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alors leur gouvernement , c'est qu'il ordonna, comme actes de pénitence, qu'on ne se parerait plus de couronnes nuptiales, et qu'on n'enseignerait plus le grec à la jeunesse Cette dernière défense, consignée dans le Thalmud, a été dans la suite regardée comme obligatoire à perpétuité par des juifs plus scrupuleux qu'intelligents.
Jérusalem fut enfin prise après une défense désespérée, et le temple, auquel s'attachaient toutes leurs espérances , fut renversé. Dès lors les juifs, cessant d'être un corps de nation, affluèrent davantage dans l'empire romain, et se répandirent peu à peu dans le reste du monde, sans jamais perdre l'espoir de rentrer un jour dans la terre de leurs aïeux.
Tandis que les uns se dirigèrent sur l'empire romaiu, les autres se réfugièrent dans les régions orientales, surtout en Perse, où une foule d'Hébreux étaient restés depuis la captivité de Babylone. Ils pénétrèrent dans le centre de l'Asie, et il y en a qui arrivèrent même dans la Chine. Ils y furent admis dans plusieurs villes , mais ce fut dans celle de Caïfong-Fou qu'ils s'établirent définitivement, et formèrent une colonie qui s'est propagée jusqu'à nos jours, et intéresse comme un débris isolé d'une nation célèbre. Les juifs de Caïfong-Fou parlent qn hébreu mêlé de persan , ce qui indique que leurs ancêtres ont fait quelque séjour en Perse avant de se porter davantage vers l'est. Leur synagogue a, comme l'ancien temple de Jérusalem, un sanctuaire où le chef de la synagogue a seul le droit d'entrer. Leurs livres sacrés sont au nombre de treize, en l'honneur de Moïse et des douze tribus *. Ce sont des rouleaux appelés taking, posés chacun sur une table particulière, et recouverts d'un rideau en soie. Parmi ces livres on remarque un Pentateuqne très-ancien. D'autres disent que c'est le livre d'Esther. A la fête du Purim , on le tire respectueusement du lieu où il est déposé , on le bénit , puis on en fait la lecture. Le reste de l'année ce manuscrit antique est soigneusement serré 3 .
Revenons aux juifs d'Europe.
A Rome, Dominitien les accabla d'impôts et de mépris. Suétone vit on vieillard nonagénaire subir une inspection publique , parce qu'on
* Mischna, 14. Selon la Géroare, la défense est du temps d'Aristobule.
* Sik. de Sacy, Notice d'un manuscrit du Pentateuque conservé dans la synagogue des Juifs de Càifong-Fou; dans le tome IV des Nolices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
* Trigaut, de Christ. Expédition* apud Sinas, cap. 11.
voulait savoir s'il était circoncis et justiciable du fisc judaïque 1 . Ce spectacle dégoûtant étonna un historien que n'étonnaient plus les orgies les plus licencieuses des tyrans de Borne. Déjà, immédiatement après la destruction de Jérusalem, Titus les avait forcés de payer la didrachme qu'ils avaient payée à leur temple; Domitien y joignit l'outrage et les persécuta , même sous prétexte d'impiété. Son successeur Nerva , au contraire, annula les décrets de ce farouche empereur. Un faui messie nommé André excita, sous le règne de Trajan, le fanatisme des juifs de la Cyrénaïque et de l'tle de Chypre. Ils tombèrent avec une fureur incroyable sur ceux qui, à leurs yeux, étaient des infidèles, voulant par ces massacres horribles se frayer la route de la Palestine. Cette révolte fut étouffée enfin et punie sur les plus cou* pables *.
II parait pourtant qu'on les laissa tranquilles dans les États romains. Sous Adrien même, que le soulèvement et les cruautés des partisans de Bar-Cocheba , faux messie, engagèrent à faire sortir de Jérusalem tous les juifs qui y étaient restés, avec défense de rentrer sur le territoire de cette ville, et qui établit à Jérusalem une colonie romaine 5 , les juifs de Rome ne furent probablement pas inquiétés.
On lit dans un commentaire hébreu de la Bible *, qu'un jour Adrien , se promenant sur les bords du Tibre , vit un vieillard juif très-occupé de ses plantations, et que, lui ayant exprimé son étonnement de ce que dans un âge aussi avancé il plantait des arbres, il reçut cette réponse : a Si je le mérite, je jouirai encore des fruits de ces arbres ; sinon, que la volonté de Dieu soit faite 1 Mes parents ont planté pour moi, il est juste que je plante aussi pour mes enfants. »
Si ce n'est pas une de ces anecdotes que les rabbins citent souvent sans une autorité suffisante, elle prouve que , parmi les juifs des États romains, il y avait des agriculteurs respectables, et qu'ils ne ressemblaient pas tous à ce ramas de populace dont parle Tacite.
Cependant, la colonie romaine qu'Adrien avait établie à Jérusalem causa un nouveau soulèvement parmi les juifs, à qui on défendit d'ailleurs la circoncision. Leurs derniers efforts en faveur de leur indépendance ne firent qu'achever leur dispersion. Vaincus par l'em-
1 Vie de Domitien, chap. 12.
* Voyez Dion et Eusèbe.
» Eusèbe, liv. IY, cbap. 4.
