CHAPITRES 6, 7 ET
Le lendemain, qui était un jeudi, Mariera s'éveilla de grand matin, fraîche et bien portante, comme si ises prédictions ne devaient pas se réaliser. D'une voix fernie elle demanda son déjeuner et puis son livret. Yossef reprit courage en voyant sa mère revenir ainsi de sa faiblesse de moribonde. — « Tu vivras encore cent ans, lui dit- il, et c'est avec toi que je prétends ouvrir le bal aux noces de Fischelé. d Yossef cherchait ainsi à se donner lui-même espérance et consolation. Mais Marièm lui répondit en souriant :
— Laisse donc tomber la pomme qui ne veut plus tenir à l'arbre ; à quoi sert de se placer au pied de Var-, bre, pour dire à la pomme : « Petite pomme, garde-toi de tomber déjà? » Elle n'en tombe pas moins, si Dieu l'a décidé ainsi. Donc, si tu veux m'être agréable, va toi-même à Bunzlau pour me commander les bonnes femmes. Je n^ai pas de temps de reste, et si elles viennent prier avec moi quelques heures plus tôt qu'à l'ordinaire, Dieu ne le prendra pas en mal.
Mais Yossef, ne voulant pas abandonner sa vieille
mère, si convaincue de ses idées de mort, allégua toutes
sortes de prétextes, a On a toujours le temps de mourir, lui répondit-il; d'ailleurs, les bonnes femmes^ j'en suis certain, seront très-contrariées d'être mandées tout juste le vendredi, jour où elles sont le plus occupées ; enfin, tu verras toi-même que j'ai raison.
— Je vois bien que tu ne veux pas y aller de crainte qu'il ne m'arrive t[ilelqUe àccidétit pendant ton absence, dit la vieille femme avec une conviction profonde. Tu ferais bien de rester, et je l'exigerais moi-même, si je ne savais par Yurdédé de la manière la pluË certaihe et comme s'il me Favait laisdé par ébrit) que eein b'au^ ra lieu qu'entre le vendredi et le samedi, le te certifie sur! ma parole d'honneur^ que tu iHe retrouveras à ton retour., é
Cette assurance tranquillisa- Yossef. Il promit h sa mère de se mettre immédiatement en roUte^ non pour ce qu'elle demandait , car il était convaincu ^ dit-il 4 qu'elle pourrait se passer de longtemps encore des èon-nés femmes^ mais uniquement pour se renseigner sur le manuscrit de son urdédéi 11 brûlait de connaître la signification véritable de cet écrit, et se proposait de le soumettre à l'examen de l'instituteur^ qui s'entendait en pareille matière.
— Laisse donc ! laisse donc ! dit la vieille femme en branlant la tête, je ne sais vraiment pas quelles expli^ cations tu peux demander à ce sujet. Gel écrit, sois-en convaincu,! estj bien de ton urdédé; que peux4U exiger
de plus?
Malgré cette dissuasion puisée dans l'orgueil que le caractère de Vurdédé inspirait à la vieiUe femmei Yossef
prit le jaune manuscrit et se mit en route pour Bunzlau.
Là, après avoir accompli sa triste mission près des bonnes femmes qui lui promirent, sur rhonneur^ de se rendre le lendemain de grand matin au village, Yossef se mit à la recherche de Julius Armsteiner, Tinstituteur.
Julius Armsteiner» dès qu'il le vit arriver, ne se fit pas faute de lui demander ironiquement, s'il ne fallait pas qu'il tuât le veau gras en Thonneur d'un homme aussi pieux que Reb Yossef et qui daignait visiter un Poché Israël (mauvais juif) de son espèce.
Yossef exposa en peu de mots le but de sa visite et son désir d'être éclairé sur le contenu d'un manuscrit qui , dit-il , était tout à fait remarquable, sortait des voies ordinaires et était susceptible de bien des interprétations. 11 se garda bien de raconter comment et dans quelles circonstances le manuscrit était tombé dans ses mains.
— Qu'est-ce que cela peut être? dit l'instituteur en haussant les épaules, et tout en plaçant devant soi les papiers jaunis ; il s'agit sans doute de quelque chat qui aura bu du lait après avoir volé de la viande, et votre urdédé aura écrit tout un volume pour examiner ce qu'il fallait faire de ce chat. Voilà ce que c'est, sans doute.
— Lisez donc, monsieur l'instituteur, dit Yossef avec assurance, vous verrez qu'il s'agit de toute autre chose.
Pour toute réponse, Julius Armsteiner haussa les épaules d'un air de mépris. Puis il se mit à feuilleter le manuscrit tout en fredonnant cette espèce de chant dont
il est d^usage d'accompagner Texplication de la Guemarah (Talmud).
Yossef ne le quittait pas des yeux. L^attention de l'instituteur allait croissant à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Il ne haussait plus les épaules, il ne fredonnait plus. Le manuscrit, il était facile de s'en apercevoir, intéressait Julius Armsteiner au plus haut degré.
Tout à coup il se leva en bondissant et se frappa le front.
— Mon Dieu, s'écria-t-il, mon Dieu, je connais cela, je dois l'avoir lu quelque part.
Il se prit à réfléchir pendant quelque temps, puis il ouvrit sa bibliothèque, et du rayon le plus obscur, il descendit un volume assez épais qui s^était trouvé caché derrière les «autres livres. Il le feuilleta d'une main tremblante, parcourut rapidement des pages entières, et s'écria enfin, hors d'haleine :
— Que vous ai -je dit? J'avais lu cet écrit quelque part. Le voilà, le voilà reproduit mot pour mot.
