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LA FILLE D'ÉLÉAZAR

— Debourah ! Debourah '

La voix gutturale de la vi^nu i? ^u calme du jardin. ^'^ ^'*^'" «^ntit dans ,e

Une jeune lîHe, aux tresses noires anv hébraïques, vêtue d'une robe flo t^nV ^^'^ ^^"^ les roseaux de la baraque de fête ''' ^^^^^^ ^"'^^

— Que me veux-tu, mamma Èsth^r? t dennères fleurs... La toUette T Z i' ^^ "^^^ ^s

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trois veilleuses qui devaient brûler pour les saints Abraham, Isaac et Jacob. Il en tombait une lumière très douce sur la verdure des roseaux, sur les tentures de satin rouge ornées de grappes de raisin d'or, sur les panneaux de toile blanche où figuraient Joseph vendu par ses frères et la Sortie d'Egypte. Aux quatre coins de la pièce, des jarres de bronze débordaient du vin sacré.

— Allons, Debourah ! Dépêche-toi ! reprit la vieille Esther qui s'en allait vers la cuisine. Le Senior ton père et Jacob le Talmudiste sont déjà là, dans la chambre d'étude...

— Déjà là?... répéta la jeune fille.

— Mais bien sûr!... Tu oublies que les étoiles vont bientôt paraître!...

Debourah rougit. Une fleur lui demeura dans la main. Son regard s'en alla se poser à une des lucarnes de la maison paternelle, blanche au fond du jardin, qu'envahissait le soir...

Jacob le Tamuldiste était l'élève préféré de son père, le sévère Rabbi Éléazar. Il avait été remarqué pour sa haute intelligence, sa traduction claire et juste des développements du Talmud. Et tous les vendredis et les soirs de fête, le rabbin ne manquait point de l'amener dîner à sa table. Sa présence, jointe à celle de Rabbi Chloumou le simple, lui permettait de bénir tout haut les repas sacrés. Car la prière juive n'exige pas moins que la réunion de trois hommes pour être entendue de Dieu.

Le grand chagrin de Rabbi Éléazar était de n'avoir pas eu de fils. Il avait reporté beaucoup de son affection sur ce jeune homme, qui en était digne. Dieu, toutefois, lui avait donné de sa seconde épouse, — la vieille Esther n'était que sa première, — Debourah, qui valait bien une des dix héroïnes de la Bible. Il l'avait élevée et instruite lui-mên^ ' •' ^^ •^^ourah, à seii'.e -''^- f'-^''*^ •'"^■^•' ^•^'/ante

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en pratiques religieuses que la Rebecca de la légende. Elle observait ponctuellement les rites les plus désuets, connaissait par cœur le Charité, la Milha, le Arhit, la Berkate Amazonn, bien que dans la religion juive la prière de la femme ait d'ordinaire peu de valeur et que sa véritable misva, son véritable rôle soit seulement d'élever la famille.

C'était un maître que Rabbi Éléazar. Au medrach et à la synagogue, il était vénère comme un saint. Il y avait une belle flamme d'énergie et de douceur dans ses yeux, qui rappelaient ceux de Debourah. Une barbe blanche ornait sa poitrine, à la manière des hommes de Dieu. Son nez droit, aux narines longues et frémissantes, indiquait le dédain des choses d'ici-bas.

Dans la réunion des rabbins au temple de l'impasse des Numides, il était le doyen en savoir et en sagesse. Les discussions y sont généralement très vives, les esprits subtils et jamais satisfaits, — de même que dans les antiques conciles de l'Orient. Peu nombreux étaient ceux qui osaient contredire Rabbi Éléazar dans la version qu'il apportait, toujours profonde, des textes mystérieux du Grand Livre.

C'était à Rabbi Éléazar que l'on avait recours lorsqu'un des sepharim, qui contiennent la Loi de Moïse, alignés dans des alcôves au fond des synagogues, tombait en ruines et qu'il y avait lieu de l'enterrer au cimetière et de le reprodaire. Rabbins et talmudistes, en guise de salut, lui embrassaient une main, et jusqu'aux petits enfants, dans les rues d'Alger, couraient à sa rencontre pour la lui demander...

Combien le jeune Jacob ne se sentait-il pas flatté que ce vieillard le distinguât entre tous, l'honorât jusqu'à le conduire à sa table et à mêler leurs prières ! Jacob adorait son maître. Il nourrissait pour sa famille.

de même, une affection sincère, pleine de respect. Le maître s'intéressait à lui tout particulièrement, le suivait pas à pas dans ses progrès, comme un fils. Et il comptait bien que le talmudiste serait admis un jour à Paris, au séminaire des Rothschild. Ce serait l'orgueil de la fin de sa vie d'avoir formé un grand-rabbin, qui reviendrait plus tard gouverner l'église juive d'Algérie.

Debourah était au courant de ces projets. Elle devinait le secret caché au fond du cœur de son père. Malgré le grand respect qu'elle avait pour lui, elle osait comprendre que le savant Jacob était l'époux auquel il la destinait. Chaque fois que, après les repas, Rabbi Éléazar accordait la bénédiction à son élève, il ne manquait point de déposer en même temps une main sur la tête de Debourah. La jeune fille voyait l'émotion faire trembler la noble figure du talmudiste. Sous les paupières baissées, elle devinait la flamme des yeux. Alors, rougissante de plaisir, elle se voyait déjà drapée dans une longue robe blanche, debout au milieu de la tiba, sa tête contre la sienne unies sous le même voile de tulle pailleté d'or, et dans la coupole sonore de la synagogue, le ministre des grands offices chantant pour eux les Psaumes de David...

Elle s'oubliait ce soir à sourire à son bonheur, tandis qu'elle contemplait la lucarne de la chambre d'étude où Jacob et son père se trouvaient déjà. Et ce bonheur paraissait proche. Car Debourah allait avoir seize ans, et elle savait que les filles d'Israël ne doivent pas vieillir plus longtemps sous le toit de leur père. L'instant ne serait guère éloigné où, des lèvres du talmudiste vierge, tomberaient les paroles attendues, déjà soupçonnées. Et Debourah songeait au Jacob biblique, qui, ayant accompli les sept ans de labeur imposés par le vieux Laban, s'en était venu dire au patriaiThe : « Maître, c'ost a«îr>ez... L'heure est venue de me donner ma femme... »

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Elle cil était là de ses pensées, quand Rabbi Chloumou le simple arriva avec un grand fracas de vaisselle pour dresser la table. Il était suivi d'une jeune Bédouine, qui avait les bras chargés de nappes blanches et de serviettes brodées en rouge... Debourah piqua aux amodime (i) le lis qui lui restait entre les doigts, et dans la nuit tombante, parmi les jasmins, elle s'enfuit en leur souriant...

Rabbi Chloumou et Fathouma étaient les seuls serviteurs de la maison. Le premier, un petit homme marocain, trapu, tout noir, au masque plat rehaussé d'un nez en figue. Le luxe de ce masque était deux gros yeux à fleur de peau, qui fuyaient chacun dans un sens. Il avait été recueiUi un soir de Pâque par Rabbi Éléazar, qui n'avait pas oublié la parole d'ancêtres : « Le soir de Pâque, le voyageur frappera à ta porte et criera Pissah)) (2)... Bizarrement accoutré sous mie gechchabïa mi-juive, mi-arabe, il attirait dans les rues l'attention des badauds. Tous les enfants de la ville le connaissaient. Dès qu'ils l'apercevaient, tête basse, rasant les murs, ils couraient après lui en criant :

— Rabbi Chloumou ! Rabbi Chloumou !

Et se montrant l'un à l'autre les gros yeux « qui regardaient en même temps l'Orient et l'Occident » :

— Regarde les yeux de lui !

— Regarde lis yeux di toi! fulminait le Marocain en pourchassant les polissons, tandis que la fureur agitait ses prunelles de droite à gauche, de gauche à droite, comme deux martinets pris en cage...

Même dans la maison respectable de ses maîtres, Rabbi Chloumou n'était pas à l'abri de ces taquineries.

(i) C'est Pâque...

(2) Piliers de la baraque.

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L'écho s'en répercutait en deçà des grands murs blanchis à la chaux. Il n'était pas rare que la petite Fathouma, petite main de chatte qui aide à pétrir la pâte, n'arrivât en tapinois pour lui souffler dans l'oreille :

— Rabbi Chloumou?

— Quoi? Que veux-tu, enfant des chitanes?...

— Regarde les yeux de lui..,

La colère du Marocain était épique. Il aurait étranglé Fathouma de ses doigts courts et sans ongles. Mais Fathouma était plus agile qu'une biche, et il ne pouvait se venger qu'en demeurant au pied de la vigne où la Bédouine s'était perchée. La tête en l'air, clignant des yeux à blanc, la bouche tordue dans un spasme de rage, il glapissait éperdument :

— Petite souillée! Petite souillée!...

Ce soir, Fathouma était impitoyable. Depuis l'aprèsmidi, on la voyait en quête d'un mauvais tour à jouer au petit homme. Elle fit mine de toucher à une des jarres de vin pour la mettre à table. Rabbi Chloumou se jeta sur elle.

— Veux-tu couper ta main ! Que Dieu te coupe la tête et ne te fasse plus grandir ! Veux-tu jie pas toucher au vin sacré !...

Leste, cette fois encore, elle lui échappa.

— Pourquoi... alors... je ne puis toucher au vin?... Pourquoi, dis-le-moi, Rabbi?

Le Marocain, à ce mot de Rabbi, — qu'on lui donnait par dérision, car il se piquait d'être un savant, — laissait tomber sa colère pour prendre un ton solennel :

— Parce que, petite ignorante, tu es une souillée. Ton ancêtre pissa sur la vigne au pied de laquelle venaient prier les Juifs. Et depuis ce jour, nous répétons : « Méfietoi du Musulman, après qu'il a dormi quarante ans dans la tombe... »

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La petite Fathouma hocha la tête, comme très étonnée de cette monstruosité historique.

— Et pourquoi aussi je ne puis toucher au pain que vous mettez entier sur la table?

— Parce que tu es une souillée... Tu ne dois pas toucher au pain que mon vénérable maître, — que Dieu nous fasse partager ses actions ! — (et Rabbi Chloumou porta deux doigts à ses paupières), mon maître Rabbi va bénir ce soir !...

— Même si je me lavais les mains?

— Même si tu te lavais dans un chaudron d'huile bouillante !

— Même si je me baignais dans la rivière de Sid-El- Kebir?

— Même si tu te baignais dans toutes les rivières du monde !

— Je ne serais quand même qu'une souillée?

— Oui, quand même...

— Et si j'y touchais, qu'est-ce qui arriverait, Rabbi?

— Il y aurait des tremblements de terre qui t'engloutiraient, les mers se renverseraient noires sur ta tête, le vent, la pluie et la foudre se confondraient pour t'emporter !

Cette fois, Fathouma éclata de rire.

— Ah ! Rabbi ! Rabbi ! Moi je crois que tu coupes toutes ces histoires de ta tête et que tu me les racontes pour me faire oublier de te dire...

— Que Dieu t'étrangle ! rugit le Marocain.

Et il bondit de nouveau vers la Bédouine, mais de nouveau, plus légère qu'une biche, Fathouma s'était esquivée hors de la baraque.

A ce moment, des pas pesants se faisaient entendre sur le gravier du jardin. Rabbi Chloamou mit vivement une dernière main à la table, déposa une jarre de vin

près d'un bouquet de myrtes, deux pains ronds piqués d'anis blancs, au milieu des faïences bleues et des verres de cristal. Et il rejoignit Fathouma au pas de course dans la direction de la cuisine.

Rabbi Éléazar demeura un instant immobile, dans ses burnous couleur de tabac, sar le seuil de la baraque. Une lueur de plaisir éclaira son œil sévère. Il pénétra, fit le tour de la table, suivi par son élève qui s'était tenu légèrement à l'écart...

— Quelle bonne odeur ! murmura le rabbin.

Il se recueillit, baissa les paupières, et spontanément récita la parole du Talmud sur les femmes accomplies :

— Que Dieu les laisse toujours à leurs occupations joyeuses !

— Amen! prononça le talmudiste.

— Que Dieu ne leur fasse pas goûter la perte cuisante d'un membre cher !

— Amen!

— Que Dieu les laisse aimées, illuminant la famille !

— Amen!

Ce fut tout, et ce fut une belle action de Debourah, que d'avoir fourni à ce vieillard l'occasion de bénir toutes les femmes sages, dans ce soir de fête, parmi les fleurs...

Éléazar prit place au milieu d'un canapé orné de coussins rouges, appela auprès de lui son cher élève, et déploya sa serviette. Comme il entendait des pas dans le jardin, il emplit un verre de vin à la jarre sacrée et se leva pour prononcer le Kidouch.

En effet, la vieille Esther parut, habillée d'une robe juive de satin vert, ses manches de tulle retroussées jusqu'aux épaules. Elle soulevait entre ses bras maigres une cuvette d'argent et un broc de porcelaine.

— Hem!... Hem!,., prononça nerveusement Éléazar, et de sa main restée libre, il indiqua :

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— Où sont-elles, les autres?

Il ne lui était plus permis de parler, et il ne voulait point commencer sa prière que sa fille et sa seconde femme ne fussent présentes.

La vieille Esther se pencha hors de la baraque ; de nouveau, sa voix gutturale éclata, dans la nuit :

— Ya Rachelle ! Ya Debourah I Senior attend pour dire le Kidouch !

Des froissements s'entendirent dans les feuillages... Au bout de quelques instams, on vit Debourah et sa mère surgir de l'ombre dans l'embrasure des roseaux. Rachelle paraissait encore très belle en une robe de velours noir à plastron d'or. Son abondante chevelure était entièrement dissimulée sous un foulard, selon la tradition des Juives de pure race. Sa peau était blanche, son maintien digne. Elle fit quelques pas vers son mari et lui baisa la main. EUe tendit la sienne à Jacob qui la solHcitait respectueusement.

Debourah, superbe, portait une simple gaine de foulardine à fleurettes roses, qui cambrait sa taille, enserrait sa gorge. Elle avait tordu ses louids cheveux à la juive, les bandeaux bleus à force d'être noirs éclataient sur son front.

A la vue de son père et de Jacob déjà debout, du verre empU de vin, elle rougit violemment. Elle courut baiser la main du vieillard. Son mouvement de hâte disait :

— Pardonne, mon vénérable père...

— Il n'y a point de mal, Debourah..., risqua Jacob, à qui il était permis de parler. Vous avez mis tant de goût à orner cette baraque... Votre retard vous a valu deux bénédictions...

Et comme les prunelles de la jeune fille, à demi levées vers lui, interrogeaient :

— C'est vrai?.,.

— Oui, Debourah..., ajouta-t-il. Et j'ai accompagné du fond de mon cœur. . ,

Alors, les grands yenk noirs franchement s'illuminèrent et fixèrent un instant ceux du talmudiste pour le remercier. Jacob baissa le front. Il en avait trop dit déjà et craignait de trahir son trouble.

D'ailleurs, Rabbi Éléazar imposait silence. Il venait de se rincer les doigts au broc de porcelaine que lui tendait la vieille Esther, et droit, sans aucun geste, iî commençait :

loum achichi mcçraï Koudich...

Et bientôt Jacob mêla sa voix harmonieuse... Les trois femmes demeurèrent debout, de l'autre côté de la table, recueillies, répondant : Amen! chaque fois que le nom de l'Éternel était prononcé...

Il faisait très doux au dehors, par cette soirée de fin de septembre. La clarté du lustre se prolongeait sur un beau cèdre. Alentour, c'était l'ombre, la nuit pure, le silence sur le jardin de jasmins et de nénuphars... Rien que le chant lointain de la mer, porté jusqu'à eux par les grands arbres...

Ils célébrèrent Jéhovah, sa puissance infinie, la terre nourricière, la vigne, symbole de l'abondance et du bonheur. Ils demandèrent la plaie pour les moissons... Et puis, accompagnés soudain par Debourah, ils exhalèrent un hymne douloureux à la gloire des anciens Juifs chassés d'Egypte par le roi Pharaon. La fête de ce soir commémorait leurs épreuves. Cette baraque, c'était celle qu'ils avaient construite, sans doute, pour s'abriter des canicules, dans les déserts rocailleux du Pharan... Chaque année, à la même époque, leurs descendants avaient pris coutume de la reconstruire à leur tour. Dans la nuit

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étoilée, tous les jardins appartenant a des Juifs possédaient leur souka, montée, décorée autant que possible par des mains de vierges. Les Juifs qui habitaient des maisons européennes, dans la ville, en avaient dressé en commun sur les terrasses. D'autres en avaient simulé sur le bord des balcons. L'usage exigeait pour le moias quatre faisceaux de roseaux verts, représentant les piliers... Et partout, autour d'une table étincelante, on chantait les pauvres ancêtres courant, affolés, à demi nus, maigres, à travers le désert sans fin, poursuivis par la vengeance d'un souverain sans pitié... Partout, on prêchait le culte de la famille en mémoire de ces martyrs... Partout, on célébrait la persistance de la race juive qui, foulée aux pieds, persécutée, maudite au long des siècles, vivait encore... C'est là l'orgueil le plus beau du peuple d'Israël. Il ne reste plus un Phénicien, plus un Romain, plus un Grec. Il reste parJe monde des millions de Juifs... A cette pensée, il n'était pas jusqu'à Rabbi Chloumou le simple, qui, revenu s'accroupir à la porte de la baraque et répétant en les mâchonnant les paroles du maître, ne revêtît une grandeur tragique...

Les voix se turent, et la baraque demeura vibrante. Le verre du Kidouch se promena de bouche en bouche, avec des baisements et des souhaits de bonheur. La vieille Esther bénit Debourah pour les douces larmes qu'elle lui avait fait couler ce soir avec son chant parfait et quand la jeune fille vint lui embrasser les deux mains, elle lui souhaita dans l'oreille son mariage avec Jacob.

Jacob passa le Kidouch à Debourah, après l'avoir reçu lui-même des mains d'Esther. Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent à nouveau... Les lèvres pâles du tamuldiste balbutièrent :

— A ta noce, Debourah...

Et Debourah, épanouie, de répondre, selon l'usage :

— Jacob, pendant ta vie...

On se rassit. Rabbi Éléazar fit le moussi, distribua à chacun une première bouchée de pain aux anis, et le repas de fête commença.

Assis entre sa fille et son élève, ses deux femmes en face de lui, sous le toit de roseaux, Rabbi Éléazar semblait quelque patriarche des temps mosaïques. L'union de ces deux femmes dans sa maison était un exemple de vertu antique. La vieille Esther, après avoir vécu seule auprès de son mari les cinq années qu'exige pour le moins la loi de Moïse, voyant le foyer silencieux, cet homme, qui était le dernier de son nom, sans descendance, avait engagé Rabbi Éléazar à prendre une seconde femme. Le rabbin avait hésité, montré des scrupules... L'époque était nouvelle, les contemporains ne comprendraient pas... Il avait fini par céder aux prières d'Esther, qui, elle-même, était allée demander en mariage cette deuxième femme pour son époux. La joie d'Esther et d'Éléazar avait été infinie quand Rachelle fut enceinte. On comptait sur un garçon : Dieu donna seulement une fille.

— Je me consolerai, avait dit le rabbin, en berçant sur mes genoux les fils de Debourah...

Aujourd'hui, Rabbi Éléazar devait être satisfait. De l'union de Jacob et de Debourah naîtrait une belle famille, qui suivrait ses traces. Il épiait, ravi, du coin de l'œil, le trouble des jeunes gens en présence l'un de l'autre, les marques d'affection brûlante qu'ils se témoignaient dans les moindres gestes, sans que fussent dépassés les bornes du plus austère respect. Et Jacob, sans doute, choisirait une des fêtes de l'année pour faire sa demande, Pâque le plus probablement, ainsi qu'il est d'usage...

Le souper avançait. La conversation roulait sur les choses de la Bible, et sur les temps heureux où l'homme vivait quatre cents ans.

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— Il pouvait alors, soupira Éléazar, déchiôrer ou construire tout un Talmud, élever lui-même toute une génération dans la foi... Tandis qu'aujourd'hui...

Il n'acheva pas. Peut-être la pensée du vieux rabbin, subitement triste, s'en aUait seule, dans ce soir de fête, vers la déchéance actuelle des Juifs, leur dédain de la religion, le vertige des grandes villes où de si nombreux furent entraînés, où ils n'avaient su acquérir que vices... et le mépris des profanes... Et vers bien d'autres choses, pour lesquelles les lèvres du patriarche n'osèrent s'entr'ouvrir, craignant de rompre la pure atmosphère de la baraque...