* Midra$ch-Raba.
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pereor romain, les révoltés furent vendus comme esclaves. « Adrien et les autres empereurs , successeurs de Titus , dit un auteur juif, firent passer les gens les plus vaillants aux derniers confins de l'empire romain. Ainsi, tout ce que notre nation avait de meilleur et de plus noble alla habiter les provinces d'Espagne et de France * . »
Sous Antonin , les juifs essuyèrent encore des défaites ; mais on leur rendit la faculté de se circoncire : c'était leur rendre leur culte. Les règnes suivants furent troublés parles guerres desParthes, à qui s'étaient joints les juifs de la Mésopotamie. Cependant , quoique ces guerres se continuassent sous le règne de l'empereur Sévère, ce prince H avare, rendu favorable, à ce qu'on présume, par leur argent a , leur laissa leur culte, leva sur eux des impôts, et les assimila du reste aux citoyens romains *, ainsi que le prouvent les lois que nous connaissons de lui relativement à ce peuple. Elles admettent les juifs à la tutelle, les déclarent capables de remplir des fonctious publiques, et leur laissent la faculté de refuser les emplois onéreux ; législation d'autant plus favorable, que les chrétiens étaient alors persécutés et ne jouissaient point de privilèges semblables. Ce sont les premières dispositions positives qui fixent leur état dans l'empire romain ; elles furent respectées pendant la durée de l'empire païen.
De persécutés ils devinrent persécuteurs dans leur prospérité. En Palestine ils exercèrent des vengeances contre ceux de leurs compatriotes qui embrassaient le christianisme et en pratiquaient le culte. Il paraît que les derniers empereurs païens, voyant l'idolâtrie tomber et le christianisme seulement à moitié affermi, attachèrent peu d'importance aux affaires religieuses.
Mais Constantin, premier empereur chrétien, prit aussi des mesures pour protéger les chrétiens contre la fureur et l'intolérance des juifs. Il fit défendre aux Israélites de persécuter les convertis, d'abord, sous peine d'être brûlés, punition qu'il jugea plus tard à propos de réduire, à celle que la loi décernait contre les outrages. Il les empêcha de circoncire ceux qui étaient à leur service et de faire apostasier les
1 Manuel Aboab, Nomologia, part. II, cap. 22.
* Basnage, Histoire des Juifs, liv. VIII, cbap. 2.
• Judœis privilégia reservavit. Lamprid., in Alex Sev. — Palastinis plurtma jura fundaviU Spart., in Sev, — Eos qui judaicam superstiiionem sequuotur, Seterus ei Aulonious honores adipisci permiserunt, sed et nécessitâtes imposuerunt, quae superstitionem eorum non Isderent. Digest., lib. 50, Ut. 2; lib. 3, pars 3.
chrétiens. Il leur ôta de plus l'exemption de la charge onéreuse de décurion, dont ils avaient joui depuis Sévère, et qui était en effet un privilège injuste , dont il paraît que les chrétiens s'étaient plaints. Mais dans le rescrit où il accorde à ceux-ci que les juifs soient soumis aux mêmes charges qu'eux , il veut que, pour consoler les Hébreux de la perte de l'ancienne coutume, l'exemption soit conservée à deux ou trois personnes de la synagogue 1 ; d'où l'on voit que l'empereur avait encore des ménagements pour la nation hébraïque. Cependant, cette exemption, Constantin l'accordait fréquemment à des chrétiens favorisés.
Dans l'Orient ils ne furent probablement soumis à aucune restriction : ils y étaient nombreux et puissants ; et, dans la Perse , leur prospérité les porta detoouveau à persécuter le christianisme, au nom duquel on leur infligea dans la suite tant de maux. lisse révoltèrent aussi dans la Judée contre le joug de l'empereur. Constantin se borna au châtiment des coupables , en leur faisant couper les oreilles et imprimer la flétrissure au front*. Constantin son fils les traita avec plus de rigueur : il interdit aux juifs l'entrée de Jérusalem , leur défendit sous peine de mort d'épouser des chrétiennes et de circoncire des esclaves. Il ne leur permit plus d'avoir des chrétiens à leur service, de même qu'il statua la peine de la confiscation contre les chrétiens qui embrasseraient le judaïsme 8 .
C'est ainsi que la démarcation entre les deux religions, qui d'abord n'avait pas été si tranchante , fut établie. Quant aux impôts qu'ils payaient, ils forent toujours à peu près également pesants. Julien, peu favorable au christianisme, les en soulagea, et leur permit de relever leur temple. Aussitôt on vit les juifs reprendre courage, persécuter les chrétiens en Syrie ; et, quoiqu'ils ne fussent pas traités également bien sous le règne passager de Jovien, il est vrai pourtant dédire qu'ils eurent alors une époque très-favorable, et telle qu'ils n'en ont pas eu de meilleure après la chute de l'empire.
En effet , les empereurs qui se succédèrent depuis, surtout ceux de la famille de Théodose , leur témoignèrent de grands égards , et leur accordèrent des privilèges notables. Valens ne tes priva que de
1 Binos Tel ternos prmlegto perpeti patimur, nullis norainatiombus occupari. Constant, Deeurionibu» Agripp., dans le tome II du recueil des Historiens de France.