— Mais qu'avez-vous donc trouvé? demanda Yossef étonné.
— Votre urdédé, dit l'instituteur avec un regard rayonnant, à dû être un homme bien distingué, et je comprends maintenant l'origine des Spinosa, des Uriel et des Akosta. Voulez-vous savoir ce que c'est que votre manuscrit?
— N'est-ce pas pour cela que je suis venu vous trouver? répondit Yossef avec calme.
— Mais vous allez vous efiBrayer, dit Armsteiner avec hésitation.
— Je ne peux plus m'effirayer, répliqua Yossef, car j'ai
lu cet écrit et il ne m'a déjà que trop brisé le cœur.
— C^est donc là son effet? demanda l^instituteur avec un sourire singulier. Du reste, il doit en être ainsi. Depuis des siècles, ce livre est le tourment de Thumanité, îl a fait couler des torrents de sang et a suscité des guerres qui ont duré trente ans et plus. Et pourquoi ? parce qu'on n'a pu s'entendre sur la véritable signification de ce livre. 11 n'est donc pas étonnant qu'il embarrasse un honune comme vous. Faut-il vous dire décidément ce que c'est que ce livre, Rebb Yossef ?
— Me prenez-vous pour un enfant? répondit celui'Ci.
— Eh bien écoutez donc, s'écria Armsteiner en fixant sur Yossef un regard perçant , le manuscrit de votre urdédé est la traduction littérale de l'Evangile de Mathieu.
— Quel est cet homme? demanda Yossef avec calme.
— Comment! vous ne le connaissez pas? s'écria l'instituteur en partant d'un éclat de rire ; lisez donc là, dans ce livre, à l'endroit où je mets mon doigt.
Yossef lut : « Chapitre v, discours prononcé par le Christ sur la montagne ; de la divinité du Christ ; sa science de la loi. Evangile du jour de la Toussaint. »
— Cela regarde} fe5 autres, ait Yossef en levant les yeux sur l'instituteur. (11 voulait parler des coreligion-' naires de Madeleine.)
Julius Armsteiner partit d'un second éclat de rire.
Yossef, comme pour prouver à l'instituteur qu'il ne lui répugnait pas de toucher à un livre prohibé^ continua sa lecture :
« Et quand il vit le peuple, il se rendit sur une mon-
21ft LES JUIFS DB Là BOHÊME.
tagnei et ses disciples s'approchèrent de lui. Il ouvrit la bouche pour les instruire et leur dit : <t Bienheureux les pauvres d'esprit^ car le royaume des deux leur ap^rtient) bienheureux ceux qui souffrent, car ils seront consolés. »
— Eh bien, Rebb Yossef, demanda Armsteiner sur un ton ironique^ savez-vous maintenant ce qu'était votre urdédé^ et qui il désignait sous les ncrnis de Yossef et de Marièm ?
Yossef trembla sous le poids de cette cruelle question Il leva son visage pâle et terreux, et répondit d'une voix étouffée :
— Ainsi me punit le bon Dieu, monsieur l'instituteur; mon cœuri en invoquant certains versets du Chumech (Pentateuque) s'est trop enorgueilli et a trop battu de contentements II parsdt qu'il est des vérités que j'ignorais. Depuis quelque temps Dieu m'a soumis à bien des épreuves ; je dois enccH^ y ajouter celle-cit Au surplus, que cet écrit soit de mon urdédé ou de quelque autre, la question est de savoir s^il dit la vérité.
Julius Armsteiner, à la vue de la résignation et de l'attitude calme de Yossef, n'en put croire ses yeux* Il se demanda comment l'honune qui s'était tant révolté contre ses commentaires de la Bible, avait pu apprendre maintenant sans surprise, et avec tant de calme, une nouvelle qui eût été si terrible pour tout autre, à savoir que l'œuvre attribuée par lui à son urdédé é\Jdxi sortie de la pensée du blond rabbi de Nazareth.
L%stituteur ne connaissait pas l'histoire du cœur de Yossef... pardonnons-lui donc son étonnement.
tJNE ENFANT PBRDtlÊ. 2l5
Gomme pour réparer ses torts, il ajouta en manière de consolation :
— Vous êtes dans le vrai, Rebb Yossef, quand vous dites que peu importe de savoir si c'est votre urdéde ou le Christ ou Mathieu Tévangéliste qui a écrit ce livi'e. Je me bornerai donc ^ vine question : qu'était votre wrdédéf un juif; qu'était Jésus ou Jischaï, comme l'appelle votre bisaïeul ? un juif; qu'était Mathieu l'évangéliste? encore un juif.....
— Cessez, cessez de me parler ainsi, monsieur l'instituteur, répondit Yossef dont la figure s'était assombrie. Votre philosophie ne peut rien sur moi, et je sais maintenant ce que j'ai à faire.
Là-dessus, il salua l'instituteur et sortit.
Julius Armsteiner n'eut rien de plus pressé que de par-, courir le ghetto pour raconter en riant à tous les passants, comment le juif de la campagne avait pris pour l'œuvre de son urdédé un livre qui n'était autre que l'Evangile de Mathieu.
Yossef retourna au village en toute hâte et sans regarder derrière lui. Une vive rougeur colorait maintenant son visage d'ordinaire blafard et terreux. Son cœur étaitil redevenu libre? Sentait-il renaître ses forces premières?... Toujours est-il qu'il résolut de s'aboucher dans la journée môme avec Madeleine.
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