La vieille Esther apporta le poulet rôti traditionnel, entouré de petites boulettes de viande rousse. Rabbi Éléazar, en le partageant, désigna l'aile pour Debourah.

Debourah rougit.

— C'est pour que tu voles le plus tôt vers ton époux ! dit Esther en souriant.

Et eUe regarda Jacob.

Le jeune homme baissa les yeux. Une pâleur blême descendit sur son visage.

— En eSet, ajouta Rabbi Éléazar, notre chérie aura seize ans pour la Pâque... Après cet âge, sous aucun prétexte, la jeune fille ne doit demeurer dans la maison de son père... Si la jeune fille ne vole pas vers son époux, les prières, les bonnes actions des parents restent sans valeur... C'est comme un morceau de pâte qui empêcherait le jour au travers d'une porte...

Il se fit un silence.

Le beau cèdre, dans l'encadrement de la porte, se balançait, majestueux, à la brise de la mer. Le parfum des jasmins flottait toujours dans la pureté de la nuit. Toujours, là-bas, ce chant des flots...

^^- émotion haletante s'était peinte sur les traits de

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Jacob. Il n'osait plus lever les yeux vers Debourah ; sa gorge, pour répondre au maître, n'émettait aucun son...

L'heure de la Berkate Amazonn opéra une diversion. Esther remit à Debourah la cuvette d'argent et le broc de porcelaine. La jeune iille versa trois fois de l'eau sur les mains de son père, puis passa à Jacob. Mais celui-ci refusa, avec une sorte d'énergie :

— Merci, merci, Debourah I Je ne suis ni un Levi, ni un descendant des Sacrificateurs, pour qu'une Cohen me fasse l'honneur de me tendre à me rincer les doigts !...

Il prit le broc des mains de la jeune fille, un peu interdite, et se versa lui-même les quelques gouttes consacrées. Sa voix, qu'il avait essayé de rendre ferme, contenait comme un sanglot. Rachelle et la vieille Esther le contemplaient, muettes de surprise... Jacob respira lorsque Rabbi Éléazar, impassible, entonna la prière iinale. Il ferma les paupières et tenta de se recueillir, d'apaiser le violent combat qui se livrait en lui...

Il était minuit lorsque Jacob quitta la maison de son maître. Sur Alger la Blanche, il faisait clair comme en plein jour. La route descendait en lacis vers la mer, entre deux rangs de mûriers, dont le feuillage déjà moins touffu disait l'automne. Les villas juives et mauresques dormaient sous la lune, parmi des cyprès et des tonnelles de jasmin. De loin en loin, dans l'air sonore, on entendait des voix criardes de femmes ou d'enfants. Et même, derrière un buisson, sous une baraque où tremblotait

une dernière veilleuse, la prière de quelque pécheur qui se prolongeait encore...

Jacob s'en allait, méditatif, dans la nuit splendide. Sa silhouette aux larges épaules le devançait sur la route. Ses beaux traits, délicats comme ceux d'une femme, se détachaient, douloureusement pâles, sur les reflets sombres de son habit. Il avait ramené autour du cou un foulard qui achevait sa mise soignée, mais très simple.

... Après cet âge, sous aucun prétexte, la jeune fille ne doit demeurer dans la maison de son père!... Cette phrase du maître le hantait. Certes, ainsi le voulait la coutume... Une vierge plus âgée que de seize ans serait un désastre pour une famille comme celle d'Éléazar. Le maître avait dit que ce serait un m^orceau de pâte qui empêcherait le jour au travers d'une porte. Il n'avait pas voulu dire, comme le Talmud, que ce serait un cadavre dans la maison. Dès que la jeune fille atteint l'âge nubile, la loi de Moïse ordonne pour elle le mariage. Produire ! Produire ! C'est le commandement suprême de la reUgion juive. Il est bon, d'autre part, que la femme, toute jeune, soit accaparée par les saines occupations du ménage. Le Talmud parle des rêves morbides qui l'assaillent trop souvent aux approches de la vingtième année, des tentations funestes. Aussi bien, l'Alliance Israélite, les Consistoires, les particuliers de grosse fortune, n'ontils pas pour but essentiel à leur générosité : marier autant que possible de filles d'Israël? Et c'est ce qui expUque la rareté de la prostitution chez les Hébreux...

Jacob recula son chapeau et laissa l'air de la nuit rafraîchir son front brûlant...

Il songeait à sa propre famille, à ses sœurs qui avaient dépassé dix-sept et dix-huit ans... Bien sûr, c'était péché de les laisser « oubliées » dans la maison de leur père... \T-;.; or-, ^tait exig"'!'^^ -^'v""- -''hui, dans la rue de la

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Lyre ou dans l'impasse des Numides ! Le dernier marchand d'étoffes demandait une somme. « Qui, disaient ces chercheurs de dots, qui te les prendra pour rien? La tombe même veut de l'argent ! »

Et le père de Jacob était très pauvre. Avec son métier de brocanteur, il arrivait péniblement à faire vivre sa famille. Veuf de bonne heure au milieu de trois enfants, il s'était remarié, selon la coutume juive, avec la sœur de sa femme, pour ne pas que son fils et ses deux filles eussent à goûter « le venin d'une marâtre étrangère ». Et, en eûet, comme cette nouvelle mère avait été bonne pour eux ! Quoique albinos au point de paraître aveugle, c'était une femme laborieuse à l'excès, propre jusqu'à la minutie, et, par sa main, tout reluisait dans la modeste maisonnette de la rue du Lézard. Elle avait fait des deux sœurs des jeunes filles honnêtes et travailleuses ; de Jacob, elle voulait qu'on fît un grand-rabbin. Au prix de quels efforts, de quels prodiges d'ordre et d'économie, arrivait-elle à joindre les deux bouts dans ce ménage d'ouvriers ! Et elle mettait tout son orgueil à ne point faire travailler au dehors les « petites » ! Et Jacob avait juré de la récompenser plus tard, de satisfaire tous ses désirs : devenir lui-même quelqu'un dans le monde et amasser pour les deu^ sœurs la dot qui permettrait de les marier à de bons Israélites de la ville.

Mais la carrière de Jacob s'annonçait encore lointaine. Pour être admis au séminaire des Rothschild, il lui faudrait posséder son double baccalauréat, après lequel il postulerait du consistoire algérois — qui est si pauvre I — une pension pour trois ans de stage à Paris. A dix-neuf ans, il s'était mis courageusement au travail, avait passé son premier bachot par ses propres moyens, aidé seulement de quelques cours publics qu'il allait entendre chaque semaine à la Faculté de Mustapha et de quelques amis

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coreligionnaires du lycée, qui voulaient bien lui donner quelques conseils, lui prêter leurs livres, que ses bonnes petites sœurs lui recopiaient à la main.

Et Jacob n'était point délesté des soucis matériels. x\près les études latines, après les travaux du Talmud chez Rabbi Éléazar, il faisait une classe d'hébreu chaque soir à l'Alliance israéhte, dans cette grande maison de la rue Bab-El-Oued, dont les vieux murs rayonnaient de chaleur, retentissaient sans répit des clameurs d'une marmaille turbulente... Il donnait également quelques leçons particulières à des fils de familles riches, qu'il préparait à leur « majorité religieuse » (i), — à ces Lebhar, en particuHer, qui possédaient une grandiose villa mauresque, sur le bord de la mer, au milieu des falaises... Il arrivait ainsi à réaliser une centaine de francs par mois, qu'il remettait à peu près intacts entre les mains de « tante Léa ».

Seulement, Jacob s'était fait à l'idée que Debourah lui appartiendrait un jour. Il aimait cette jeune fille rare. Oh ! elle serait l'épouse rêvée pour un fervent de la Thoura, vierge élevée selon les préceptes antiques, et femme en même temps, avec des élans de tendresse qui fondaient le cœur du jeune homme. Avec quelle joie ne voyait-il pas arriver le vendredi soir ou les veiUes de fête ! Dès la tombée du crépuscule, Rabbi Éléazar ordonnait que l'on fermât les livres. Lorsque la classe s'était dispersée, il prenait par un bras son élève favori, et puis, comme l'usage, ce soir, leur interdisait de monter en voiture, ils s'en allaient tous deux, par le bord de la mer, jusqu'à la maison de Belcourt, enfouie derrière les mûriers. Il faisait si bon, dans cette vieille maison, à la table de famille, enti'^ ce patriarche qui l'aimait comme un fils,

(i) Terme nouveau désignant la communion.

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ses deux femmes qui n'avaient pour lui qu'attentions délicates et Debourah, « belle comme une rose sur sa tige, entourée de ses feuilles !...». Des mois avaient passé, dans le rêve. Et voici que, avec une rapidité qu'il n'avait pas prévue, Debourah allait atteindre l'âge des épouses î Il s'apercevait avec terreur combien sa situation serait longue encore à établir ! Attendrait-il, le vieux rabbin?

Le grand malheur était que Debourah appartenait au nom de Cohen, c'est-à-dire à une famille descendante d'un des Sept Serviteurs du Culte. Les pieux Israélites s'écartent ordinairement de ces filles comme du « tabou ». La plupart meurent « oubliées », Avant d'épouser une « Cohanïa w en effet, l'homme doit être sûr qu'il ne la fera manquer de rien, qu'elle vivra avec lui dans une aisance relative, qu'il lui épargnera les travaux pénibles, qu'il ne se fera jamais servir par elle, n'aura aucun commandement à lui adresser, pas le moindre reproche, qu'elle ne connaîtra en un mot, dans sa maison, la plus légère contrariété. Ou l'homme et sa génération entière subiraient d'effroyables tourments. Ce sont des épouses bénies, précieuses, mais seulement pour qui est capable de leur assurer tout le bonheur.

Et Jacob se demandait : Attendra-t-il, Rabbi Éléazar? Attendra-t-il que j'aie terminé mes études, que j'aie marié mes sœurs, que je puisse enfin donner à sa fille le bien-être qu'elle exige de par son nom?

... Après cet âge, sous aucun prétexte, la jeune fille ne doit demeurer dans la maison de son père... La phrase du rabbin lui remontait sans cesse... Alors, hochant la tête, Jacob balbutia la plainte des veilleurs de morts : Eleolam hassdoul... Eleolam hassdou!... Dieu l'a prise! Dieu l'a prise 1...

Non, Rabbi Éléazar n'attendrait pas. Jacob connaissait trop la sévérité de ses principes, sa foi intransi-

LES JUIFâ OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR I9

géante. Il en avait eu la vision trop nette à la fin de ce souper, et il avait contenu sa douleur pour ne pas la crier à son maître...

Cependant, il avait franchi les grandes artères de la ville, désertes à cette heure de la nuit. Quelques lumières brillaient encore à des fenêtres, éclairant sur les balcons des touffes de roseaux, dont le feuillage bruissait au souffle déjà plus vif du vent de mer. Comme il approchait de la cathédrale de Saint-Augustin, il détourna doucement la tête, porta une main sur ses yeux pour ne point voir la croix, qui s'élevait, massive, au sommet de la tour.

Il longea le square de bambous de la place de la République et gagna la rue du Lézard. Elle portait bien son nom, dans son étroitesse, les zigzags capricieux de sa hgne. Tout en haut était perchée la maison du talmudiste. Une humble maison mauresque, sans étage, avec des lucames minuscules, qui donnaient sur les marches glissantes d'humidité de la rue même. A mi-chemin, il v avait une fontaine ornée d'une vasque, célèbre par sa construction bizarre, qui datait de l'époque romaine et par la légende qui courait sur elle. Une fille de Bey, dit-on, abandonnée par l'objet de son amour, était venue frapper sa tête contre ce bassin. Le sang avait coulé longtemps, et elle était morte sur la pierre. Depuis, après que les vieilles juives ont fini d'emplir leurs cruches, qu'elles ont disputé bruyamment leur tour aux porteurs biskris, l'âme inconsolée revient à la fontaine, et c'est elle qu'on entend sangloter dans le silence de la nuit. Mais les rabbins sont gens les moins crédules du monde. Jacob passa la fontaine sans songer à la légende, grimpa la rue muelte, et se trouva bientôt dans sa petite chambre close.

Elle était construite sur la terrasse, isolée du reste de la maison. Comme il lui tardait d'être là pour laisser

20 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

éclater sa douleur ! Il se jeta sur sa couche tout . habillé, oubliant de feuilleter un instant le Grand Livre, ce soir. La chambrette venait d'être fraîchement reblanchie. Il y flottait une odeur de romarin. Le cuivre de son petit lit — acheté de rencontre — luisait comme de l'or à la lueur d'une veilleuse bleue.

Au bruit des pas du jeune homme, la bonne tante, qui veiUait à tout, appela :

— Clarisse ! Clémentine ! Courez voir si votre frère n'a besoin de rien !

Elles jouaient chez leurs voisins, en compagnie de qui on avait célébré la souka. La maisonnette, de fait, se trouvait louée, en partie seulement, à la famille du brocanteur par une brave famille constantinoise, avec laqueUe on vivait en bonne intelligence.

Clarisse et Clémentine trouvèrent Jacob assis en travers de son lit, les bras croisés, profondément pensif. Elles avancèrent à petits pas.

— Qu'as-tu, Jacob, notre œil? Tu es triste?

Le jeune homme tressaillit et parut se réveiller d'un songe.

— Non, non, mes sœurs... Je n'ai rien...

Elles prirent place à ses côtés, après lui avoir embrassé une main.

Car elles étaient de bonnes petites filles, qui adoraient leur frère. Elles le respectaient tel un demi-dieu, étaient fières de lui, ne parlaient à tout venant que de lui, de son savoir, et de la distinction dont l'honorait son maître à la synagogue.

Clarisse était de taille moyenne, légèrement plus haute » que sa sœur. Elles avaient de beaux yeux, bien fendus, éclairant leur teint mat. Bonté et crédulité se confondaient sur leurs visages. Elles arboraient pour la circonstance, autour de la taille, un large ruban de faille rouge.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 21

— Alors, vous avez passé la fête avec" les voisins? demanda Jacob, pour donner le change.

— Oui, comme toujours... On s'est distrait entre nous... Tu nous laisses un si grand vide lorsque tu n'es pas là ! Mais nous sommes si fières de te savoir in\dté par ton maître que nous préférons cela...

— Que Dieu te laisse à nous faire du chagrin plutôt qu'oublié ! souffla Clémentine.

— Et toi, tu as passé une bonne fête? interrogea Clarisse, qui gardait une inquiétude au fond du regard.

— Oh ! oui... Très bonne... Comme toujours... La table du rabbin est bien soignée, et les paroles qui courent entre les mets sont des fruits rares...

— Et Debourah, quelle robe avait-elle, ce soir? Jolie, hein? Toujours la même teinte de parchemin?

Jacob sentit son cœur battre plus fort, puis serré comme dans un étau. Il revit la jeune fille, superbe, sous la gaine de foulardine claire, les lourds bandeaux noirs sur la blancheur de son front...

— Oh! oui... prononça-t-il en rougissant, et portant une main à ses yeux pour dissimuler son trouble, oui... bien jolie...

— De quelle couleur? insista Clémentine.

— Comme toujours... Couleur du Talmud, avec les fleurs du 2^'har...

— Allons, viens, tu nous conteras toutes ces belles choses en famille, dit Clarisse qui devinait peut-être que son frère avait quelque chagrin et cherchait une occasion de le divertir.

Elle fit le geste de lui prendre un bras pour l'emmener avec elles.

— Tu ne viens pas?... Papa et maman t'attendent avec nos voisins... Ils comptent que tu descendras leur souhaiter bonne fête...

11 finit par leur promettre qu'il les rejoindrait tantôt ; il voulait demeurer un instant seul encore, pour se reposer de sa longue marche.

Elles s'éloignèrent contentes.

— Ne tarde pas, car nous allons t' annoncer ! Ce que cette visite va faire plaisir à nos amis !

Plutôt rares étaient les visites que leur faisait Jacob. Il aimait rester toute la semaine parmi ses chers livres, avec sa chère vision. Mais il serait inconvenant de laisser attendre son vieux père et sa mère, dans cette nuit de fête, et ces voisins qui, du fond de leur âme simple, lui vouaient tant d'admiration respectueuse. Il contenterait aussi ses jeunes sœurs, toujours orgueilleuses de le montrer...

Il demeurait là cependant, voulant se composer un visage, étouffer sa douleur, car en bas,' on allait probablement lui parler d'elle, retourner sans le savoir le fer dans sa plaie vive...

Lorsque Clarisse et Clémentine eurent atteint le bas de l'escalier, il se leva pour arpenter sa chambrette.

— Pauvres chéries..., soupira-t-il en les entendant qui l'annonçaient joyeusement dans la cour, elles sont bien loin de se douter, dans leur tendresse aveugle, que tout le mal dont je souffre ce soir et dont je souffrirai toute ma vie me vient d'elles !

Il s'arrêta devant sa petite table de travail. Le Zo'har était resté ouvert, les grands feuillets jaunis maintenus par une plume de roseau. Machinalement, il les parcourut du regard :

Ne songe à toi-même que lorsque tu auras satisfait La maison et la rue...

Il eut un raidissement. Son beau visage, éclairé par la petite veilleuse bleue, devint livide, et ses yeux s'embuèrent de larmes.

Il fallait qu'il renonçât à son grand amour... Dieu le disait lui-même. Il fallait qu'il sacrifiât son bonheur au bonheur des siens!...

Oh ! renoncer à Debourah !

Il se tordit les mains, ferma les yeux pour ne pas laisser couler ce soir des larmes de malheur...

La petite chambre était silencieuse et sentait bon. D'en bas, comme de très loin, montaient des voix confuses, qui se disaient des choses gaies et innocentes. La petite source de l'époque romaine sanglotait dans la rue, tout doucement...

Jacob murmurait :

« O toi, mon Dieu qui m'ordonnas de suivre ta loi, tu me donneras la force d'endurer ma douleur ! J'approfondirai ton culte jusqu'à la kabbale. Je draperai ma peine avec les feuilles du Zo'har. Et nul ne saura que dans mon cœur brûle l'amour de Debourah ! »

Lorsque Jacob rejoignit ses parents, les deux familles étaient encore réunies au miheu de la cour, sous la baraque de fête qu'ils avaient construite en commun. Elle lui parut bien fruste, celle-ci, avec son divan improvisé de quatre planches et d'un matelas de maïs, sa table ronde, son quinquet à huile, les quelques fleurs anémiques attachées çà et là sans art et déjà fanées.

On s'empressa au-devant de lui. Tous, depuis les vieillards jusqu'aux jeunes filles, vinrent lui souhaiter la bienvenue avec une joie sincère. Jacob, touché de cet accueil, souhaita bonne fête à tout le monde, baisa la main de son père et de sa marâtre, et tandis que cette dernière courait à la cuisine lui servir un café, il prit la place qu'on lui offrait sur le divan, entre son père et M. Ismaël Azoulay.

Ce voisin était un homme d'une cinquantaine d'années environ, au torse étriqué, au visage long hérissé d'une

barbe poivre et sel, aux grands yeux doux, couleur de noisette mûre. Il était soldeur de chaussures « classiques » au marché européen. Avec son fatalisme bien hébraïque, son caractère égal, il vivait heureux au milieu d'une femme vertueuse, de sa fille Victorine et de ses deux fils, — tout son orgueil.

Ils s'appelaient Joseph et David, avaient dix-huit et vingt et un ans. On les avait élevés selon la vieille tradition. Dès l'âge le plus tendre, ils avaient fréquenté l'Alliance Israélite, et c'avait été un événement dans le quartier du Lézard le jour qu'ils étaient revenus tous les deux, dans leurs costumes neufs et leurs souliers trop larges, brandissant au-dessus de leurs têtes un râteau et une fourche, et criant d'un bout de la rue : « Papa! Maman! C'est nous aut' qu'on a remporté le premier grand prix : outillage complète de l'agriculture! » Depuis, ils étaient les meilleurs ouvriers cultivateurs du grand domaine de la Réghaïa, subventionné par les Rothschild. Les Juifs, en général, n'ont plus le goût de la terre. Ils la trouvent « trop basse » pour eux. Joseph et David ne pensaient point de la sorte. On leur avait concédé une part de terrain, une habitation rudimentaire et quelques centaines de francs pour l'achat des semences. Et ils s'étaient pris de passion pour leur métier. Mais la terre, il faut attendre qu'elle fermente, comme le levain qui fait le bon pain. Les deux frères gagnaient encore tout juste de quoi se suf&re à eux-mêmes, et en attendant, ils vivaient seuls dans ce domaine, à vingtcinq kilomètres d'Alger, entouré d'immensités incultes et, çà et là, de quelques huttes bédouines. Malgré leur isolement, l'absence de tout exemple religieux, ils n'oubliaient jamais, chaque matin, d'enlacer autour de leurs bras les lanières de cuir des tiphellinn et se levaient pour dire leur prière une heure plus tôt que ne l'exige le dur

travail des cultivateurs. Tous les vendredis soir, ils prenaient le train de Bouf arik et regagnaient la petite maison de la rue du Lézard. Quel délicieux « chabbat » ils passaient, au milieu de la famille, de leurs gentilles voisines Clarisse et Clémentine ! Toute la semaine, c'avait été des privations de toutes sortes pour gâter les exilés, comme on les appelait...

