‹ Les juifs dans le moyen age essai historiqueChapitre 3 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On a voulu recaler beaucoup l'époque des premiers établissements des juifs en Europe. A Ulm et à Worms , en Allemagne , on a prétendu posséder des actes prouvant qu'il y avait des synagogues dans ces deux villes à l'époque de la mort de Jésus-Christ 1 . En Espagne, on a produit une prétendue épitaphe d'un trésorier du roi Salomon, mort à Sagonte*. En France on n'a pu trouver de monuments aussi antiques ; cependant on a cherché à inférer d'une inscription faite sous le règne de Constance , et mentionnant des juifs parmi les assassins d'un préfet d'IUyrie, qu'à cette époque les juifs étaient établis dans les Gaules 5 .

Quant aux prétentions des juifs d'Espagne et d'Allemagne , la critique n'a pas eu de peine à en montrer l'absurdité, et l'inscription trouvée auprès de Sisteron prouve seulement qu'il y avait quelques juifs , peut-être trois ou quatre, parmi les bandits qui infestaient les Alpes 4 . Avant que la Judée fût subjuguée par les Romains, sous le

1 Ch. Ostrofrane., De Judœis è Ratiebond pulsis hisioria; dans le tome II des Aet. litter. de Struve. — Lehman Chron. Spirens. — Sepher Toledoth Jescher. 1 Villalpandi Explanat. in Exeeh., tome II, lib. 5.

1 Spon, Mitcell. Erudit. antiq. — Bouche, Chorographie de Provence , iiv. IV. * Basnage, Histoire de» Juifs. La Haye, 1716. Vol. XI.

18 tes juifs

commandement de Pompée, il n'est pas probable que les juifs se soient répandus cbez des peuples éloignés. Leur esprit national et leurs lois les portaient à n'avoir point de communications avec les peuples occidentaux ; mais depuis qu'ils obéissaient à Rome , ils ne purent plus éviter ces communications; et quand leur capitale fut prise et renversée, la nécessité les força de chercher une autre patrie. C'est donc depuis cette époque qu'il faut s'attendre à les voir pénétrer dans les pays étrangers ; encore se passa-t-il longtemps avant qu'ils fussent assez nombreux dans les États d'Europe pour exciter l'attention des législateurs ou donner lieu à des mesures de police. Les contrées voisines de la Palestine, les pays qui avaient le plus de rapport avec leur patrie pour le climat, le sol, les productions, les habitants, durent les attirer plus tôt que les pays barbares et incultes de l'Europe, où tout était étranger pour eux, et qui ne leur promettaient point un asile tel qu'ils le souhaitaient. Après les contrées d'Asie et d'Afrique voisines de la Syrie , Rome avait dû les attirer de bonne heure , puisque c'était le siège de l'empire dont ils dépendaient. 11 était tout simple qu'ils se répandissent de là dans l'Italie et dans les autres pro* vinces de l'empire romain. Ils pouvaient aborder directement aux côtes d'Espagne et des Gaules. Ce trajet était d'autant plus facile que les ports de Cadix , Carthagène , Marseille , etc. , étant très-connus dans la Méditerranée, les relations de ces places de commerce avec la Syrie devaient être fréquentes. Par la mer Noire ou par l'Illyrie ils pénétrèrent peut-être en Hongrie et en Allemagne.

Quelques auteurs les font arriver par la Belgique dans les Gaules 1 . 11 est difficile d'assurer quelque chose de positif sur des émigrations qui, pendant des siècles, ont eu lieu partiellement. Il a pu en arriver par le nord, comme il en est sûrement arrivé aussi par le midi. Il est vrai qu'il est fait mention de bonne heure des juifs de quelques villes des provinces belgiques*, mais on n'en peut conclure que c'est de là qu'ils se sont répandus sur le territoire gaulois. Probablement il y en avait dans beaucoup de lieux de la Gaule quand ceux des villes belges excitèrent l'attention des empereurs romains. C'est au v* siècle que nous les trouvons en nombre dans la province narbonnaise. Ils pleu-

1 De Boissi, Dissertations critiques pour servir à l'éclaircissement de l'histoire des Juifs. Paris, 1787. Tome II.

' Voyez plus bas les dispositions de Constantin au sujet des juifs de Cologne.

rèrcnt la mort de saint Hilaire, évéque d'Arles , qui avait traité ce peuple avec affection 1 . Sidoine Apollinaire, évéque de Clerrnont, parut les estimer aussi ; du moins , en parlant dans ses lettres de quelques juifs de sa connaissance , il s'exprime dans des termes honorables pour eux 3 .