* Œuvres de saint Ckry$o$tofM, tome V, livre contre les Juife.
• Sozomène, liv. III, chap. 17. - Saint Hilaire, t'a Psalm. 38, 131, 146.
l'immunité des charges publiques ; presque tous les autres édita publics furent en leur faveur, quoique le clergé, devenu puissant, trouvât de l'impiété dans la protection accordée aux descendants des meurtriers de Jésus-Christ. Théodose réprima l'excès de zèle qui portait des chrétiens à détruire les synagogues ; il déclara qu'aucune loi ne prohibait l'existence de la secte judaïque. Une de leurs synagogues ayant été détruite , l'empereur ordonna que les fanatiques la rebâtiraient à leurs frais. Bâtir une synagogue parut un si grand outrage au christianisme, que saint Ambroise obtint par ses sollicitations que le décret ne serait pas exécuté *.
Les juifs avaient, jusqu'au v e siècle, leur patriarche, qui levait des impôts sur la nation ; il est qualifié d'illustre dans les édits, et défense est faite aux chrétiens de le nommer d'une manière odieuse *. Ils élisaient leurs juges pour tout ce qui touchait aux matières religieuses ; ces juges avaient la faculté d'expulser des synagogues les pécheurs endurcis, sans qu'aucune autorité chrétienne pût les faire rentrer dans le sein de la nation. Pour les affaires civiles, les juifs étaient obligés de recourir aux tribunaux romains. Cependant , en faisant des compromis devant leur patriarche, les parties plaidantes pouvaient soustraire leurs procès aux juges chrétiens. Un édit d'Arcadius et d'Honorius renouvelle les privilèges des chefs des synagogues, et les met au même rang que les premiers ecclésiastiques chrétiens 5 . 11 était défendu de les troubler dans la sévère observation du sabbat. La loi de Constance , qui défendait aux juifs d'avoir des esclaves chrétiens, fut rapportée par Honorius \ et l'on vit dès lors dans tout l'empire des chrétiens en servitude chez leurs ennemis; seulement, il fut enjoint aux maîtres de laisser leurs esclaves pratiquer leur religion. Nous verrons cet ordre de choses subsister en France encore au milieu du vi e siècle et dégénérer en abus déplorables.
Cependant, il fallait accorder aussi quelque chose aux vives réclamations des chrétiens et à l'opinion publique, très-prononcée contre le culte hébraïque. 11 fut donc interdit aux sectaires de ce culte d'élever de nouvelles synagogues ; les juifs furent exclus aussi de la milice ; mais en même temps , on déclara dans les termes les plus
1 Saneti Ambrosii Epistolœ, epist. 29.
3 Code Théodotien.
* Voyez toutes ces dispositions dans le code Thépdosiep, lit. 8 et 9.
• ibid.
ménagés que ce serait sans aucun préjudice de leur honneur. Il y a apparence que les chrétiens refusaient de servir avec ceux qu'ils considéraient comme des ennemis. L'avocatie, qui ouvrait le chemiii des honneurs publics, leur resta accessible, ainsi qu'il fut déclaré par Tédit dont je viens de parler 1 . Peut-être les juifs avaient-ils plutôt à se louer qu'à se plaindre d'être écartés de la milice, qui, dans ces temps du relâchement des vertus civiques , n'était considérée que comme un fardeau. « Le ton indulgent et réservé de cette loi, observe Dohm *, semble prouver la considération générale et distinguée dont les juifs jouissaient dans ces temps-là, et la possession tranquille de ces libertés pendant plus de quatre siècles est une preuve bien certaine qu'ils ne s'en étaient pas rendus indignes. »
A la fin du règne de l'empereur d'Occident, la nation hébraïque se trouvait donc dans une position assez avantageuse, au milieu des sujets de l'ancien empire romain. Leur culte était respecté ; dans tout ce qui concernait la religion ils jouissaient d'une liberté entière ; ils pratiquaient leurs coutumes nationales , et avaient des juges de leur nation , excepté pour les affaires capitales ; encore paratt-il que les affaires de cette nature furent souvent jugées par les juifs mêmes, avec la connivence des juges romains 3 . Du reste , ils étaient traités à l'égal des citoyens romains , et il n'y avait que les premières dignités de l'Etat et les fonctions de la milice dont ils fussent exclus. Outre la carrière civile, ils pouvaient se livrer à celles du commerce, de l'industrie et des lettres, et, à en juger par les plaintes des chrétiens leurs contemporains, ils s'y livraient avec l'ardeur qui les a de tout temps animés. Le poète Rutilius se plaint que la nation vaincue opprime les vainqueurs 4 , et saint Augustin crut devoir abaisser lorgueil des juifs en leur rappelant qu'ils étaient exclus des premières dignités de l'État, qu'on ne les admettait point à la table des grands seigneurs, et qu'ils étaient soumis aux impôts. D'un autre côté , saint Jérôme ne dédaigna pas de s'instruire dans la langue de la Bible auprès de maîtres hébreux \
* Sane Judœis libéral ibus studiis instilutis exercends advocationis non intercludimus libertatem, et uti eos curiaiium munerum bonore permittimus, quam praerogaliva natalium et splendore familis sortiunlur. Code Théod., de Judœis, 1. XXXIV.