... — Je tiens mon pied de bœuf ! s'écria tout à coup David. Quelle punition lui donnerez- vous?

Les jeunes gens avaient repris leur jeu interrompu, sans oser y inviter le talmudiste.

Et Clarisse rougit sous la pression craintive de la main de l'adolescent.

— A réciter le Psaume de David ! Psaume II ! s'écria Victorine, — une belle fiUe de dix -huit ans, bien développée, brune aux joues rondes et aux yeux clairs.

— C'est très bien, dit Jacob, à qui cette punition biblique fit plaisir.

La jeune fiUe rougit violemment à la voix grave du talmudiste. Elle n'osa redire la punition, selon la règle.

— Continuez ! Continuez ! Victorine ! C'est très bien... Une belle idée que vous avez eue là !

— Oui, dit M. Ismaël pour venir au secours de sa fille qu'il voyait perdre le souffle et devenir cramoisie de pudeur sous le regard de Jacob, je leur ai conseillé de choisir ce genre de punition, qui leur fera pardonner ce jeu des profanes, ce soir...

Pendant ce temps, dans un coin de la baraque, assises à la turque sur un tapis usé, tante Léa et Mme Ismaël jouaient aux cartes, ayant mis pour enjeu une poignée de jujubes,

Le père de Jacob, un petit homme à barbiche et pantalons bouôants, pria son fils de leur donner des nouvelles

de Rabbi Éléazar, ce que Jacob essaya de faire avec le plus de calme. Il fournit des détails sur le repas, sur l'arrangement de la baraque, sur les propos du maître, et même sur Debourah. Le vieux juif buvait les paroles de l'enfant bien-aimé. Puis M. Ismaël demanda au talmudiste de leur dire, ainsi que les autres années, dans la langue sainte, l'histoire des baraques, le récit des aventures des ancêtres dans Ijp désert de Pharan...

C'était l'heure de la Milha. Tous les talmudistes se trouvaient réunis dans la chambre d'étude de la synagogue. Une chambre basse et froide. Une grande table, des chaises percées, des paillassons pêle-mêle sur le carreau, composaient le mobilier du lieu de travail de ces jeunes savants. Le beau jour de quatre heures s'insinuait en reflets glauques à travers les barreaux d'une lucarne.

Rien de tout cela n'occupait les talmudistes. Chacun s'était assis, au hasard, les jambes croisées, un livre sur ses genoux. Une seule place demeurait encore vide, entourée de respect.

Les talmudistes pouvaient avoir entre vingt et trente ans. Ils étaient beaux, d'une beauté mâle. La barbe longue, un peu négligée, courait sur leur mise pauvre.

Les paupières baissées sur le Talmud, ils préparaient silencieusement le passage : La femme fourbe est pis que tout. . . Elle mange et dit : Je n'ai pas mangé. . .

Lorsque Rabbi Éléazar entra, un peu essoufflé d'avoir gravi à la hâte les dernières marches, Jacob le premier 3'empressa vers lui pour le délester de sa toge. Le maître

apparut, auguste, sous la gandourah brune des lévites, la barbe blanche étalée sur sa poitrine. Les yeux étaient un peu battus, mais plus brillants que jamais par la flamme de la foi. Les narines décolorées palpitaient d'un petit mouvement fébrile.

Après avoir tendu la main droite à ses grands élèves, qui se disputaient leur tour de l'embrasser, il s'assit parmi eux.

— Comment te sens-tu de ton jeûne, maître? osa demander le plus âgé.

— Comme toujours. L'Étemel aide dans la bonne route.

— Tu en es à ton troisième jour, Rabbi? demanda un autre.

— Oui, oui.

— Grâce à Dieu ! Grâce à Dieu ! maître... Tu te portes magnifiquement...

— Dieu te prêtera son appui pour les jours qui restent, dit un autre.

— A moi et à tous ceux qui en ont besoin...

Et le maître ouvrit le Talmud et commença la leçon. Il n'avait point chaussé de lunettes, ayant conservé à son âge une vue admirable, de même que jamais dents blanches n'étaient demeurées aussi intactes que les siennes dans aucune bouche de jeune femme.

— Qu'est-ce qui est plus fort que le vent? interrogea-t-il.

— Le vent le plus fort, le tremblement de terre l'emportera sur lui ! répondirent les talmudistes tous ensemble.

— Qu'est-ce qui est plus fort que la pluie?

— La pluie la plus forte, la neige l'emportera sur elle !

— Qu'est-ce qui est plus fort que le feu?

— Le feu le plus fort, l'eau l'emportera sur i\ii !

28 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

— Et qu'est-ce qui est pis que tout?

— C'est Ja femme fourbe... Elle mange, et s'essuie après ses vêtements, et dit : Je n'ai pas mangé..,

En chœur, les voix des talmudistes commençaient à chanter...

— La femme fourbe..., répéta Rabbi Éléazar, Dieu vous cache à sa vue...

Suivirent les commentaires du passage, sévères et profonds. ,,

La leçon se prolongea plus que de coutume. Rabbi Éléazar avait atteint ce soir la limite où son cerveau et ses membres demeuraient vigoureux, dans cette semaine de jeûne qu'il s'imposait chaque année, pour les péchés d'Israël. Aussi s'efforçait-il de retenir ses talmudistes un peu plus tard, afin de les faire profiter d'un cours qui remplacerait, dans la mesure du possible, ceux qu'ils allaient perdre durant les quatre ou cinq jours qu'il devrait s'absenter.

Le soir tombait... Le vieux chemmach (i) monta accrocher une veilleuse au mur décrépi. Et jusqu'à la nuit, les voix discutèrent dans le silence recueilli de la synagogue...

En effet, jusqu'au troisième jour, Rabbi Éléazar pouvait encore vaquer aisément à ses occupations habituelles. Il faisait la prière matinale aux fidèles de la synagogue de Belcourt, donnait sa classe du Medrach, se rendait à l'impasse des Numides discuter des passages

(i) Gardien de la synagogue.

épineux du Talmud avec les autres rabbins de la ville. Et puis, ses forces l'abandonnaient tout à coup, et le quatrième jour, le courageux maître gardait définitivement la chambre. Solitaire, allongé sur des matelas, les portes closes... Dans la maison régnait un silence absolu. Rabbi Éléazar pouvait à peine endurer le roulement d'une voiture sur ime route lointaine... Et malgré sa belle santé physique, malgré l'endurance que lui donnait la foi, malgré l'époque de l'année qu'il avait choisie, particulièrement douce, il ne manquait point d'inspirer alors de sérieuses inquiétudes aux siens et à ses disciples. Car si, au cours de cette pénitence qu'il s'était imposée volontairement, Rabbi Éléazar allait trouver la mort, il serait considéré par Dieu comme s'étant assassiné luimême. Seuls doivent entreprendre le jeûne des sept jours ceux qui peuvent être sûrs au préalable qu'ils en triompheront. Ou ils perdraient la Terre promise, la récompense de toutes les bonnes actions, de toutes les prières d'une vie. Et le grand maître souffrirait dans l'au-delà, tout coçime le plus vulgaire des pécheurs...

La dure semaine d'angoisse passa, comme tout passe, bons et mauvais jours. Le vendredi, terme du jeûne, tant attendu, arriva. Parmi les couloirs de faïence de la vieille maison, le silence venait de se faire sépulcral... Par instants, l'ombre difîorme de Rabbi Chloumou surgissait d'un mur et venait coller ses deux mains à la mizmtza, une petite plaque de métal pendue près d'une porte, sous un rideau de velours rouge, dans laquelle était

30 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

enchâssé le nom de Dieu sur un morceau de papyrus...

C'était dans une vaste chambre du rez-de-chaussée, pleine d'ombre... A la hauteur du plafond, plusieurs petites lucarnes, pareilles aux hublots d'un navire... Des nattes le long des murs, dissimulant les lézardes et les taches d'humidité... Le parquet de mosaïques entièrement nu... Au fond d'une niche sculptée, des matelas, des coussins multicolores, une table basse, une chaise de vieux bois sombre... Rabbi Éléazar s'était retiré là, avec le Grand Livre et la vision du Paradis devant ses yeux mi-clos. Renversée sur les coussins, la belle et tranquille figure du maître ne donnait aucun signe de vie. Blême, le front plaqué de tranches de citron sous un bandeau de tulle, qui adoucissaient les battements des tempes affaiblies... Dans le regard seulement, lorsque se soulevaient les paupières, flambait une lueur...

La scène d'angoisse avait lieu dans une pièce du premier étage, d'apparence modeste, où la famille d'Éléazar prenait ordinairement ses repas. Les deux fenêtres, larges ouvertes, laissaient entrer le chant des coucous jvres de soleil et le parfum mourant des dernières fleurs de l'été.

Esther et la mère de Debourah, dignement vêtues pour ce jour de triomphe, étaient assises l'une en face de l'autre, comme deux sœurs, et se communiquaient leurs appréhensions par le regard. La foi qu'elles gardaient au cœur mettait sur leurs faces d'épouses accomplies quelque chose de serein quand même.

On n'eût pu en dire autant de Debcurah, assurément la plus inquiète de la maison. Ses longs cheveux pendants, le visage défait, elle interrogeait sans cesse le cadran de bronze sur la vieille commode. A mesure que l'heure avançait, elle ne tenait plus en place. La taille serrée dans une robe droite, ses pieds nus chaussés de sandales dorées, elle allait et venait de la salle à manger

à la porte entre-bâillée du rez-de-chaussée, du rez-dechaussée à la cuisine, surveillant elle-même le bouillon de poulets et de pigeons qui devait servir de « cassejeûne » à son père. A travers ces vieux couloirs, sous cet habit des temps passés, la vierge, en son angoisse, revêtait l'austère beauté d'une Putiphar ou d'une Salomé... La vieille Esther cachait sa propre douleur pour venir au secours de Debourah.

— Allons, Debourah, ma fille... Calme ton sang... Toi qui as lu, donne-nous un peu de ta sagesse... C'est dans ces moments de passe étroite que la vraie femme doit se faire connaître... Vois : ta mère et moi, nous attendons la décision de Dieu... qui s'attendrit pour les patients...

— Oui, mamma Esther, disait Debourah, j'ai du courage, de la patience... Pour tout... Mais pour mon père... J'oublie tout ce que j'ai su... Je deviens une grecque...

— Calme ton sang, ma fille... Ton père est un saint... Nous ne sommes pas les seuls, ce soir, à nous inquiéter de lui... Les synagogues, le consistoire, la ville entière est en prière... Dieu peut-il ne pas écouter toutes ces tendres poitrines?... Il nous le rendra sauf...

— Amen ! murmurait de sa place la mère de Debourah. Puis elle disait à sa fille :

— Va, Debourah, va, ma fille chérie, ramasser tes cheveux... Tu sais bien qu'ils finiraient par tomber, à force de traverser ainsi, tout étalés, les seuils des portes !...

Mais Debourah n'écoutait plus. Elle tenait de nouveau les yeux fixés au cadran de bronze.

— Trois heures et demie ! soupira-t-elle, et les talmudistes qui ne sont pas encore là !...

Une fois encore, elle alla risquer un regard vers le fond de la chambre où sommeillait le pénitent, et légère, elle traversa le jardin, courut à la grille qu'elle ouvrit avec mille précautions. Elle voulait s'assurer elle-même

32 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

qu'aucun talmudiste ne débouchait encore sur l'allée des Mûriers. Insouciante de ses cheveux au vent, de sa mise négligée, elle passa le corps au travers de la porte.

Sa surprise fut grande en apercevant Jacob, — seul, les mains derrière le dos, le front bas, qui allait et venait le long du mur d'enceinte... Elle haleta, s'immobilisa... Mais le jeune homme était déjà près d'elle et lui tendait une main :

— Debourah... Sur le nom de Dieu... Notre maître... Vit-il?

— Oui, oui... grâce à Dieu, mon ami... Jacob respira.

— A votre mine si défaite, j'ai cru...

— Oh ! les derniers instants m'affolent toujours... Ils me paraissent plus longs que toute la semaine du jeûne !...

Le talmudiste était là depuis un grand moment. Venu beaucoup trop tôt dans son impatience, il avait décidé d'attendre ses camarades pour pénétrer avec eux. Et pendant ce temps, il s'était livré à des pensées poignantes. L'épreuve de l'Absaqa était peu commune... Le maître avançait en âge... Chaque année, ses élèves tremblaient plus fort... Si Rabbi Éléazar allait succomber au terrible jeûne, que deviendrait Debourah? Sans fortune, sans appui que ces deux femmes qui l'entouraient d'un amour aveugle et ne savaient rien de la vie du dehors?... Aurait-il le courage de l'abandonner?... Non, Dieu ne le voudrait pas... Dieu l'obligerait sans doute à revenir sur ce qu'il avait juré... Peu à peu, il se prenait à se complaire à ce rêve, il oubliait les mille obstacles de sa situation, reformait des projets interrompus... Puis, tout à coup, il se ressaisissait... Il s'épouvantait de la distance qui le séparait déjà du serment de la veille... Il se demandait avec effroi, si, revoyant Debourah cet après-midi, il saurait encore demeurer ferme en sa résolution, continuer

d'accepter la nouvelle vie qu'il s'était faite, renoncer enfin pour jamais à cette femme qu'on lui destinait...

Tout en causant, les deux jeunes gens avaient franchi Ip. grille du jardin et pénétraient sur la pointe des pieds. T'/ebourah entraîna Jacob loin de la maison, afin que le murmure de leurs voix ne parvînt point aux oreilles de son père.

Ils marchèrent quelque temps, silencieux, gênés l'un de l'autre, la gorge étreinte par l'émotion, dans le calme du chaud après-midi. Ils s'arrêtèrent au milieu du jardin, à l'ombre du cèdre qui, une semaine auparavant, avait protégé la baraque de fête. L'endroit était désert, veuf de la chère souka déjà détruite. A terre gisaient les grands roseaux abattus, cuits de soleil, les lis blancs, les œiQets que des pattes de poulettes avaient disséminés jusqu'au milieu des plates-bandes...

Le ciel était haut et très bleu. L'ardeur de l'été rayonnait encore sur la cime des arbres.

Debourah découvrit un banc parmi les roseaux, qui avait servi de siège à Rabbi Chloumou dans le soir de fête. Elle l'offrit à Jacob. Il s'empressa de l'accepter, car l'imprévu tête-à-tête avec la femme aimée lui donnait le vertige. Sa douleur allait croissante, mille regrets cuisants assaillaient son cœur...

Debourah voulut rester debout, un coude appuyé au vieil arbre qui l'avait vue naître. Elle songeait avec ivresse que l'instant du casse-jeûne approchait, et qu'avant peu aussi, elle allait entendre de la bouche du talmudiste quelque confession brûlante...

Pâle, Jacob s'était affaissé à ses pieds dans une attitude douloureuse, comme s'il allait implorer son amour... Elle lui paraissait plus idéalement belle, dans le soleil de la pleine journée, sous ce costume exotique, un peu négligé... Il ne l'avait point encore vue ainsi, avec ses che-

veux dans le dos, qui drapaient son corps à la façon d'un manteau royal... Et cette semaine d'inquiétude avait cerné ses longs yeux, avait fait son regard plus lumineux, plus pénétrant. Et elle s'abandonnait à lui déjà, confiante comme ime sœur... ou une fiancée !

Et cet homme vierge, ce talmudiste qui n'avait jamais levé les yeux vers une femme, sentait lui monter en foule les mots d'amour. « Tu es une reine entre les reines... Tu es un cyprès au milieu des jardins. . . Debourah, je t'aime ! » Mille inspirations profanes et délicieuses faisaient grelotter ses lèvres qu'avait scellées le serment du sacrifice. Tout l'invitait à parler : la splendeur de cette jeune fille, qui s'offrait à lui, qu'on avait élevée, cachée pour lui seul, l'affection de son maître dont il se savait protégé, la parole de la vieille Esther dont il se souvint : « C'est pour que tu voles le plus tôt vers ton époux... »

Ce fut Debourah qui rompit le silence.

— Et ta famille, Jacob, comment va-t-elle? Et tes bonnes petites sœurs?... J'oubliais dans mon inquiétude de te demander de leurs nouvelles... Tu m'excuseras...

Jacob tressaillit. « Ta famille... Tes petites sœurs... )> Et dans une vision soudaine, lui reparurent sa pauvreté, sa carrière encore lointaine, l'humiliante condition qu'il devrait faire partager à Debourah, le nom de Cohen, nom de malheur... Il se rappela ses devoirs impérieux envers ses parents, le solennel serment qu'il avait fait dans sa chambrette, en face du Zo'har... Non, non... Il fallait renoncer à jamais à Debourah...

— C'est un crime, pensa-t-il, de laisser toute cette famille et Debourah elle-même ignorer encore mes intentions ! Il faut que de ma bouche elle apprenne l'histoire de ma chance. Il faut que je lui avoue ma misérable vie, mon abandon du pays natal, le départ prochain pour Paris. Il faut, avant la brutale séparation, que je lui

explique ce qui m'oblige à m'éloigner d'elle, afin que, plus tard, Debourah ne me maudisse pas dans ses prières.. . Jacob s'était levé.

— T'excuser, chère amie... Que le bonheur recherche après toi... Que Dieu te prête longue vie, exauce tous tes désirs...

Il se saisit d'une main de Debourah, qu'elle lui abandonna sans résister. Il avait mis tant de tendresse dans ces quelques mots... La jeune fille ferma les yeux sous la pression douce, la fièvre naissante de l'amour...

Jacob voulait lui demander pardon du mal qu'il allait lui faire, dans ce jour déjà plein d'angoisse, lui parler précisément de ses petites, de ses pauvres petites soeurs qui n'avaient que lui, n'attendaient qu'après lui... et après Dieu !...

Au loin, on entendait des voix graves, un chœur joyeux et confus, qu'on reconnaissait pour le Pioiim, le chant de salut des talmudistes s' annonçant dans l'allée des Mûriers...

Brusquement, Debourah retira sa main moite... Elle s'effraya de son abandon, fit effort pour se ressaisir... Elle croyait comprendre, dans cet élan du jeune homme, le premier qu'elle lui connût, sur son visage bouleversé, dans son regard humide, l'approche de cet aveu qu'elle attendait.

Elle recula.

— Non, non, Jacob ! s'écria-t-elle. Je ne veux rien apprendre de ta bouche que mon père n'ait su le premier !

Et Debourah s'éloigna, chancelante, pour cacher son émotion et son bonheur.

Jacob demeura confus auprès du cèdre. Il s'y appuya, tant vacillaient ses genoux.

Que faire?... Cette occasion unique de tout dir*' à Debourah se renouvellerait-elle?

« Chose manquée, chose bonne ! soupira-t-il enfin. Qui

sait?.,. Qui sait si Debourah ne m'est pas destinée quand même?... Ce qui est chez Dieu n'est pas loin... »

Un bruit de grande porte qu'on venait d'ouvrir lui fit tourner la tête. Les talmudistes arrivaient pour assister avec lui au casse- jeûne du maître. Quatre heures allaient sonner. Ils traversèrent l'allée principale du jardin, encore tout baigné de soleil. Le vent de mer se levait. Sur les bancs de mosaïques, le long des parterres de fleurs, les ménagères avaient aligné des tamis d'alfa pleins de pâtes, qui devaient sécher pour le souper. Fathouma surveillait les vermicelles et les « grains de café » autour desquels venaient picorer des poulettes, qu'elle chassait en leur jetant des petites pierres blanches. Un gros coq rouge se percha sur un oranger, s'étira, battit des ailes et lança dans l'air lumineux son chant sonore comme une fanfare.

Jacob s'empressa de rejoindre ses camarades...

A l'entrée de tous les talmudistes dans la maison, les femmes poussèrent des you-you. Debourah marchait déjà en avant dans le couloir, tenant à la main le bol de bouillon réconfortant destiné à Rabbi Éléazar.

On pénétra dans la chambre du maître : épouses, fille, domestiques et talmudistes. A leur vue, le vénérable pénitent ébaucha un mouvement des lèvres, et dans un souffle, on l'entendit prononcer :

— Barroukh ahha! Soyez les bienvenus !

