‹ Les juifs de la BohèmeChapitre 25 sur 25 · MADELEINE · texte numérisé non relu

MADELEINE

Il arriva tout haletant près des champs qui touchaient à son village. C'était en plein midi, et les rayons brûlants du soleil tombaient d^aplomb du haut du ciel. La nature se taisait dans la campagne ; pas le moindre souffle ne ridait l'océan doré des épis, pas un paysan n'était visible à rhorizon.

Yossef précipita sa course de plus en plus : un spectacle nouveau s'offrit à ses yeux... Dans un champ situé sur le côté de la route, il aperçut une femme qui travaillait avec ardeur. Cette femme lui tournait le dos, mais il reconnut le champ...

Tout son sang reflua vers la tète... Cette femme n'était-elle pas... Madeleine?...

Il quitta la route et prit une direction oblique. L'herbe tendre du sillon qui conduisait au champ étouffa le bruit de ses pas ; mais plus il s'avançait, plus sa démarche devenait chancelante. 11 lui semblait que les champs tournaient autour de lui. Bientôt il se trouva derrière Madeleine. Elle ne l'avait pas entendu s'approcher, et continuait son travail. La pioche avec laquelle elle déterrait les pommes de terre se levait et retombait tour à tour. Ma-

deleine était loin de songer à Thomme qui était debout derrière elle.

Yossef était là, à quelques pas de sa sœur ; les mains croisées derrière le dos, il regardait en silence le travail de Madeleine. Soudain elle laissa tomber sa pioche et se redressa en tournant la tête.

Dans le premier moment, elle n'eut que la force de jeter un cri perçant qui remua profondément Tâme de Yossef, et de faire un mouvement pour fuir. Puis, elle couvrit de ses deux mains sa figure devenue pâle comme la mort.

— Dinah I s'écria Yossef en étendant ses bras et en donnant à sa voix toute Tintonation de la tendresse.

Madeleine, s*entendant appeler par son véritable nom, laissa tomber les mains qui cachaient son visage ; chancelante, faible et presque mourante, elle fit quelques pas vers Yossef... qui la reçut dans ses bras.

Longtemps il pleura au cou de sa sœur. Madeleine ne put prononcer une parole, et lorsque Yossef Teut dégagée de ses bras, il la vit placée en face de lui, pâle, muette de frayeur et le fixant, les mains jointes dans Tattitude de la prière.

Nulle parole, dans ce premier moment, ne trahit leurs sentiments respectifs. Yossef ne savait que dire, mais il contemplait avec des yeux rayonnants sa sœur qu'il venait de retrouver... Tout son être tremblait d'émotion.

Qu'il faut peu de chose pour éteindre une colère, si vieille qu'elle soit, pour secouer à jamais un sentiment d'amertume qui a duré pendant des années ! Avec quelle promptitude les regards se disaient en ce moment tout

ce qu'on venait d'oublier et de précipiter dans le torrent du passé !

Yossef conduisit Madeleine sur Thérbê du sillon, où 6lle s'assit épuisée de fatîgifô. Il se plaça à coté d'elle» et alors seulement le frère et la sœur fecouvrèr^t la parole.

— Ne me demande pas, dit Yossef, coamient mes sentiments à ton égard ont pu changer tout à coup, car je ne saurais te l'expliquer. Tu sais tous les griefs que mon cœur nourrissait contre toi. Je ne t'ai pas traitée comme un frère doit traiter sa sœur. Le souvenir en pèsera éternellement sur mon âme, comme un immense fardeau dont m le Yom Kippour ni lé jeûne ûi le repentir ne pourront me délivrer. Maintenant je te porterais dans mes bras à travers le monde entier^ saoB rougir. J'ai eu enverâ toi des torts si nombreux (fie Dieu seul peut me les pardonner...

Madeleine répondit : -^ Ne songe plus à tout cela, Yossef, et ne va pas empoisonner les moments que nous passons ensemble. Il me semble^ à moi, que je ne suis plus de ce monde.

Yossef abrita de sa main la figure de Madeleine.

— Dis-moi donc, ma Dinah chérie» observa-t-il dans sa prévenance, comment as^tu le courage de travailler dans les champs par cette chaleur ? si tu ne te soucies pas de toi-même, au moins songe à tes enfants. Nal paysan ne travaille à cette heure^i, tous sont couchés dans l'ombre pour se reposer^ et toi seule tu fads excep*tion. Le besoin t'y force-t*il donc ?

•^ Je dois te dire> répondit Madeleine en rougissant.

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que mon mari n'a recueilli que depuis peu de temps le bien qui lui revenait t son père le boudait et voulait le déshériter, parce qu'il m'avait prise pour femme. Maintenant, il est réconcilié avec lui, mais jusque là il a fallu pourvoir à notre existence, et c'est ce que nous avons fait. Où en serions-nous, si nous étions restés les bras pendants 7 Lorsqu'on a des enfants et qu'on tient à ce qu'ils ne soient pas un jour à la charge des étrangers, il faut savoir se tirer de peine sans compter sur les autres. Grâce à Dieu4 nous sommes parvenus à vivre sans le secours de mon beau-père.

Pour la premier» fois depuis dix ans, Yossef entendait parler sa sœur. Sa voix lui parut toujours la même, mais dans son langage il crut entendre il ne savait quoi d'étranger. Madeleine parlait le jûdisch (1) comme une chrétienne qui aurait vécu longtemps parmi les juifs et qui se serait approprié leur langue.

— Et ton mari, ne t'aide-t-il pas î demanda Yossef.

— Lui, répondit Madeleine, il travaille encore plus que moi ; il se donne bien de la peine pour la famille, il ne boit ni ne joue, et rapporte à la maison tous les sous qu'il gagne. Ne serais-je pas une femme sans cœur, si je ne l'aidais pas? En somme, c'est le mari qui entretient la famille, et l'influence de la femme est bien faible, si le mari ne travaille pas. Néanmoins, elle doit l'aider tant qu'elle peut. C'est aussi ce que j'ai fait, et ( Dieu en soit loué et béni ! ) je ne m'en trouve pas plus mal.

(1) Le jàrgofi hébralco-àltemand.

— C'est que le sang juif coule dans tes veines, observa Yossef avec un grand sérieux, c'est lui qui ne te laisse ni trêve ni repos. Car le juif se tourmente toujours, quand les autres se réjouissent ; s'il n'a pas de tourments, il s'en forge ; il est incapable de se donner le moindre plaisir et d'aller s'égayer au cabaret. Je voudrais bien savoir à quoi cela tient et si jamais il en sera autrement. Mais, je te le répète, le sang juif coule encore dans tes veines.

Madeleine regardait en souriant son frère si sincèrement convaincu de son idée.

— Tu as raison, lui dit-elle en baissant les yeux, et ce n'est pas ce qu'il y a de plus mauvais en moi.

— Es-tu tout à fait heureuse ? demanda Yossef après une pause...., où plutôt, es-tu réellement contente? ajouta-t-il avec hésitation.

— Mon mari m'aime, répondit franchement Madeleine, et moi je l'aime aussi.

— Et il te traite bien ?

— Ne t'ai-je pas dit qu'il fait exception à tous? on dirait qu'il descend d'un des vôtres.

— Pardon, pardon, s'écria Yossef d'une voix douloureuse, en prenant la main de sa sœur, je m'étais toujours persuadé qu'il ne valait pas mieux que les autres ; et c'est pour cette raison que je t'ai haïe et mé prisée.

— Voilà que tu recommences ? dit Madeleine en regardant sévèrement son frère.

— Ainsi tu es parfaitement heureuse ? répéta Yossef.

— Autant qu'il est possible de l'être, répondit Madeleine avec calme: mon mari et mes enfants font tout mon bonheur dans ce monde.

Yossef porta la main à son front en poussant un soupir.

— Je ne savais pas cela, dit-il d*ime voix hésitante.

— Dans les premiers temps de mon mariage, raconta Madeleine, il n'en était pas de même. Mon cœur saignait, je pleurais au souvenir du mal que je vous avais fait ; je ne pouvais goûter le bonheur. Mais sois-en bien convaincu , Yossef : de même que quelque chose t'a forcé à venir aujourd'hui te confesser à moi, de même aussi j'ai été forcée de suivre mon mari. C'était ma destinée, et il ne dépendait pas de moi de la changer.

A ces mots, Yossef porta sur sa sœur des regards étonnés.

— Si je te dis cela, continua-t-elle, c'est pour que tu saches bien que ce n'est pas par légèreté ni dans le but de vous causer du chagrin, que j'ai quitté la maison. Mille fois je me suis demandé : a Faut-il donc que je sois la femme de Pavel ?» et mille fois je me suis répondu : « Mais tu vas mourir, Dinah, si tu ne l'épouses. » Une fois ma résolution bien arrêtée, tout le reste m'est devenu indifférent. Nul homme, fût-il Empereur ou roi, n'aurait pu me détourner de mon idée. Je te le répète, tout le reste ne me touchait plus ; car partout où je me trouvais, partout où j'allais, la même voix criait à mon oreille : 11 faut que tu sois la femme de Pavel I

Yossef, stupéfait, écoutait en silence les aveux de sa sœur. Madeleine continua ainsi :

— Ce n'est qu'après avoir été baptisée par le curé, que je commençai et soufifrir du mal que je vous avais fait ; car tous les liens qui m'attachaient à vous étaient déchirés, comme coupés avec des ciseaux. Plus de mère I plus de frère I Us ne me connaissai^t plus, ils ne voulaient plus rien savoir de moi. Les consolations de mon mari me soulageaient bien un peu, mais j'ai

eu des jours puisse Dieu ne plus m'en envoyer de

pareils I Cependant le bon Dieu a dû me pardonner.,... puisqu'il m'a donné des enfants.

— Ne pouvait-on pas en faire des juifs ? interrompit Yossef en portant sur Madeleine un regard de reproche.

Rassurons-nous I C'était un reste d'amertume, et ep quelque sorte, le dernier flocon d'écume qui monta à la surface d'un cœur encore mal tranquillisé.

Madeleine regarda son frère en souriant.

— On voit bien ce que sont les hommes, dit-elle. S'ils étaient obligés de mettre au monde des enfants, ils tiendraient un tout autre langage. En pareil cas» on ne songe plus à ce qu'on a été ; ce qu'on désire avant tout , c'est que les enfants deviennent d'honnêtes gens, peu importe qu^ils soient chrétiens ou juifs, Une mère ne se guide que d'après le père de ses enfants. Tel il est, tels seront les enfants. Le père est-il un mauvais jwif ou un miauvais chrétien, sois bien convaincu que tea enfants lui ressembleront.

— Est-ce pour cela que tu es devenue une si bonne chrétienne ? demanda Yossef avec ironie.

"^ }e suis ce qu'est mon mari, répondit vivement Madeleine. La femme ne doit suivre d'autre rdigioD

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que celle du père de ses en&nts. Sinon, la discorde entrera dans la maison , ce qui est toujours fâcheux ; et alors que deviendront les enfiuitâ ? Supposa, Yossef, que, tout en épousant Pavel, je fiisse restée juive ; crois tu qu'il m'aurait vue, sans chagrin, élever mes enfants à la manière juive comme je l'avais vu et appris chez vous? Depuis son en&nce mon mari est habitué à vénérer la Mère de Dieu, à l'invoquer dans les moments difficiles ; pouvais-je dire à mes enfants : Pardonnez à votre père si vous lui entendez prononcer le nom de la sainte Mère de Dieu ; ce n'est paç de sa faute s'il est chrétien. Ou bien encore, pendant que vous célébriez vos jours de fête, fallait-il leur dire : Aujourd'hui il est défendu de travailler, d'aller k la campagne, de fendre du bois ? Ils n'auraient pas manqué de me regarder avec des yeux étonnés et de me répondre : Mais notre père tra^i vaille, il va à la campagne, fend du bois et n'ob^rve pas la fête.

-^ Je n'avais pas songé à cela, dit Yossef d'une voix entrecoupée.

— Tu y aurais bien songé si tu étais une femme. J'ai ouï dire que dans certains pays les chétiens et les juifs peuvent se marier entre eux sans changer de religion. Certes, il est très-beau de pouvoir prendre femme ou mari sans causer de chagrin aux siens, car il n^est que trop triste d^^tre réduit ï changer de religion pour se marier. Mais je m'imagine ce qui se passe en pareil cas ; avant de se marier les deux époux stipulent dans leur contrat que les enfants mâles seront chrétiens comme leur père, et que les filles ^garderont la religion de leur

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mère ; ou en sens inverse, s'il y a lieu. A quoi ne consentirait-on pas avant le mariage? à quoi ne souscrirait-on pas? Mais crois-moi, une fois le mariage accompli, les choses changent de face, surtout si Dieu envoie des enfants aux époux. Le père est chagriné de voir ses enfants suivre des religions différentes, et il ne tarde pas, malgré lui, à en aimer les uns plus que les autres. Penses-tu qu'une mère puisse voir cela sans douleur? Les enfants ne sont-ils pas tous les siens? ne les a-t-elle pas tous mis au monde, allaités et élevés? Faut-il qu'une mère, pendant les neuf mois qu'elle porte son enfent dans son sein, entrevoie avec terreur le moment de sa naissance, parce qu'elle redoute ces paroles de son mari.: « Encore un enfant que je ne pourrai pas élever dans ma foi? D Ainsi, pendant neuf mois, cette mère ignorerait si son enfant aura un père ou non. Gomment ne moiu*raitelle pas d'inquiétude et de terreur? Quant à moi, j'en mourrais cent fois.

Yossef regardait fixement sa sœur, dont le visage couvert d'une vive rougeur reflétait tout le feu de ses sentiments.

— Puis, continua-t-elle, il n'est pas bon que les enfants sachent que tout n'est pas identique entre leur père et leur mère, car les en&nts imitent les parents, et alors la discorde s'installe dans la maison. Le mari et la femme se rendent mutuellement malheureux, le père prend le parti d'un enfant, la mère celui d'un autre, on s'aigrit la vie et on finit par se repentir de s'être épousés. Alors, Yossef, on se reproche dans des termes caustiques comme le feu, le tort de s'être unis l'un à l'autre. Dieu

préserve deux époux d'un pai^eil malheur I mieux vaudrait pour eux se jeter dans le fleuve le plus profond ! Yossef, vivement ému, se couvrit la figure de ses mains.

— Et moi qui t'ai laissée t'affaisser devant ma porte! s*écria-t-il d'une voix brisée ; etmoi tjui ai défendu à mon enfant d'aller à ton secours!

— Yossef 1 cria Madeleine sur un ton de reproche.

— Ainsi tu as feit tout cela pour Tamour de ton mari? demanda Yossef, quand il eut repris son calme.

— Pouvais-je en agir autrement? répondit Madeleine; ne pouvant élever mes enfants dans la foi juive, je devais songer cependant à leur donner une religion. Une mère doit prêcher d'exemple à ses enfants, car le père, à cet égard, a moins d'influence sur eux. Que seraient devenus les miens, si je m'étais moquée de leur Dieu? Pourtant de tous les enÊints du village ils sont les plus pieux, et toutes les fois que le curé examine les écoliers, c'est mon aîné qui sait le mieux son catéchisme. C'est qu'aussi, je l'élève en conséquence.

A ces mots succéda un long silence. Enfin Yossef prit la main de Madeleine et lui dit :

— Maintenant je comprends parfaitement ta conduite. Pouvais-je savoir tout ce que tu sais? Je confesse que j'ai été bien coupable envers toi, et si tu ne me pardonnes, Dieu ne me pardonnera pas non plus.

Madeleine demeura silencieuse ; elle ne put trouver mie parole pour exprimer son émotion, mais les larmes abondantes qui ruisselaient le long de ses joues, en disaient plus long que bien des discours.

Yossef se leva brusquement, il venait de se rappeler

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sa mère qui attendait son retour s^vqc impatienoo. Cboae singulière I pas un mot n'avait été échangé encore eetre le frère et la scpur au sujet de la vieille femme, comme si eux seuls avaient eu besoin de s'e:xpliqui^F entre eux.

— Dinah I s-écria Yossef, il faut que tu me suives à rinstant même auprès de la Mammé ; il y a longtemps qu'elle t'attend. Celle-là» n'est-il pas vrai, m t'a pas traitée comme je Tai fait ?