* De la Réforme politique des Juifs, trad. par Bernouilly. Dessau, 1782. ■ Origène, liv. VI, cbap. 1. Epist. ad Roman.; Epist. ad Afriean.
* Atque utioam nunquam Judea subacta fuisaet ! etc. Rutil., Jim., lib. 1. ' Epùt. 4 ad Rustic.; Prœfat. ad Daniel.
Les Goths, s'étant emparés de l'Italie, restèrent fidèles au système de tolérance que les derniers empereurs romains avaient pratiqué. Théodoric conserva aux juifs leurs privilèges ; il permit de rebâtir la synagogue de Gènes, qui avait été dévastée par la populace *. Oo voit, par l'histoire de sob règne, que les juifs florissaient non-seulement dans cette ville et à Borne, mais aussi à Milan et a Naples où ils se défendirent plus tard contre les Goths avec Vannée deBélisaire. Un historien moderne peu favorable à cette nation * suppose que la grande protection que leur accordaient les Goths fut ce qui causa le mécontentement des Italiens et leur fit désirer d'être gouvernés par la cour de Gonstantinople , qui astreignait les juifs à des lois sévères ; mais les Italiens pouvaient avoir des motifs bien plus valables que cette circonstance futile de se plaindre de la domination étrangère. Au reste, Théodoric, tout en laissant les Hébreux pratiquer leur culte, ne se montra guère affable envers eux ; il reprocha avec humeur aux juifs de Milan de chercher un repos temporel, tandis qu'ils renonçaient à celui de l'éternité \
Cependant les descendants d'Israël avaient trouvé jusqu'alors dans l'empire romain un refuge assuré , et dans les empereurs des protecteurs et presque des pères. Cette sécurité s'évanouit sous le règne de Justinieu , et successivement ils furent dépouillés de leurs privilèges , traités avec mépris et livrés aux avanies du gouvernement et du peuple. Dans le code verbeux, diffus et versatile de Justinien se trouvent consignées d'avance toutes les injustices dont les siècles suivants se sont rendus coupables envers une nation malheureuse. On dépouilla les juifs de la faculté de prétendre aux emplois civils. La loi , choisissant les termes les plus durs, les déclara tous , sans exception , inhabiles à toute éternité 5 ; cependant elle voulut qu'ils restassent soumis à toutes les charges ; elle les priva de tous les honneurs , et prescrivit que leur condition civile serait aussi abjecte que la condition de leur Âme 6 . II semble qu'un esprit de haine et de vengeance ait dicté cette loi.
' Cassiodore, Tar. 2, 27.
* Ibid. 3, 45 ; 4, 33; 5, 27. — Procope, de Bello Goth. i, c. 8.
* Menzel, Histoire des Allemands, tome II.
♦ Sed quid Judœa supplicans temporalem quietem quasris , si œternam requiem invenire non possis., Cassiod., Var. 5, 37.
' L. ult., Cod. Justinian., de Judads; et Novell,, 45.
• Honore tamen fruanlur nullo, sed sint in lurpitudine fortuns in qui et animam esse Yolunt. Ibid.
Leur témoignage en justice, contre des chrétiens, fut déclaré nu), tandis que les chrétiens pouvaient déposer contre eux. On alla jusqu'à les blesser dans leurs droits de famille et dans leurs affections les plus chères. Non-seulement il fut interdit aux pères et mères de priver de la légitime les enfants qui avaient abjuré le judaïsme, mais la loi ajouta que, même les plus grands crimes n'autoriseraient pas les parents à déshériter les enfants convertis ; loi injuste , qui , voulant préserver les enfants de la colère des pères, exposa ceux-ci au mépris des enfants, et qui pourtant fut souvent renouvelée. A peine laissat-on aux juifs la juridiction dans les matières de la loi mosaïque. Le législateur s'explique à ce sujet si obscurément, que quelques savants ont cru y trouver la suppression de cette juridiction Enfin, comme pour leur ôter leur propre estime et autoriser le peuple a les couvrir d'opprobre, le législateur les flétrit des termes les plus outrageant*», les rejette au dernier rang, ou plutôt au rebut de la société, et rompt par conséquent leurs relations sociales ; encore vint-il des temps où la dureté de Justinien dut leur paraître une sorte de douceur, en comparaison des persécutions sanguinaires qu'on exerça contre eux.
Sous Léon l'Isaurien on les força, par les persécutions et les supplices, à renier leur culte pour entrer dans l'église chrétienne , et on les abandonna à la discrétion des évêques *. La plupart des pères de l'Église, Tertullien, Cyprien, Eusèbe, Chrysostome, Augustin, Cyrille, avaient écrit contre leurs opinions religieuses. Ils étaient signalés partout comme une secte professant une doctrine perverse.
Les papes, de leur côté, eurent souvent à régler les rapports entre les juifs et les chrétiens. Grégoire I er voulut que l'on observât fidèlement les concessions faites aux juifs, mais qu'on n'allât point au delà. Les juifs de Rome ayant des différends avec ceux de la Sicile, il écrivit à l'évôque de Palerme pour qu'il examinât l'affaire et la jugeât conformément aux lois. Dans le cas où la querelle paraîtrait trop compliquée, il pouvait laisser nommer des arbitres, et si ceux-ci ne pouvaient la termiuer, le procès devait être rapporté au saint siège s .