Debourah, au son de cette voix si chère, qu'elle n'entendait plus depuis quatre jours, se mit à trembler. EUe s'agenouilla pieusement au bord des matelas et offrit à son père la première cuillerée de bouillon, en lui souhaitant santé et longue vie.

— Amen ! Amen ! ajouta l'assistance. A l'an prochain, s'il plaît à Dieu !

Après avoir vidé le, bul à petites gorgées, T? ii^i^î tI"]/. .-/-^r se frotta le front, s'étira un peu et s'assit.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 37

— Quelle heure est-il?

— Quatre heures... cinq minutes, sur les yeux du Chitane, mon maître ! répondit vivement Rabbi Chloumou.

— Alors, fais avancer la voiture... C'est l'heure de partir...

A la sortie du Bain maure, Rabbi Éléazar, dans ses burnous de soie blanche, le capuchon baissé jusqu'aux yeux, précédé d'un orchestre de violons et de guitares et d'une foule admiratrice qui portait des cierges allumés, ressemblait à une mariée juive que l'on conduisait chez son époux...

A la maison, une mouna attendait les fidèles de la procession. Et la nuit triomphale s'écoula dans les ripailles, la musique, les chants d'allégresse lancés à tue-tête vers Jéhovah, sous les étoiles...

Elo Elo Yano

Elo Elo Ehad

Elo Elo Yano Elo Ehad

Choumir Israël...

Huit jours avaient passé, huit jours durant lesquels la vie avait repris son cours. Rabbi Éléazar était retourné à ses occupations religieuses, ses épouses à leur labeur domestique, et Debourah s'était promis de terminer un bel ouvrage, destiné à l'ornement de sa couverture nuptiale. Assise au milieu du jardin, dans sa robe flottante, on la voyait penchée sans répit sur un métier d'ébène aux ciselures de cuivre. Un meuble lourd de Bethléem,

qui se souvenait de vierges, penchées sur lui avec leurs coiffes aux longs voiles pailletés, leurs tuniques brodées d'or, et de rêves pieux qu'on lui avait confiés, des rêves où flottaient l'encens des cérémonies de sacrifices, et la poussière soulevée sur les routes par les pèlerins aux pieds nus qui se rendaient au tombeau de Moïse... Et il aurait crié à l'impiété, le vieux métier, qui voyait aujourd'hui ce corps de jeune fille dans cette manière de gandourah, cette belle tête nue sous le grand ciel, écoutant certain songe d'amour, entretenu par le voisinage d'un cèdre vers lequel coulaient par moment les regards de Debourah...

Elle mettait cependant la dernière main à une bande d'acacias et d'églantines. Cette bande encadrait un tableau de proportions grandioses. Un berceau, qui contenait un bel enfant, s'en allait à la dérive d'un oued, parmi des roseaux. Une reine, quittant le groupe de ses femmes d'honneur' venait tendre les bras, émue, vers le petit être abandonné : Moïse sauvé des eaux par la reine Putiphar... Sous les doigts de la jeune fille, l'aiguille coulait agile, à travers la moire blanche, finissant les contours, serrant la trame des lumières et des ombres...

L'après-midi avançait, touchait au soir. Un soleil pâli tremblait dans la feuillée jaunissante, éclairant en demiteintes le tableau et l'artiste. Tandis que là-bas, quelques nuages se levaient à l'horizon, au-dessus de la mer où couraient des vaguelettes d'écume...

Soudain, de la maison, partit un chant, un chant brisé :

O Jacob, pourquoi es-tu triste?

Lève la tête, tu me verras chanter.

Je t'ai donné la pupille de mon œil,

Et tu m'as laissée seule dans la maison sonore...

C'était la vieille Esther qui fredonnait ainsi... La voix de Rachelle, belle encore, entonna :

O Debourah, ta bouche est une bague.

Ta main sur le métier brode avec des soies.

Ton mari, lorsqu'il rentre le soir,

On dirait un bey ou un homme de loi...

Et la vieille Esther de reprendre :

O Jacob, toi le brun, toi le doux.

Tu es comme une dragée parmi tes camarades.

Tu as cherché la beauté jusqu'à ce que tu l'as trouvée,

O la joie, ô le triomphe de tes sœurs et de tes parents !...

Bientôt, du sous-sol où Rabbi Chloumou était enfoui avec Fathouma, occupé à astiquer les cuivres qui avaient servi au festin de la Mouna, monta un couplet, joyeux celui-là, que les Juifs modernes nasillent sur un mode tramant, dans les noces de la rue de la Lyre :

Messieurs et Dames, vous êtes invités.

Mardi au soir, trois heures de l'après-midi. Les calèches sont préparées.

Les cavaliers sont tous décorés...

Jusqu'à la petite Fathouma qui se mêla de baragouiner le sien en langue sabir, qu'elle avait retenu en allant contempler les cortèges aux portes des maisons officielles, avec les Yaouleds :

La mariée, c'est la plus jolie.

En descendant de la mairie, Avec son voile et sa couronne d'oranger...

Les chansons du mariage se répondaient les unes aux autres, faisaient retentir la vieille maison, depuis la chambre du puits jusqu'à la terrasse. . . Cela portait bonheur de chanter ainsi sur la jeune fille, tandis qu'elle travaillait à un ouvrage pour son trousseau de noce...

40 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

La vierge rougissait, dissimulait son front derrière son tableau incliné. Tous ces souhaits où son nom était mêlé à celui de Jacob ne lui parlaient que du rêve qui brûlait comme une veilleuse dans sa poitrine. Elle se rappelait la passion qui s'était peinte sur le visage du jeune homme, là, sous ce vieil arbre, à quelques pas de la place où elle était assise. Elle revoyait Jacob pâle, à ses pieds, sur le petit banc qu'elle lui avait tendu... Sa voix douce l'enveloppait, prête à lui faire l'aveu qu'elle avait refusé d'entendre...

... Quatre heures. Debourah coupa le fil à son aiguille. Elle venait, toute heureuse, de terminer sa splendide couverture. Les chants s'étaient tus. La vieille Esther, qui l'épiait, poussa des you-you de triomphe, imitée aussitôt de toute la maisonnée.

— Tu l'useras chez ton mari !

— Tu la déchireras dans la santé, parmi les figures de tes dix petits garçons !...

Les nuages au ciel s'assombrissaient. Quelques gouttes d'eau grincèrent sur les feuilles mortes... Debourah rentra pour préserver son ouvrage, et pour aider à mettre la table, car c'était l'heure, ce soir.

La salle à manger des jours de fête était longue, blanchie à la chaux, avec un soubassement bleu. Des rideaux blancs mouchetés de mauve y donnaient une impression de fraîcheur. Une table ronde autour de laquelle s'alignaient des fauteuils en bois de chêne ; dans une alcôve, un canapé de style ancien, en peluche brodée d'or ; au plafond, le lustre à douze branches, garni de veilleuses roses et bleues, formaient tout le luxe de la pièce. Le long du mur étaient creusées de petites niches, abritées par des rideaux de cretonne, que la main de Debourah avait bordés de soie rouge. Le maître serrait là ses livres de prière et d'histoire juive.

Debourah s'appliqua à soigner le couvert de Jacob plus qu'à l'ordinaire. Elle mit dans son assiette, la plus décorée, un petit pain chaud de semoule, fait à son intention, choisit pour lui la serviette la plus éclatante, plaça le vase de myrte bien en face de son fauteuil, et courut refaire sa toilette.

Sa chambre était toute petite et toute rose. Sur une table de marbre, à contre- jour, il y avait un broc et une cuvette d'argent. Une vieille glace, qui datait du premier mariage de son père, trop haute pour être suspendue, était déposée à terre, et lui renvoyait son image démesurément agrandie. Point de lit. Quatre petits matelas de laine, sur lesquels était jetée une couverture de Smyme, à longues franges multicolores. Dans un angle, on voyait une très antique malle, recouverte d'une peau de chèvre roussie, qui avait servi au père d'Éléazar à transporter de Jérusalem ses parchemins, son linceul et un peu de terre sainte. Cette malle renfermait aujourd'hui tous les trésors du trousseau de Debourah.

Debourah noua ses cheveux et les dénoua plusieurs fois, s' arrêtant à la coiffure qui lui seyait le mieux : les nattes tordues sur la nuque, en un lourd chignon bas. Elle s'habilla d'une robe blanche, aux manches de tulle arrêtées vers les poignets par des nœuds de dentelles. Elle piqua à sa ceinture une tige de myrte, qu'elle alla cueillir furtivement dans le jardin. C'était la première fois qu'elle prenait un soin coquet de sa toilette, qu'elle se permettait d'orner sa taille de ces fleurettes... Mais quand elle se mira dans la vieille glace, dont le cadre sévère contrastait avec la vision juvénile, presque moderne, elle se rendit compte que cette guirlande naturelle était trop recherchée. Le regard de son pare lui apparut. Elle rougit jusqu'aux tempes, arracha la guirlande qu'elle froissa entre ses doigts et lança par la

fenêtre. Puis, confuse d'être ce soir uniquement préoccupée de son amour, elle s'approcha de la mizouza clouée à la porte de sa chambrette, et là, les mains jointes, les paupières mi-closes, elle balbutia fervemment la prière du vendredi.

Cinq heures. La grande sjmagogue retentissait encore des chants bibliques et des louanges à Dieu. L'assemblée des fidèles s'était levée pour partir. Les riches, pressés de regagner leurs demeures lointaines, serraient hâtivement leurs tellite (i) dans des casiers, sous leurs fauteuils. Les autres, ouvriers tisserands pour la plupart, colporteurs, mendiants infirmes, qui ne payaient point de places réservées, ou n'avaient point le temps de venir chaque jour à la sjmagogue, emportaient leur attirail dans des petits sacs de cotonnade, afin de prier chez eux, simplement recueillis sous la mizouza, derrière la porte d'une chambre très propre. Mais tous, riches ou pauvres, avant de se disperser, ne manquaient point de s'arrêter sur la place de Chartres, devant les échoppes où fumaient les amandes, les arachides et les patates douces. A leur intention, les Arabes gardaient ce soir leurs étalages ouverts plus longtemps que les jours de semaine. Et c'était à qui crierait le plus fort :

— Pour le chabbat (2), fils d'Israël ! Pour le chabbat/... C'est kacher et permis, kacher et permis !...

La foule commençait à se répandre autour du marché couvert.

Dans des voiturettes à bras, des Juives, vêtues de peignoirs frais empesés, les cheveux roulés sous des foulards,

(i) Sortes d'écharpes de soie, blanches avec aux extrémités des lames noires ou bleues dont les Juifs se recouvrent les épaules pour la prière.

(2) Sabbat.

vendaient le pain traditionnel enduit de blanc d'œuf et piqué d'anis.

— Voilà le pain-brioche! le pain-brioche!...

Les curieux s'amassaient autour des tables des confiseurs, où les jeux de tchik-tchik (i) battaient leur train. Pour une menue pièce, l'heureux gagnant remportait un biscuit de Savoie monumental ou une boule de bonbon turc. Et ces hommes pratiques, qui ne s'embarrassaient de rien, fourraient pêle-mêle arachides, gâteaux, patates douces et pain chaud dans leurs vastes mouchoirs à carreaux, qu'ils liaient par les quatre bouts...

Les Zmirou, les Partouche, les Tordjemann regagnaient ensuite le tournant Rovigo et la rue Randon, quartier juif par excellence, grouillant, tapageur, hérissé de bâtisses à cinq étages, aux balcons ridicules, aux appartements sombres, où surgissent, dès la tombée de la nuit, des bataillons de cafards rouges... Les femmes, sous leurs foulards dorés, attendaient devant leurs portes, parmi les enfants revenus du bain de mer, le chef qui remontait, lourd, par le dédale des ruelles n'en finissant plus. . .

Les Belaïche, les Stora, les Zéraffa regagnaient fièrement leurs maisons modernes du square Bresson et du boulevard de la République...

D'autres enfin, les Kahoua, les Azoubib, s'en allaient vers leurs habitations de campagne de Belcourt ou de Saint-Eugène. Ceux-là sont les vrais Juifs. Ils s'éloignent, toujours droit devant eux, rasant les murs, ne se préoccupant de rien ni de personne. Leur magasin, qu'ils se sont légué de père en fils, ferme depuis des siècles avant le coucher du soleil et, après TArbit, on les voit reprendre le même chemin que leurs ancêtres. Ils mènent une vie discrète, austère, dans de vieilles villas construites à la

(i) Dés.

44 I-ES JUIFS ou lA FILLE D ELEAZAR

mauresque, ne recevant aucun Européen, aucun Arabe, ne voulant pas être ridiculisés dans leurs croyances, n'aj^ant pour domestiques que de vieilles Juives, au passé irréprochable, et pratiquant la religion aussi rigoureusement qu'eux-mêmes...

... Au milieu de la sjmagog^e, Rabbi Éléazar descendit de la tiba, s'enveloppa dans sa toge et s'apprêta à sortir. Jacob l'attendait, debout près de son fauteuil, l'air anxieux et préoccupé. Le rabbin soupçonnait qu'une grande douleur tourmentait depuis quelques jours l'âme pure de son élève. Il n'avait osé le questionner sur certains affaissements mornes, certains regards angoissés qu'il lui avait surpris aux derniers cours du Medrach. Jacob ne s'était pas ouvert à lui. Le \deillard avait surmonté son inquiétude et remis sa confiance en Dieu... Il s'efforça de prendre un air d^agé pour s'approcher du talmudiste et lui mit une main sur l'épaule.

Jacob frissonna.

— Mon maître..., murmura-t-il confusément.

— Allons, mon fils, dit Éléazar, c'est l'heure de prendre le chemin de la maison... Pn nous attend ce soir...

On nous attend ce soir!... Jacob revit sa place à la table de famille, les bons mets fleurant la menthe, Debourah, la reine de son cœur, assise à son côté... Ses prunelles brillèrent. Sa lèvre inférieure eut un tremblement...

A ce moment, le chenmiach entra, pour jeter un coup d'œil dans la salle, ranger deux ou trois Uvres épars entre les fauteuils, tirer le rideau de poiupre sur les Tables de la Loi, et puis ressortit en fermant la porte, dont le bruit résonna longtemps...

Jacob leva vers Rabbi Éléazar des yeux suppliants.

— Maître, prononça-t-il, mon vénérable maître... Aie pitié de ton enfant et pardonne-moi le refus que j'ose

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉA2AS

faire à ta face... Je ne pais d^ormais accepta VcfSre de ton auguste persŒme.

Rabbi 'Éléazai demeora snrparis, le n^ard sévèx&Dent scmtatear. Mais la tendresse pfofoode de sa voix trahît soncceor. Ilqnestiomia:

— Ponrquoi, poorqnœ, nKm fils, veox-tu te priver et me priver de ce plaisir? La maison des amis ne se retrouve pas deux fois... Qn'est-ce qui est arrivé à t«Hi cœor, Jacob, pora- lui faire prendre cet exil?

— Vénérable maître, crois bien que c'est là la vcdonté de Dieu...

Le tafanudiste héâta oicoie, puis, courageusement :

— Maître, je vois avec douleur que mon père vieiDît, que mes soeurs sont comme des cadavres à la maison, et que ma pauvre marâtre s'afEaisse tous les jours sous les soucis, n faut que je devienne vite, cher maître, ce que tu veux que je sois un jour...

Rabbi Éléazar comprima un soiqnr.

— Maître, sup{^ia Jacob, écourte tes questions : je ne pourrais en dire davantage !

Rabbi ^^zar polit, ferma les yeux. Lentement, il éleva ses deux mains jointes, et les posa sur la t^e de Jacob. Dans le silence de la synagogue, sous les veîDeuses» il le bénit-

— M(ai ôls, ajoata le rablnn, j'étais fier de ton amour pour la Thoura, mais comlMen tu as grandi ce soir dans mon cœur, en me faisant ccMnprendre ton sacrifiGe! « Résiste-moi et va vas tes vieux parents, a dît l'ÉtemeL Qui suit la loi de Mc»sene perd jamais.» Jacob, mon fils^ je te laisse en paix...

D'an bras qui grelottait, le vieiDard ramena un pan de sa toge sur scm épaule et s'éloigna kntân^it. Le talmudiste le rappc!^ " !'ii saisissant une main qu'il baisa avec ferveur.

46 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

— Maître, balbutia-t-il dans un sanglot, maître... Debourah est... Debourah est libre...

— J'ai compris, mon fils. Dieu t'aidera à l'oublier avec une autre épouse aussi digne de toi !

Rabbi Éléazar détourna la tête et franchit précipitamment le seuil de la synagogue...

Malgré son stoïcisme, Rabbi Éléazar re verra toujours au fond de son âme l'image de Debourah consternée sur le pas de leur porte...

Rabbi était arrivé tard, ce soir, à la maison. Il avait quitté la synagogue, le pas calme d'abord, la taille ferme, noblement drapé dans sa douleur. Mais bientôt l'amertume, le découragement avaient gagné son cœur... Cette route, qu'il suivait si allègre, tous les vendredis, en compagnie de son cher élève, ce soir lui apparaissait longue, longue, comme le fil de la Destinée...

La mer était grondeuse, dans l'ombre. Le vent du large emportait ses burnous. La grève, arrosée par l'orage de l'après-midi, exhalait des parfums de sels moites et d'algues vives. A même les falaises, les petits' cabanons, abandonnés dans l'approche de l'hiver, offraient aux vagues leurs balcons nus au-dessus desquels s'agitait la forme d'un drapeau ou d'un quinquet de ferraille... Rabbi ne rencontrait personne, qu'un Arabe, impassible, assis, les jambes croisées, au faîte d'une digue, ou sur la pointe d'un rocher, la silhouette trapue, pipe à la bouche, d'un vieux pêcheur napolitain...

Rabbi sentait son flanc vide, et dans son cœur, une

peine qui croissait à mesure et que rien ne guérirait plus. Il voyait s'évanouir avec Jacob toute une belle génération dont il avait fait son rêve. La commimauté de principes, de croyances, la même foi, le même amour des choses de la Thoura chez sa fille et son élève eussent aidé à créer une famille accomplie. Quoi de plus magnifique au regard d'un rabbin et d'im père? Il avait élevé Debourah, entretenant en lui-même cet unique espoir... Et maintenant, qui savait à quel profane elle était destinée, parmi l'effarante dégénérescence de l'époque? Il l'imaginait au milieu de quelque famille indigne, qui méconnaîtrait sa valeur, son éducation n'étant pas achevée, seule à lutter contre l'impiété, la misère morale, la contrefaçon des mœurs européennes, à tenter d'élever ses enfants selon la Loi de Moïse... Y parviendrait-elle janiais? Elle-même, ne faillirait-elle iÇ)oint ?

« Pourquoi, pourquoi, mon Dieu, me tranches-tu la corde dans les mains? Cet homme était ma fierté. Je l'aimais comme un fils... Quel péché ai-je dû faire? » soupira Rabbi.

Il avait atteint l'allée des Mûriers, avançait lentement vers sa demeure... Qu'allait-il imaginer pour justifier l'absence du talmudiste, pour ne point afiiiger la famille dans cette veille du sabbat ?

Debourah, qui attendait comme tous les vendredis l'arrivée de son père et de Jacob, s'inquiétait de ce retard... Elle sortit aa jardin pour compter les étoiles. Elle s'effraya de leur nombre... Elle se dirigea vers la grille, afin de guetter les deux hommes dans l'allée ombreuse... Mais sa stupeur fut immense en voyant tout à coup Rabbi Éléazar s'arrêter seul devant la porte, les traits pâles, l'air défaillant!... Elle soupçonna aussitôt qu'il était porteur d'une mauvaise nouvelle. Mille appréhensions

48 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

la saisirent. Un malheur arrivé à Jacob... Le talmudiste malade... Mort peut-être...

Elle franchit l'espace qui la séparait de son père, humble et tremblan lC, vint se pencher sur sa main qu'elle embrassa, puis elle attacha sur lui un regard plein d'angoisse...

— Père... Le malheur est loin de Jacob?

Rabbi Éléazar, qui avait montré une telle maîtrise de lui-même dans la synagogue, pour ne point affaiblir le courage de son élève malheureux, à la vue de Debourah ne pat contenir plus longtemps sa douleur. Sous la question touchante de la vierge, le vase déborda. Il prit dans ses mains froides le front de sa fille, fixa de ses yeux humides les yeux anxieux qui l'interrogeaient, et dit, en laissant échapper un sanglot :

— Ma fille, tu n'as pas de chance...

— Que Dieu ne l'écrive pas ! rectifia vivement Debourah. Mon père, mon père, pourquoi pleures-tu, ce soir» de fête?

— Jacob, ma fille, n'est pas ta destinée. Il nous faudra renoncer à lui pour toujours...