En Espagne on n'a guère de témoignages d'un séjour plus ancien des juifs. C'est au v° siècle qu'on les y trouve pour la première fois en nombre s . Il n'en est pas de même de l'Italie, où ils étaient établis dès la fondation de l'empire romain ; et depuis lors aussi les lois s'occupent d'eux , et leur font éprouver toutes les vicissitudes commandées par les caprices ou la politique du gouvernement et par la conduite des juifs mêmes. C'est donc là qu'il faut chercher les fondements de la législation qui a existé à leur égard.

Les premiers auteurs latins qui fassent mention des juifs de Rome en parlent dans des termes de mépris, ce qui fait voir que c'était la lie de la nation qui affluait à Rome, où les richesses accumulées de toutes les parties du monde et le luxe excessif des grands offraient un appât aux pauvres de toutes les contrées de l'empire. Ils se livraient aux plus chétives branches d'industrie , et menaient une vie misérable *, précisément comme s'occupe et vit encore une partie de cette nation.

On voit assez, par le récit de Tacite, que les juifs ne jouissaient pas d'une grande considération à Rome. On les regardait comme un peuple méprisant ce qui était sacré chez d'autres peuples , et , à son tour, se permettant ce qui passait pour illicite ailleurs ; peuple fidèle et charitable envers les siens , animé de haine pour tout le reste du genre humain , adonné au libertinage , aimant à multiplier sa race et méprisant la mort, reconnaissant une seule divinité, n'ayant point d'images dans ses temples et dans ses villes, et ne rendant aucun hommage aux rois et aux Césars 5 .

Tacite, qui n'oublie aucun des défauts de cette nation, et qui paraît

1 Vie de saint Hilaire, dans le tome I des Opéra sancii LeonU papœ, édition de Qoesné, in-4°.

» Sidon. Apollinar., Epist. lib. 3, epist. 4; lib. 4, epist. tfj Mb. 6, epist. 2.

• MarUnez Marina, Diteurso hùtor.-eritico sobre la primera venida de lot Judiot a Espana, dans le tome III des Memoriat delaR. aead. de Hist. Madrid, 1799.

4 Martial, liv. XX, epig. 46. — Juvénal, sat. 3 et 5.

• Tacite, Histor., lib. y cap. 4 et 5.

la caractériser complètement telle qu'elle se présentait aux Romains, ne loi reproche point la cupidité. Ce n'est donc pas comme usuriers que les juifs se faisaient haïr des Romains.

On ne mettait d'abord aucun obstacle ni à leur industrie, ni à leur culte , que l'on confondait avec celui de l'Egypte ; ils avaient une synagogue ; ils demeuraient au milieu de la populace de Rome et des Égyptiens.

Ils se firent remarquer par leur deuil aui funérailles de César Uparatt que sous Auguste, ils eurent part aux distributions de vivres faites au peuple. Le quartier Transtévérin était occupé alors par des juifs, qui, en grande partie, étaient d'anciens captifs réduits en servitude, que leurs maîtres avaient affranchis *. Sous le règne de Tibère, quatre mille Égyptiens et juifs furent relégués de Rome en Sardaigne, à cause des superstitions qu'ils pratiquaient. Ils devaient être employés à réprimer les brigandages ; on les sacrifiait avec une inhumanité qui révolte, même dans les paroles de l'historien romain 5 qui en parle. Tous les autres juifs devaient être bannis de l'Italie , à moins qu'ils ne renonçassent à leur culte *• On brûla les ornements de leur synagogue. Cependant ils furent rappelés.

Galigula ne les aima pas davantage; Claude fit fermer leurs temples et les renvoya même de la ville, en confondant, à ce qu'il paratt, les chrétiens avec eux ; néanmoins nous les y trouvons rétablis, dans le plein exercice de leur culte , sous Néron. Ils étaient répandus alors dans toutes les terres de l'empire romain , quoique sans doute en trop petit nombre pour former ailleurs une communauté comme & Rome; ils faisaient même des prosélytes , probablement par le prestige de leur culte mystérieux ; aussi Sénèque se plaint-il de leur influence

Sous Yespasien , Jérusalem, foyer de l'insurrection juive, fut assiégée. Animés à la fois par leur religion et par la haine du joug étranger, les juifs se battirent en désespérés, ne comptant plus que sur Dieu et leur courage. Une preuve du singulier esprit qui animait

1 Suétone, Vie de César, chap.124: Précipité Judœi qui etiam noctibuscontiouis bustum frequentarunt.

3 Philo de Legatiene ad Cojum.

• Si ob gravitatem coeli interiissent, vile damnum.

• Tacite, Annales, lib. 2 cap. 85. — Suétoue, Vie de Tibère, chap. 36. — Pbilon, Histoire des Juifs.

• Victoribus victi legem dederunt. Séoéque, de Superstitions.

Page 1