Ayant appris que Nasas, qu'il qualiGe le plus scélérat d'entre les
1 Dohm, de la Réforme politique des Juifs.
2 Zonaras, Histor., tome III.
* In his qun eis con cessa sunt, nullum debent praejudicium suslinere. Lettre de Grégoire à l'évêque Victor, de l'an 897-598, dans le tome I de Johannis de Jobanne» Codex diplomaU Siciliœ, diploma 148.
juifs , achetait des esclaves chrétiens, et rendait avec eux un culte à Elie, qui pourtant avait aussi des autels en Italie, Grégoire enjoignit au préfet de la Sicile d'être plus sévère que son prédécesseur, qui avait assoupi les poursuites contre ce juif. Le pape demanda que, si le délit de Nasas était constaté, il fût puni, et que les esclaves fussent mis en liberté 1 .
Grégoire s'emporta encore davantage quand il apprit que des juifs de Catane achetaient des esclaves païens pour les faire circoncire , et élever par conséquent dans le mosaïsme. Il rappela les lois des empereurs contre ce délit capital, et ordonna également que les esclaves circoncis fussent sur-le-champ mis en liberté 3 .
Une autre fois un chrétien, après avoir été esclave pendant dix-huit ans chez un juif, implora la protection du pape contre le fils de son ancien maître, lequel fils, s'étant fait chrétien, voulait ramener l'ancien esclave dans la servitude. Le pape déclara que le premier esclavage ayant été illégal, le fils, quoique chrétien, n'avait aucun droit à le faire valoir *.
Il prit également la défense d'une ancienne juive qui , après avoir reçu les présents de noces d'un juif , s'était fait baptiser et avait épousé un chrétien. On avait voulu la forcer de rendre ce qu'elle avait reçu *.
Les juifs convertis étaient les favoris de l'Église. Grégoire ordonne, dans une de ses lettres au diacre de la Sicile, d'écrire partout où il y avait des juifs, pour annoncer que Ton baisserait le cens de ceux qui se seraient convertis. Il veut que la réduction soit d'un sou sur trois ou quatre. Il espère que, voyant les convertis jouir de cette faveur, les autres juifs auront l'envie d'en profiter aussi. Il convient que ceux qui seront attirés par cet appât ne seront peut-être pas de très-bons chrétiens ; « mais, ajoute-t-il naïvement, au moins leurs fils naîtront dans le christianisme, et nous gagnerons les uns ouïes autres 8 . »
Le pape prenait là un moyen qui n'était guère digne du chef d'une
1 Lettre de Grégoire» de l'an 592-593, Ibid., diploma 95. 1 Lettre de Grégoire à l'évéque Léon, de l'an 595-596. Ibid., diploma 127. » Lettre de Grégoire à l'évéque de Syracuse, de l'an 597-598. Codex dipiom., diploma 148.
4 Lettre de Grégoire au sous-diacre de Sicile, de l'an 590. Ibid., diploma 76.
* Nec hoc inuliliter faciemus ; quia elsi ipsi minus Bdeliter veniant, hi lamen qui de eis nali fuerint, jam fideliùs baptisantur; ipsos ergo eut eorum filios Iucramur. Lettre de Grégoire, de l'an 591-695. Ibid., diploma 113.
église ; cependant sa séduction grossière n'était pas au moins un outrage à l'humanité ; et toutes les fois que ce pape ordonnait des enquêtes sur des affaires concernant les Israélites, il recommandait aux évéques de ne prononcer qu'après un examen rigoureux, preuve de son désir d'être juste envers cette nation.
Il y avait déjà, depuis plusieurs siècles peut-être, des juifs à Venise, et il est probable qu'ils s'y livraient au commerce, puisque c'était presque la seule occupation de tous les habitants des lagunes ; mais dès que la république vénitienne commença à prospérer, elle songea aussitôt à exclure les étrangers du bénéfice de son commerce maritime. En 945, sous le doge Orso Participazio, il fut défendu par une loi, aux maîtres des navires vénitiens, de prendre à bord des juifs et des marchands étrangers l . Heureusement les Israélites n'ont jamais été un peuple marin.
Vers le temps que l'Italie fut en proie aux peuples barbares qui Tirent peser sur les habitants les calamités de leurs invasions , un peuple, venu également des pays barbares du nord, les Visigoths, opprimait la nation hébraïque en Espagne. La dureté avec laquelle la traitent les lois visigothes a frappé plusieurs auteurs modernes*. Toute la rigueur de l'inquisition future s'y trouvait, et les juifs d'Espagne ont commencé de bonne heure à s'habituer aux souffrances. On ne peut expliquer que par la déférence des rois visigoths pour le clergé lanimosité qui règne dans leurs dispositions contre une classe de leurs sujets à laquelle on ne reprochait encore que sa religion. Peut-être fut-on déjà jaloux de ses richesses, comme on le fut si souvent dans le moyen âge. Le code goth s'empare de leurs habitudes et de leurs préceptes religieux pour détruire les unes et les autres. Renchérissant encore sur le mépris déversé par 1e code de lustinien sur les juifs , il les appelle une secte détestable, outrage qui n'était propre qu'à provoquer le peuple aux plus grands excès ; il leur interdit de célébrer leurs mariages, leur sabbat, leurs pàques, et de pratiquer la circoncision suivant le rite mosaïque, sous peine d'être lapidés ou brûlés vifs ; il leur enjoint, en dépit de leur aversion pour la chair de pourceaux, de manger leurs mets apprêtés avec du porc ; de ne faire aucune dis-
' Filiasi, Memorie storiche dJ Veneti. Padoue, 1812; tome VI.