Debourah blêmit... Ses traits réguliers se creusèrent... EUe se jeta dans les bras qui l'appelaient... Rabbi l'entendit hoqueter :

— J'aurais tout attendu, tout...

Il la pressa contre sa poitrine, et la berça, berçant sa propre douleur.

— Dieu ! gémit-il à son tour, levant au firmament sa belle face sillonnée par les larmes, à l'heure où j'attendais ta récompense, tu me découvres la tête et tu me crèves les yeux !

Debourah frémit du blasphème. Jamais, pour aucune cause, elle n'avait entendu Rabbi Éléazar se plaindre, pas plus qu'elle ne l'avait vu pleurer. Il avait enterré son père, sa mère, sans essuyer une larme... EUe demeurait

blottie contre cette poitrine, qu'elle entendait battre à grands coups redoublés. Elle humait l'odeur de soie brûlée, de vieux parchemins, qui émanait de la tunique du Sissit Katann (i) dont le rabbin était vêtu sous les burnous... Et voici que, la première, elle sentait redescendre en elle la foi de la Thoura... Son cœur lentement se raffermit.

Elle releva la tête, se détacha de cette chaude étreinte, et montrant un visage où les traces de larmes étaient effacées :

— Mon père, tu me disais toi-même : Chaque obstacle a sa raison chez Dieu... Négliges-tu cette recommandation?

Rabbi Éléazar la contempla quelque temps.

— Je n'oubUe rien, ma fille. Mais lorsqu'il s'agit de toi, tu as vu, je deviens faible... Aussi je brise ma tête et je dis : Dieu me pardonne !

Debourah se pencha sur la main de son père, y déposa un long baiser.

— Toi aussi, mon père, pardonne le mal que j'ai pu te causer...

Alors, Rabbi vit son courage renaître. A son tour, il déposa une main sur la tête de Debourah. Plas calme, cette fois :

— Jacob, ma fille, a d'impérieux devoirs à remplir, avant de songer à son bonheur. Son père est très vieux, et ils sont aussi pauvres que Dieu a dit de l'être...

« Je le suis aussi... » pensa Debourah. Elle venait enfin de tout comprendre, tout, — et l'émotion du talmudiste l'autre jour, là-bas, sous le grand cèdre, qu'elle avait prise pour une gêne d'amour !...

(i) Une petite tunique dé toile, cousue de soie aux angles, que portent ' ~ les rabbins sous leur habit.

50 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Vaillante, elle secoua sa douleur, se redressa et dit à son père, qui relevait ses burnous sur Tépaule :

— Père, rentrons. Nous oublions l'heure du Kidouch, et nos mères qui nous attendent...

Au-dessus de leurs têtes, maintenant, fourmillaient les étoiles...

Rabbi Éléazar et sa fille traversèrent vivement l'allée d'orangers envahie d'ombre. Au seuil de la salle à manger, ils durent s'arrêter, devant les questions pressantes d'Esther et de Rachelle :

— Pourquoi ce retard, Rabbi? Du bonheur ! Du bonheur ! Qu'est-ce qui est arrivé au jeune talmudiste?

Debourah vint au secours de son père. Au risque que les paroles s'étranglassent dans sa gorge, elle prit un air enjoué pour annoncer :

— Le malheur est loin de nous... Le bonheur en est près... Seulement Jacob ne pourra plus venir nous visiter si souvent à l'avenir... Son père est bien vieux. De ses sœurs, l'une a dépassé l'autre dans l'âge du mariage... Et il va lui falloir retrousser ses manches jusqu'aux coudes, car — Dieu bénisse ! — elles sont deux !...

EUe parla fermement, la jeune fille qui avait de la cendre sur son âme, et avec un si parfait naturel que ses deux mères répor dirent :

— Ah ! bien, bien, ma fille... S'il en est ainsi, que Dieu l'aide dans cette misva! (i)...

— Dieu l'aidera! Dieu l'aidera!...

Les deux vieilles Juives dirent cela d'un cœur sincère... Elles ne pouvaient que former des vœux pour une action aussi généreuse, la plus généreuse qui fût en Israël : aider à bâtir des foyers, le plus de foyers possible.

Debourah sentit immédiatement s'épandre en elle

(l) Action ^eiicK-'Use.

cette félicité, récompense d'une conscience élevée. Elle venait d'accomplir, eUe aussi, cette belle action, tant recommandée par le Prophète : éviter la tristesse sur la famille dans la veille du sabbat... De même, l'antique épouse de Rabbi Meyer, tel vendredi soir, avait enseveli son désespoir en un linceul, afin que Rabbi Meyer pût célébrer les grâces, ignorant que leurs deux enfants gisaient morts derrière un rideau...

Rabbi Éléazar avait déjà pris place à la table dressée. Sans prononcer une parole, il emplit son verre du vin du Kidouch. Debout, le front haut, il semblait avoir retrouvé tout son maintien...

Debourah le rejoignit, détourna légèrement la tête du fauteuil qui demeurait vide, et puis, mêlant sa voix qui tremblait un peu à celle de son père, elle chanta avec lui, plus fervente que jamais, le Prélude au Repas :

Chaloum alikhim malakhi achcharit...

Paix sur nous. Anges de la pitié...

Et de ce soir, Rabbi voulut oublier sa peine. Il ferma la bouche sur ce sujet. Jamais plus, on ne l'entendit prononcer le nom du talmudiste.

Jacob cependant arrivait aux réunions de la Milha, la tête baissée, le front rouge, le cœur gonflé de questions sur Debourah. Oh ! les pénibles entrevues, les douloureux tête-à-tête, dans la longue chambre froide, lorsqu'ils se trouvaient seuls, en attendant que vinssent les autres élèves ! Jacob n'eût jamais osé lever les yeux vers son maître, l'interrompre dans ses méditations sur le Talmud,

52 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

pour lui poser des questions d'un ordre si différent, dont brûlaient ses lèvres... Que d'heures de découragement, de renoncement à tout le bonheur de ce monde n'avait-il point goûtées, le pauvre talmudiste, après le soir tragique ! Toujours solitaire, toujours triste, dans le silence de sa chambrette de la rue du Lézard, qu'accompagnait le glouglou monotone de la fontaine pleureuse ! Ses petites sœurs redoublaient d'attentions autour de lui, le cajolaient de soins plus tendres encore, depuis ce vendredi où blême, les traits bouleversés, il était rentré et avait dit faiblement : « Désormais, je prendrai tous mes repas ici... » Elles soupçonnèrent qu'un grand chagrin était tombé sur le cœur de leur frère chéri, mais un chagrin qu'elles ne purent définir...

Les soirées. du sabbat, dans la maisonnette, se continuaient, paisibles, toujours les mêmes. Les deux familles voisines se réunissaient dans la petite cour. Le carrelage usé, passé dans les interstices à la chaux bleue, la table modeste et blanche, brillaient d'un éclat plus vif sous la lumière dorée des antiques veilleuses. Clarisse et Clémentine ne manquaient point de ceindre leur taille du ruban de faille rouge, au nœud gigantesque. Leur amie Victorine revêtait sa robe empesée, qui faisait ressortir davantage ses traits jolis et naïfs. Les « exilés » revenaient de la Réghaïa, chargés de mandarines et de citrons doux. Fidèles à la coutume, ils étaient rasés de frais. Les vieilles entouraient Jacob d'une sollicitude touchante, voulant lui exprimer leur plaisir de le voir assis parmi tous à la table de fête. Sa place d'honneur était marquée par un grand verre à pied, et deux pains ronds dissimulés sous sa serviette. Le père Ismaël et son ami Mardochée s'attardaient sans doute aux étalages de la place de Chartres, pour acheter un meilleur dessert...

En attendant leur arrivée, la conversation s'engageait

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 53

entre les trois jeunes hommes, cependant que les sœurs allaient s'asseoir à l'écart pour écouter, muettes d'admiration... Joseph et David parlaient du domaine, des belles promesses de leurs sillons, des grains achetés plus cher que l'an dernier, de la récolte des figues noires, du beau soleil et de l'eau fraîche, enfin des jalousies qui commençaient à s'élever chez les colons antijuifs des alentours... Mais ils n'avaient pas peur : Jéhovah les protégerait... Ils espéraient aussi emmener bientôt la famille vivre là-bas... Et, sans doute n'iraient-ils point seuls... D'un regard pudique, ils enveloppaient Clarisse et Clémentine qui aussitôt rougissaient, baissaient le front...

Jacob, dont le cœur et l'esprit s'absentaient bien souvent, n'entendait point l'allusion. Et quand, quelques minutes plus tard, après le Kidouch, assis au miUeu de la réunion de famille, la tête renversée sur le dossier de sa chaise, il chantait les psaumes du vendredi :

Etaât ferat kalla...

sa voix trahissait une plainte amère... Et les pauvres petites sœurs la sentaient battre dans leur poitrine, cette plainte, que malgré tous leurs efforts, elles ne pouvaient soulager. Quel que fût le soin que Jacob prît de leur cacher son secret, quels que fussent les motifs qu'il alléguât : le travail en retard, l'examen tout proche, son ambition d'arriver vite au grand-rabbinat pour lesquels il lui fallait renoncer aux moindres plaisirs, jusqu'aux dîners du sabbat chez Rabbi Éléazar, elles devinaient bien que quelque chose s'était brisé dans sa vie... Oh! combien Clarisse et Clémentine regrettaient alors que leur frère chéri fût présent à la table de fête ! EUes préféraient encore le temps où elles souffraient ellesmêmes, de sa place toujours vide. Il revenait si heu-

reux ! La joie de son cœur rayonnait sur sa face rose, et cette joie se répandait sur toute la maisonnée !

Et Jacob se montrait plus misérable, plus aigri à mesure que passaient les jours, que les attentions et les prévenances de ses petites sœurs se multipliaient à son égard. Souvent, lorsqu'elles arrivaient à pas de loup lui déposer sur sa table de travail un café fumant ou une citronnade préparée avec l'eâu glacée qu'elles venaient de puiser, il les congédiait brusquement, pour se débarrasser de leur tendresse, sans avoir une seule fois pitié de leurs larmes, qui commençaient à briller au coin de leurs grands yeux... Elles se sauvaient, dociles, l'une derrière l'autre, n'ayant rien dit, ne retournant même pas la tête...

Il trouvait dans le travail seulement, où il se donnait jusqu'à s'exténuer, cette fatigue étourdissante, et puis sur la fin des journées, un peu de ce délassement pareil à celui que laissent après elles les grandes maladies...

Un mois s'écoula. Novembre commençait. L'heure sonna de l'examen qui devait décider de son avenir. Après quatre jours de surmenage cérébral dans les salles de la Faculté de Mustapha, parmi des tables vertes, des professeurs en casque colonial, un grouillement d'étudiants bavards, sous une atmosphère de siroco qui courbait au dehors les éventails des palmiers, Jacob apparut un après-midi sur le seuil de l'établissement de granit, embrassa d'un regard triomphal le jardin de plantes exotiques, la ville blanche au loin, les coteaux verdoyants. Un immense soulagement fondait sa poitrine... Il était reçu à son deuxième baccalauréat, et son nom était en vedette...

Ce soir-là, un couscous au beurre fut donné. Les bons voisins offrirent des beignets au miel, Joseph et David rapportèrent de leur métairie une outre de lait, des œufs

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frais, des fromages à la crème. On festoya gaiement, dans la petite cour, sur des tables basses, avec des chansons ingénues, des you-you, des vœux de prospérité pour le talmudiste, qui devenait de plus en plus le grand homme de la maison. « Que nos enfants continuent notre union dans le bonheur! » s'exclamèrent les vieux. Même, on alla jusqu'à souhaiter une alliance effective entre les deux familles...

Ensuite, ce furent les dérti arches auprès du Consistoire de la ville, en vue d'obtenir la pension promise depuis longtemps. Et 4e jour enfin où l'admission du talmudiste fut acquise pour le séminaire Rothschild, il lui fallut songer sérieusement au départ.

Dans l'ivresse momentanée de sa victoire, Jacob parfois se sentait porté à des pensées plus optimistes. Sur Debourah, aucune main ne s'était encore posée. En son égt)ïste amour, il venait à souhaiter que, vu sa naissance cohanéenne, elle ne trouvât que bien tard im époux digne d'elle. Alors, si le Dieu d'Israël voulait, il lui réserverait la vierge sous le manteau de son père, jusqu'au retour du séminaire parisien. Peut-être, après deux années d'un labeur ferme et assidu, reviendrait-il grand-rabbin. Et des rêves d'or hantaient son esprit... Il marierait ses sœurs, à qui ces deux braves garçons conviendraient si bien... Il voyait ses vieux parents finir leurs jours auprès des sources, à l'ombre des grands saules de la Réghaïa... Et lorsqu'il aurait fait son devoir, que tout ce monde serait à l'abri, il reviendrait, humble, se prosterner devant le maître et demander sa femme...

Jacob déplorait souvent que la coutume ne fût pas de se fiancer plusieurs années à l'avance, de même que chez les autres peuples. Oh ! ce soir même des fiançailles, où l'on fixe déjà le jour précis du mariage, sans que ce jour puisse dépasser un délai de deux à six semaines tout au

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plus ! Dès que l'arbre est vert, il doit produire, dit la Thoura. Et puis, qui sait jamais, dans l'intervalle, les obstacles qui surviennent, les aventures funestes? Une trop longue maladie engendre la catastrophe... Et alors, la chance de la jeune fille se sera perdue, après qu'elle aura attendu, confiante, patiente, dans* la maison de son père...

vSa vie d'attente dans cette maison, est-elle d'ailleurs heureuse?... Dès qu'elle a essayé ses premiers pas, sa mère lui a enseigné ce que c'est que le trousseau de noce... Le proverbe le dit : « Si tu as vu la petite fille marcher à quatre pattes, songe à ce qu'a dû déjà cacher sa mère pour elle î... » Sa malle est toujours à portée de sa main ; on ne s'assied jamais dessus. "Elle a rarement une chambre. Pas de lit : des petits matelas à même le carreau. Aucun clou n'est planté dans les murs de la pièce où elle vit. Elle doit se trouver toujours prête à parftr, n'étant qu'une passagère, une invitée dans cette maison de son père. Ses regards sont toujours tournés vers l'avenir. On veut qu'elle n'ait de goût que pour le foyer qu'à son tour elle édifiera. A ses oreilles ne résonnent que ces phrases, que lui répètent ses parents et ses amies : « Quand tu seras dans ta chambre, tu feras ceci ou cela... Quand tu seras mariée, tu porteras cette couleur ou ce parfum... Quand tu seras au bras de ton époux, tu iras à tel ou tel endroit... »

Jacob en avait un exemple dans la vie de ses petites sœurs. Leur couchette était une sorte d'étagère, disposée entre le plafond et le ciel du lit de leurs parents. Le ruban qu'elles portaient à leur ceinture était encore celui qu'elles avaient gagné à l'école française, pour s'attacher la croix d'honneur. Leurs chemises étaient faites de morceaux de drap usé... Et elles attendaient patiemment le jour où elles auraient enfin une chambre à elles.

du linge neuf, une jolie robe à revêtir : « Montrez-nous notre maison, disaient-elles, nous vous montrerons notre savoir ! »

Oui, tant que la jeune fille demeure chez ses parents, elle soufïre de tout, on veut qu'elle souffre, qu'elle n'aspire qu'à ce jour de délivrance et de suprême félicité. Aussi bien le jeune homme qui ne croira pas l'épouser dans les six semaines ne doit pas « entraver sa chance ». Encore Debourah pouvait-elle paraître une exception. Elle vivait relativement heureuse auprès de son vénérable père. Mais elle devait bien sentir que, quoique adorée par lui, elle commençait à devenir un fardeau pour une maison où il y avait déjà deux femmes... Ce reproche à sa conscience, Jacob ne pouvait plus le faire, depuis le jour qu'il avait rendu sa liberté à cette vierge parfaite...

Au fond de son cœur, tour à tour, s'éveillaient le doute et le grand espoir...

Les parents de Jacob choisirent un jeudi pour le départ de leur fils, — jour de bon présage, dit-on. La semaine fut employée à lessiver, à repriser le linge usé du jeune homme, à lui accommoder la nourriture du voyageur : les couronnes sucrées, le pain aux anis, les œufs durs et les coussinets de gras-double. Jacob occupa ces quelques jours à faire ses adieux. Après avoir reçu, grelottant d'émotion, la bénédiction de Rabbi Éiéazar dans la chambre d'étude, les souhaits de réussite de ses camarades les talmudistes, il se rendit à la grande maison des Lebhar, sur la plage de la Pointe-Pescade...

C'était par un doux matin. Le soleil auréolait à peine

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encore la cime des falaises. La route lui apparaissait plus large, plus lumineuse... Son cœur se poignait à mesure qu'il approchait de cette maison, qu'il se disait : « Pour la dernière fois, je vais en franchir le seuil... » Oh! la demeure hospitalière, où les vieux et les jeunes lui avaient été si bons ! Les beaux petits qu'il avait tous entrepris, les ayant vus naître! Savaient-ils prononcer : « Papa... maman... », le grcind-père voulait aussitôt qu'on leur enseignât l'alphabet hébraïque. Il y en avait ainsi des dizaines, de ces marmots, grouillant dans l'immense construction mauresque, qui se tenaient à peine sur leurs deux jambes, et qui connaissaient bien le nom de leur maître : « Talmid Jacob ! Talmid Jacob ! » lui criaient-ils tous à la fois, dès qu'ils l'apercevaient sur le chemin de la plage, du haut de leur belle terrasse blanche...

Cette vieille villa des Lebhar était fort pittoresque. Après le petit portail, enfoui sous la verdure, il y avait un millier d'escaliers à gravir, en plein bleu, et tout au faîte s'élevait la demeure ancestrale, décorée de toits en dôme, de vitraux multicolores bardés de fer, de moucharabiehs ciselés à la marocaine, de portiques et de vérandahs, au pied desquels, sur l'autre versant de la falaise, les vagues venaient mouiir... Il fallait grimper, grimper toujours, jusqu'à l'essoufflement, pour atteindre à cette manière de sérail, qui enfermait jalousement la génération la plus riche de la contrée. Ces Lebhar, originaires de Médéah, gens sobres, discrets, religieux jusqu'à la dévotion, possédaient une fortune proverbiale. On dit à Alger : la fortune des Lebhar, comme on dit à Paris : la fortune des Rothschild...

Annoncé par les cris des enfants, Jacob fut introduit à la suite de la vieille gouvernante dans le salon aux brocarts clairs, aux ors massifs, aux cristaux flamboyants. Une partie de la famille se trouvait réunie là. Un brûle-

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parfums répandait dans la pièce une odeur de roses sèches et de fleurs d'oranger.

Le chef de céans était un petit vieillard, maigre, vêtu d'une robe de chambre grise, le front à demi dissimulé sous une calotte de velours, les pieds en des pantoufles qu'avait brodées d'or très minutieusement quelqu'une sans doute de ses innombrables petites- filles. Il n'en paraissait pas moins sévère " et imposant. Il arpentait d'une allure calme le tapis, qui dessinait sous ses pas un médaillon de roses du Bengale et de nénuphars.

Autour de lui, assises à des sofas, des femmes, de tous les âges, devisaient entre elles. Quelques-unes tenaient sur leurs genoux un nouveau-né. Elles s'exprimaient en un français parfaitement correct, et cela choquait un peu dans la bouche de ces belles Juives, qui portaient encore le costume ancien.

C'est que toutes appartenaient aux maisons les plus distinguées de la ville ; mais le vieillard, d'une austérité excessive, avait exigé qu'en épousant ses fils, elles quittassent le costume européen et dissimulassent leurs cheveux en des foulards, car la femme, disait-il, n'est tentante que sous son casque de soie. Jeunes filles, elles avaient reçu, pour la plupart, l'instruction de pensionnats français ; mais, en même temps, de leurs familles, une éducation intimement juive. Il leur avait donc paru tout naturel d'avoir à changer la robe tailleur pour le riche bdenn à plastron d'or, et le chapeau à plumes pour la mehlierma noire frangée d'argent. Elles recevaient, rendaient visite, allaient au théâtre, ou\Taient des bals sous leur nouvelle parure, et personne n'y trouvait à redire...