— Oh ! ma mère I ma bonne mare ! s'écria Madeleine avec toute Tardeur de la piété filiale.

'^ Veux-tu y aller de suite ?

■-- Peux-tu me le demander ?

^ La Mammé mourra de joie en te revoyant, dit Yossef avec émotion. D'ailleurs» elle est persuadée qu'elle ne passera plus la journée de demain.

^ Elle est donc malade? Et tu as attendu jusqu^à ce moment pour me le dire ? demanda Madeleine remplie d'inquiétude.

— Elle n'est pas malade, dit tristement Yossef; mais elle est convaincue qu'elle mourra entre la journée de demain et celle d'après-demain. Elle a fait un rêve qui, à ce qu'elle prétend, lui annonce sa mort avec certitude. Je crains bien que ses prévisions ne soient que trop justes.

— Au nom du Ciel, partons! s'écria Madeleine. Notre mère se meurt, et ses enfants ne sont pas auprès d'elle !

Aussitôt, elle prit sa pioche et se leva. Tout le long de la route, le frère et la sœur gardèrent un profond silence. A mesure qu'ils approchaient du village, la fi-

UNE EVFÂKT PERDUE. 227

gure de Yossef se rassérénait, tandis que celle de Madeleine exprimait une inquiétude de plus en plus vive. C*est qu*elle allait perdre une mère, tandis que Yossef venait de retrouver une sœur I

Pendant qu^ils traversèrent le village, bien des yeux se fixèrent sur eux avec élonnement, bien des gens secouèrent la tête.

Arrivé auprès de la maison , Yossef pria sa sœur de demeurer là un instant, afin de ne pas effrayer sa mère par une apparition trop imprévue. Madeleine ne consentit qu'avec peine à cette courte attente.

En entrant dans la chambre de sa mère, Yossef s'écria ;

"^ Mammé, tu seras bien étonnée d'apprendre qui je l'amène.

^^ Eh ! ne le sais-je donc pas? dit la vieille Marièm d^une vois claire ; c'est Dinah que tu m'amènes.

Madeleine, du fond du corridor, avait entendu prononcer son nom. Elle ouvrit vivement la porte, et au même instant la mère et la fille s^étaient retrouvées !

AUPRÈS d'une tombe.

Entre ces des femmes toute explication était inutile. A peine fut-il fait allusion aux événements des dernières années.

Madeleine dut faire venir tous ses enfants, jusqu'à, son nourrisson encore couché dans le berceau, pour les mettre sous les yeux de la grand'mëre.Marièm porta sur eux des regards remplis d'une indicible béatitude. Elle remarqua que la fille aînée de Madeleine ressemblait beaucoup à sa mère, tandis que le petit garçon avait les yeux et la bouche de son grand-père ; quant au nourrisson, un aveugle seul pouvait mettre en doute sa ressemblance avec Fischelé ! Chose singulière ! Marièm ne s'informa pas de Pavel son gendre, bien que plus d'une fois Madeleine eût prononcé son nom avec intention. La grand^mère ne le regardait-elle pas comme son parent? ou bien se sentait-elle trop heureuse d'avoir retrouvé sa fille?

A la nuit tombante, on emmena les enfants de Madeleine. Mais leur mère demeura^ et rien n'eût pu la déterminer à s^éloigner du lit deMa mourante. Du reste nul symptôme inquiétant n'annonçait la fin prochaine de Marièm. Elle possédait toute son intelligence, même sa

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raison avait acquis une lucidité qui n'avait plus rien de terrestre. Plus d^une fois Madeleine et Yossef se regardèrent^ étonnés des curieuses révélations qui sortaient comme autant de prophéties de la bouche de la vieille femme.

Tous trois passèrent la nuit à se faire des confidences mutuelles. Jamais les anges de la concorde ne traversèrent demeure humaine avec des ailes plus brillantes et plus belles qu'ils ne le firent pendant cette nuit silencieuse, dans la maison de Tunique juif du village.

Nulle paupière ne céda au sommeil durant cette sainte nuit.

Vers le matin, Marièm devint extrêmement faible. Ses yeux perdirent leur éclat, sa parole s'embarrassa. Un léger frisson fit trembler tout son corps, et bien qu'on la réchauffât sous une double couverture, elle n'en grelotta pas moins sous l'influence du froid mortel qui la pénétrait.

Sur les huit heures du matin arrivèrent les bonnes femmes de Bunzlau. L'une d'elles, haute et forte en stature et surnommée Fradel la tireuse d'âmes, avait ac quis par une longue pratique une certaine expérience de la mort. Elle n'eut pas plus tôt regardé la vieille femme qu'elle dit tout bas à Yossef : a Elle ira encore jusqu'au soir. »

Ce mot, imperceptible pour tout autre oreille, n'avait pas échappé à celle de Marièm. D'une voix presque colère, elle s'écria du fond de sa couche : «Il n'est pas besoin d'être prophète pour deviner cela; Vurdédé me Ta bien dit... »

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Dans la maison on ne faisait plus que chuchoter doa^ cernât depuis qu*on était sûr cpi'il s'y trouvait une mourante. Les bonnes femmes se placerai devant le lit de la grand'mère et commencèrent à lui faire réciter la prière des mourants. Marièm était trop faible déjà pour tenir elle-même dans ses mains le livret, Â son chevet se tenait Madeleine en proie à une douleur indescriptible, et versant des larmes intarissables. Yossef lui^mtoe n'avait pas eu le courage de demeurer dans la chambre.

Sur les midi, Marièm exprima le désir de rester seule^ parce sentait, dit-elle, le sommeil envahir ses yeux; mais elle voulut que Madeleine ne la quittât pas et qu'elle s'assît près de son lit. Et la vieille femme ferma les paupières et s'endormit sous les yeux de sa fille*

Madeleine tantôt pleurait en silence, tantôt se rappelait avec terreur que sa mère n'avait pas encore dftmandé à voir Pavel. Il lui prit envie de crier pour éveiller Marièm. Plus d'une fois elle jeta des caris si forts qu'elle crut en avoir feit trembler la maison, mais, à sa grande frayeur, elle vit sa mère persister dans son paisible sommeil. Si elle allait mourir maintenant? se dit^elle. Il lui sembla que le pardon de sa mère ne serait complet que lorsqu'elle aurait fait demander son Pavel.

Le joui* touchait à son déclin. Le soleil s'était éloigné de la maison où gisait une mourante qui n'avait plus besoin de ses rayons. La vieille femme se réveilla au moment où la flamme d'or du soleil couchant brillait à travers la fenêtre.

Elle dit tout aussitôt à sa fille :

UNE ENFANT PERBCB. iH

«- Maintenipt, bis-moi venir tes e&fants et ton l^yel. Il e^t mon gendre après tout , et je désire le voir,

car le moment af^roche

Madeleine jeta un cri et se précipita au pied du lit en baisant avec effusion Ift main pendante de Marièm. Elle avait compris la dernière oeuvre d'amour de sa mère et qui allait s* accomplir avant même que sa bouche en eût exprimé le désir.

Les enfants arrivèrent et Pavel avec eu3i. Pavel s'approcha avec embarras du lit de la mourante. Marièm le Qxa pendant quelques instants d^un regard perçant, comme si elle eût voulu lire dans le fond de son àme; puis d^une voix ferme, elle lui dit :

«^ Tu me parais être un brave homme, Pavel ; mais aussi quelle femme n'as tu pas épousée !

Yossef dut se présenter à son tour.

•-* Quant à nous deux, lui dit Marièm avec un regard rayonnant, nous nous connaissons. C'est tout ce que j'ai k te dire.

Elle lui demanda ensuite s'il ne s'opposait pas h ce qu'elle bénît les enfants de Madeleine avant son Fischelé, puisque ceux-là allaient recevoir aujourd'hui sa première et sa dernière bénédiction. D'ailleurs, ajoutat^Ue, Fischelé n'y perdra rien.

Yossef, comprenant l'intention de sa mère, inclina la tête en signe d'assentiment. Les enfants s'approchèrent du lit, et Marièm posa sur leur tête sa main tremblante, tout en murmurant des paroles imperceptibles. Madeleine lui présenta ensuRe son nourrisson, et la vieille femme le h^it à son tomr. Puis, elle s'assit dan» s^ Ut,

et portant sur Madeleine un regard profond et plein d'éloquence, elle dit à haute voix : L'enfant que tu portes dans ton sein sera aimé de Dieu et des hommes, car cet enfant t'a ramenée vers moi, ma Dinah, et un jour il te donnera bien de la joie. Je bénis donc Tenfaut que tu mettras au monde. Quand vint le tour de Fischelé, Marièm se mit à verser des larmes amères. Elle saisit la tête de l'enfant et la retint longtemps dans ses mains; puis elle l'embrassa et dit : « C'est toi que je quitte avec le plus de regrets, pour toi j'aurais voulu vivre encore cent ans. Tu as été mon messager auprès de ma fille ; la bénédiction de Dieu repose sur ta tête. »

Elle eut encore la force de dire à Yossef : a Maintenant , allume la lampe du schabbé (sabbat), je voudrais la voir brûler une dernière fois. Dans une heure le schabbé sera là »

Elle porta des regards rayonnants sur la lumière répandue par les mèches huileuses de la lampe à sept becs. Pendant si longtemps elle avait allumé elle-même cette lampe ! Et maintenant un autre devait se charger

de ce soin!.... De minute en minute, les forces de la

vieille femme baissèrent ; déjà son âme avait entr'ouvert les ailes pour s'envoler.

En ce moment, Fradel, la bonne femme^ dit ces mots : (( Elle n'en a plus pour une seconde ; » et elle se mit à réciter à haute voix la dernière prière des mourants:

«Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est un Dieu. »

Ce verset fut répété trois «fois par Fradel et ses deux

compagnes. La vieille Marièm remuait légèrement les

lèvres... Enfin elle ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.

Madeleine se jeta avec désespoir sur le corps de sa mère, pendant que Pavel et ses enfants se mirent à réciter trois fois le Pater noster. Auprès d'eux se tenaient Fischelé et Yossef, absorbés dans une douleur muette.

Un quart d'heure plus tard, la cloche des morts retentit en rhonneur de la trépassée. Le curé, en apprenant la nouvelle, l'avait ordonné ainsi, disant qu'elle avait bien mérité cet honneur!,,.

Le jour où la vieille Marièm fut enterrée dans le cimetière silencieux de Buuzlau, sur la route de Prague, on entendit dès le matin devant la maison mortuaire des pleurs et des gémissements si douloureux que Yossef se précipita tout bouleversé dans la rue. Là, il aperçut Anezka, laservan te, dont la figure inondée de larmes exprimait une douleur tellement vive, qu'il ne put s'empêcher de la prendre en pitié. [Anezka lui demanda en sanglotant la permission de revoir encore une fois sa bonne et tendre Babé. Yossef la laissa pénétrer dans la chambre où le corps de Marièm enveloppé de draps blancs se trouvait étendu sur le parquet. Anezka, comme si elle eût craint de réveiller la morte de son sommeil, s^agenouilla avec précaution, écarta doucement le drap qui couvrait la figure de la trépassée et se mit à la contempler longtemps avec attention. Puis, elle laissa retomber le drap avec la même précaution et s'esquiva en silence.

Et depuis ce jour on ne l'a plus revue au village...

Au moment où la voiture qui portait le cercueil traversa le village, Stéphan Parzik le paysan se tenait sous

la porte de sa maison. H fit avec recueillement le ^gne de la croix, et suivit longtemps du regard la morte qui s'en allait. Dans l'espace d'une semaine, le doyen était devenu un vieillard caduc à cheveux blancs.

Yossef a renoncé à son commerce en tous genres et s'est fait paysan. Il est facile de comprendre le mobile qui Ta poussé à cette résolution. Ses champs touchent à ceux de sa soeur, et cette année-ci, pour la première fois, il ramènera au village les gerbes dorées récoltées dans son propre champ.

Sa vie est devenue calme. La meilleure intelligence règne entre Madeleine et lui. Vienne l'automne, et on le verra dans les champs, semer du blé dans les sillons fraîchement ouverts. Une vie nouvelle animera cette semence, pluie et rosée retomberont sur elle, et l'arroseront de leurs tendres baisers; la graine germera, et le souffle de la bénédiction divine passera sur la semence dorée.

Bien d'autres germes encore enfouis sous la neige, s'épanouiront un jour !. . .

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TRENDERL

Des sons étranges viennent frapper notre oreille à la^vers le silence d'une nuit d'été, c'est le retentissement métallique d'un marteau sur l'enclume. Du sein d^une maison nous voyons jaillir des étincelles qui jettent dans l'obscurité leur éclair brillant et fugitif. Etonnés et comme nous réveillant d'un rêve, nous nous demandons si cette rue d'où s'échappent les étincelles est bien celle que nos souvenirs d'enfance nous retraçaient avec une toute autre physionomie?

C'est que les temps sont bien changés ; la tempête qui a secoué les pages de l'humanité a accompli bien des prodiges; Faction destructrice de la nature semble s'être

surpassée elle-même. Ici, elle reconstruit un tout avec ces ruines qu'elle a semées ailleurs. Les hirondelles qui Pan passé ont pris leur vol vers un climat plus chaud, ne retrouvent plus leur nid et voltigent inquiètes et soucieuses, à la recherche d^un abri. Le mur où elles avaient suspendu leur demeure si gaie est tombé sous les leviers pointus des ouvriers. Où donc est leur nid si chaud? où sont les ouvriers? Ce mur nouyellement élevé leur offrira-t-il, lui aussi, un asile tutélaire?....

Ainsi, de la maison où jadis un fripier laissait flotter au vent ses étoffes fanées et ses défroques, jaillissent maintenant les étincelles d'une forge et s'échappe le son métallique du marteau. Au-dessus de la porte de cette maison est suspendue une clef dorée et richement historiée qui indique qu'on se trouye là devant l'atelier d'un serrurier, et ce serrurier, enfant de la rue, n'est autre que notre Trenderl

Un métal dur et tenace a remplacé les fragiles étoffes, et à l'aune a succédé le marteau. L^âge où nous vivons n'est lui-même qu'un âge de fer, et presque dans toutes les mains on voit briller le dur métal

N^ sauras plus tard que le vrai nom du serrurier juif n'est j^sjji celui que nous venons de lui donner. Mais laissons-lui jusque là ce nom de Trenderl, d^autant plus que le lecteur sera rassuré quand il saura que Trenderl, loin de regarder ce sobriquet comme une injure , est presque fier de le porter.

Ce soir-là, dans la maison qui fait face à celle du serrurier, deux personnes ne purent fermer les yeux au

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sommeil, grâce au travail bruyant de leur voisin dont les coups de marteau se prolongèrent bien avant dans la nuit et paraissaient ne pas devoir cesser. Les sons retentissaient sur Tenclume, pareils aux souffles haletants d'un homme nouveau né qui ne se lasse pas d^aspirer la vie. On pouvait en quelque sorte juger par là combien le serrurier était amoureux de son métier.

Les deux personnes ainsi troublées dans leur sommeil, étaient le riche Schmoul Brandeis et Mindel, sa femme.

— Tu vois Schmoul, dit celle-ci d^un ton maussade, tu vois ce qu'on gagne à s'intéresser à un enfant pauvre. N'a-t-il pas fallu que vous fissiez de jcet homme mi serrurier, comme s'il n'y avait pas eu d'autre état au monde? n'aurait-il pas mieux valu en faire un tailleur? L'aiguille du moins glisse sans bruit à travers le drap; mais vous avez préféré armer Trenderl d'un marteau, et le voilà qui frappe et martèle, à percer dans ma tête des trous larges comme une maison. A la fin, nous serons forcés de changer de domicile à cause de Trenderl ; cela n'est-il pas insupportable?

— Petite folle, répondit Schmoul en bâillant, pouvaisje prévoir que Trenderl établirait sa forgc^Kte eifikce de notre maison? D'ailleurs, qu'y trouveraimu à redire, s'il frappait et martelait dans un autre endroit?

