doublés en noir. »

Quelques débris des synagogues espagnoles et portugaises forent recueillis dans les Provinces-Unies de Hollande; ce ne fut pas sans peine qu'ils purent s'y établir. Tant que la Hollande fut sous la domination espagnole, l'intolérance y fut de droit. Sous le règne de Charles-Quint il parut dans ce pays plusieurs ordonnances qui défendaient aux juifs portugais d'y demeurer, à moins qu'ils n'y eussent séjourné depuis six ans. On ne faisait même pas grâce à ceux que le Portugal avait convertis, et que l'on- soupçonnait sans doute d'être meilleurs juifs que chrétiens \

' Leti, Vita di Sixto V, tome III.

* Roma nova. Francfort, 1667, page 231.

• Ordonnances de 1532, 1349 et 1830. — Van Wyn, Supplément à l'histoire d* Hollande, de Wagenaer.

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