* Montesquieu, Esprit des lois, lit. XXVIII, drap. 7; liv. XXIX, ehap. 18. — Lembke, Geschichtc vonSpanien. Hambourg, 1831; tome I sect. 2, liv. Il, chap. 2; État des Juifs.
tioction entre les mets purs et impurs. Les mariages entre juifs et chrétiens sont déclarés nuls ; les enfants nés de ces mariages doivent être baptisés et élevés dans les cloîtres ou ailleurs. Il n'admet pas même les juifs baptisés comme témoins en justice contre un chrétien ; il affranchit les esclaves juifs qui se feront chrétiens. Il charge le clergé, naturellement exaspéré contre eux, de veiller à l'exécution de ces lois outrageantes, «t lui laisse la faculté de prendre contre les juifs les mesures que, dans son orthodoxie, il jugera utiles, menaçant les juges séculiers et les prêtres mêmes de la sévérité des lois en cas d'une trop grande indulgence, ainsi que tous ceux qui recevront des présents des hérétiques *. Il défend aux chrétiens de prendre un juif sous leur protection, et, dans un autre endroit, il défend à tous les juifs de lire des livres antichrétiens , de s'enfuir pour échapper au christianisme, et de faire rien qui soit contre la foi chrétienne. Cependant, pour mettre le comble à ces dispositions barbares et impossibles à exécuter, le code visigoth accorde aux mêmes juifs à qui il ôte l'existence politique et religieuse, et à qui il ne permet pas d'avoir des domestiques chrétiens ; il leur accorde, dis-je, la faculté de faire le trafic des esclaves chrétiens, pourvu que ce soit dans les limites du royaume 5 .
Sisebut, roi d'ailleurs modéré dans son gouvernement, employa la violence pour leur faire abjurer lemosaïsme ; il punit les récalcitrants du fouet, de l'exil, de la confiscation 3 . Un grand nombre furent jetés en prison; d'autres abandonnèrent l'Espagne pour conserver au moins leur foi ; d'autres enfin, cédant aux violences, se firent baptiser. Si Ton en pouvait croire un historien d'Espagne, le nombre des convertis forcés se serait monté à 90,000, ce qui ferait supposer que la population juive en Espagne était excessive.
Ce fut probablement sous la terreur de ce règne que les juifs» forcément convertis à Tolède, pois relaps et menacés d'un grand châtiment, signèrent une promesse de vivre plus chrétiennement à l'avenir. Dans cet acte singulier, qui nous a été conservé *, les malheureux
» Leg. Visigoth. lib. 12, lit. 2; leg. 5 et 6, tit. 3, leg. 3 et 8, dans le tome IV des Historiens de France.
* Tendere tamen intra fines regionum nostrarum in his locls ubi commanere videntur, cum omni peculio christiano, cui fas fuerit, justissimo prœlio libéra faculUssubjaceat, etc. tbid. — * Leg. Visigoth. lib. 8, tit. 3, lex 3.
4 L'acte est adressé Sisyndo régi, et inséré dans le Fortalitium fidei, lib, 3, dont l'auteur assure l'avoir tiré du Fuerojuzgo, ou Code dat Vùigoths*
déclarent qu'ils n'auront plus aucun commerce avec les juifs qui n'ont pas voulu accepter le baptême ; qu'ils ne pratiqueront plus d'usages hébraïques ; qu'ils ne contracteront plus de mariages avec des juifs; qu'ils ne célébreront point le sabbat ; que s'ils ne peuvent manger de porc, parce que c'est contre leur habitude, au moins les mets qui seront accommodés avec le porc ne leur répugneront plus ; qu'ils croiront à Jésus et aux Evangiles ; qu'ils ne feront rien de contraire à Ta religion chrétienne, et que, si l'un d'eux viole cet engagement, ils le brûleront ou le lapideront, ou mettront sa personne et ses biens à la disposition du roi *.
Quoique le zèle pour les conversions allât très-loin alors, la conduite de Sisebut parut pourtant si odieuse, du moins après sa mort, que le concile de Tolède, convoqué par Sisenand, et présidé par Isidore, évêque de Tolède, la désapprouva formellement, en déclarant qu'il faut persuader et non contraindre ceux qui n'ont pas la foi *. Le concile ne crut pourtant point devoir annuler ce qui avait été fait : il déclara que les juifs baptisés par ordre de Sisebut resteraient chrétiens, attendu que les hommes ne pouvaient effacer les marques divines qui leur avaient été imprimées par le baptême. Il résulta de grands inconvénients de ces conversions forcées. Gomme il était impossible de surveiller tant de néophytes ou de les isoler, ils retombaient en partie dans le judaïsme; et l'on voit, dans les actes des conciles, plusieurs dispositions contre ces relaps. 11 fut ordonné parle quatrième concile même, de séparer les convertis de leurs familles restées juives , et de les réunir aux chrétiens ; de frapper de verges les convertis qui retourneraient auprès des juifs, et de les donner aux chrétiens (sans doute comme esclaves). Il fut aussi défendu aux juifs d'avoir des esclaves quelconques, et ils furent formellement exclus de tous les emplois 5 . Leur rendre des services fut un péché; les parents relaps ne purent plus priver des droits de succession leurs fils restés fidèles.