— Un juif ne doit pas se faire serrurier, dit Mindel avec une grande conviction ; il y a d'autres professions pour lui. Le juif est-il fait pour un pareil métier? a-t-il les forces qu'il exige? Pour les autres c'est bien différents; ceux-là ont été habitués dès leur enfance à ma-

S3S LES jnr?s de la bohème.

nier le feu, Teau, le fer et Tacier. N'as-tu pas remarqué avec quel courage leurs enfaats grimpent sur les arbres les plus élevés? C'est à en prendre le vertige, et cepen^ dant leurs mères les regardent faire au bas de Tarbre. Crois- tu qu'une mère juive en ferait autant? Une chrétienne seule peut voir son en&nt suspendu entre ciel et terre, sans en mourir de frayeur.

— Tu vois cependant que ces enfants ne s'en trouvent pas plus mal, dit Rebb Schmoul, après un moment de silence. Us sont forts et robustes, tandis que le moindre souffle renverse un enfant juif.

— Si Dieu m'eût donné un fils, continua Mindel, et qu'on eût voidu.i](ie forcer à en faire un serrurier, un forgeron^ un im^S, je ne sais pas ce que je n'aurais pas été capable d'entreprendre pour l'en empêcher. Mais j'en reviens toujours à mon idée : les juifs ne sont pas faits pour ces métiers, et ils doivent les abandonner aux autres. Réponds à cette seule question : T^est>-il jamais revenu qu'un de ces charpentiers ou de ces maçons qui^ pour gagner quelques sous, exposent jouniellemecd: leur vie en grimpant sur les plus hauts clochers, et qui ne devraient jamais sortir avant d^avoir &it leur testament, t'est-il revenu que Fun d'eux ait fait fortune ? Quel fruit retirent ces maçons et ces charpentiers de tous les dangers qu'ils courent chaque jour? Laissent-ils le moindre bien à leurs enfants? Ils sont des mendiants, voSà tout. S'il leur arrive un accident, si la corde qui les tient suspendus vient à se briser et qu'ils soient écrasés dans leur chuté avec eux se brise et s'écrase le bonheur de leurs femmes» de leurs enfants et de tout ce ^ les touche.

TRENDERU 339

Le discours de Mindel surprit fort son mari ; jamais il n'avait enteodu de pareilles considératioDS sortir de la bouche de sa femme.

-^ Mais tu as une tôte d'avocat ! dit^il en riant ; il fallait Êdre part de tout cela au docteur Prager à l'époque où il s'est donné tant de peine pour faire de Trenderl un serrurier ; à t'entendre parler, c'est toi qui as raison, mais quand on écoute le docteur, on trouve que le bon Dieu ne parlerait pas mieux que lui. Et cependant le docteur est juif aussi 1

— Et quel juif! s'écria Mindel en s'animant. Qui mieux que moi sait ce qu'il vaut ? Jamais enfant juif n'a fait pour ses parents ce qu'il a fait, lui. 11 est des gens qui disent que c'est tout que d'être jmf, 4>ien que dans le fond ils pensent tout le contraire, mais rester juif

' dans les circonstances où s'est trouvé le docteur, voilà où est le mérite. Placé entre une jeune fille charmante et riche qui l'adorait de toute son àme et entre son père et sa mère, vieilles gens voisins de la mort^ le docteur n'a pas hésité à sacrifier la riche et jolie personne et son propre bonheur, pour ne pas afûiger ses parents. Pour cela seul, toute mère juive doit le porter dans son cœuré...»

— Je voudrais bien savoir, dit Rebb Schmoul, après ime pause, pourquoi le docteur ne veut pas se marier. U trouverait chaque jour une dot de 10 à âO,000 florins et plus, et il reste garçon. Comment expliquer cela ?

— Nous autres femmes, répondit Mindel sur un ton quelque peu mystérieux , nous comprenons cela mieux que les hommes*

— Et pourquoi ? voudrait-il par hasard épouser ta fille avec ses 10,000 florins? s*écria le mari en riant.

— Tu lui donnerais bien un million qu^il n'épouserait pas notre fille ni aucune autre, dit Mindel avec le même air mystérieux.

— Et c'est ce qui te console, reprit Schmoul. Toutes les femmes se ressemblent à s'y tromper. Si je n'épouse cet homme, se disent-elles, au moins aucune autre ne l'épousera, à cela se réduit toute la sagesse d'une tête féminine. Crois-tu, que si Ton entreprenait doucement le docteur, il n^y consentirait pas?...

— Assez causé là-dessus ! dit Mindel avec une grande colère, tu me mets le doigt dans la bouche comme on fait à un enfant pour savoir s'il a des dents.

— Qu'on dise non à une femme, reprit Rebb Schmoul en riant, elle se gardera bien' d'en parler; mais qu'elle prévoie un oui à cent pas, elle le publiera aussitôt au son de la grosse caisse.

— Va, va toujours, répondit Mindel sur un ton chagrin; à t'enfendre parler de la sorte, on ne se douterait pas qu'il y a une fille de vingt ans dans ta maison.

— Si par hasard tu cherches un mari qui veuille d'elle et de ses 10,000 florins, dit gaîment Rebb Schmoul, j'en connais un qui la prendra des quatre mains. Regarde par la fenêtre et tu le verras en face de toi.

— Tu ne veux pas parler de Trenderl le serrurier, je le suppose ? s'écria Mindel avec frayeur.

— Et qui serait-ce donc, folle que tu es, répondit Schmoul qui dans sa gaîié n'éprouvait plus le moindre besoin de dormir. Cest un joli garçon que Trenderl.

TRENDERL. 341

Que lui manque-t-il ? Il est bon juif et n*est pas un de ces vauriens frivoles qui ne sont propres à rien. De plus, il a deux bons bras qu'il lui suffit de soulever pour gagner plus gros que ne gagnent bien des docteurs.

— Quand tu raisonnes ainsi, Schraoul, dit Mindel avec colère, on ne croirait jamais que tu es Rebb Schmoul Brandeis, le richard, qui en une semaine dépense plus en aumônes que ne gagnent bien des gens en un mois. Le dernier Scbvlé klopfer (1), ne s'exprimerait pas autrement que toi.

— C'est un joli garçon que Trenderl et qui sait gagner sa vie , répéta Schmoul, conmie pour narguer sa femme.

Mindel, pour ne pas répondre aux paroles absurdes de son mari, fit semblant de dormir; et à peine Rebb Schmoul s'en fut-il aperçu qu'il tomba lui-même dans un sommeil réel, malgré les coups de marteau du serrurier.

Mais, au même moment, le sommeil fuyait les paupières d'une autre personne ; à la fenêtre qui faisait face à l'atelier du serrurier se tenait debout, en toilette de nuit, une svelte jeune fille qui n'avait pas perdu un mot de la conversation des deux époux. Au moment où Rebb Schmoul avait qualifié Trenderl de joli garçon, les joues de la jeune fille s'étaient colorées d'une rougeur aussi vive que celle du fer brûlant qui se façonnait au même instant sur l'encUime du serrurier...

(1) Celui qui eit chargé de frapper sur les portes cochèresavec un marteau en bois, pour annoncer l'heure des offices.

{Note du traducteur,)

ik% LES JUIFS P? hk BOHÊME.

Cependant les coups de marteau se prolongèrent bien avant dans la nuit, puis tout rentra dans le silence, ^t maintenant qu'il nous est possible d'entendre enfin notre propre parole (expression favorite de la brave Mindel en pareille circonstance), nous devons, pour la clarté du récit, donner au lecteur quelques explications mr tout ce qu'il vient de voir et d'entendre.

Et d'abord, nous désobligerions notre serrurier, si nous vous cachions que son sobriquet de Trenderl lui venait de sa profession même.. Trenderl est le nom allemand de ce jouet bruyant et i^Qflant devenu immortB) entre les mains des enfants, dont, depuis des siècles, il occupe toutes les pensées. Quel est l'enr faut qui n'ait fait d'un trenderl (toupie) l'objet de ses plus vi£9 désirs ? Trenderl le seirurier, nous en sommes certain, sera rempli de joie, ses coups de marteau ga*gneront en vigueur, s'il vient à savoir que nous n'avons pas craint de vous le faire connaître en entier. Bien que le serrurier eût parcouru le monde avec son livret d'ouvrier portant son véritable nom de Wolf Turnauer, ce nom-là pourtant n'était connu que dans le village même où il l'avait reçu.

Trenderl, comme bien des gens de la joyeuse époque d'association où nous vivons, était la créature d'une société ouvrière affiliée à la société centrale de Vienne, et par conséquent l'enfant d'une puissance invisible qui du fond de la capitale le protégeait de son bras paternel.

Un jour étaient arrivées à l'adresse des notables de la communauté de notre serrurier, quelques feuilles de papier imprimées renfermant avec des statuts une let-

TAENDERL. S(13

tre à gros cachot , signée de plusieurs jui& distingués de Vienne. Dans cette lettre on priait la Communauté d'examiner avec soin les statuts de Tassociatioû Vien** noise, et dans le cas où ces statuts pourraient trouver une application utile, de se constituer elle-^nême en une société particulière qui serait annexée à l'association centrale de Vienne. Dans un langage pressant, les juifs de cette ville, tout en rendant leurs coreligionaires at* tentifs sur Timportance des métiers dans les communautés juives, les engageaient à choisir de préférence pour les enjEmts, <;plles des professions manuelles qui, pour la difficulté de Taprentissage et de Texécution, inspiraient plus ou moins de répugnance aux juife.

C'est à cette époque que, dans la commune même de notre serrurier, un noble cœur s'éveilla d'un long sommeil pour s'enflammer du vif désir de réaliser l'idée qu'une feuille volatite avait apportée de Vienne et qui lui parut fenfermer le germe d'un nouvel avenir^ Ce noble cœur c'était le docteur Pragef..* ou Emanuel (comme l'appelait Clara). Lui qui jusque là n'était connu dans la communauté que pour la pratique de la médecine, rompit, à la surprise générale^ le silence qu'il avait gardé si longtemps^ et prit à tâche de prouver à la société ouvrière de sa commune qu'on ne pouvait sans iUjustice envers Dieu^ le prochain et la postérité, reculef devant la proposition des juife de Vienne, et qu'il fallait saisir une si belle occasion pour montrer ce dont on était capable^

Lé docteur fut nommé à l'unanimité président de la nouvelle société. On voulut que sa pensée dirigeât et

2kk l'Es JUIFS DE LA BOHÊME.

animât Fassociation et la fît vivre et prospérer ; on mit à sa disposition les ressources pécuniaires les plus larges, et la société naquit à la vie.

Le docteur fut chaîné ensuite d'adresser à la Société Viennoise une lettre d'adhésion et de remercîments. Les passages suivants de cette lettre, que nous ne pouvons nous empêcher de citer, feront juger de la manière dont le docteur s'acquitta de cette mission.

a Vénérables messieurs, c*est avec la joie la plus vive que nous avons accueilli vos nobles et généreuses idées, et nous prions le Ciel de les bénir et de les réaliser. Quel bonheur pour nous de voir sortir du sein de nos coreligionaires une protestation si énergique contre le reproche d'incorrigible paresse qu'on nous jette chaque jour à la face !

» Notre peuple n'a jamais appris à travailler. C'est là l'histoire de tous ses malheurs, comme aussi le secret de toutes ses qualités et de tous ses défauts. Il n'y a pas d'ivrognes parmi nous, cela est vrai, mais notre tempérance nous met-elle au-dessus des ouvriers et des paysans chrétiens qui s'adonnent à quelques humaines faiblesses ?

» N'est-il pas douloureux de penser que, parmi tant de milliers de juifs morts et enterrés dans le courant des siècles, si peu aient connu le sentiment de bonheur qu'éprouve le charpentier, lorsqu'il plante le bouquet sur le feîte d'une toiture, tout en récitant le discours de rigueur, pour lancer ensuite d'une main vigoureuse dans le sein de la foule le verre qu'il vient de vider ? Qui de nous a éprouvé jamais le transport orgueilleux du ma-

TRENDERL. ^45

çon à ridée que lui aussi à pris part à Térection d'un monument superbe, à la réalisation de l'idée de Tarchitecte ? Chaque fibre de notre corps ne tremble-t-elle pas, rien qu^à Taspect du serrurier plantant un paratonnerre sur le sommet du clocher? Notre œil et notre main ont perdu leur audace, c'est à nous de la reconquérir : sans audace, point d'intelligence.

» — Comment la main qui n'ose saisir le fer brûlant qui doit se façonner sur l'enclume, oserait-elle se risquer à toucher un verre rempli de vin ? L'un comme l'autre suppose un certain courage. Comment encore l'œil d'un homme qui n'a jamais mesuré du haut d'une tour l'abîme qui s^ouvre à ses pieds, pourrait-il se fixer franchement sur Fœil du prochain ? aussi bien , nous reproche-t-on notre poltronnerie, notre bassesse, notre rampante humilité. Que les yeux et les mains de nos coreligionaire^ gagnent en force et en courage, et notre avenir pourra être sauvé encore I ! I !

» Dans notre communauté, nous ne manquons ni de tailleurs ni de bijoutiers, mais ces gens-là font leur métier en comédien et jettent le masque et le fard à la première occasion favorable. C'est pitié que de les voir manquer ainsi à leur vocation. Ce tailleur ne travaille avec tant de zèle et de fatigue sur sa table, que parce que déjà il rêve d'ouvrir un magasin de draperies sous les arcades de la halle voisine. Ce bijoutier qui souffle plus que de raison dans son chalumeau, qui frappe et martèle à coups redoublés, entrevoit déjà l'étalage étincelant d'une boutique chargée de bagues et de chaînes. La vraie joie du travailleur, les douces sensations de

2/i6 LES JUIFS DE LA BOHÊM£.

l^artlsan au fepos, ils bé les connaissent pas ; ils n'aiment pas lô travail pôlif lûi-mêmé, mais pour s*ehrichif ; Ils n'y voient qii^uné lôiigué sérié de peines et de misères, et au jout* de la mort leurs yeux s'éteigneM sans jeter un regard de regret sur l^établi.

» C'est un fait plein d'enseignements, que la nécessité où se trouva le roi Salomon de l'ecourir à des ouvriers étrangers pour l'édification de son temple. Nous aussi, nous faisons bâtir tios synagogues par des mains étrangères, et notre peuple est toujours le plus parresseux de la terre. D'autres que nous construisent et embellissent nos demeures ; nous nous bornons à en payer le salaire, Le reproche qu'on fait au juif de n'avoir pas de patrie est-il donc si dénué de fondement ? Qui de nous peut dire que la moindre chaumière de son pays soit due au travail de ses mains ?.. . »

On pardonnera sans peine à Fauteur de cette lettre, d'avoir émis certaines idées et considérations, au nom d'une foule qui ne les partageait pas.

(( Sans doute, disait-on dans la communauté, il nous faut des métiers, car le colportage décline chaque jour. Les marchands de la ville cèdent leurs marchandises à si vil prix que le pauvre monde serait bien fou de ne pas embrasser un état qui lui permet de gagner son pain sans sof tir de sa maison. Mais, ajoutait-on, pourquoi un juif grimpérait-il sur les toits pour planter des paratoûnerres ? En seront-ils mieux préservés de la foudre ? »

Voilà les réflexions qui arrivaient de tous côtés avec des sourires de pitié aux oreilles du docteur Prager. Les

TAEII0ERL. S47

femmes surtout Im faisaient âa&s lô tm une opposition irioletite et àtoèi*e* « Ne sait-Oû paâ, disâîent-ellés^ que le ddcteuf est lui aussi le fils d'un pauvre colporteur, et ûe dir&it^oû pafe qu'il ue Veut dôtifier des professions à UOS ëflfaiitâ que poUr les èfâpôdlîër de devenir colpotteui* et de fôiré conôurretice à son père ? Jamais mère juive fie (tôUSetltira à voir Son enfant se promëuer Èomme m chat sur les toits. » ^ miot que les gens qui parlaient de la sorte, ne craignaient pas de braver pendant toute une journée lé froid ou la chaleur, la neige ou la canicule, pôur cHef sur les champs de foire t Aëhelët, achetez !

Si le docteur, découragé par cette opposition énergique, eût renoncé à là réâliSatiôU d'une idée si sainte à ses yeux, on n'aurait pas le droit de s'en étonner ; itiais rame si bieti trempée d'Emanuél ne se laissa pas abattre. Il comprenait jusqu'à un certain point cfue seS adversaires Ue pouvaietit pas s'enthousiasmer, dès l'abord, pour Une idée restée jusque là stérile comme l'arbre sauvage dès forêts. Il savait qu'il fallait des années pour que cette idée Se réalisât, fructifiât, et se traduisît enfin à leurs yeujt en professions pénibles. AUssi, malgré la tiédeur de ses coreliglônnairespour ses actes et ses idées, il conserva sei foi dans un avenir meilleur.