Toutes également, de même que leurs maris, de même que leurs enfants, reconnaissaient ici un seul chef, im seul directeur : le grand-père. C'était un beau spectacle

60 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

que ces huit familles n'en formant qu'mic sous l'autorité de ce patriarche, surtout aux heures des repas. L'immense vérandah, qui ouvrait sur les flots et servait de salle à manger ordinaire, retentissait alors de propos joyeux, de reparties spirituelles entre hommes et femmes, des cris des enfants qui s'agitaient autour des tables à rallonges démesurées, — de tout un brouhaha que calmait d'un seul geste le vieillard, dont les lèvres s'entr'ou\Taient bientôt pour la prière du moussi. Cinquante-cinq personnes unies comme un doigt de miel. Et Rika, la vieille gouvernante dévouée, qui les avait vus naître à peu près tous, n'oubliait jamais, dès qu'elle les voyait attablés sous le lustre à pendeloques, de passer au-dessus de leurs têtes, sept fois, une poignée de sel gros qu'elle allait jeter dans le fourneau incandescent pour crever le mauvais œil...

Jacob s'était donc avancé au milieu des femmes, un peu gêné, intimidé sous leur regard.

— Asseyez- vous, talmudiste, asseyez- vous..., lui direntelles, après lui avoir touché chacune mollement la main.

Une soubrette accourut et servit à Jacob un café, une galette sucrée que garnissaient, autour, des losanges au miel, un bocal d'eau fraîche, un carafon d'anisette. Pendant qu'il goûtait aux différentes friandises, les mères allaitaient leurs petits, ayant ramené sur leurs seins gonflés de veines bleues un pan de leurs cafetans dorés. Elles demandèrent au talmudiste quand il pensait s'embarquer, l'assurèrent qu'elles le regrettaient toutes, pour les progrès qu'avaient faits leurs enfants sous sa direction ; néanmoins, elles seraient heureuses de le vûk revenir grand-rabbin, et régner sur leur église. Elles faisaient toutes des vœux pour cela. Le grand-père, qui avait écouté silencieux, examinant Jacob d'un regard pensif, déclara que c'était là son plus sincère souhait...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 6i

Il les remercia, touché au fond du cœur...

Tandis que la vieille Rika pénétrait de nouveau, poussant par les épaules au milieu du salon les petits élèves, qui venaient un à un dire adieu à leur maître. Ils avançaient, en file indienne, habillés uniformément d'une gandourah blanche et d'une chéchia que décorait une main d'or....

Jacob les bénit tour à tour. Chacun offrait docilement a jolie tête à la caresse de la main du talmudiste... Puis il lui tendait ses petites économies.

— Prenez î Prenez ! insistaient-ils, tout rouges d'émotion, répétant le compliment de la vieille Rika qui les épiait à mesure, prenez ! ça porte bonheur de donner à son rabbin... Lui qui ne peut travailler et qui ne vit que pour la Thoura !...

... Et quand, quelques instants plus tard, Jacob se leva pour prendre congé, maître Lebhar l'appela vers l'embrasure d'une fenêtre, et lui ghssa dans la main une lettre qui le recommandait à une famille juive de Paris chez qui il pourrait prendre ses repas de fête sans qu'il lui en coûtât rien, — ainsi qu'une poignée de louis d'or.

— Va, mon fils, ajouta le vieillard de sa voix fluette, qui gardait une intonation énergique, va, courage ! Que Dieu ne nous fasse entendre sur toi que de bonnes nouvelles ! Et si tu as besoin de quelque chose, ne m'oublie pas...

Il s'en alla, accompagné à travers le jardin, jusqu'au bord de l'escalier, par les enfants qui, rendus à leurs ébats, lui jappaient dans les jambes à la manière de petits caniches et s'écriaient :

— Talmid Jacob ! Talmid Jacob !...

Et par les femmes qui, en guise de salut, Uii murmurèrent simplement :

— Que Dieu t'accompagne et te protège, ô fils unique de ton père !...

Dix heures. Un radieux soleil s'épand sur Alger la Blanche. La ville entière chante d'une allégresse plus exubérante que jamais. Sur ses places, sur ses boulevards, inondés de clarté, moutonne une foule active où se coudoient les types les plus divers : Arabes sous leurs burnous. Espagnols dégingandés portant gilets de velours et sombreros, Napolitains trapus, armés de leurs pipes et de leurs sabots, colons français, touristes des contrées les plus lointaines, qu'anime tous, qu'égaie, que réchauffe cet azur prodigieux. Les jardins de bambous et de cocotiers retentissent du gazouillis effréné des moineaux, auquel se mêlent, dans le clair-obscur des ombrages, les clameurs des enfants qui jouent, les rires des femmes en toilettes claires, aux yeux brûlants, qui se -prélassent autour des portiques de marbre et des fontaines. Les mosquées, les maisonnettes de la Kasbah, les palais arabes, sous leur blancheur de chaux toujours renouvelée, resplendissent. Et dans les petites rues commerçantes, où l'on voit monter et descendre le flux et le reflux de la populace le long des boutiques maltaises, juives et mozabites, c'est un tapage de sons, de couleurs, de parfums plus vibrants parmi l'atmosphère infiniment pure...

Jacob et toute sa famille et leurs bons voisins s'en vont' par la rue de Chartres. Les enfants du quartier courent après eux pour les rejoindre, leur prenant de la main qui la valise, qui le rouleau de couvertures, qui des paquets de toutes les dimensions... Tante Léa et Mme Azoulay

marchent au bras l'une de l'autre, sous leurs antiques cafetans, leurs foulards à franges, leurs mules brodées de simili-or, qui claquent à leurs talons maigres. M. Ismaël a délaissé son étalage de chaussures classiques sur la place du Marché. Il chemine au côté de maître Mardochée, qui s'embarrasse un peu dans ses pantalons, mais dont le regard songeur s'éclaire par intervalles d'un petit sourire guilleret. Et les jeunes gens vont ensemble. . . Joseph et David arborent chacun une grande branche d'oranges avec leurs feuilles vertes. Clarisse et Clémentine protègent soigneusement le petit couffin d'alfa dont chacune tient une anse et qui renferme les œufs durs, les coussins de gras-double rôtis, tandis que Victorine porte tour à tour des yeux étranges sur son gâteau de Savoie enveloppé d'un papier fin, et sur Jacob qui précède un peu tout ce monde, le front bas, les bras derrière le dos...

Il s'arrête un instant devant l'échoppe des Égyptiens ciseleurs de cuivre, devant ceUe du tisserand indigène, à qui il tend quatre doigts, qu'il porte ensuite à ses lèvres...

— Restez sur le salut !

— Va, en bonne santé! Que Dieu t'accompagne!... Et il passe... Tout le cortège le suit, pendant que le

bruic du marteau recommence, et que le tisserand à nouveau fait crier son métier...

Lorsqu'elle arrive au café de Sid Omar, la petite smala envahit les bancs de bois, les nattes, les escabeUes. Un moment, le kaouadji, les bras croisés, la fouta sur les reins, examine Jacob au fond des yeux :

— Et cette destinée, jeune homme, comment est-eUe venue te chercher? Qu'est-ce qui t'emmène jusqu'à la terre de France? Te manquait-il du pain?

— Grâce à Dieu... Grâce à Dieu...

— De mon temps, les hommes d'Allah, nous ne les laissions même pas déménager du quartier... Voici que

64 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAK

le monde est renversé sur sa face!... conclut le brave homme en s' éloignant vers son four.

Les cafés et les thés absorbés, tandis que les enfants léchaient le fond de leurs tasses, Sid Omar repoussa doucement la pièce que lui tendait le père Ismaël :

— Tu oses !... lui dit-il en caressant sa barbe, le café que boit le voyageur est une hassana (i)...

Et tout le monde repart, à la suite du talmudiste.

— Tu gagneras ! tu gagneras ! lui crient quelques Arabes.

Midi. Le soleil tombe d'aplomb sur les quais. La cohue grouille devant le bateau en partance. Les voitures des retardataires tressautent au triple galop sur les dalles bruyantes. On se bouscule autour du bureau de la douane et du dock aux bagages. Les pare-poussière flottent... Les petits Arabes se disputent les paquets des mercantis.

— Moi li porter!

— Moi, li pluss fort!

On les écarte, d'une gifle ou d'un coup de pied. Les marchands espagnols crient leurs cacaouettes et leurs tramoussos... Le restaurant de la Pêcherie regorge. La bouillabaisse met du temps I Le voyageur, maugréant, se contente d'une sole frite... Le long du boulevard, une haie d'Arabes et de Napolitains contemple d'un œil tranquille le port en effervescence... Et tout là-haut, c'est le plein azur, la voûte étincelante et infinie, qui fait tressaillir l'âme humaine d'élans vers des contrées nouvelles !. . .

Jacob est pâle. Le cœur lui bat plus fort à regarder le monstre qui oscille en avant du ponton, dont la poupe dorée se moire des reflets de l'eau, et qui tout à l'heure !... Déjà, le long du bastingage, des mouchoirs s'agitent... Des grondements se perçoivent au fond des cales...

(i) Doit être l'objet d'une bonne action.

La grue ébranle les échos d'un étourdissant vacarme...

Ses petites soeurs ne se lassent plus de l'embrasser... Les larmes coulent, coulent à leurs paupières rougies... Mais, au fond d'elles-mêmes, elles sont fières que leur frère va prendre place sur le navire, parmi les négociants de la ville qui se rendent à Marseille, puis à Paris...

Un coup de sifflet. Les cheminées noires du transatlantique crachent une fumée plus épaisse. Le vacarme des engins s'interrompt brusquement. La cohue se presse aux abords du ponton. Les disputes s'enveniment entre yaouleds et voyageurs...

C'est l'heure. La tante albinos et Mme Azoulay pressent toui; à tour le talmudiste sur leur poitrine.

— Que l'âme de ta mère combatte pour toi î Que Dieu te garde, te préserve, te protège, te ramène parmi nous avec tous tes désirs accomplis !

Victorine, rougissante, sans rien dire, lui présente son gâteau de Savoie.

Jacob embrasse le vieil Ismaël, Joseph et David, et son père. Celui-ci a tiré de son porte-monnaie de brocanteur un tout petit morceau de galette séchée, — qu'il a conservée du plateau de la dernière fête de Pâque, pour de graves circonstances dans le genre de celle-ci.

— N'est-ce pas, mon fils... Si la mer grondait, jettele. Elle deviendra huile et tu auras un passage dans ses flancs...

Tous sont émus de ce voyage pour Paris... Mais ils songent au retour et cela les console... Ils auraient voulu accompagner Jacob jusqu'à la passerelle... Mais la consigne est sévère, et le vieux gardien corse interdit brutalement l'accès du ponton à quiconque ne présente son billet de passage ou sa carte de faveur...

Les coups de sifflet se précipitent. Des appels résonnent par delà les cheminées... Des grincements de poulies...

66 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Les câbles énormes qui retiennent le navire à la bouée se relâchent, croulent sur l'eau, éclaboussent... tandis que l'essaim des pilotes en leurs barques rament à tour de bras vers la jetée...

L'ancre est levée. Jacob, debout sur le pont, fixe le tourbillonnement des milliers de mouchoirs... Il entend encore la voix de ses petites sœurs qui tout à coup se sont mises à crier :

— Reviens-nous grand-rabbin! grand-rabbin!...

Il sent fondre sa poitrine... Un sanglot bouillonne en lui...

Et puis, son regard s'élève vers la belle colline qui domine Alger, dans une apothéose de lumière... La maison de Debourah est perdue parmi les autres maisons blanches, et les grands arbres... Il lui murmure adieu... Il essaie de distinguer le chemin qu'il suivait parmi les falaises, côte à côte avec Rabbi Éléazar, dans ces soirs heureux du vendredi... Oh ! que tout cela déjà est loin !... L'image de Debourah, au pied du cèdre, dans le chaud après-midi, se représente à lui... Il revoit la vierge, sous ses lourdes tresses dénouées et le négligé de sa robe aux lignes antiques... Oh! que de tout cela l'arrachement est douloureux!... Le sanglot éclate dans sa gorge... ses yeux s'embuent... Il s'éloigne vers sa cabine pour échapper à tous les cruels souvenirs qui l'assaillent...

Mais tout à coup, Jacob se redresse... Ses mains se sont crispées au bastingage... Dans une tension subite de tous les nerfs de sa face, ses prunelles se figent, étincellent, d'un étincellement qui s'effare ou qui délire!...

Là-bas... parmi l'animation des quais qui diminuent, contre la façade du hangar de la Transatlantique... la silhouette droite, drapée dans sa toge couleur tabac, de Rabbi Éléazar... Il l'a reconnu... Le rabbin dresse sa belle face angoissée... Son regard suit bien le navire qui

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 67

gagne le large... Il a tiré de sa ceinture un foulard rose... qu'il porte lentement à ses yeux...

Trois mois ont passé. Mais pleurons sur les coeurs de qui ils ont passé... Le printemps est bientôt revenu à Alger. Les campagnes sont déjà toutes fleuries. Le long des chemins en pente qui dominent la mer, parmi les marabouts et les huttes bédouines, les orangers, les rosiers, les jasmins à foison éclosent sous le grand ciel...

Dans les rues de la ville, les Juifs courent aux préparatifs de la Pâque. On les voit s'en aller, ployés en deux sous des hottes bourrées de galettes et d'oranges, rasant les murs pour éviter le frôlement impie des passants... Les fours communs, depuis quelques jours, sont kacher. On y refuse momentanément de cuire du pain ou d'en vendre. On y a emménagé toutes sortes d'ustensiles, qui reluisent de propreté : de grands pétrins primitifs, des terrines d'argile, des récipients de cuivre rouge, des jarres pleines d'eau qui ont passé une nuit au moins sous la lune... Et ces établissements, tenus presque tous par des Arabes, regorgent aujourd'hui de monde juif. Les familles s'y succèdent, s 'entr' aident jour et nuit durant un mois pour la confection du pain azyme. Grands et petits travaillent. Les jeunes filles mêlent la semoule dans les terrines ; les hommes la pétrissent en se balançant à califourchon sur les énormes leviers de buis ; les femmes, de leurs doigts agiles, ornent les galettes de jolis trous réguliers, et les enfants décortiquent les monceaux d'arachides et d'amandes, dont ils se gavent à

mesure à la dérobée... II en reste toujours assez, néanmoins, pour fourrer les chaussons de la clôture (i)... Et Mohamed, le maître de pelle, les bras croisés sur son torse nu, à la lueur du feu de souches, attend impassible que l'heure d'enfourner arrive... Tout ce monde peine à l'ouvrage, veille, s'éreinte, et pourtant il chante, il boit des cafés, il est content...

Tandis que chez Rabbi Éléazar, la Pâque est plus austère. Rabbi a conservé les pures traditions de Bethléem. Ainsi que ses père et mère, il va cueillir lui-même le blé dont il fera la semoule sacrée. Tous les ans, à pareille époque, le vieillard et sa famille, accompagnés d'un domestique juif, — de Chloumou depuis qu'il est là — se rendent -à une ferme lointaine où leur est réservé un lopin semé de froment. Le propriétaire, un Arabe et presque un ami de Rabbi Çléazar, en échange de son carré de terre, lui demande uniquement de bénir ses semences pour la saison prochaine. Car les Arabes croient à la bénédiction juive. Le jour où sont lus les commandements de Moïse dans les synagogues, il y a pour les écouter autant de fils de Mahomet que d'Israël.

Donc, le soir de son arrivée à la ferme, Rabbi Éléazar, debout, un épi de blé à la main, au milieu des siUons encore verts qu'un dernier rayon de soleil enflamme» appelle sur eux l'eau nécessaire à leur nourriture... « O Jéhovah ! crie aa ciel sa voix vibrante, ô toi qui fais que tous les êtres du monde dorment rassasiés, éloigne de ce coin de terre appartenant à un profane, mais qui a en lui une parcelle de notre âme, éloigne les sept plaies dont tu frappas jadis nos ennemis : la sauterelle, le pou, la sécheresse... » Cependant que toute la famille répond : <i Amen!... » L'Arabe, agenouillé dans la poussière, bal-

(i) Les derniers gâteaux que l'on mange non faits de pain azyme.

butie : « Que Dieu t'écoute ! Que Dieu t'écoute!... »

Et dès l'aube, dans leur enclos rigoureusement particulier, hommes et femmes se mettent à l'œuvre. Ils cueillent le blé mûr en chantant des louanges à l'Étemel. Ils le battent, le moulent de leurs propres mains... Et ces huit jours passés en plein champ, à l'air libre, donnent déjà un avant-goût de la fête...

Le soir, on se retrouve autour d'un feu de bois au-dessus duquel fument le café pour la veillée et le couscous aux cœurs d'artichauts. Après la journée si bien remplie, Debourah pose sa tête sur les genoux de mamma Esther, qui la berce comme lorsqu'elle était petite, et doucement ferme les yeux. Sa mère ôte son grand châle et lui en couvre les épaules. Et la vierge s'endort sous la grange, comme dans la chambrette la plus moelleuse du monde... Rabbi Éléazar, un livre sur les bras, lit les histoires qui sont de circonstance aux approches de la Pâque. Contre la porte, le fermier arabe sommeille, roulé dans son burnous, serrant d'une main une matraque à clous, pour défendre ses hôtes des attaques nocturnes...

Et quand huit jours sont terminés, toute la famille s'en va, précédée du petit ^bourricot chargé de la semoule couleur d'or qui luit au fond de ses bardas. Oh 1 la bonne galette que l'on fait ensuite, pétrie au vin blanc, au jus d'oranges et aux citrons doux ! On en comble les bardas de l'âne, avant de le renvoyer à son maître. Et l'Arabe, descendant à la ville, apporte à son tour des œufs frais, ime jarre de miel, la plus grasse poule de son poulailler. Rabbi Éléazar lui retourne sa jarre pleine jusqu'au bord des fines pâtisseries au miel que l'on fait pour la Pâque spécialement... Et ainsi huit nouveaux jours se pa.ssent dans le plaisir de donner et de recevoir...

Mais lorsqu'elles ont confectionné les galettes et les gâteaux, accommodé toutes les victuailles si particu-

Itères de la semaine sainte, les femmes ne voient point s'arrêter leur labeur. Ne faut-il pas avant Pâque que tout le linge soit lavé, reprisé, repassé, jusqu'au moindre petit chiffon, les cuivres et l'argenterie astiqués, que la maison soit reblanchie depuis la terrasse jusqu'à la chambre du puits, les mosaïques éclaircies à la brosse, les interstices passés à la chaux vive, surtout que pas une pincée de poussière ne demeure dans les angles, qui pourrait contenir une miette de pain... Pâque, dit-on, rend propres toutes les femmes sales, et Pourim, fête de Mardochée et d'Esther, rassasie toutes les gourmandes...

Mais cette année, Debourah a moins d'entrain... Elle songe aux années précédentes, avec quelle joie elle se livrait à ce labeur. A mesure qu'une chambre était faite, brillante de chaux bleue et des rideaux frais empesés, elle y promenait un regard d'ivresse, et puis la désertait, la fermait à tour de clef, pour qu'on n'y pénétrât plus jusqu'au jour premier de la fête. Ainsi, joyeux, à la veille de Pâque, se trouvait-on réduit à vivre, à manger dans le coin le plus reculé de la maison et dans le jardin même. Plus sûrement évitait-on de transporter des éclats de pain à travers les pièces devenues hacher. Aussi, comme l'on goûtait cette nuit de fête, cette propreté, ces lits blancs après une semaine de privations de toutes sortes !... Et l'heureuse soirée approchait où Jacob reparaîtrait à leur table étincelante, sous les veilleuses... C'était à lui que revenait l'honneur de faire le Bithmour, de passer au-dessus de leurs têtes le plateau traditionnel, garni des herbes amères — comme les souffrances des ancêtres — et de l'œuf, en souvenir du sacrifice des aînés par le roi Pharaon... Sa voix chaude psalmodiait des tra 11 étions de l'Agada. Et puis, c'étaient les chapitres célébrant la sortie de Mizraïm, terminés invariablement par ce souhait, qu'il répétait avec tant d'âme : Cette

année ici, et l'année prochaine à Jérusalem!... Et les beaux cantiques aussi que l'on chantait ensemble, dont retentissait toute la maison joyeuse !...

Hélas! cette année, où était Jacob? Bien loin... Pouf toujours peut-être... Et sa place resterait vide, comme les soirs du vendredi....

Rabbi Éléazar, depuis son absence, — elle le sentait — faisait les prières avec moins d'application. Il ne variait plus son chant, et la fin en était toujours ralentie, comme un air de mélopée déchirante. Oh ! Jacob avait laissé dans leurs cœurs un insurmontable chagrin, un regret qui ne finirait plus !