Quand Ghintila monta sur le trône, en 636, on prit des mesures plus rigoureuses encore, et on voulut détruire le judaïsme en Espagne, en statuant par un concile que le roi des Yisigoths s'obligerait à l'a-
* Quodque quemcutnquc omnium qui inventus fuerit transisse pradieta, vel aliquid eorum, nos enm coraburemus vel lapidabimus, etc. Fortalitium fidoi, lib. 3.
2 Isidore , Chron. goth. — Actes du concile IV de Tolède, dans le tome II du Recueil d'Aguirre, Concil. HUpan.
* Aguirre, ConeU. Hispan., tome II.
venir, par son serment d'avènement, à ne plus souffrir d'autre religion que la catholique dans ses États , et à ne pas y tolérer les juifs 1 . Il semblerait que ce décret rigoureux dût porter le coup mortel à la nation hébraïque en Espagne; mais les fréquentes révolutions du trône, le peu de stabilité de l'autorité des rois, et les troubles qui accompagnèrent chaque élection et chaque avènement, empêchèrent d'exécuter strictement les décrets des conciles. En effet, lorsque Vamba parvint au trône, en 672, les juifs étaient établis en grand nombre dans l'Espagne ; cependant, comme son élection fut l'ouvrage des grands et du clergé, le nouveau roi fut obligé de prêter le serment prescrit par le concile de Tolède, et d'ordonner que tous les juifs non convertis seraient expulsés du royaume.
Cette fois le décret fut exécuté sans pitié. Une foule d'Israélites, ne voulant pas accepter le baptême, passèrent les Pyrénées et cherchèrent un refuge dans la Seplimanie, où ils furent mieux accueillis qu'ils ne l'avaient peut-être espéré.
tette province était mûre pour une insurrection ; l'arrivée de tant de fugitifs, victimes du règne des Goths, dont le joug pesait aux Septimaniens, hâta le soulèvement. Le duc Paul, Grec d'origine et commandant des troupes des Goths, se fît proclamer roi. Outre la Septimanie, toute la Vasconie fut en révolte. Cependant Vamba prit des moyens efficaces pour éteindre le feu de la rébellion ; il entra en Vasconie, passa les Pyrénées et marcha sur Nîmes, où Paul s'était fortifié : la ville fut prise d'assaut, le chef des rebelles tomba au pouvoir des Goths, et l'insurrection fut étouffée dans toute la province ».
Ervic, successeur de Vamba, modifia la peine capitale, qu'une loi de ses prédécesseurs prononçait contre les juifs obstinés. Il décerna cent coups de fouet , la dégradation ou tonsure et le bannissement contre ceux qui refuseraient le baptême 3 . C'était une sorte de douceur dans ces temps de persécution. Leur existence comme nation résista encore à ces menaces, et nous les voyons , sous le règne d'Égica, d'abord tolérés, puis en possession de terres, de maisons, d'esclaves.
Ce fut peut-être alors que beaucoup de ceux que la violence avait
1 Coneil. Toled. IV, cap. 66. Ibid., Leg. Visigoth. lib. 12, Ut. 2, lex 14. * Julien de Tolède, Hittoria Wambœ régis, dans le tome II des Historiens de France.
» leg. Visigoth. lib. 12, lit. 3, lex. 3.
convertis sans les persuader retournèrent à la foi de leurs pères , comme l'assure un auteur hébreu *. Nous ignorons ce qui les porta ensuite à se liguer avec les juifs d'Afrique et À causer un soulèvement. Ce complot leur attira de nouvelles sévérités. Le concile de Tolède, exerçant l'autorité suprême , statua que tous ceux qui avaient pris part à la rébellion seraient vendus comme esclaves , et que leurs enfants leur seraient arrachés pour être élevés dans le christianisme 2 . Cette punition ne s'étendait , à ce qu'il paraît, que sur les rebelles, et les autres continuèrent d'être tolérés, malgré le serment des rois. Nous voyons en effet qu'une colonie juive , établie dans les défilés des Pyrénées, fut ouvertement protégée par le gouvernement des Goths s .
Bientôt après arriva la grande révolution qui mit fin au règoe des Goths en Espagne, et fonda l'empire des Mores dans une grande partie de la Péninsule. Les juifs ne furent pas étrangers à cette révolution. On les avait opprimés assez pour qu'ils dussent saisir l'occasion de se venger. A Tolède , d'après ce qu'assurent les historiens chrétiens * , ils firent entrer secrètement les Mores 9 le dimanche des Rameaux, pendant que les habitants étaient allés en procession à une église hors de la ville ; s'unissant ensuite avec les musulmans, ils massacrèrent les chrétiens quand ceux-ci voulurent rentrer dans leurs foyers. A Tolède, leur communauté était nombreuse, mais le clergé y était nombreux aussi , et c'est de cette ville qu'étaient issus les décrets impitoyables des conciles.