Le premier enfant que la nouvelle association ouvrière prit soUs sa protection fut le fils d'un paUvre colporteur que la mort venait de délivrer d'une vie de peine, de misères et de chagrin. Cet enfant, c'était Trenderl, notre maître serrurier. D'après les premières intentions d'Etoanuèlj rëufént devait être charpeUtier, mais une

opposition fortement organisée avait mis obstable à ce projet, a — Parce que cet enfant est orphelin de père et de mère, s'écriait-on de tous côtés, on s'imagine qu'il est permis d'en faire ce que Ton veut. Mais, au nom du Ciel , voulez-vous donc rendre toute la communauté complice d'une action qui ne saurait avoir que de mauvais résultats ? Si cet enfant venait à tomber du haut d'un toit dans un abîme, que répondriez-vous aux mânes irritées de son père ? ou bien s'il venait à être écrasé par une poutre?... N'y a-t-il pas trop d'exemples déjà de pareils accidents ? Faites-nous grâce, au nom du Dieu tout-puissant, de vos innovations qui pourront coûter terriblement cher à d'innocents enfants ! •

Emanuel, après avoir tenu tête pendant longtemps aux récrimmations toujours croissantes de ses coreligionnaires, consentit enfin à faire un serrurier du protégé de la société ouvrière.

Le choix de cette profession rencontra moins d'opposition, bien qu'on eût de la peine à comprendre qu'un serrurier juif pût gagner son pain en racommodant les clefs et les serrures cassées de la communauté. Du moins on cessa de crier au péché, et cela à la satisfaction des membres de l'association dont les scrupules n^avaient pas laissé que d'être éveillés par les, folles accusations des femmes.

Emanuel sut bientôt quelle était la force de résistance d'un préjugé qu'on irrite. Le jour où l'association ouvrière voulut mettre l'enfant en apprentissage chez un maître serrurier de la commune, elle n'essuya d'abord qu'un refus des plus grossiers, a Jamais, lui fut-il ré-

TRENDERL. 2^9

pondu, pareil métier n*a été le partage d'un enfant de la rue.,. Et vous voulez que je prête la main à la chose ! Ce n'est pas nous qui lui apprendrons les finesses du métier à notre propre détriment! Ce n'est donc pas assez que le commerce soit entre vos mains, il faut encore que vous accapariez les professions. » — La même réponse fut faite à ^association par trois et quatre maîtres-serruriers. Enfin, il s'en trouva un cinquième qui voulut bien, par pitié et par égard pour le père de Fenfant qu'il avait beaucoup connu, ouvrir son atelier à l'apprenti. Mais au bout d'une semaine, il renvoya l'enfant sous prétexte que le chef des compagnons ouvriers avait protesté, au nom de la corporation, contre l'admission de l'enfant. « Je ne m'étoniie que d^une chose, ajouta le maître-serrurier , c'est qu'on n^ait pas encore brisé les fenêtres de ma maison. »

Les efforts tentés par l'association auprès des maîtres des localités voisines, eurent le même insuccès. Emanuel s'avouait avec douleur que les associations ouvrières n'étaient pas le moyen qu'il fallait pour doter les juifs de professions manuelles. Peut-être, se disait-il, aurait-on accordé à un seul d^entre nous ce qu'on a refusé à une réunion d^hommes regardés comme les représentants du peuple tout entier...

C'est à cette époque qu'un fin petit juif^ connu sous le nom de Hirsch Blaser (souffleur), car c'est lui qui entonnait le sckofer (trompette sacrée) au jour de l'an , dit tout haut dans la rue en parlant du jeune apprenti : « Ces messieurs ont fait de cet enfant un véritable trenderl (toupie) ; ils tiennent la ficelle dans leurs mains et le

Trenderl saute, tourne à leur gré et roule sans trêve ni repos d*un maître à Tautre. Que peut-il résulter d'un homme dont on a fait un trenderl ? n

Ainsi avait parlé Hirsch Blaser, le fin petit juif dont les bons mots faisaient fortune dans la communauté. Sa comparaison malicieuse se répéta si rapidement de tous côtés que le protégé de Tassociation ouvrière ne fut bientôt plus connu que sous le nom de Trenderl.

Un jour, on fit prendre à ^apprenti la grande route de Vienne. Il partit, muni, pour Tassociation centrale, d'une lettre de recommandation qui renfermait en même temps Thistoire de Tenfant depuis sa vocation pour Tétat dé serrurier jusqu'au moment où , pour le soustraire aux préjugés de sa ville natale, on s'était décidé à l'envoyer à Vienne.

Dès ce moment, on ne s'occupa plus de l'enfant. On sut seulement qu'il avait été mis en apprentissage chez un maître distingué de Vienne. Les renseignements fournis par l'association centrale sur le compte du jeune homme étaient des plus favorables. Des nouvelles ultérieures apprirent qu'il était en train de faire son tour d'Allemagne et de France, et les badauds de dire dans les rues, à l'exemple de Hirsch Blaser : « Trenderl roulera jusqu'au bout du monde. s> Personne ne croyait à la possibilité de son retour. Pourtant, il revint un beau matin et établit dans sa rue une forge d'où s*échappèrent huit jours plus tard, avec le bruit du marteau, des gerbes jaillissantes d'étincelles.

Le premier coup de marteau qui retentit sur l'enclume du serrurier arriva comme une douce harmonie à l'oreille

d^Ëmanuel, qui ce jour-là fut au comble du bonheur. Mais, d'un autre côté, nous le savons déjà, le marteau bruyant de Trenderl privait du sommeil deux autres personnes de ootre connaissance...

Ce serait rpéconnaître au dernier point le caractère de la brave Mindel que de supposer que son cœur, naturellement bon, éprouvait la moiudre haine pour notre serrurier, Jamais elle ne s'était plainte ouvertement de ses coups de marteau et de son bruit, ennemis de son somjneil. Elle n^avait qu'un grief contre luii mais celui-là, son cœur ne pouvait ^oublier. Elle savait que Trenderl s'était chargé d'établir sous peu de jours un paratonnerre sur le toit de la synagogue qu'on venait de construire : c'est là ce qui l'aigrissait contre lui et contre le monde entier. Chaque coup qui résonnait dans la forge voisine produisait sur son âme l'effet d'un glas funèbre, poursuivie qu'elle était de cette pensée qu'il y allait de la vie du serrurier, çt qu'aussitôt qu'il serait assis sur le toit, le vertige le saisirait pour le précipiter dans un abîme sans fpud, Pour elle, les jours du serrurier étaient bien comptés. « Qu n'a donc élevé cet enfant du pauvre, disaitelle souvent, on pe l'a fait courir et souffrir dans les pays loiptains que pour }ui faire trouver dans son pays natal, une mort ipévitable. Jamais, depuis qu'il y a des enfants juifs sur terre, on n^a vu un pareil crirpe commis contre sop propre peuple et son propre sang, Mais le bon Dieu a aussi son mot à dire dans tout cela ; il enverra au serrurier up esprit malin, un vertige, au momept où il s'y attendra le ipoins; T^epderl croira saisir un corps, mais ne saisira que le vide. Il peut dès maintenant s'entendre

25â LES JUIFS DE LA BOHÊME.

avec les Kabronim (les hommes chargés des enterrements). »

Le docteur Prager, en arrivant le lendemain dans la maison de Rebb Schmoul firandeis, son meilleur ami, trouva Mindel dans un état d'inquiétude et d'irritation extrêmes. Ses yeux brillaient de cet éclat que donne l'insomnie, une rougeur fébrile colorait ses joues. Le docteur lui demanda sur un ton inquiet, si elle se sentait malade.

— J'ai toute une forge dans la tête, répondit-elle avec mauvaise humeur, et vous voulez que je me porte bien.

Emanuel, connaissant ^aversion de la femme du richard pour les professions manuelles, lui dit en souriant ;

— Vous voulez donc que les pauvres gens ne gagnent pas leur vie, madame Mindel? le bruit qu^ils font [leur donne du pain

• — De tout autre que vous, je ne supporterais pas cette réponse, répliqua Mindel en colère. C'est moi que vous accusez d'envier le pain du pauvre monde, comme si on ne savait partout que Rebb Schmoul Brandeis et sa femme donnent en une semaine plus d'argent aux pauvres que bien des gens n'en gagnent dans un mois.

— Cependant, dit Emanuel devenu sérieux, se plaindre comme vous faites, de la manière dont ces malheureux gagnent leur pain, c'est les jalouser.

— Tous vos discours, répondit Mindel exaspérée par le ton sévère du docteur, ne changeront absolument rien à mes idées. Mindel Brandeis, on le sait partout, n'est pas une méchante femme^ elle n'est que trop bonne, sans quoi jamais on n'aurait fait de Trenderi un serrurier.

TRËNDBRL. 253

— Mais bien un colporteur, répliqua Emmanuel avec amertume, un colpojjteur ne frappe point sur l'enclume et ne trouble le sommeil de personne lorsqu'il se traîne sur les grands chemins ou qu'il vante sur un champ de foire le prix modique de ses marchandises.

— 11 vaut mieux, sans doute, forcer un homme à grimper sur le toit d'une maison, lui apprendre à tenter Dieu, et lui mettre un paratonnerre à la main, en lui disant : Monte là-haut et va voir si la main de Dieu ne te précipitera pas mort dans la rue. Est-on une méchante femme, parce qu^on veut empêcher cela, parce qu'on en perd le sommeil? Chaque matin, je le sais, vous autres hommes vous faites cette prière : Je te remercie^ mon Dieu roi du monde, d^avàir fait un homme de ta créature. Les femmes, au contraire, remercient le ciel de les avoir faites selon sa volonté et telles quelles sont. Pour ma part, je serais bien fôchée d'être un homme.

— Si vous l'étiez pourtant, vous auriez une autre idée des métiers, dit Emanuel embarrassé, et smgulièrement frappé des paroles de Mindel.

— Je ne souffrirai point que irenderl place le paratonnerre sur la synagogue, s'écria Mindel avec animation, dût-il m'en coûter des centaines de florins I Mindel Brandeis n'en fera pas plus de cas que d'un liard, s'il s'agit d'empêcher un enfant juif de se rendre coupable envers le ciel, car Dieu ne laisserait pas impunie une pareille action.

— Telle est votre profonde conviction? ajouta Emanuel avec un sourire.

— Je sais ce que je dis, répondit Mindel avec fermeté, Trenderl ne sera pas plutôt arrivé sur son toit que le vertige l'en précipitera.

— Si cependant il en revenait sain et sauf? répliqua Emanuel.

— Mais il n'y montera pas, dit sèchement Mindel.

— Comment! vous engageriez un ouvrier à manquer aux devoirs de son métier, dit Emanuel d'un air moqueur, mais il y est bien forcé...

— Il y est forcé! il y est forcé! s'écria Mindel avec une impétuosité qui enchanta le docteur, ah ! il est forcé de tenter Dieu! Dans quel livre avez- vous lu cela? mais songez donc à votre mère.

— Un jour, je me suis trouvé moi aussi sur une

hauteur dit Emanuel en pâlissant, mais, ajouta-

t-il bien bas, j'en suis descendu à la voix de ma mère...

— J'ai donc raison I s'écria Mindel, bien qu'elle n'eût pas entendu les dernières paroles du docteur. Et vous voulez que Mindel Brandeis dont la réputation n'est pas, que je sache, des plus mauvaises, ne cherche pas à empêcher ce qui doit se faire ?SiDieu m'a donné la fortune, c'est pour empêcher les hommes de commettre des péchés. Non, Trenderl ne montera pas sur le toit de la synagogue, quand cela devrait me coûter des centaines de florins I Moquez-vous de moi, docteur, tant qu'il vous plaira, ajoutât-elle sur un ton sympathique, j'aime mieux vos railleries que les bénédictions et les éloges d'un autre ; mais, le bon Dieu aidant, nous aurons raison de Trenderl le serrurier, coûte que coûte.

TRBNJ)ERL. 365

— Vous y êtes bien décidée? demanda Emanuel étonné.

— Si jly suis décidée ! dit-elle avec émotion, vous demandez si Mindel Brandeis est décidée à empêcher un homme de tomber du haut d'un toit ? Vous me demanderez cela quand je serai arrivée à mes finsi mais je gage dès ce moment que Trenderl le serrurier ne se fera pas prier et qu'il dira plutôt dix fois oui qu^une fois non; et certes alors j'aurai le droit d'être fière, et de me vanter de ma victoire.

Le docteur regarda pendant quelques instants la figure triomphante de Mindel. Une idée, mai^ non plus une idée d'opposition, avait passé par son esprit. Son regard était devenu sérieux, ses joues avaient pâli, un trouble violent paraissait s'être emparé de son être. Il fallait que cet homme eût une grande habitude de cacher les orages de son cœur sous une impassibilité apparente, pour pouvoir, le sourire et presque l'ironie sur les lèvres, faire cette réponse à Mindel :

— Et pourquoi pas ? si grande ji'est pas la difficulté de faire manquer un ouvrier juif aux devoirs de sa profession. Trenderl, j'en suis sûr, se jettera au devant dé vos propositions et je ne risquerai pas le moindre pari en sa faveur.

— Vous me promettez au moins, monsieur le docteur, dit Mindel avec joie, de ne pas entraver mes projets et de ne pas influencer Trenderl. Je sais qu'il écoute et suit vos conseils comme ceux du bon Dieu en personne. Aussi, je ne répondrais de rien, si vous veniez à faire la leçon au serrurier.

— Vous m'attribuez bien à tort une influence que je n'ai pas, dit le docteur sur un ton sérieux. Comptez toujours que je serai muet comme un enfant dont vous auriez acheté le silence avec un jouet.

— BienI dit Mindel, Trenderl n^est pas encore sur le toit de la synagogue.

Sorti de la maison de Schmoul, le docteur prît fort à cœur la proposition à laquelle il venait de souscrire. Il se décida à laisser passer Tàme du serrurier par toutes les épreuves, à ne l'influencer en aucune façon, à Fabandonner à sa propre inspiration. N'était-ce pas, en quelque sorte de la part du docteur, une trahison envers ridée généreuse qui lui avait coûté tant de peines et d'efforts? Si pourtant, se disait-il, l'argent de Mindel venait à triompher I Quelle perte irréparable pour Ife trésor de l^avenir et quel profit pour le préjugé dont Trenderl n'a triomphé qu'avec tant de difficultés ! mais enfin, pensa Emanuel inébranlable dans sa résolution, qu'il se juge lui-même comme il juge le fer qu'il façonne sur son enclume. Si Trenderl est un vrai et loyal ouvrier, comme il en faut à nous autres juifs, il bravera le danger et déchirera comme de minces fils le piège dont on l'enveloppe. S'il faibht, il est perdu, et le génie de sa profession se vengera sur lui de sa trahison. A nous alors à continuer la construction de l'édifice jusqu'à ce que nous trouvions et le ciment et les hommes qu'il nous faut.

Emanuel résolut donc de n'observer que de loin le serrurier, et de faire semblant d'ignorer les moyens mis en œuvre pour le tenter.

TRENDERL. 23

Emanuel, en revenant, dut passer devant Tatelier de Trenderl. U ne put s'empêcher de s'en approcher. Une voix mâle et puissante dont les notes basses flattaient agréablement Toreille entonnait dans la forge, au son strident d'une lime, cette chansonnette si populaire en Allemagne ;

Strasbourg^ Strasbourg, ô cité magnifique !

Tombeau de plus d'un soldat héroïque, etc.

Emanuel se précipita dans l'atelier. A sa vue, le serrurier, jeune homme aux formes vigoureuses, abandonna aussitôt rétabli sur lequel il venait de limer une clef et ôta respectueusement sa casquette.

— Vous fredonnez des chansons superbes. Monsieur le maître, lui dit Emanuel, où donc avez-vous appris tout cela ?