Elle s'interrompait' maintes fois dans son ouvrage. Combien elle sentait fondre son cœur dans ce renouveau du printemps qui s'annonçait au dehors, cette lumière plus éblouissante, la fête blanche des poiriers au-dessus des berceaux, l'éclat autour des bancs de mosaïques des roses d'Arabie, des jasmins, des nénuphars, et tout le long du mur d'enceinte, l'avalanche des glycines qui commençaient à crouler sur les vieilles pierres!... Elle se rappelait le douloureux proverbe : « L'absent, le mort même souhaitent un retour à la maison...» Des larmes tremblaient à ses yeux. Elle pleurait sur les réunions familiales à jamais perdues, ces réunions dans des nuits merveilleuses, parmi la senteur des orangers, l'écho à travers le jardin du chant des psaumes, tandis que la mer en bas murmurait son éternelle invitation nostalgique... Elle concevait Jacob triste, lui aussi, en un pays dont elle n'avait que , des notions imprécises, mais un pays qu'on ne pouvait aimer puisqu'il n'était pas le leur, et sous des toits inhospitaliers sans doute... Un soupir déchirait sa poitrine.

— Mon Dieu ! Ce que tu fais est bien fait. Mais donnemoi, à moi, la patience de Job !...

Et elle reprenait son ouvrage, qu'elle faisait consciencieusement, sans goût, comme une condamnée...

La petite Fathouma, elle, était revenue à la maison, gaie, sautillante, après deux semaines de congé. Dès le seuil, elle avait arraché son voile, son haïk fait d'une vieille serviette de hammam, et les savates qui laissaient voir au bout les ongles de ses orteils. Ayant aperçu Rabbi Chloumou au milieu du jardin, devant un grand feu de branchages et de feuilles sèches, elle lui cria :

— Rabbi Chloumou !

— Quoi? Qu'est-ce que tu me veux encore? gronda le Marocain. Tu n'es pas morte? Tu m'es revenue comme le mauvais sou de cuivre...

— Rabbi Chloumou, écoute...

Et fonçant sur lui, deux doigts en avant :

— C'est le djouif Eléazar et sa fils!... C'est le djouif Eléazar et sa fils!

Rabbi Chloumou leva les bras au ciel.

— Mais... mon Dieu... Mais qu'est-ce que je dois à cette petite souillée pour qu'elle me fasse chaque fois raccourcir la vie dans une colère grecque !... Mais qu'estce que je lui dois?...

Abandonnant son balai, il fit mine de saisir Fathouma pour la lancer dans le brasier. Mais Fathouma était comme toujours assez agile pour lui échapper ; elle s'enfuit vers la cuisine en riant, riant aux larmes...

Le fait est que, dans l'intervalle de ces quinze jours, sa mère qui était femme de charge au théâtre municipal, l'avait emmenée pour qu'elle l'aidât à épousseter les fauteuils de velours du grand hémicycle. Elle avait assisté ainsi, les yeux ravis, à une répétition de la Juive, et elle avait retenu, la petite Bédouine à l'esprit vif, cette phrase que lançait un Roumi avec de grands gestes et où il était question d'un Juif qui portait le nom de

son maître. Seulement, lorsqu'elle avait vu apparaître la foule des choristes en hommes d'armes, qu'elle avait entendu la grosse caisse simulant dans les couhsses l'enclume de l'artisan coupable, elle avait jeté son plumeau par-dessus la balustrade des fauteuils de balcon et pris les jambes à son cou en hurlant :

— Bon! Bou! Lechiatan! Lechiatan! Bou ! Bou ! Ce sont les chitanes ! Ce sont les chitanes !

... Tandis que, dans la petite maison de la rue du Lézard, la gaieté était générale. Pendant que les mères se rendaient au marché Bab-Azoun acheter des provisions pour la fête, les jeunes filles, pieds nus, robes retroussées jusqu'aux genoux, la tête serrée d'un linge blanc, perchées sur des échelles, badigeonnaient les murs, lavaient le carrelage de la courette en l'inondant de seaux d'eau tirés du puits, et chantaient à qui mieux mieux toutes les chansons du mariage. Elles étaient vraiment heureuses, car on leur avait promis que pour la semaine qui suivrait Pâque, on les fiancerait toutes trois officiellement...

Jacob s'était mis vaillamment au travail. Malgré la ph3^sionomie étrangère du séminaire Rothschild et de ses nouveaux maîtres, malgré le chagrin qui par moments étranglait son souffle, il peinait avec assiduité, avec entrain même. N'ayant point de nouvelles de Debourah, il nourrissait de plus en plus l'espoir de revenir à temps pour en faire sa femme. Il avait déjà conquis l'estime de tous ces rabbins de France. Parfois, il les entendait qui chuchotaient entre eux, en le désignant du regard :

74 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

« Voilà un garçon intelligent, qui réussira. » Aussi bien, durant ces trois mois de Paris, sous un hiver rigoureux, Jacob avait pris part à toutes les séances du Medrach, de même qu'il n'avait point manqué une prière à la synagogue....

Il avait trouvé ce monde juif parisien un peu factice. Partout, l'esprit d'imitation, de contrefaçon des mœurs françaises et catholiques, qui sévissait déjà, hélas! dans Alger ! Partout, la méconnaissance de ce qu'il y a de beau, de pur, de profond, dans le culte éclairé des ancêtres. Il avait rencontré surtout des Juifs originaires d'Alsace. Parmi eux demeuraient encore quelques vieilles familles, ayant gardé un caractère, respecté les traditions : pour la plupart, des familles de savants ou de rabbins illustrçs. Mais combien s'étaient assimilés à la vie parisienne, et gardaient, au coin de leurs lèvres froides, un sourire d'ironie pour toutes les choses de la religion ! Ou bien, ils la pratiquaient, cette religion, de façon étrange. Il avait entendu, au cours de réunions, des femmes oser en discuter les principes, s'élever contre leur exclusion des exercices du culte, alors que cette collaboration de la femme avait été si profitable à la puissance de l'Église chrétienne... Elles déploraient l'organisation de cette synagogue, qui n'évoluait pas avec le siècle, et, tandis que les maris vaquaient à leurs affaires, elles s'en allaient, ces femmes, à la schul (i), comme elles disaient, tenant à la main de petits missels d'importation allemande, conçus, enluminés sur le modèle des «catéchismes» chrétiens. N'avait-il pas ouï dire — ô suprême sacrilège ! — que des jeunes filles faisaient leur communion à la sjniagogue, habillées de la robe blanche et du voile, pour le mois de mai?

(i) Le mot semble appartenir au patois alsacien.

Cette synagogue aussi l'avait bien un peu choqué. Il s'y était rendu la première fois un samedi. L'office ne commençait pas encore. Aussitôt qu'il avait franchi la petite grille ouvrant sur la rue de la Victoire, il avait eu l'impression qu'il pénétrait dans une cathédrale. Cette salle immense, au plafond en voûte, ces vitraux, ces boiseries sombres, ces hauts pUiers, ces tapis somptueux, et là-bas, dans le clair-obscifî", la tiba fardée de draperies, qu'entouraient des rabbins vêtus comme des prélats, avaient fait battre, battre son cœur. Il s'était senti éloigné de sa prière, et de tout ce monde... Un instant, il avait voulu fuir... Mais le gardien s'était avancé sur la pointe des pieds, pour lui désigner une place. Oh ! ce gardien, sous son habit noir, à longues rangées de boutons, au drap reluisant, à la ligne impeccable, le chapeau de feutre coquettement incliné sur les cheveux ! Jacob songea à l'humble chemmach qui montait, pieds nus, accrocher la veilleuse au mur décrépi de leur chambre d'étude... L'Alsacien, tout en le conduisant vers son fauteuil, lui donnait quelques indications qu'il jugeait sans doute indispensables au premier venu. Il fit remarquer au talmudiste qu'il était ici dans la plus beUe synagogue de Paris. « Voyez- vous, disait-il, en tendant un doigt vers le fond de la salle, ces vitraux ont été façonnés par un premier prix de Rome ! »

Et Jacob, en effet, supputait, en y promenant son regard, ce qu'avait dû coûter l'édification d'un temple pareil. A la mémoire lui revenait l'aventure de ce vieux garçon, de cet illumine, fort dévot, que sa santé avait condamné au céhbat, et qui avait mis toute sa fortune à édifier lui aussi, aux environs d'Alger, une S5magogue' moderne. Cette somme de deux cent mille francs « brûlée » par M. K... « pour embellir des pierres » avait soulevé contre lui sa famille et tous les membres du Consistoire.

Que de dots il aurait pu distribuer, que d'heureux petits ménages il aurait pu aider à construire, et il aurait sauvé de la boue des jeunes filles d'Israël... Là seulement réside la vraie misva. Dieu, lui avait-on dit, ne demande pour écouter nos prières qu'une chambre propre et des âmes sans reproche...

L'heure avançait. Les derniers habitués que l'on attendait arrivèrent. On les devifîait de grands personnages, au murmure respectueux qui les accueillait en passant. Le gardien lui soufflait des noms : les Rothschild, les Rei- Tiach, les Berr, les Kahn, — - tous déjà familiers au talmudiste, car ils étaient célèbres en Algérie par les bienfaits que ces hommes avaient répandus à travers le monde, ou par leur science... Et puis, le ministre officiant, sous la voûte, élevait sa voix puissante, entonnant les Drach, et il parut à Jacob qu'elle imitait le chant des églises... et il trouva cela étrange, hérétique, au pied de l'autel de Jéhovah...

Il était parti néanmoins résigné. Et il avait passé ces trois mois sans trop s'en rendre compte, s'étourdissant dans le travail.

Mais c'est aux approches de la Pâque que la nostalgie de son pays commençait à le prendre. Condamné à l'oisiveté par la religion, il venait s'asseoir près de la fenêtre de sa chambrette, suspendue au-dessus des toits, à contempler le ciel noir, où passait im vent d'ouragan qui menaçait de ramener l'hiver. Et la ville blanche lui apparaissait, lumineuse... Il se souvenait de la Pâque qu'il passait là-bas, dans un printemps merveilleux, parmi les orangers, chez Rabbi Éléazar. Et la figure de Debourah, sous sa robe « couleur du Talmud avec les fleurs du Zo'har » était douce et compatissante, venait se pencher sur sa solitude...

Il revoyait la maisonnette bleue, toute coquette.

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de ses vieux parents, pleine des voix fraîches de ses sœurs et de leur voisine... Il les regrettait aussi aujourd'hui... Leur tendresse lui manquait bien : le petit café fumant sur la table de travail, le bocal de citronnade préparée avec l'eau du puits, les pantoufles sèches, à son retour,, au pied du lit...

Le premier soir de Pâque arriva. Jacob devait prendre ses repas durant les huit jours chez une famille algéroise qui habitait une petite rue des environs de Montmartre, — la famille précisément à qui l'avait recommandé le vieux Lebhar. Vers six heures, dans un crépuscule où tournoyait une bruine glaciale, il quitta le séminaire, ayant revêtu un habit de circonstance. La distance n'était pas longue : il préféra remonter à pied le boulevard des Italiens, plutôt que d'avoir recours à ce métro, où la cohue, l'odeur de ferraille, les vibrations fantastiques ébranlant les voûtes, bouleversaient son cerveau et son cœur accoutumés au grand calme parfumé...

Ce quartier de Montmartre est le quartier préféré des Orientaux. Dans la foule qui déferlait à cette heure le long des cafés et des théâtres, il lui arriva de croiser la silhouette d'un caïd sud-africain en burnous d'apparat, un missionnaire de Jérusalem avec sa barbe hirsute et sa houppelande, voire toute une famille de petits Mozabites, le visage à demi voilé, qui s'emmitouflaient frileusement dans leurs gechchahîate (i) de grosse laine... A travers les vitres d'un bar, il reconnut quelques types de Juifs d'Alger. Il s'arrêta un moment pour les observer qui parlaient sa langue, faisaient les gestes de son pays... Mais ces Juifs-là, hélas! étaient bien exubérants... Ils trinquaient avec les autres consommateurs de l'air le

(i) Sorte de vêtement très ample, avec de simples trous à l'endroit des manches et une encolure soutachée de quitan, — vêtement ordinaire des Mozabites.

78 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

plus jovial et le plus familier. Ils s'étg,ient assimilés, eux aussi, à cette vie de Paris et ne semblaient nullement dépaysés comme Jacob...

Il s'achemina vers la rue de Maubeuge, — bien orientale, de même, mais plus particulièrement juive. En passant, à la lueur des becs de gaz, il distingua des enseignes de tavernes russes ou polonaises, algériennes aussi ; il remarqua le boucher qui taillait sa viande kacher avec un sourire moqueur, la charcutière d'Alsace immobilisée derrière ses rôtis tout pareils à des jambonneaux ; des étalages de pâtisseries, garnis de babas, d'éclairs et de duchesses, ne rappelant en rien qu'ils fussent confectionnés avec du pain azyme, sinon l'inscription sur la vitrine des trois lettres hébraïques : "i^^S ; une imprimeiie enfin, où l'on travaillait encore dans ce soir de fête, et au fond de laquelle, autour d'une minerve, s'agitaient des formes de vierges bouffies et pâles, aux grands yeux noirs d'une profondeur troublante...

Le crépuscule de bruine suintait toujours, rôdait s'épaississant dans le dédale des rues plus étroites, puis, bientôt, se fondit en une averse. Jacob hâta le pas.

La famille S... logeait au sixième étage d'une maison neuve. Un appartement étriqué, propret, donnant sur l'énorme toiture noire d'une halle aux poissons. Le goût •du luxe cherchait à y étouffer la médiocrité criarde. La salle à manger, dont on n'aurait pu dire ni le style ni la nature du bois, ne paraissait tenir encore debout que grâce à des soins inouïs. Le parquet, qu'on avait fait reluire à fond, n'éclipsait qu'à première vue la minceur des tapis usés, qui, par endroits, montraient la corde. La table était dressée sous la suspension électrique. Les sièges, à dossiers hauts, pseudo-Henri II, alignés bien symétriquement, se trouvaient garnis d'une réunion de petits bourgeois. Le père, la mère, les trois filles, dont

Taînée avait auprès d'elle son mari, un négociant d'origine algéroise, lui aussi, homme de taille moyenne, excessivement brun, affublé de lèvres épaisses et de sourcils broussailleux, l'air sournois ; et le fils, adolescent blême, au nez en trompe, de chaque côté duquel louchait un petit œil bleu.,.

Les deux demoiselles s'empressèrent au-devant de Jacob, le débarrassèrent, aidées de l'unique servante, de son pardessus et de son parapluie mouillé. Elles étaient minces et blondes, étiquetées de noms prétentieux, chacune en un costume tailleur qui moulait leur silhouette bien parisienne. L'aînée, mieux formée, un peu fière d'être « madame », avait un tic amusant : elle tordait son joli nez de droite à gauche, une fois ou deux, avant de prononcer une phrase.

Jacob s'assit parmi eux, en remarquant toutefois qu'une place demeurait vide.

— Commencez ! Commencez ! dit le chef de famille au talmudiste qui hésitait. Notre retardataire n'arrivera que dans une heure. C'est un étudiant en médecine, et nous ne tenons point à ce qu'il assiste à notre prière de ce soir, qui est un peu longue...

Jacob commença, mais il se rendit compte qu'aucun des assistants n'avait de livre et ne l'accompagnait dans sa prière.

— Comment faites- vous, les autres années? interrogea-t-il lorsqu'il eut achevé son premier cantique.

— Les autres années, dit le père, nous invitons un rabbin de passage qui prend ses repas avec nous et, par la même occasion, nous fait les cérémonies nécessaires...

— Il nous arrive parfois, rectifia le jeune fils, de ne pas en trouver. Alors, on prépare le plateau avec tout ce qu'il faut, l'un de nous le passe sur la tête des

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autres, on le dépose à côté, et on mange les matses (i)...

— Et nous ne nous portons pas plus mal pour cela! conclurent les jeunes filles avec un petit sourire.

A plusieurs reprises ainsi, entre les cantiques écoutés d'une oreille nonchalante, la conversation s'établit.

Le père et la mère étaient restés tant soit peu attachés aux choses du bon pays natal. Mais les enfants semblaient bien dédaigner la religion, de même qu'Alger et ses habitants. C'était un pays arabe, morne, encore barbare. La sœur aînée avait fait le voyage pour connaître la famille de son mari qui habitait toute là-bas. Elle avait juré qu'elle n'y retournerait plus. Elle était revenue, le spleen au cœur. Ni théâtres, ni mouvement, ni réunions mondaines... Les gens vivaient enfermés chez eux comme des Mauresques. Ouf! Quel pays!...

Jacob fit sa prière entièrement, sans rien omettre, traduisit des passages de l'Agada comme il avait coutume de le faire, éleva le plateau au-dessus des convives, qui mangèrent les herbes amères et le messout du bout des lèvres, et enfin chanta :

— Cette année ici, et l'année prochaine à Jérusalem !

— A Paris ! A Paris, toujours ! s'écrièrent les enfants.

— Chut ! Il ne faut pas dire cela ! gronda le père. Là prière terminée, Jacob demanda à se laver les

mains. Ce fut Marguerite, la petite bonne, qui apporta, l'air ahurie, la cuvette et le pot à eau du cabinet de toilette. Jacob demeura choqué de ce qu'aucune des femmes ne se fût dérangée pour cette belle corvée, qui aurait attiré sur elle la bénédiction de ce soir, qu'on laissât des mains étrangères approcher de la table sainte...

(i) Appellation courante, à Paris, des galettes de pain azyme. Le mot paraît appartenir également au patois alsacien.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 8I

Oh ! la table de là-bas, dans sa simplicité champêtre !...

En attendant le retardataire, on parla de mille choses indifférentes... On questionna Jacob sur la vie au séminaire Rothschild, la règle observée par les étudiants talmudistes, la durée des études... Comment enfin trouvait-il la « Ville Lumière »?

Jacob répondait évasivement. . . Depuis une demi-heure qu'il était là, son esprit et son cœur avaient bien des fois repassé la mer...

Soudain, le timbre de la sonnette carillonna au fond du couloir. Vite, la maman jeta sa serviette et courut à la cuisine.

— Marguerite! Marguerite!... Allez dérouler le tapis de l'antichambre avant d'ouvrir ! Et vous le laisserez ainsi pour ce soir...

— Ah ! oui... Je sais, madame... C'est monsieur le cousin?...

— Oui, oui, dépêchez- vous ! Et ajustez bien vos manchettes!...

Marguerite alla dérouler le tapis pelé, râpé, mais tellement brossé qu'il reluisait encore sous la lumière électrique, secoua ses manchettes, et alla ouvrir.

M. M... était un joli garçon, élancé, brun, aux yeux très vifs, serré dans une redingote noire, les gants de cuir émergeant de la pochette, un melon et une canne à la main. Il salua poliment la petite Marguerite qui le délesta de sa canne et de son chapeau, et la suivit vers la salle à manger, où tout le monde s'était levé pour le recevoir. Les jeunes filles s'étaient mirées rapidement dans la vieille glace de la cheminée, égalisant leur fard d'un doigt, tapotant leur coiffure... A la vue de l'étudiant, elles se mirent en verve. Les présentations eurent lieu... On prit place et le repas commença.

Jacob mangea avec peu d'appétit ces galettes pari-

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siennes, fines comme du papier, sans goût et mal cuites. Il regrettait aussi certain plat exquis que l'on faisait là-bas pour la Pâque... Et surtout, la causerie de ce soir avec son maître sur le martyre des ancêtres, la sortie de Mizraïm, pour laquelle toutes les poitrines se fendaient ensemble. Et cette belle Debourah, qui s'intéressait à l'histoire de sa race comme un homme, de même qu'à l'intérieuf" paternel, à orner la table des fêtes ! Dieu, pensa-t-il, arriver ai- je à temps?... Comme cette ambiance de famille parisienne était froide, superficielle, et que le contraste était douloureux à son cœur !...

A mesure que le dîner avançait, la conversation s'animait entre les jeunes gens sur le théâtre, le cinéma, les salons de danse. On jugeait le dernier roman qu'on n'avait pas lu et la nouvelle actrice en vogue... Et à mesure, l'atmosphère de la fête se relâchait, s'éloignait, s'évanouissait...

On touchait au dessert, lorsque le gendre, qui n'avait pas encore prononcé un mot, s'adressa au nouveau venu :

— Eh bien! toi?...

Le jeune étudiant s'était tourné vers le négociant algérois.

— Quoi... moi?... hasarda~t-il un peu surpris, mais très correct.

— Eh bien! toi... parle... Qu'est-ce que tu attends? Combien on t'invite à dîner!... Tu n'as pas compris?...

— Combien... on... m'invite... à dîner? balbutia le jeune homme, étourdi cette fois.

— Eh bien ! allez, parle ! trancha le gendre en évitant de regarder sa belle-mère qui lui faisait de gros yeux et tapait sur son assiette pour attirer son attention. On t'invite pour que tu te déclares : Qui tu choisis? Colette... ou Blanche?

Il désigna les jeunes filles.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 83

— Moi, tu sais, je suis franc : je ne vais pas par trentesix chemins... Elles sont prêtes toutes les deux : trousseau, argent de main, tout... Comme ma femme... Partage égal...