L'invasion des Mores porta des améliorations sensibles dans la situation de la nation hébraïque. Les plus belles provinces étant tombées au pouvoir des Africains, avec lesquels elle avait tant de rapport, elle n'eut plus à craindre dans ces provinces la persécution et l'acharnement des Goths. Bien plus , ce qu'elle avait souffert des chrétiens et son aversion pour eux devaient la recommander auprès des maîtres nouveaux de l'Espagne. Dans les provinces mêmes qui restèrent soumises aux chrétiens, les juifs , quoique moins heureux et moins libres que dans le midi de l'Espagne, durent néanmoins se trouver soulagés, en ce que les Goths étaient obligés de vouer toute leur attention à la guerre contre les Mores , qui dès lors devint leur occupation et leur
1 Sam. Usque, Contolaçam as tribxUaçoens de Ystxtèï. Ferrare, 5313, dialogue 3. » ConeiL Toled. XVIII, cap. 8, dans Aguinre, Concil. Hispan., tome II.
• Concil. Toled. XVIII, ibid.
* Chronique de iévëque de Tuy.
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étude constante ; et, comme ils n'entendaient presque rien an commerce et avaient peu d'industrie, les juifs durent leur être même utiles au milieu des embarras causés par cet état de guerre continuelle.
Cependant il ne faudrait pas croire que les juifs fussent en général beaucoup favorisés par les musulmans. Dans l'origine , l'islamisme s'était montré aussi hostile aux juifs qu'aux chrétiens. Mahomet leur faisait la guerre. L'Alcoran les appelle le peuple du livre , à cause de leur attachement à la Bible ; il les représente comme subissant la colère et la vengeance de Dieu , pour avoir autrefois mis à mort les prophètes ; il déverse le mépris sur leur misère , et ses successeurs ont hérité de ses sentiments 1 .
Mais au moins ce mépris resta calme et froid , et se manifesta trèsrarement par des effervescences populaires , comme dans les États chrétiens.
A l'époque où l'islamisme fut transplanté en Espagne, il avait encore la ferveur et le fanatisme d'une religion nouvelle ; il ne faisait guère plus de cas des juifs que des chrétiens ; c'étaient à ses yeux deux religions , également inférieures à la croyance sublime des enfants de Mahomet. Le calife Motavakel avait traité les juifs et les chrétiens avec le même mépris que ces derniers firent , en Europe, tomber sur les sectateurs du mosaïsme. Il les avait déclarés incapables d'occuper les places déjuges ; il leur avait imposé l'obligation de porter des ceintures de cuir , pour n'être pas confondus avec les musulmans ; il les avait privés de l'honneur de monter à cheval , en ne leur laissant d'autre monture que l'Ane et le mulet ; encore ne pouvaient-ils se servir d'étriers en fer 4 .
Pour les chrétiens qui vivaient sous la domination de ce calife , la peine la plus sensible devait être, non pas d'être humiliés , mais de l'être à l'égal des juifs , au-dessus desquels ils se croyaient infiniment élevés.
Il ne fallait aux califes de Cordoue que de légers prétextes pour exercer des injustices envers les sectateurs du culte mosaïque. Lorsqu'en 723 un imposteur nommé Zonaria se fit un parti en Syrie , les
' J. H. Hotlinger, Historia orientait* ex variis orient, monumenliii collecta. Tiguri, 1651, in-4°, lib. 2, cap. 2, de statu christianorum et judœorum tempore orti muhammedismi.
1 En l'an 853. Marigny, Histoire des Arabes, tome III.
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juifs d'Espagne crurent, comme d'autres de leurs coreligionnaires , que c'était le vrai Messie. Sans attendre davantage , ils quittèrent en foule leurs foyers, ne s embarrassant de rien, et croyant rentrer bientôt dans Jérusalem. Leur illusion fut de courte durée : en Syrie ils ne trouvèrent qu'un chef de parti, et le calife de Cordoue Ambisa- Bebim-Zon s'empara des biens de tous ceux qui avaient couru après le Messie».
Du reste, les juifs , sous les premiers califes, en Espagne, vécurent tranquilles , se multiplièrent considérablement , et préparèrent l'état brillant dans lequel nous les trouverons après le x° siècle. Par leur industrie ils acquéraient des richesses, ils prenaient du goût pour les lettres et les sciences, et s'affermissaient dans leur religion , dont les dogmes et les traditions s'enseignaient toujours dans les grandes académies de la Mésopotamie et de la Perse. Les relations de l'Espagne avec l'Orient devinrent fréquentes et intimes , tant pour les Mores que pour les juifs ; ce fut la première fois que le goût, l'imagination, les doctrines , les superstitions des peuples orientaux furent transplantées , pour ainsi dire en masse , dans l'Occident , et nous verrons bieutôt les nouveaux fruits de cette transplantation du génie asiatique.
1 Coude, Histoire de la domination de* Arabes et More» en Espagne, tome I.
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