Trenderl, qui n'avait pas la timidité ni l'air embarrassé habituel aux ouvriers, répondit :

— On voit bien que M. le docteur n'a jamais voyagé comme compagnon. On apprend cela on ne sait comment, sur la route, à l'auberge ; souvent, ces| chansonslà, bien qu'on ne les ait jamais chantées, vous reviennent en mémoire et vous forcent à les fredonner. Alors on se -rappelle la personne qui les a chantées, la route, l'auberge où on les a entendues. Ainsi, la chansonnette que vous venez d'entendre me rappelle un de mes camarades et une singulière histoire. Pourtant voilà huit ans passés que j'ai entendu cette chanson, au haut de la tour St-Etienne, à Vienne.

Aux dernières paroles du serrurier, le docteur avait

baissé les yeux en rougissant. Il ne s'attendait pts à une pareille réponse. Plein de joie et de surprise • il dit, presque malgré lui, au serrurier ;

— Vous êtes donc monté au sommet de la tour St-Etienne, monsieur le maître ?

— Pas une fois, mais dix ou vingt fois , répondit Trenderl, car c'est mon patron qui en avait entrepris tous les ouvrages de serrurerie.

— Et vous avez travaillé sur une tour aussi élevée, demanda Emanuel, sur un ton qui eût paru ridicule au serrurier si la vue du docteur ne l'eût pénétré d'un profond respect.

— Et pourquoi un homme comme moi serait-il monté sur cette tour, sinon pour y travailler ? répondit-il franchement, mais non sans sourire.

V ilà ce qui s'appelle répondre ! pensa le docteur rempli de joie et qui maintenant seulement remarquaitcombien la physionomie du serrurier était en rapport avec ses paroles. Que la figure de l'ouvrier lui parut mâle, belle, accentuée et comme taillée dans le fer! avec son tablier de cuir passé sur des membres fortement musclés, avec ses bras nus, non moins noirs de suie que sa chemise, avec son visage bruni sous l'influence d'un travail qui emprunte au feu toute sa puissance, le serrurier apparut aux yeux étonnés du docteur, sous la forme d'un colosse de fer. Emanuel se sentit pénétré, de bonheur. Jamais, se dit-il, on ne fera faillir à son devoir cet homme, cette puissante organisation. NVt-il pas travaillé au haut de la tour Saint-Etienne ?

Cette pensée impressionna si vivement le docteur

TRENDERL. ^ 250

qu'il ne put trouver de réponse ; pour caeher son embarras, il s'empressa de porter la conversation sur un nouveau terrain.

— Avez- vous déjà songé à vous marier, maître? dit-il ; à tout maître, il faut une compagne.

Le serrurier parut chercher sa réponse :

— J'ai tout le temps d'y songer, dit-il tout à coup, et d'ici là un bon piéton ferait facilement le tour du inonde.

— Comment, maître, dit Emanuel, vous n'êtes pasplus iwessé que cela ? qu'est-ce qu'un ouvrier sans ménagère? Craignez-vous par hasard de ne pas pouvoir nourrir une femme ? Ce n'est pas là ce qui doit inquiéter un brave et bon ouvrier.

— Je n'ai pas dit cela, répondit le serrurier avec un certain embarras. Cependant on tient à ne laisser manquer de rien la femme qu'on épouse et à lui faire trouver le bonheur et> l'aisance dans la maison conjugale. Or, je ne suis pas assez riche pour cela, je ne suis qu'un commençant. -^

— Oh ! s'écria Emanuel, presque avec colère, seriezvous de ces gens qui s'imaginent qu'on ne saurait vivre ni mourir, si on n'a pas un sac d'écus pour oreil- 1er ? Ayez donc confiance en Dieu et en vos deux bras si vigoureux ; il n'est pas nécessaire que votre femme porte des robes de soie ; vous n'êtes qu'un serrurier, et votre femme comprendra qu'elle ne doit être que la compagne d'un serrurier.

Emanuel n'eut pas plutôt prononcé ces dures paroles qu'il s'en repentit amèrement, et il ajouta avec douceur :

260 LES JUIFS DK LA BOHÊBIE.

— Je ne cherche qu'à vous préserver du malheur d'aspirer plus haut que votre rang.

— Et quand je le voudrais! dit le serrurier, en souriant tristement, il y aurait assez de cordes et de chaînes pour me retenir.

—Et quels sont ces obstacles? demanda Emanuel frappé de l'expression significative et mystérieuse que Trenderl avait donnée à ses paroles.

— C'est l'argent, dit le serrurier d'une voix lente, tout en jetant sur la maison d'en face un regard rapide comme l'éclair et qui n'échappa pas à Emanuel. Au même instant les yeux de nos deux interlocuteurs se rencontrèrent et Emanuel devina tout. Si la rougeur qui parut sur les joues de Trenderl malgré la suie qui les couvrait n'eût déjà tout révélé au docteur, il l'eût appris encore par la vue d'une femme placée à la fenêtre de Brandeis le richard et qui avait disparu avec la rapidité du vent au moment même où les regards des deux hommes s'étaient dirigés comme d'un commun accord sur la maison voisine. Des paroles pleines de colère allaient s'échapper des lèvres du docteur à l'adresse du serru- ,rier, car mille voix criaient dans son intérieur : « Encore

un homme perdu que ' celui-là. Lui aussi n'aime que l'argent, il sacrifiera sa profession à un sac d'écus, et nous aurons une déception de plus. » Mais le docteur n'eut pas la force d'exprimer ses pensées; bien plus, c'est avec un sentiment de pitié et de sympathie qu'il dit ces mots au serrurier I

— Maître, je crains que votre ambition ne vous entraîne trop loin. Cette riche demoiselle qui demeure en

TRENDERL. 264

face de vous, il vous sera plus dîfficile d'y atteindre qu'au plus haut paratonnerre de la tour Saint-Etienne. Tenezvous-le pour dit.

Après ces paroles sévères, le docteur sortit de Tatelier sans saluer le serrurier, Trenderl le suivit du regard et tout en hochant la tête : « Qu'a donc voulu dire le le docteur ?» se demanda-t-il.

Tout en forgeant, il voyait encore devant ses yeux la figure sévère d'Emanuel, dont les paroles lui revinrent une à une à mesure que les coups de marteau se succédaient sur Fenclume,

Deux heures après le départ du docteur, Trenderl était sur le point de retirer un fer chaud da foyer, quand saisi tout à coup comme d'un accès de folie, il lança loin de lui les pinces dont il allait saisir le métal brûlant et jeta un' éclat de rire tellement bruyant que ses deux compagnons suspendirent leur travail, étonnés de la conduite singulière de leur maître.

— Qu'avez-vous donc, maître? lui demanda l'un d'eux.

Mais Trenderl riait toujours et si fort que les larmes ruisselaient de ses yeux le long de ses joues noircies. Voyant que^ leur maître ne voulait ou ne pouvait leur répondre, les deux ouvriers se remirent au travail, non sans secouer la tête en signe d'étonnement. Trenderi n'en riait que plus fort, et son fer était déjà placé sur l'enclume qu'il riait encore. C'est qu'il avait compris enfin la véritable signification des paroles qu'Emanuel lui avait adressées. « Le docteur ne va-t-il pas s'imaginer, pensait-il, qije la fille de Rebb Schmoul est l'objet

de toutes mes pensées, le but de toutes mes actions, et que je ne rêve qu'à ses 10,000 florins? Trenderl et Schmoul Brandeis !... le plus grand bouffon de la terre avec les plus grands efforts n'arriveraient pas à faire rimer ensemble ces deux mots-là ! Et le serrurier riait du sérieux avec lequel le docteur lui avait parlé d'une chose qui n'avait ni queue ni tête. Comme s'il était possible que Trenderl, le serrurier, ignorât que lui et la fille de Rebb Schmoul Brandeis n'étaient pas faits l'un pour l'autre I Trenderl se promit de s'expliquer làdessus avec le docteur à la première occasion, et de lui dire qu'il comprenait enfin la comparaison du paratonnerre de la tour Saint-Etienne avec ses prétentions à la main et aux 10,000 florins de la demoiselle Brandeis.

Le projet du serrurier n'était pas aussi sincère qu'on pourrait le croire. En général, Trenderl fut ce jour-là une vraie énigme pour ses deux ouvriers ; il ne -déployait pas son zèle habituel pour le travail et se plaçait plus souvent que de coutume devant la porte de son atelier d'où ses regards, soit intention, soit distraction, ne ces^ saient de se fixer sur les fenêtres de la maison voisine.

Par un autre effet de sa conduite énigmatique, Trenderl, ce jour-là, chanta plus que d'habitude et avec une volubilité telle que ses ouvriers, dont les voix accompagnaient la sienne, ne purent suffire à la variété de ses mélodies et de ses sujets^ et l'abandonnèrent au beau milieu de ses chansons

Si Emanuel fût revenu ce jour-là dans l'atelier du serrurier, son admiration pour les chants si variés qqi sor-

TRENDERL. 263

taieot par torrents de la bouche du maître n'aurait plus eu de bornes; et pourtant^ peu avant, il s'était étonné rien que de Fentendre chanter. Mais toute la science du docteur n'eût pas suffi pour découvrir la cause de cette frénésie musicale; il aurait fallu pour cela l^œil du Tout-Puissant. Cette science aurait-elle pu deviner pourquoi l'âme du serrurier était ainsi agitée en tous les sens; car tantôt elle débordait de joie, tantôt elle s^abîmait dans la tristesse. ^

N'entrons pas dans la maison où s'étaient dirigés trop souvent, dans le cours de cette journée, les regards de Trenderl ; car nous serions forcé de raconter que chaque son, chaque chansoïi partie de l'atelier avaient éveillé mille échos dans le cœur d'une personne dont l'histoire ne se rattache qu'indirectement à celle de notre serrurier.

L'inquiète Mindel, fidèle à sa résolutio , commença dès le jour de son entrevue mémorable avec le docteur, à étendre les filets destinés à enlacer non-seulement et avant tout le serrurier, mais encore son atelier et

tout ce qu'il renfermait.

On se demandait dans les rues par quel motif Hirsch Blaser, le fin petit juif, comme on l'appelait, venait d'être mandé en toute hâte dans la maison de Mindel. S'agissait-il de marier la demoiselle?... mais pas un être vivant, y compris peut-être Emanuel, ne devina le but réel de cet appel si précipité.

Au bout d'une heure, Hirsch Blaser s'en revint de la maison de Mindel avec une figure si sérieuse et si mystérieuse , qu'on n^osa s'approcher de lui à cent pas,

Opposition fortement organisée avait mis obstable à ce projet, a — Parce que cet enfant est orphelin de père et de mère, s*écriait-on de tous côtés, on s'imagine qu'il est permis d'en faire ce que l'on veut. Mais, au nom du Ciel, voulez-vous donc rendre toute la communauté complice d'une action qui ne saurait avoir que de mauvais résultats ? Si cet enfant venait à tomber du haut d'un toit dans un abîme, que répondriez-vous aux mânes irritées de son père ? ou bien s'il venait à être écrasé par une poutre?... N'ya-t-il pas trop d'exemples déjà de pareils accidents ? Faites-nous grâce, au nom du Dieu tout-puissant, de vos innovations qui pourront coûter terriblement cher à d'innocents enfants ! »

Emanuel, après avoir tenu tête pendant longtemps aux récriminations toujours croissantes de ses coreligionnaires, consentit enfin à faire un serrurier du protégé de la société ouvrière.

Le choix de cette profession rencontra moins d'opposition, bien qu'on eût de la peine à comprendre qu'im serrurier juif pût gagner son pain en racommodant les clefs et les serrures cassées de la communauté. Du moins on cessa de crier au péché, et cela à la satisfaction des membres de l'association dont les scrupules n'avaient pas laissé que d'être éveillés par les, folles accusations des femmes.

Emanuel sut bientôt quelle était la force de résistance d'un préjugé qu'on irrite. Le jour où l'association ouvrière voulut mettre l'enfant en apprentissage chez un maître serrurier de la commune, elle n'essuya d'abord qu'un refus des plus grossiers, a Jamais, lui fut-il ré-

TRENDERL. 249

pondu, pareil métier n*a été le partage d'un enfant de la rue... Et vous voulez que je prête la main à la chose ! Ce n'est pas nous qui lui apprendrons les finesses du métier à notre propre détriment! Ce n'est donc pas assez que le commerce soit entre vos mains, il faut encore que vous accapariez les professions. » — La même réponse fut faite à Tassociation par trois et quatre maîtres-serruriers. Enfin, il s'en trouva un cinquième qui voulut bien, par pitié et par égard pour le père de Fenfant qu'il avait beaucoup connu, ouvrir son atelier à l'apprenti. Mais au bout d'une semaine, il renvoya l'enfant sous prétexte que le chef des compagnons ouvriers avait protesté, au nom de la corporation, contre l'admission de l'enfant. « Je ne m'étonne que d'une chose, ajouta le maître-serrurier , c'est qu'on n'ait pas encore brisé les fenêtres de ma maison. )>

Les efforts tentés par l'association auprès des maîtres des localités voisines, eurent le même insuccès. Emanuel s'avouait avec douleur que les associations ouvrières n'étaient pas le moyen qu'il fallait pour doter les juifs de professions manuelles. Peut-être, se disait-il, aurait-on accordé à un seul d'entre nous ce qu'on a refusé à une réunion d'hommes regardés comme les représentants du peuple tout entier...

C'est à cette époque qu'un fin petit juif, connu sous le nom de Hirsch Blaser (souffleur), car c'est lui qui entonnait le schofer (trompette sacrée) au jour de l'an , dit tout haut dans la rue en parlant du jeune apprenti : a Ces messieurs ont fait de cet enfant un véritable trenderl (toupie) ; ils tiennent la ficelle dans leurs mains et le

Trenderl saute, tourne à leur gré et roule sans trêve ni repos d'un maître à Tautre. Que peut-il résulter d*ufl homme dont on a fait un trenderl ? »

Ainsi avait parlé Hirsch Blaser, le fin petit juif dont les bons mots faisaient fortune dans la communauté. Sa comparaison malicieuse se répéta si rapidement de tous côtés que le protégé de Tassociation ouvrière ne fut bientôt plus connu que soUs le nom de Trenderl.

Un jour, on fit prendre à Papprenti la grande route de Vienne. Il partit, muni, pour l*association centrale, d'une lettre de recommandation qui renfermait en même temps Thistoire de Tenfant depuis sa vocation pour Tétat de serrurier jusqu'au moment où, pour le soustraire aux préjugés de sa ville natale, on s'était décidé à l'envoyer à Vienne.

Dès ce moment, on ne s'occupa plus de l'enfant. On sut seulement qu'il avait été mis en apprentissage chez un maître distingué dé Vienne. Les renseignements fournis par l'association centrale sur le compte du jeune homme étaient des plus favorables. Des nouvelles ultérieures apprirent qu'il était en train de faire son tour d'Allemagne et de France, et les badauds de dire dans les rues, à l'exemple de Hirsch Blaser : « Trenderl roulera jusqu'au bout du monde, a Personne ne croyait à la possibilité de son retour. Pourtant, il revint un beau matin et établit dans sa rue une forge d'où s*échappèrent huit jours plus tard, avec le bruit du marteau, des gerbes jaillissantes d'étincelles.

Le premier coup de marteau qui retentit sur Penclume du serrurier arriva comme une douce hannonie à l'oreille

d^Emanuel, qui ce jour-là fut au comble du bonheur. Mais, d'un autre côté, nous le savons déjà, le marteau bruyant de Trenderl privât du sommeil deux autres personnes de ootre connaissance,..

Ce serait (Reconnaître au dernier point le caractère de la brave Mindel que de supposer que son cœur, naturellement bon, éprouvait la moiqdre Jiaine pour notre serrurier, Jamais elle ne s'était plainte ouvertement de ses coups de marteau et de son bruit, ennemis de son somîïiçil. Elle n'avait qu'un grief contre lui, mais celui-là, son cœur ne pouvait Toublier. Elle savait que Trenderl s'était chargé d'établir sous peu de jours un paratonnerre sur le toit de la synagogife qu'on venait de construire : c'est là ce qui l'aigrissait contre lui et contre le monde entier. Chaque poup qui résonnait dans la forge voisine produisait sur son âme l'effet -d'un glas funèbre, poursuivie qu'elle était de cette pensée qii'il y allait de la vie du serrurier, et qu'aussitôt qu'il serait assis sur le toit, le vertige le saisiirait pour le précipiter dans un abîme sans fond» Pour QÎle, les jours du serrurier étaient bien comptés, (c Qp n'a doQÇ élevé cet enfant du pauvre, disaitelle souvent, on pe l'a fait courir et SQuflîrir dans les pays loiptains que pour lui faire trouver dans son pays natal, Vine mort ir)évital)le. Jamais, depuis qu'il y a des enfants juifs sur terre, on n'a vu un pareil crime commis contre son propre peuple et son propre sang. Mais le bon Dieu a aupsi son mot à dire dans tout cela ; il enverra au serrurier un esprit malin, un vertige, au moment où il s'y attendra le moins; Trenderl croira saisir un corps, mais ne saisira que le vide. )1 peut dès maintenant s'entendre

2hi LES JUIFS DE LA BOHÊME.

avec les Kabronim (les hommes chargés des enterrements). »

Le docteur Prager, en arrivant le lendemain dans la maison de Rebb Schmoul Brandeis, son meilleur ami, trouva Mindel dans un état d'inquiétude et d'irritation extrêmes. Ses yeux brillaient de cet éclat que donne Tinsomnie, une rougeur fébrile colorait ses joues. Le docteur lui demanda sur un ton inquiet, si elle se sentait malade.

— J'ai toute une forge dans la tête, répondit-elle avec mauvaise humeur, et vous voulez que je me porte bien.

Emanuel, connaissant l'aversion de la femme du richard pour les professions manuelles, lui dit en souriant ;

— Vous voulez donc que les pauvres gens ne gagnent pas leur vie, madame Mindel? le bruit qu'ils font jleur donne du pain

• — De tout autre que vous, je ne supporterais pas cette réponse, répliqua Mindel en colère. C'est moi que vous accusez d'envier le pain du pauvre monde, comme si on ne savait partout que Rebb Schmoul Brandeis et sa femme donnent en une semaine plus d'argent aux pauvres que bien des gens n'en gagnent dans un mois.

— Cependant, dit Emanuel devenu sérieux, se plaindre comme vous faites, de la manière dont ces malheureux gagnent leur pain, c'est les jalouser.

— Tous vos discours, répondit Mindel exaspérée par le ton sévère du docteur, ne changeront absolument rîeD à mes idées. Mindel Brandeis, on le sait partout, n'est pas une méchante femme^ elle n'est que trop bonne, sans quoi jamais on n'aurait fait de Trenderl un serrurier.

TRENDERL. 253

— Mais bien un colporteur, répliqua Emmanuel avec amertume, un cojpojjteur ne frappe point sur Tenclume et ne trouble le sommeil de personne lorsqu'il se traîne sur les grands chemins ou qu'il vante sur un champ de foire le prix modique de ses marchandises.

— Il vaut mieux, sans doute, forcer un homme à grimper sur le toit d'une maison, lui apprendre à tenter Dieu, et lui mettre un paratoimerre à la main, en lui disant : Monte là-haut et va voir si la main de Dieu ne te précipitera pas mort dans la rue. Est-on une méchante femme, parce qu^on veut empêcher cela, parce qu'on en perd le sommeil? Chaque matin, je le sais, vous autres hommes vous faites cette prière : Je te remercie, mon Dieu roi du monde, d^avoir fait un homme de ta créature. Les femmes, au contraire, remercient le ciel de les avoir faites selon sa volonté et telles qu'elles sont. Pour ma part, je serais bien fôchée d'être un homme.

— Si vous l'étiez pourtant, vous auriez une autre idée des métiers, dit Emanuel embarrassé, et singulièrement frappé des paroles de Mindel.

— Je ne souffrirai point que Trenderl place le paratonnerre sur la synagogue, s'écria Mindel avec animation, dût-il m'en coûter descentaipes de florins! Mindel Brandeis n'en fera pas plus de cas que d'un liard, s'il s'agit d'empêcher un enfant juif de se rendre coiïpable envers le ciel, car Dieu ne laisserait pas impunie une pareille action.

— Telle est votre profonde conviction? ajouta Emanuel avec un sourire,

— Je sais ce que je dis, répondit Mindel avec fermeté, Trenderi ne sera pas plutôt arrivé sur son toit que le vertige l'en précipitera.

— Si cependant il en revenait sain et sauf? répliqua Emanuel.

— Mais il n'y montera pas, dit sèchement Mindel.

— Comment I vous engageriez un ouvrier à manquer aux devoirs de son métier, dit Emanuel d'un air moqueur, mais il y est bien forcé...

— Il y est forcé I il y est forcé! s'écria Mindel avec une impétuosité qui enchanta le docteur, ah I il est forcé de tenter Dieul Dans quel livre avez-vous lu cela? mais songez donc à votre mère.

— Un jour, je me suis trouvé moi aussi sur une

hauteur dit Emanuel en pâlissant, mais, ajouta-

t-il bien bas, j'en suis descendu à la voix de ma mère...

— J'ai donc raison I s'écria Mindel, bien qu'elle n'eût pas entendu les dernières paroles du docteur. Et vous voulez que Mindel Brandeis dont la réputation n'est pas, que je sache, des plus mauvaises, ne cherche pas à empêcher ce qui doit se faire ?SiDieu m'a donné la fortune, c'est pour empêcher les hommes de commettre des péchés. Non, Trenderi ne montera pas sur le toit de la synagogue, quand cela devrait me coûter des centaines de florins I Moquez-vous de moi, docteur, tant qu'il vous plaira, ajoutât-elle sur un ton sympathique, j'aime mieux vos railleries que les bénédictions et les éloges d'un autre ; mais* le bon Dieu aidant, nous aurons raison de Trenderi le serrurier, coûte que coûte.

TRBNDERL. 365

— Vous y êtes bien décidée? demanda Emanuel étonné.

— Si j'j suis décidée ! dit-elle avec émotion, vous demandez si Mindel Brandeis est décidée à empêcher un homme de tomber du haut d'un toit ? Vous me demanderez cela quand je serai arrivée à mes fins, mais je gage dès ce moment que Trenderl le serrurier ne se fera pas prier et qu'il dira plutôt dix fois oui qu'une fois non ; et certes alors j'aurai le droit d'être fière, et de me vanter de ma victoire.

Le docteur regarda pendant quelques instants la figure triomphante de Mindel. Une idée, mai^ non plus une idée d'opposition, avait passé par son esprit. Son regard était devenu sérieux, ses joues avaient pâli, un trouble violent paraissait s'être emparé de son être. Il fallait que cet homme eût une grande habitude de cacher les orages de son cœur sous une impassibilité apparente, pour pouvoir, le sourire et presque l'ironie sur les lèvres, faire cette réponse à Mindel :

— Et pourquoi pas ? si grande n'est pas la difiiculté de faire manquer un ouvrier juif aux devoirs de sa pro* fession. Trenderl, j'en suis sûr, se jettera au devant dé vos propositions et je ne risquerai pas le moindre pari en sa faveur.

— Vous me promettez au moins, monsieur le docteur, dit Mindel avec joie, de ne pas entraver mes projets et de ne pas influencer Trenderl. Je sais qu'il écoute et suit vos conseils comme ceux du bon Dieu en personne. Aussi, je ne répondrais de rien, si vous veniez à faire la leçon au serrurier.

— Vous m'attribuez bien à tort une influence que je n*ai pas, dit le docteur sur un ton sérieux. Comptez toujours que je serai muet comme un enfant dont vous auriez acheté le silence avec un jouet.

— Bien! dit Mindel, Trenderl n'est pas encore sur le toit de la synagogue.

Sorti de la maison de Schmoul, le docteur prit fort à cœur la proposition à laquelle il venait de souscrire. Il se décida à laisser passer Tàme du serrurier par toutes les épreuves, à ne Tinfluencer en aucune façon, à Tabandonner à sa propre inspiration. N'était-ce pas, en quelque sorte de la part du docteur, une trahison envers l'idée généreuse qui lui avait coûté tant de peines et d'efforts? Si pourtant, se disait-il, l'argent de Mindel venait à triompher! Quelle perte irréparable pour Ife trésor de Tavenir et quel profit pour le préjugé dont Trenderl n'a triomphé qu'avec tant de difficultés ! mais enfin, pensa Emanuel inébranlable dans sa résolution, qu'il se juge lui-même comme il juge le fer qu'il façonne sur son enclume. Si Trenderl est un vrai et loyal ouvrier, comme il en faut à nous autres juifs, il bravera le danger et déchirera comme de minces fils le piège dont oo l'enveloppe. S'il faiblit, il est perdu, et le génie de sa profession se vengera sur lui de sa trahison. A nous alors à continuer la construction de l'édifice jusqu'à ce que nous trouvions et le ciment et les hommes qu'D nous faut.

Emanuel résolut donc de n'observer que de loin le serrurier, et de faire semblant d'ignorer les moyen^i mis en œuvre pour le tenter.

TRENDERL. 25

Emanuel, en revenant, dut passer devant Tatelier de Trenderl. 11 ne put s'empêcher de s'en approcher. Une voix mâle et puissante dont les notes basses flattaient agréablement l'oreille entonnait dans la forge, au son strident d'une lime, cette chansonnette si populaire en Allemagne :

Strasbourg^ Strasbourg, ô cité magnifique !

Tombeau de plus d'un soldat héroïque, etc.

Emanuel se précipita dans l'atelier. A sa vue, le serrurier, jeune homme aux formes vigoureuses, abandonna aussitôt l'établi sur lequel il venait de limer une clef et ôta respectueusement sa casquette.

— Vous fredonnez des chansons superbes, Monsieur le maître, lui dit Emanuel, où donc avez-vous appris tout cela ?

Trenderl, qui n'avait pas la timidité ni l'air embarras^ se habituel aux ouvriers, répondit :

— On voit bien que M. le docteur n'a jamais voyagé comme compagnon. On apprend cela on ne sait comment, sur la route, à l'auberge ; souvent, ces' chansonslà, bien qu'on ne les ait jamais chantées, vous reviennent en mémoire et vous forcent à les fredonner. Alors on se -rappelle la personne qui les a chantées, la route, l'auberge où on les a entendues. Ainsi, la chansonnette que vous venez d'entendre me rappelle un de mes camarades et une singulière histoire. Pourtant voilà huit ans passés que j'ai entendu cette chanson, au haut de la tour St-Etienne, à Vienne.

Aux dernières paroles du serrurier, le docteur avait

baissé les yeux en rougissant. Il ne s'attendait pss à une pareille réponse. Plein de joie et de surprise, il dit, presque malgré lui^ au serrurier :

— Vous êtes donc monté au sommet de la tour St-Etienne, monsieur le maître ?

— Pas une fois, mais dix ou vingt fois , répondit Trenderl, car c'est mon patron qui en avait entrepris tous les ouvrages de serrurerie.

— Et vous avez travaillé sur une tour aussi élevée, demanda Emanuel, sur un ton qui eût paru ridicule au serrurier si la vue du docteur ne l'eût pénétré d'un profond respect.

— Et pourquoi un homme comme moi serait-il monté sur cette tour, sinon pour y travailler ? répondit-il franchement, mais non sans sourire.

V ilà ce qui s'appelle répondre ! pensa le docteur rempli de joie et qui maintenant seulement remarquaittîombien la physionomie du serrurier était en rapport avec ses paroles. Que la figure de Touvrier lui parut mâle, belle, accentuée et comme taillée dans le fer! avec son tablier de cuir passé sur des membres fortement musclés, avec ses bras nus, non moins noirs de suie que sa chemise, avec son visage bruni sous l'influence d'un travail qui emprunte an feu toute sa puissance, le serrurier apparut aux yeux étonnés du docteur, sous la forme d'un colosse de fer. Emanuel se sentit pénétré, de bonheur. Jamais, se dit-il, on ne fera faillir à son devoir cet homme, cette puissante organisation. N'a-t-il pas travaillé au haut de la tour Saint-Etienne ?

Cette pensée impressionna si vivement le docteur

TRENDERL. ^ 259

qu'il ne put trouver de réponse ; pour cacher son embarras, il s'empressa de porter la conversation sur un nouveau terrain.

— Avez-vous déjà songé à vous marier , maître ? dit-il ; à tout maître, il faut une compagne.

Le serrurier parut chercher sa réponse :

— J*ai tout le temps d'y songer, dit-il tout à coup, et d'ici là un bon piéton ferait facilement le tour du monde.

— Comment, maître, dit Emanuel, vous n'êtes pas plus pressé que cela ? qu'est-ce qu'un ouvrier sans ménagère? Craignez-vous par hasard de ne pas pouvoir nourrir une femme ? Ce n'est pas là ce qui doit inquiéter un brave et bon ouvrier.

•— Je n'ai pas dit cela, répondit le serrurier avec un certain embarras. Cependant on tient à ne laisser manquer de rien la femme qu'on épouse et à lui faire trouver le bonheur et> l'aisance dans la maison conjugale. Or, je ne suis pas assez riche pour cela, je ne suis qu'un commençant. -s.

— Oh ! s'écria Emanuel, presque avec colère, seriezvous de ces gens qui s'imaginent qu'on ne saurait vivre ni mourir, si on n'a pas un sac d'écus pour oreiller ? Ayez donc confiance en Dieu et en vos deux bras si vigoureux ; il n'est pas nécessaire que votre femme porte des robes de soie ; vous n'êtes qu'un serrurier, et votre femme comprendra qu'elle ne doit être que la compagne d'un serrurier.

Emanuel n'eut pas plutôt prononcé ces dures paroles qu'il s'en repentit amèrement, et il ajouta avec douceur :

276 LES JUIFS DE hk BOHÊME.

dessus des forces physiques d'un juif. T'imagines-tu , Trenderl, qu'une fois marié ta femme te permettra de grimper sur un roide clocher, pour y fixer un méchant bout de fer? songe que le cœur d'un juif n'est pas fait comme celui d'un chrétien, et dis-toi sincèrement qu'il n'y a aucune gloire pour ta personne à planter de tes propres mains un paratonnerre sur la synagogue. Qu'y gagnerais-lu et qu'y gagnerait le monde? Saisis donc avec reconnaissance la main qui veut te tirer de ton atelier de serrurier ; renonce à un état qui n'en est pas un, puisqu'une demi - journée de travail consacrée à une vieille clef ou à une serrure rouillée, te rapporte à peine dix sous. N'as-tu des forces que pour fuser et te torturer en restant exposé, pendant des heures, à un feu ardent? Remercie Dieu du plus profond de ton cœur, d'avoir trouvé quelqu'un qui par pure générosité veut te procurer un autre moyen d'existence. Mille florins! quelle somme pour un commerçant qui débute! Ils sont prêts et comptés, et tu n'as qu'à dire oui pour les avoir dès ce jour ; mais qu'il ne soit plus question de toit ni d'escalade! ce n'est pas pour un casse-cou ^ je te l'ai dit, qu^on veut risquer une si forte somme ; avant tout tu dois renoncer à poser le paratonnerre ; il ne manque pas de serrurier pour te remplacer, mais en voilà assez et plus qu'il ne faut pour te convaincre. »

Le fin petit juif s'éiddl trompé cette fois sur l'effet de ses savantes ruses de guerre. Il attendait merveille de son discours, mais il vit bientôt que le fruit mûr dont il croyait la chute si prochaine tenait encore bien solidement à l'arbre. C'est qu'il avait blessé sans s'en aperce-

TRENDËRL. 211

voir Thonneur et Tamour-propre de Touvrier. Lorsque Hirsch Blaser eut fini de parler, il vit le serrurier placé devant lui, immobile et les bras croisés.

— Ainsi vous avez déjà trouvé un serrurier pour me remplacer ? dit Trenderl après un assez long silence.

— Nous en trouverons cent s*il le faut.

— J'aurai donc forgé et façonné en pure perte ce paratonnerre, et j'irai voir tranquillement faire ma besogne par un autre?

— Et quand cela serait?

Trenderl se retint un instant, puis, les yeux brillants de fureur :

— J'aimerais mieux mourir, s'écria -t-il, que de laisser à un autre le soin de grimper sur le toit de la synagogue.

— Perds-tu la tête? s'écria Hirsch Blaser stupéfait.

— Je l'avais perdue, répondit le serrurier en colère, lorsque j'ai consenti à vous écouter un seul instant. J'aurais dû vous mettre à la porte de mon atelier, et tout honnête ouvrier eût agi de la sorte. Me proposer à moi de laisser poser mon paratonnerre par un autre 1...

— Et les mille florins? ne valent- t-ils pas plus que ta mauvaise tige de fer? dit, en manière d'argument suprême, Hirsch Blaser devenu très-inquiet.

— Je n'y consentirais pas pour un million I s'écria le serrurier.

— Folie ! pure folie que tout cela! dit Hirsch, en proie cette fois à une colère véritable.

— Mieux vaut folie que lâcheté, répliqua Trenderl.

— Dieu du ciel I s'écria Blaser désespéré, le monde

est donc à Tenvers ! Je ne comprends plus les hommes de notre époque. De mon temps que n'auraiit pas fait un homme à qui on eût proposé mille florins pour son commerce I La joie Teût rendu fou, pour le moins; et toi tu veux jeter au vent mille bons florins, une somme si ronde et si bien comptée I Jamais cela ne s'est vu» depuis que la terre existe!...

— Aucun autre que moi ne posera le paratonnerre, répéta le serrurier avec fermeté.

— Ainsi tu renonces à ton bonheur ?

— A ce prix, oui, répondit Trenderl, les joues en feu. Bouleversé par une colère longtemps contenue, le petit

finaud bondit sur sa chaise et s'élançant vers la porte, il s'écria d'une voix stridente :

— J'ai dit ce que je devais et tu ne me verras plus jamais.

Blaser ne fut pas plutôt parti que Trenderl se repenti de l'avoir laissé s'éloigner ainsi exaspéré, et sans lui avoir demandé le nom de la personne qui offrait les mille florins'; mais se rappelant aussitôt que le fin petit juif avait songé à charger un autre que lui du soin d'établir le paratonnerre :

— C'est moi, se dit-il en rougissant, c'est moi et nul autre qu'on verra au haut du toit ! pour l'ouvrage d^un temple juif il faut aussi un serrurier juif I

Le serrurier avait retrouvé son caractère. Quelle joie n'eut pas éprouvée Emanuel, s'il eût pu le voir!

Le lendemain, à son retour dans la maison de Mindel, Hirsch Blaser, en lui rendant compte de sa nouvelle démarche, ne put trouver de termes assez énergiques pour

TRENDERL. !279

exprimer sa colère. « L'homme qiii demeuré en face de vous, dit-il, est perdu à tout jamais ; il ne mérité pas qu'on dépense dix sous en sa faveur; autant vaudrait les jeter au feu. Je Tai sermonné comme Teût fait le, bon Dieu en personne, mais en vain. Vous me donneriez une caisse remplie d'or et de pierres précieuses, que je ne retournerais plus chez cet sauvage qui sacrifie iine si belle sommé d'argent au plaisir dé grimper sur un toit. »

— Il y est donc décidé sans retour i demanda Mindel désespérée. A-t-on jamais vu pareille chose t Et dire qu'il y à des juifs qui tolèrent cela !

— I Tirez-vous-en comme vous pourrez , ma chère Mindel, dit Blaser en haussant les épaules, quant à moi, je ne mettrai plus les pieds dans sa maison... Le fin petit juif ^ bien qu'il ne fût pas riche, n'aurait réellement plus fait la moindre démarche auprès de Trenderl. — A votre place, ajouta-t-il, et ce serait le parti le plus sage, je laisserais ce sauvage grimper sur son toit et tenter Dieu à son aise. Quand il se sera brisé les membres dans sa chute , il saura moins que jamais que mille florins ne sont pas un vain mot.'

Mais c'est précisément là ce qui rendait Mindel si malheureuse. Elle s'aperçut énfm avec frayeur que le piège si habilement tendu par elle, était irréparablement détruit, a Si Trenderl , pensa-t-elle , résiste aux offres d'argent, qu'est-ce donc alors qui pourra le décider ? »

Elle n'osait confier ses peines au docteur dont elle craignait les railleries. Encore moins s'en fût -elle ouverte à àon mari qui ne Faurait pas comprise et qui lui

aussi faisait partie de la société ouvrière. La brave femme passa dans cette perplexité les jours les plus tristes de son existence. Sans cesse et jusque dans ses rêves, elle voyait le serrurier suspendu entre ciel et terre, et prêt à tomber dans la rue, les membres fracassés. Une joie d'enfant s'emparait d'elle, lorsqu'elle entendait s'élever du fond de l'atelier la voix fraîche de Trenderl, preuve vivante que le serrurier n'avait pas encore escaladé le toit de la synagogue.

Un jour cependant, elle apprit, avec frayeur, de la bouche même de son mari, que, Trenderl allait poser son paratonnerre le surlendemain. Rebb Schmoul lui annonça cette nouvelle avec un calme si glacial qu'elle en recula d'effroi.

— Malheur ! s'écria-t-elle, il faut donc que cela soit !

Un instant, elle songea à renouveler l'ambassade du fin petit Juif, mais elle se rappela que Hirsch Blaser y avait renoncé à tout jamais et ne voulait plus entrer en relation avec ce sauvage. « Si j'allais moimême trouver le serrurier, pensa-t-elle et le supplier de renoncer à son projet... mais s'il me refusait à moi aussi? »

Soudain une idée merveilleuse (c'est ainsi que Mindel la qualifiait) traversa la cervelle agitée de la pauvre femme. Elle avait oublié que dans sa maison même se trouvait la personne la plus propre à remplir auprès de Trenderl une mission capable d'aboutir. Où trouver pour cela un meilleur messager que Taubé, sa propre fille ?... Trenderl, se disait Mindel avec joie, ne pourra pas résister à la prière d'une jeune fille qui irait l'implorer au

TRENDERL. 281

nom de sa mère. Bonne Mindel I quelle idée vous aviez conçue là!

Elle confia donc à la belle Taubé, sous le sceau du secret le plus profond, les tribulations de son cœur. Elle lui fit comprendre que le seul moyen qui lui restât pour agir sur Trenderl , c'était que Taubé allât ellemême le supplier au nom de sa mère de renoncer, sous peine de passer pour un sauvage^ au danger de son escalade.

La bonne femme n'avait donc d'yeux que pour ses propres souffrances ?

Elle ne remarqua donc pas la pâleur mortelle et la rougeur qui se succédaient alternativement sur les joups de la jolie fille, pendant qu^elle lui exposait ce qu^elle appelait son idée merveilleuse ? Elle n'entendit donc pas les battements de ce jeune cœur sur le point de trahir un secret depuis si longtemps contenu.

— Ma mère, dit Taubé, est-ce bien moi que vous voulez envoyer chez le semirier ?

— Non, non ! bonne Mindel, vous n'avez pas d'oreille pour les souffrances qui ne sont pas les vôtres ! Sinon, cette réponse vous eût tout révélé !

— Et pourquoi n'irais-tu pas? dit Mindel étonnée. Tu veux donc qu'il monte sur le toit et qu'il y risque sa vie, grand Dieu !

— Non, non, au nom du ciel, je ne puis pas y aller... balbutia Taubé en pâlissant.

— Trenderl est un brave homme, continua Mindel, et c'est une bonne action que de s'intéresser à lui.

--. Sans doute.... sans doute... murmura Taubé dont

la figure avait passé du blanc au rose le plus vif.

L'entretien des deux femmes dura longtemps avant d'aboutir à un résultat. Enfin, Taubé promit d'obéir au désir de sa mère et de dissuader le jeune serrurier de son projet téméraire. Mindel se sentit donc rassurée.

Le soir, bien tard, alors que le monde eut quitté les rues et que Mindel et son mari se furent livrés au repos, une femme sortit de la maison de Rebb Schmoul Brandeis et se glissa dans l'atelier de Trenderl où l'on travaillait encore bruyamment, selon l'habitude.

Personne ne la vit entrer dans l'atéliér. Trendëi*! occupé à limer une tige de fer, tournait le dos à la jeune fille sans se douter de sa présence. Au bruit qae fit Taubé en heurtant un outil qui se trouvait sous ses pieds, lé serrurier se i'ëtourna , mais ne s^effraya nullement. Ne venait-il pas de songer aii même instant à la jeune fille que maintenant il voyait devant ses yeux?

Heureusement il ne remarqua pas le tremblement qui agitait le corps de Taubé obligée dé se cramponner à rènclume pour ne pas s'affaisser sous son émotion. Sanâ cette circonstance, il h^aurait pas manqué de s'effrayer.

— Y â-t-il quelque ouvrage â faire dans votre maison, Tâtibé? demanda le serrurier- Faut-il que j'y aille dé suite ? Auriez-vous égaré ma clef?

'—^ Non... je viens pour uri autre ttiotif... murmura Taubé.

Et la jeune fille, tout en balbutiant et en s^interrompant souvent, exposa au serrurier qu'elle était venue datis lé but de lui adresser une prière qu'il né pourrait

TRENDBRL. 283

certainement pas répousser ; que sa îhère était presque malade de chagrin et de souci , rien que par amitié pour le serrurier ; qù'elliB ne pouvait se faire à l'idée de voir Trenderl poser le paratonnerre ; que cette pensée la préoccupait nuit et jour au point qu'elle le voyait tantôt avec des meitibres brisés, tantôt réduit à Tétat de cul-de-jatte ; qu'elle, Taubé, le suppliait, au nom de Dieu, de réfléchir à la gravité de son projet et de renoncer à une témérité qui ne saurait avoir de bons résultats.

— Et quel mal voulez-vous qu'il en résulte ? demanda le serrurier avec un sourire qui se dissipa aussitôt que la jolie Taubé lui eut dit avec un profond sentiment d'inquiétude ;

— Mais, au nom du Dieu vivant, voua n'avez donc peur de rien ? Pourtant, je viens bien tard dans la nuit pour vous dissuader de votre projet... cela ne vous suflat-il pas?

En ce moment, le cœur de Trenderl cessa de battre : quel doux son venait de retentir dans son âme I Un sentiment de bonheur infini traversa tout son être et fit bouillir le sang dans ses veines.

— Je n'y comprends plus rien, dit-il après un long silence, il y a quelques jours à peine on m'a proposé mille florins pour que je renonce à placer mon paratonnerre... et voilà que vous aussi, vous venez

— C'est ma mère qui a fait tout cela, s'écria Tâubé, elle ne veut pas que l'enfant d'un juif se rende coupable envers le bon Dieu.

Trenderl ne répondit pas ; sa respiration dévint ha-

letante, et dans son trouble il se couvrit les yeux de ses mains.

— C'est votre mère, dites-vous, qui a fait cela? balbutia- t-il enfin, elle s'intéresse donc bien à moi ?

— Si cela n'était, serait-elle si triste et si inquiète ? répondit Taubé en baissant les yeux.

Trenderl allait répondre à cette réflexion par un mot que son cœur répétait depuis longtemps avec une brûlante éloquence, mais ses lèvres restèrent muettes

Comment expliquer cela ?

— Eh bien, que dirai-je à ma mère ? demanda Taubé qui commençait à devenir inquiète.

Le serrurier se redressa de tout son corps, déterminé à donner enfin une réponse catégorique, mais il lui fut impossible de coordonner ses idées.

— Qu'exige de moi votre mère, en définitive ? demanda-t-il à voix basse.

Taubé dépeignit encore une fois en termes éloquents les tourments de sa mère, et fit voir au serrurier sous des couleurs si vraies et si vives les dangers qu'il allait courir, qu^on eût dit qu^elle-même en avait déjà été le témoin. Trenderl ne se lassait pas de l'écouter ; il eût passé toute la nuit à l'entendre parler ainsi.

— Et que voulez-vous que je fasse ? dit-il dans son égarement.

— N'y a-t-il donc pas d'autre serrurier que vous dans la ville ? demanda la jeune fille en fixant sur lui un regard inquiet. Et ce mot acheva de rendre à Trenderl toute la plénitude de sa raison.

"T- Jamais, jamais je ne consentirai à cela, s'écria-t-il

TRENDRRt. 285

avec colère, dites-le bien à votre mère, dût-elle m'offrir

des millions de florins je ne le puis vraiment pas,

ajouta-t-il tout bas, et cette fois à Tadresse de Taubé.

— Ainsi, vous êtes bien décidé à monter là-haut ? dit Taubé si bas qu'on Tentendit à peine ; et son visape se couvrit d'une pâleur mortelle que la nuit, par heur, cacha aux yeux de Trenderl.

— Il le faut

— Rien ne peut vous arrêter, s*écria ïaubé, ni v conscience... ni Dieu lui-même.

— Je crains tout, dit le serrurier, d'une voix étouffé , excepté de monter sur un toit.

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura tristement la jeune fille.

— Votre mère dit Trenderl, se casse la tête pour un fait qui pour moi n'est qu'un jeu d'enfant. Je ne crains pas le vertige, moi; je place un paratonnerre sur le toit le plus pointu avec autant de sang-froid que si je me trouvais dans ma chambre. Serais-je donc un serrurier, s'il n'en était ainsi ? D'ailleurs, n'ai-je pas travaillé au haut de la tour Saint-Etienne, à Vienne ?

— Vous êtes monté là-haut et vous n'avez pas eu peur ! s'écria la jeune fille d'une voix haletante.

— Si j'ai eu peur? dit Trenderl, oui certes, et au point que j'en ai crié et pleuré et que j'ai pensé en mourir.

— Et pourtant vous voulez grimper sur ce toit. Ne craignez- vous pas d'offenser Dieu?

Le serurrier ne put s'empêcher de sourire.

— Jfe n'étais qu'un enfant, continua-t-il, à ^époque où on m'a mis en apprentissage à Vienne. Mon maître était un homme singulier : il avait une physionomie si méchante et si colère, qu'on Veut cru capable d^avaler le monde entier d'une seule bouchée. Rien qu'à son approche , je sentais mon cœur défaillir et mes cheveux se dresser. C'était un bon inaître néanmoins et

qui s'est donné bien des peines pour moi ; aussi, le jour où j'apprendrai sa mort, j'allumerai un cierge en son honneur, comme je fais pour mon père à l^anniversaire de sa mort. J'avais à cette époque un camarade, un gai compagnon du nom de Nazi avec lequel je vivais en très-bonne intelligence, car il était le seiil de tous les apprentis qui ne me reprochât pas d'être juif. Un jour notre maître nous dit : « Vous m'accompagnerez aujourd'hui sur la tour Saint-Etienne, où nous avons à travailler ; munissez-vous de tous les outils nécessaires. — « Grand Dieul me dis-je; il faudra donc que je monte sur cette tour si élevée I » moi qui jusque là n'avais pu regarder sans frayeur le cadran de l'horloge, je devais accompagner mon maître jusqu^au sommet de la tour Saint-Etienne ! Je me mis à pleurer, à gémir, à me rouler par terre, persuadé que je mourrais avant même d'arriver à la tour. Alors, mon maître vint à moi, me releva de sa main vigoureuse, et se plaçant vis-à-vis de moi : « Wolf, me dit-il, regarde-moi bien en face ; » et quand je l'eus regardé !

« Juif, as-tu peur ? s> s'écria-t-il d'une voix terrible qui bouleversa mon cœur, « tu vas me suivre à l'instant même » Force me fut bien de lui obéir.

tRENDEftL. ' â87

Ici ïrenderl se tut un instant, et la jeune fille attendit avec anxiété la suite de son récit.

— On ne saurait se faire une idée, continua-t-il, des angoisses et des terreurs que j'éprouvai en m'acheminant vers la tour Saint-Etienne, sous le regard fixe de mon maître. Nazi, au contraire, marchait avec autant de calme que si on lui avait dit d'aller cueillir un bouquet dans un jardin. Je montai les marches de la tour, jusqu'à la hauteur de ^horloge, sous impression de Tinquiétude et de la terreur. Notre maître avait à faire un ouvrage sur la partie extérieure de la tour. Au moment où je dus le suivre, je me sentis pris d'une frayeur extrême, je me remis à pleurer et à gémir, en suppliant mon maître de me laisser retourner à l'atelier. « Juif, as-tu peur? » me dit-il encore de sa voix sévère... 11 m'eût laissé mourir plutôt que de me permettre de m'en aller

— Dieu tout-puissant ! murmura Taubé.

— Tout cela n'était qu'un jeu pour Nazi, mon camarade. Il se tenait debout au haut de la tour, aussi calme que sur un lit. Tout à coup, et pendant une absence momentanée de notre maître, mon camarade se mit à entonner une chanson que je me rappelle encore, car elle s^est bien gravée dans ma mémoire î

Strasbourg, Strasbourg, ôcité magnifique!

Tombeau de plus d'un soldat héroïque, etc.

Tout en chantant , mon insouciant camarade escaladait la tour et risquait sa vie à chaque pas . Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête : « N^i, lui dis-je en pleurant, as-tu bien le courage de chanter en ce mo-

ment ? » Mais lui se mit à rire tout haut, et pour la première fois depuis que nous faisions enseml)le notre apprentissage, il me dit : a Juif, aurais-tu peur ?» Ce mot, sorti maintenant de la bouche même de mon camarade, me fit, je ne sais pourquoi, une impression bien plus terrible ; mais il fut prononcé bien à propos pour moi. « Nazi, lui criai-je aussitôt, regarde bien si j'ai peur» ! Et je me mis à grimper et à sauter et à chanter à Teavi avec mon camarade ; j'étais devenu comme fou. Nazi et mon maître me regardaient avec surprise, ne comprenant rien à la disparition subite de ma frayeur. J'étais un autre homme, je me sentais de force à lutter contre le monde entier, s'il l'avait fallu, et l'on ne m'aurait plus dit impunément : a Juif, as-tu peur ?» Je ne craignais plus rien, j'étais aussi courageux que Nazi, que tous les autres. C'est alors que mon maître me dit ces mots dont je me souviendrai pendant toute ma vie : « Tu le vois bien, Wolf, c'est la peur seule qui fait la différence entre les juifs et les chrétiens ; l'oppression a ôté le courage à ton peuple, mais dès que l'un de vous cesse d'avoir peur, il vaut autant qu'un des nôtres. Prends cette pièce de 20 sous, continue à rester courageux et tu feras un jour un parfait maître-serrurier. » — Aussi, si jamais j^apprends la mort de mon patron, je brûlerai un cierge à son intention.

Trenderl se tut. Son âme parut s'être retrempée dans

le long récit qu'il venait de fairç, une mâle vigueur

e lisait dans ses yeux , sa puissante stature dénotait

une force nouvelle et supérieure peut-être à ce qu'elle

était en réalité. Ah ! si vous aviez pu voir et apprécier

TRENDERL». ' 289

le regard brûlant qui en ce moment tomba des yeux de la jeune fille sur la figure du serrurier...

— C^en est donc fait ? lui dit-elle avec un soupir.

— Que voulez-vous dire ? demanda Trenderl effrayé. • — N^avez-vous pas dit que vous ne craigniez rien... balbutia Taubé à voix basse.

— Aimeriez-vous mieux que j'eusse peur ? répondit Trenderl en tremblant; aimeriez-vous mieux que Hirsch Blaser, le fin petit juif^ et les serruriers chrétiens eussent le droit de me faire un reproche que je n*ai accepté ni de mon maître ni de mes camarades, et qu'ils pussent me dire : a Juif, as-tu peur ? »

— Que feriez-vous donc si vous étiez marié, dit Taubé avec un tremblement inexprimable dans la voix, et que votre femme vous suppliât au nom de Dieu de renoncer

A ces mots, Trenderl allait jeter un cri de joie assez fort pour réveiller du plus profond sommeil tous les habitants de la terre ; sa respiration était devenue rapide, comme s'il avait été secoué par une tempête, comme s'il s'était trouvé au milieu d'une maison en flammes dont il lui tardait de s'échapper.

— Non, non, Taubé, s'écria-t-il avec un effort surhurmain, ce n'est pas vous qui me demanderiez cela... et je ne voudrais point, quant à moi, d'une femme qui craindrait d'épouser un serrurier ; il faudra qu'on me prenne tel que je suis... jamais je ne renoncerai à ma pp.ofession.

En ce moment les cœurs des deux jeunes gens battirent à l'unisson dans le transport d'un sincère amour,

leurs mains se rencontrèrent, mais nul aveu ne s^échappa de leurs lèvres.

— Ainsi vous ne céderez pas ? dit Taubé avec un regard de reproche qui toucha vivement le cœur du serrurier.

— Je ne le puis... je ne le puis, dit-il, en faisant un douloureux effort, je ne puis consentir surtout à ce qu'un autre serrurier fasse ma besogne.

'— J'apporterai donc une mauvaise nouvelle à ma mère ? dit Taubé, et elle quitta le serrurier sans saluer sans lui dire un mot d'adieu.

Elle n'était pas plus tôt sortie que Trenderl se frappa te frpnt du poing en s'écriant i

Sot ! grand sot que je suis !... je n'ai su rien lui dire...

Le jour où Trenderl devait poser son paratonnerre, le docteur se sentit transporté de joie. Les inquiétudes mortelles de Mindel lui avaient prouvé depuis longtemps que le piège tendu par la brave femme et par le fin petit juif s'était brisé dans leurs mains. Pour Emanuel, Trenderl était un autre Samson.

Le jour donc où devait s'accomplir lé grand événe^ ment, une tristesse profonde s'empara de la pauvre Mindel.

A peine eut-elle la force de se lever le matin ; elle ouvrit son livre de Psaumes et se mit à prier bien longtemps. Mais rien ne put calmer son inquiétude ; le danger qu'allait courir un enfant juif la préoccupait toujours. Plus on la consolait, plus grandissait sa frayeur, au point qu'on commença à s'inquiéter de sa santé.

TRENDERL, 8W

Dans Taubé au contraire s'était opéré un changement remarquable. Ses yeux reflétaient le calme de son cœur, une lueur vive et rose comme Taurore planait sur son visage. Plus d^une fois, dans le cours de cette journée, elle dit à sa mère-: a Tu verras qu'iV s*en tirera sain et sauf; il n'a peur de rien, lui, et Dieu ne permettra pas qu'il lui arrive malheur. ....)>

Mindel se trompa une fois de plus sur le sentiment qui dictait ces paroles à sa fille I...

Au moment où le serrurier et ses ouvriers, chargés des pièces du paratonnerre, se rendirent à la synagogue, Taubé se trouvait à la fenêtre. Cette circonstance parut de bon augure à Treriderl. Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent et se baissèrent en même temps, en exprimantes sentiments respectifs de leurs cœurs... Cependant Taubé ne put se défendre d'une' certaine frayeur en voyant le serrurier disparaître à l'angle de

la rue »

Hebb Schmoul était sorti pour regarder faire le serrurier ; rien ne dénotait, dans sa physionomie, la moindre inquiétude sur le sort de Trenderl. Aussi ne comprit-il rien aux prières pressantes que lui adressa sa femme pour le retenir à la maison.

— Tu vas offenser le bon Dieu, lui dit-elle, en te faisant le témoin d'un travail qui lui est désagréable.

— Renonce donc à tes folies, répondit Schmoul. Est-ce offenser Dieu que de placer sur la maison à lui consacrée, un paratonnerre qui doit la préserver de la foudre ? Trenderl est un joli garçon destiné à toute autre chose

qu'à une chute qui doit lui briser les reins. N'est-il pas vrai, Taubé, ma chérie?

Nous ne saurions dire au juste ce que répondit la jolie fille.

Tout cela ne calma que bien peu les incpiiétudes de la bonne Mindel ; son esprit était violemment tendu, tous ses sens en éveil ; le moindre bruit, le moindre pas précipité qui s^entendait dans la rue, lui faisaient pressentir Taccomplissement du plus terrible malheur que puisse concevoir l'imagination .

Sur les midi, Rebb Schmoul rentra chez lui en s'écriaint gaiement :

— Notre Trenderl fait merveille ; il est là-bas à travailler et à chanter sur son toit absolument comme s'il était au bal. Qui eût cru, de mon temps, qu'un ouvrier juif en arriverait là? Nous entrons dans une ère nouvelle.

Taubé se sentit plus confiante que jamais dans le ré- • sultat de l'œuvre du serrurier, Trenderl ne chantait-il pas au haut de son toit?

Mindel ne trouva rien à répondre; un changement plus marqué d'heure en heure s'opérait en elle ; l'inquiétude, qui depuis le matin tenait tout son être en suspens, avait fait place à un calme bienfaisant. Dans l'après-midi, elle trouva la force de s'asseoir dans son ÊiuteuD et y goûta un doux sommeil qui acheva de dissiper les angoisses et le chagrin de son âme.

Vers le soir, elle fut éveillée en sursaut par un cri perçant de sa fille :

— il arrive ! Il arrive I s'était écriée Taubé.

Mindel se redressa en chancelant ; pale, et les traits

TRËNDERL. 2d3

bouleversés par uiie inquiétude terrible, elle demanda :

— Au nom du ciel! le malheur est-il accompli? Est^ ce Trenderl qu'on rapporte ?

Taubé ne put répondre pour le moment. Enfin, d^une voix qui sortait du plus profond de son cœur :

— Non, ma mère, s'écria-t-elle, il s'en revient sain et sauf ; je savais bien que Dieu le protégerait ?

Mindel retomba dans son fauteuil, ses mains se joignirent, mais nulle oreille humaine n'entendit la prières qui s'échappa de ses lèvres, pour monter aux pieds du Roi des GiQpx.

Un peu plus tard, Rebb Schmoul revint :

— Tu ne t'es pas mal trompée, Mindel, dit-il, en t'imaginant qu'il arriverait malheur à Trenderl. 11 nous a fait un ouvrage dont notre communauté aura l3 droit d'être fière; car c'est la première fois qu'on a vu un serrurier juif poser un paratonnerre.

— Je voudrais bien le voir à présent, dit Mindel en rougissant, je serais curieuse de le regarder...

— Pour t'assurer s^il est sain et sauf, répondit Schmouf, et s'il ne s'est pas cassé quelque membre? Je vais 'e faire appeler à l'instant.

Taubé se réfugia dans le coin le plus retiré de la chambre.

Le serrurier se présenta revêtu encore du costume de Fomvrier : tablier en cuir passé autour de ses reins vigoureux, chemise toute noire de suie, manches retroussées sur les bras. Il salua d'un air embarrassé les riches voisins qui l'avaient fait demander.

*— Trenderl, lui dit Rebb Schmoul (permets moi de te

donner encore ce nom}, tu es un brave garçon et ta fais .honneur à toi-même et à notre communauté. Ma femme veut te remercier de ce que tu ne t'es pas laissé tomber du toit.

Le serrurier ne comprenait rien à ce qui se p^aasait. Mindel lui prit la main et liii dit avec une inexprimable sincérité :

— Oui, je te remercie d^être revenu gain et sauf, Maintenant je suis convaincue que Dieu veillera sur tes pas et t e préservera de tout poaltieur. Tu e$ m brave et }^n Juif. C'est moi qui ai péché par mes inquiétudes et mon manque de confiance en Dieu. Mon n^ari me disait ce matin même : Est-rce pécher que de préserver du malheur la maison de Dieu? Et cette idée m'a consolée et m'a rendu ma confiance. Maintenant, Trenderl, frappe et fais du bruit à ton aise; j'aurai plaisir à t*écouter, dussé-je n'en pas dormir. Tout en toi m'indique que tu es né d'une bonne mère juive. Tu as bien fait de résister à la tentation et de demeurer fidèle à ta profession. Je ne saurais trop te dire combien tu as eu raison, et combien moi j'ai eu tort en cherchant à te corrompre. Mes yeux s'ouvrent enfin à la vérité I

Trenderl ne savait pas ce qu'on voulait de lui, et promenait des regards indécis sur les personnes qui l'entouraient.

Taubé, pendant ce temps, se tenait dans un coia, silencieuse et pensive.

Un jour, le serrurier vint prier Emanuel d'intercéder en sa faveur auprès des parents de la jeune fille. Le

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docteur n'avait pas attendu ce moment pour deviner les sentiments secrets de Trenderl.

— Tout est décidé et convenu entre ellis et moi , lui dit Trenderl ; je resterai serrurier, et ma Taubé sera la femme d'un serrurier. Elle ne veut d'autre mari que moi, c'est elle qui me l'a dit. Lorsque je travaille sur mon enclume avec mes bras nus et mon tablier de cuir, je lui parais préférable, ainsi fait, à tous les jeunes gens de la ville. Il ne me faut pas beaucoup d'argent, et si Rebb Schmoul ne me donne rien du tout, je ne m'en plaindrai pas; mais il faut qu'il me donne ma Taubé.

Le docteur n'eut pas de peine à obtenir le consentement des parents. Rebb Schmoul, depuis longtemps, avait jeté son dévolu sur le joli garçon, et la bonne Mindel s'empressa de souscrire à ce que lui dictaient et son propre cœur et les conseils de son cher docteur.

Lorsqtf au Holemoëd (demi-fête) des Pâques , de la même année, se répandit la nouvelle que le serrurier était devenu le fiancé de la fille de Rebb Schmoul, ce fut une immense surprise dans toute la ville. Personne ne put comprendre un* fait aussi inouï I

Hirsch Blaser, le fin petit ywi/, branla la tête et haussa les épaules en se ratatinant à tel point qu'avec son dos voûté et son œil à reflets verts, on l'eût pris pour un chat.

— Sur ma vie et sur ma mort, dit-il, je ne reconnais plus le monde I Rebb Schmoul Fhomme riche donne sa fille à un pauvre ouvrier, à Trenderl le serrurier ! Ou je perds la tête ou bien le monde est changé du tout

au tout. Je ne comprends plus ni le monde ni moimôme

Emanuel en revenant à une heure avancée de la nuit des fiançailles de nos deux heureux jeunes gens, sentit naître en son esprit quelques réflexions qu'il ne put s'empêcher de confier au papier.

Lisons ce que le docteur pensa et ressentit en ce moment :

« Aujourd'hui, pour la première fois depuis neuf ans, j'ai retrouvé l'impression que j^éprouvais jadis au moment où ma mère, avant de me mettre au lit, me faisait répéter mot par mot la prière du soir. Ce soir encore, je voudrais prier... tant mon cœur est plein de choses. ))

Crois-moi, Clara, tout ce que le cœur de l'homme peut éprouver de repentir et d'amertume, je l'ai éprouvé et ressenti dans le cours de ces neuf années. Mais que sont toutes ces tortures de l'âme, en comparaison de ce que je viens de traverser? Je sais bien que la blessure faite à ton âme et à la mienne par mon retour dans ma famille, est une blessure éternelle et pourtant aujourd'hui, je vois plus clairement que jamais qu'une main mystérieuse a procédé à notre si douloureuse séparation. »

a La nouvelle législation de notre patrie veille sur le moindre rouage de l'Etat; elle coordonne et règle la grande machine ; mais semblable à un débiteur qui a mille créanciers à payer, elle a oublié ceux qui, par sa faute, sont tombés dans la plus profonde misère. »

tt La nouvelle législation de notre patrie a affranchi le

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sol, elle a appelé le peuple dans les champs et dans les

conseils communaux mais pour nous, elle n'a pas su

trouver une ligne, pas même un mot ! »

« Ne te laisse pas aigrir, mon cœur, par l'impression de ces tristes pensées! N*as-tu pas été satisfait aujourd'hui? le serrurier n'a-t-il pas rempli sa tâche consciencieusement et à ta propre honte? »

a Un jour, son maître lui dit au haut de la tour Saint-Etienne : a Juif, as-tu peur? » Et ce mot est devenu tout-puissant en lui et l'a préservé de l'infidélité et de la trahison. »

« N'aie peur de rien, mon peuple ! Dépose toute crainte! C'est ainsi que tu deviendras libre Le serrurier Test déjà. »

a En jetant un regard rétrospectif sur mes neuf années de souffrances, je m'aperçois que j'en ai pourtant retiré quelque fruit. Je sens que je suis bien un enfant do mon peuple et que ma conversion n'eût été qu'une trahison I aujourd'hui seulement, je vois cela dans toute son évidence. »

a Dans quelques heures, le serrurier sera placé de nouveau auprès de son enclume et auprès de son foyer, et par ses vigoureux coups de marteau il annoncera son réveil au monde.

« Continue à marteler ainsi ! Chaque coup qui retentit sur ton enclume brise un anneau de la chaîne d'esclavage de ton peuple et résonne comme un salut donné à l'ère nouvelle I » „.---'— -r—-^

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