Le frère, dont le nez s'allongea davantage, ne savait plus quelle attitude prendre... Des jeunes filles, l'une pinçait les lèvres, l'autre feignait de porter son verre à sa bouche... Le père se moucha très fort, et la sœur aînée, sans paraître s'émouvoir, sonnait, sonnait la domestique pour desservâr. . .

Le jeune homme, pris au dépourvu, abasourdi, stupéfait, rougissait et blêmissait tour à tour. Il recouvra lentement son sang-froid. Il ramena peut-être alors, dans son esprit,- à leur juste sens, les assiduités du frère qui venait le prendre tous les soirs à l'hôpital pour l'apéritif, l'insistance du vieux commissionnaire en perles à ce qu'il vînt dîner chaque samedi à la maison, la sollicitude maternelle de Mme S... et la gentillesse des jeunes filles et l'empressement qu'elles mettaient à le recevoir. Après un effort, il articula :

— Mais... mais... mon cher... Je n'ai nullement l'intention de me marier... Je n'ai aucune situation... Mes études ne sont pas achevées... Et j'ai trois soeurs avant moi, et un frère aîné... Il faut que j'attende mon tour... Pour le moment, ma foi, je ne puis penser à me marier...

Il commençait à reprendre contenance.

— Mes chères cousines sont des jeunes filles charmantes, qui rendraient heureux, certes, l'homme qui partagerait sa vie avec l'une d'elles, mais...

— Assurément ! assurément ! interrompit la mère en approuvant de la tête.

Et apostrophant son gendre, qui haussait les épaules :

— Mon ami, tu penses bien que sa mère ne lui permettra jamais de se marier avant ses sœurs et frères

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plus âgés que lui... Ils suivent les traditions encore, là-bas ! ajout a-t-elle avec une petite moue.

Jacob, lui aussi, était visiblement embarrassé. Il se détournait des regards de chacun et méditait le proverbe : «'La parole pour, l'autre... et le calembour pour moi... » Il demanda de nouveau à se laver les mains. Marguerite reparut avec le pot à eau et la cuvette, en songeant combien de fois il avait l'habitude de se laver les mains, ce monsieur-là? Heureusement qu'il n'était pas son patron!...

Il remercia la domestique, sans même l'avoir regardée. Puis il invita tout le monde à se taire pour la courte prière qui devait suivre le repas.

Une gêne pénible s'était établie. A mesure que le nom de Jéhovah était prononcé par le talmudiste, tous répondaient faiblement : Amen! On entendait au dehors, dans le noir, le bruit de l'averse qui tombait drue, crépitante, contre la toiture de la halle aux poissons...

Dès que la prière fut achevée, les hommes se touchèrent le bout des doigts qu'ils portèrent ensuite à leurs lèvres. M. M..., cousin, étudiant en médecine, se leva, prit respectueusement congé. Et sans doute, de même que Jacob, ne le revit-on plus jamais à la maison...

C'était par une superbe nuit. Le repas du deuxième soir de la Pâque venait de s'achever. Debourah et son père, suivis d'Esther et de Rachelle, et de Rabbi Chloumou, abandonnèrent leur intime foyer, et sortirent, comme les juifs chassés d'Egypte, à l'aventure dans les

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 85

rues d'Alger. Fathouma demeura à garder la maison, blottie sur son petit matelas de feuilles de maïs, contre la porte de la cuisine...

On allait, ainsi que l'exigeait la coutume, traînant sa promenade forcée, morne, de quartier en quartier, songeant aux souffrances des aïeux... De loin en loin, on faisait la rencontre de quelque famille juive... Nonchalante de même, la smala rasait les murs, les fronts méditatifs inclinés sur les gandourahs ou les plastrons d'or...

— Barokh Ahha! murmuraient les hommes.

Et quelques-uns se courbaient pour baiser le manteau du maître...

On rencontra des familles tunisiennes, avec des grappes d'enfants à moitié endormis sur les amples poitrines maternelles ; des familles marocaines, taisant leurs voix viriles et traînant aux pieds leurs larges savates jaunes... Les algéroises passaient, plus timides, plus réservées... Et dans la paix de la nuit, tout ce monde dévalait vers la mer.

On arriva sur la place du Gouvernement. Un clair de lune immense blêmissait le quadrilatère bordé de ficus, la statue du duc d'Orléans, la mosquée de Djamaa-El- Kebir, émergeant de la pêcherie silencieuse, et plus loin, par delà le parapet des boulevards, la mer qui étincelait, sillonnée de voiles blanches et d'oiseaux-pêcheurs...

La place était calme, à peu près déserte. Mamma Esther, fatiguée sur ses petits sabots, demanda qu'on fit halte. On avisa un banc où un seul homme était assis. A la vue de Rabbi Éléazar, celui-ci se leva vivement, ôta le cigare qu'il pinçait des dents, et salua en portant une main à la poitrine. Cet homme était un sexagénaire environ, de taille moyenne, replet, à l'air bonasse et doux. On avait aussitôt reconnu en lui un riche négociant de la rue de la Lyre, M. Saffar.

S6 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

La famille s'installa, Rabbi Chloumou croisa les jambes sur les dalles, et M. Saffar, à son tour, accepta la place que Rabbi Éléazar lui offrit à son côté. Les femmes songeaient, drapées de leurs châles... Le Marocain, le nez en l'air, dans la voûte infinie, regardait danser les étoiles. La conversation s'engagea bientôt entre le maître et le négociant :

— Les temps sont loin, Rabbi, hasarda ce dernier, où nos ancêtres couraient à travers la campagne de Mizraïm, affamés, leurs hardes sur l'épaule...

— Oui, soupira Éléazar, et ils étaient encore plus heureux que nous, qui mangeons notre pain azyme, accoudés à des matelas !...

— Plus heureux?... Oh! non... maître... Permets à un impie... Nous ne changerions point aujourd'hui pour ces temps...

— Ignorant ! interrompit sévèrement Rabbi, tu ne connais que ta table et ton tiroir... Mais ceux qui aiment la Thoura et ne vivent que pour elle, dont l'âme ne tient que par elle, ceux-là me comprendraient... Nous sommes ici, dans cette ville, plus seuls, plus dispersés, plus misérables que ne l'étaient nos ancêtres au désert ! Eux étaient unis par le cœur. Petits et grands pratiquaient avec ferveur, comme un seul homme. Et l'entr'aide tuait le lion...

— Oui, oui... Assurément..., balbutia M. Saffar confus. Mais les temps sont changés, maître... La vie a d'autres exigences qu'il y a cinq mille ans...

— Les exigences, nous seuls les créons ! dit Rabbi. Depuis que le monde est monde, qu'y a-t-il de plus beau que la vie simple, l'union dans la famille, la croyance en Dieu?... Toi-même, avec ta fortune, es-tu heureux? Tu t'en vas unique, dans une nuit comme celle-ci... Où est ta femme? Où sont tes enfants? Séparés de toi et

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 87

de ton âme, comme le ciel l'est de la terre... Le bonheur n'existe que dans l'union, le malheur n'est soulagé que dans l'union.

Le négociant ne répondit pas. Il baissa la tête. La réplique était dure, mais elle était juste.

Seul de sa famille, M. Saffar avait gardé quelque respect des coutumes juives, — par habitude plutôt que par croyance. Sa femme et ses deux filles, à cette heure, allaient vers le théâtre, ses deux fils vers le casino. Ils avaient à peine dîné, porté tous leurs soins à leur toilette, et puis s'en étaient allés en claquant les portes... Lui était resté avec la vieille servante constantinoise, à faire la prière sur le pain azyme, à manger les bons mets sains prescrits par la religion... « Le bonheur n'existe que dans l'union, le malheur n'est soulagé que dans l'union... » Tout en fumant son havane, le ^^iche négociant porta un regard d'envie sur cet homme qui vivait de ses écritures saintes et de ses prières à la synagogue, et qui cependant était heureux au milieu des siens, unis pour entourer cette belle jeune fille, qui s'élevait comme un cyprès parmi des fleurs... Il admira le corps de la vierge, aussi majestueux que celui d'une reine biblique, ses yeux purs, son front tranquille, comme la surface d'une eau profonde... Le contraste s'établit avec ses deux filles à lui, pâles, desséchées par les veillées, par le surmenage des visites à rendre et à recevoir, par les régimes, par leurs efforts constants pour imiter celle-ci ou celle-là...

Certes, il eût aimé avoir ime famille pareille à celle d'Éléazar. Comme ils auraient vécu heureux, avec sa petite fortune et ses goûts simples !... Mais voilà : quand on est jeune, on veut voyager, on veut connaître la France et des contrées nouvelles. Et bientôt, d'avoir une femme éduquée à la parisienne vous tente et vous fait dédaigner

88 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

l'autre, — celle de sa vraie race... Et ce n'est que plus tard que le bandeau tombe des paupières, que l'on se ressouvient des conseils paternels et maternels. Ils avaient fermé les yeux, les pauvres \deux, en lui disant : « Isaac, tu te repentiras ! » Et en effet, s'était-il assez repenti ! Le caractère, les goûts de sa femme étaient tellement différents des siens ! Après s'être heurté, froissé, débattu, il s'était désintéressé de tout... Il avait laissé cette femme faire à sa guise, même pour l'éducation des enfants, dont elle s'était acquittée d'une manière^ déplorable. Elle leur avait inculqué, aux jeunes filles surtout, le goût du luxe et l'orgueil jusqu'au ridicule. Alors, il avait pris un seul intérêt, un seul moyen de noyer son chagrin : son commerce. Il s'enfermait, de l'aube à la nuit, dans le petit moghzen de la rue de la Lyre, où l'été il suait et cuisait parmi les balles ,d'étoffes, sous la terrasse, où l'hiver il gelait. Heureusement que le moyen lui avait réussi et que l'argent ne lui manquait point, malgré les dépenses de sa femme. Elle avait beau lui chanter : « C'est moi qui t'ai apporté chance ! » Il la laissait dire... Il savait bien que seul son esclavage à la besogne l'avait fait parvenir à la fortune. Il en avait pris son parti. Il n'aimait plus que son commerce... et son cigare !

— Quel âge a ta fille? demanda-t-il à Rabbi, d'un ton soumis qui appelait la réconciliation.

— L'âge béni pour être femme.

Debourah rougit, détourna pudiquement la tête.

— Et tu songes la marier bientôt, maître? Dieu lui a envoyé sa destinée?

— Non, pas encore. Nous attendons... J'avais fait un rêve, murmura Éléazar, et Dieu n'a pas voulu qu'il s'accomplit...

Du fond de son âme, Rabbi Éléazar regrettait Jacob, Tandis que Debourah, le regard entraîné vers la mer,

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 89

cherchait sa respiration qui tout à coup s'opprimait... M. Saffar poursuivit :

— Msds, que Dieu bénisse ! lorsque tu voudras la marier, tu n'auras qu'à ouvrir la bouche, maître... Car elle a l'air aussi sage qu'elle est belle... Que Dieu bénisse et en ajoute de semblables dans les familles d'Israël !

— Merci. Que Dieu répande ses bénédictions sur les tiens ! Ce qui sera difficile, c'est de lui trouver son couvercle. Dieu y pourvoira... comme il pourvoit à tout...

Dix heures sonnèrent au cadran lumineux de la mosquée. Rabbi Éléazar releva ses burnous sur l'épaule.

— Dix heures, dit-il. C'est le moment du deuxième Koussout. Reste en paix.

La famille s'éloigna, réglant son pas sur celui du maître.

M. Saffar les suivit des yeux, jusqu'à ce qu'ils se fussent engagés sous les arcades de la rue Bab-Azoun. Puis il ralluma son cigare, et face à la mer qui étincelait sous la lune, il demeura pensif.

Pâque touchait à sa fin. Clarisse, Clémentine et leur amie Victorine étaient au comble de leur joie. On leur avait promis, comme chaque année à cette époque, une journée à Monplaisir. Quelle bonne mimouna elles se promettaient de passer, les pauvres petites, pour qui la courette bleue de la rue du Lézard était le seul horizon ! Huit jours durant, elles rêvèrent de cela...

L'heureux matin se montra. Les larges rubans de faille amoureusement lavés et repassés furent tirés de leur cachette. Victorine mit le beau manteau que sa mère lui avait taillé dans son antique châle-tapis, et les molières

gù LES JUIFS ou LA FILLE d'ÉLÉAZAR

jaune tango dont son père lui avait fait présent, les plus belles de tout son étalage. Et Joseph et David étrennèrent leurs « complets-confection » qu'ils payaient dix francs par mois au Pauvre indigène.

Le coufiBin rempli de galettes, d'olives noires, d'oranges de la Réghaïa, suivie de M. Azoulay et du brocanteur, la petite smala se mit en route. L'albinos et Mme Azoulay restèrent à la maison, car elles devaient préparer le couscous au beurre, d'usage pour le soir, ainsi que les veilleuses de la prière.

Le ciel était parfaitement bleu. La journée s'annonçait chaude. La côte s'insinuait rude, entre les aloès et les huttes bédouines. Mais les jeunes gens grimpaient allègrement, riaient, chantaient en s'épongeant le front. Les deux vieux, qui marchaient en arrière, bien posément, à deviser d'une date d'alliance entre leurs progénitures, furent bientôt oubliés. Tout à coup, ils s'écrièrent en agitant leurs bâtons :

— Hé ! là-bas ! Vous allez tout à l'heure atteindre le ciel ! Et nous, vous nous laisserez à la porte?

Vers le milieu du jour, on arriva à Monplaisir.

C'était une ancienne campagne arabe, plantée de figuiers, avec des allées pleines d'ombre fraîche, bordées de mousse, des bancs de mosaïques délabrés, des vasques, des puits et des norias enseveUs sous les ronces et les églantines.

Des marchands, au milieu d'un rond-point, avaient installé une grande table à tréteaux, recouverte d'une nappe. Et les galettes de pain azyme montaient là en spirales, parmi les tas d'oranges et de citrons doux, les plateaux de cuivre garnis d'œufs durs et les bouteilles d'anisette Phénix. Des artichauts mijotaient en des chaudrons sur un feu de bois. ..

Plusieurs familles juives étaient assises dans l'herbe,

LES JUtFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR QI

écoutant un orchestre oriental, — les femmes, leurs bdenn (i) retroussés, les hommes en bras de chemise, le veston suspendu à une branche au-dessus de leur tête. Les enfants, réunis un peu plus loin, chantaient en chœur ou jouaient aux cabrioles. Il y avait des escarpolettes à tous les arbres, et l'on entendait le chant improvisé des jeunes filles...

A l'arrivée de chaque nouvelle famille, on criait, on battait des mains.

— Les voilà ! les frères ! les amis ! Que Dieu vous laisse et nous laisse ! Venez, venez vous asseoir ici, à côté de nous ! Il y a de la place ! La terre de Dieu est grande !...

Des camarades du Medrach reconnurent Joseph et David. Ils entonnèrent de toutes leurs forces :

— Hé ! là-bas ! C'est-nous-autres-qu'on-a-remporté le- Prémier-Grand-Prix ! Venez ici !

— Venez- vous asseoir à côté de nous!...

Les deux frères et leur suite avançaient déjà vers le groupe, mais Victorine s'arrêta, hésitante, un doigt sur les lèvres... Elle ne voulait point se mêler à tout ce monde, car sa mère lui avait dit, en tirant d'un doigt sur sa paupière : « Ha ! ma fille... Sois sage. Ne parle à personne, à aucun jeune homme ! Reste à côté de tes frères et de ton père. La réputation d'une jeune fille est comme du verre. Fêlée, elle ne vaut plus rien. Et ta réputation est ta seule dot ! »

Victorine insista donc pour qu'on ne rejoignît point les a étrangers ». On irait s'asseoir dans un coin du jardin, à l'écart. Joseph et David monteraient leur escarpolette, avec la corde à étendre le linge qu'elles avaient apportée au fond du couffin...

(i) Robe juive.

92 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

— Tu as raison I tu as raison ! dirent Clarisse et Clémentine. Ma fille, nous aussi, nous sommes les sœurs d'un talmudiste qui va être grand-rabbin ! Nous ne devons pas nous faire remarquer...

Toute la famille s'éloigna.

Les amis, dépités, leur crièrent :

— Hé ! Les Flaqage (i) ! Parce que vous avez gagné « l'outillage complète de l'agriculture », vous êtes devenus fier eux!

— Mais non, firent remarquer des femmes en désignant Victorine, c'est parce qu'elle porte le châle-tapis de sa grand'mère !

L'endroit propice découvert, les jeunes filles étalèrent aussitôt les provisions, tandis que Joseph et David ôtaient leurs vestons, et grimpaient agilement à un figuier pour y nouer la corde tirée du couffin. Le père d'Ismaël se rendit à la buvette demander un quart d'anisette Phénix et un bocal d'eau fraîche. Le brocanteur, lui, s'était affalé à terre, le dos contre un tronc ; il promenait un regard voluptueux sur la nature alentour, et balbutiait à lui-même :

— C'est dommage... C'est dommage que la personne meure... Qu'elle laisse ce soleil, ce ciel, ce printemps!...

Victorine, la première, voulut sauter sur l'escarpolette.

— A la condition ! lui crièrent tous. A la condition !... Celle qui veut qu'on la balance doit chanter !

— Oui, oui... Je le sais bien... Je chanterai.

David imprima une légère poussée à la corde, qui s'en alla, dans le miroitement du soleil à travers la feuillée... Victorine, rêveuse, les bras ouverts, se demandait quelle chanson elle allait bien pouvoir offrir... On épiait r entre-bâillement de ses lèvres avant de pousser plus fort...

(i) Nom populaire d'une famille prétentieuse.

— Allez, chante... n'importe quoi ! lui dit son père, qui était revenu s'asseoir auprès du vieux Mardochée et contemplait au fond de son verre l'anisette floconneuse. Chante les chansons du mariage î...

Victorine ouvrit la bouche.

— Ça y est ! Chut ! Taisez- vous ! ordonnèrent Clarisse et Clémentine.

Et l'escarpolette s'envola bientôt, tandis que Victorine roucoulait en fermant les yeux :

O mon bien-aimé.

Où es-tu maintenant?

Dieu te fera revenir auprès de nous.

Mon œil se rassasiera de toi.

J'embrasserai ta joue gauche

Et tu rempliras mon cœur !

— Hi ! hi ! se murmurèrent les vieux. Hi ! la silencieuse ! Montrez-moi ma chambre tte, je vous montrerai ma naïveté !

— Continue, petite mère, continue ! ajouta le père, attendri, enivré.

— Je n'en sais plus d'autre...

Rougissante, gauche, elle glissa de l'escarpolette.

— A Clémentine, maintenant ! s'écria Clarisse. Toi, tu connais beaucoup de chansons... Tandis que moi, il faut que je me les rappelle...

David poussa la corde... Et, en même temps, la petite voix claire s'éleva :

O jeune fille, sois posée, sois savante ! Apprends à faire les pâtés et les feuilletés. Ton fiancé les goûtera et t'épousera...

— Faites you-you ! s'exclamèrent Joseph et David. Victorine et Clarisse obéirent...

Puis ce fut le tour de celle-ci :

O mes amis, pardonnez-moi !

Jamais de ma vie je n'ai chanté ;

Si mes amis n'étaient si chers à mon cœur,

Nul de vous n'aurait entendu ma voix !

Moi, je chante et mon cœur fait tic-tac.

I^ société, ils sont tous bien contents...

— Bravo ! bravo ! applaudirent les jeunes gens.

Et à tour de rôle on recommença à se balancer, à chanter, car l'inspiration revenait bientôt avec l'entrain, à se réjouir en poussant des you-you, chaque fois que les hommes le demandaient... Cela, jusqu'au coucher du soleil... On mangea les galettes et les olives, on se rafraîchit des belles oranges de la Réghaïa... On écouta silencieux, à travers les frondaisons, l'orchestre oriental qui gémissait là-bas l'Hymne au Soir... Puis l'on réintégra la corde au fond du couffin et on s'en alla dans les champs cueillir des épis de blé dont les jeunes filles ornèrent leurs têtes et dont elles rapportèrent plein le petit couffin, pour garnir les lustres, comme c'était l'usage ce soir dans toutes les maisons juives...

Elles rentrèrent, grisées d'espace, de soleil et de refrains simples.

Dsuis la petite cour étincelante, le couscous fumait sous les veilleuses. Les lampions multicolores, au lieu d'eau, avaient été garnis de lait, et l'albinos, ainsi que sa voisine, n'avaient pas oublié de glisser dans l'un d'eux leurs minces alliances d'argent.

Une surprise, de plus, les attendait. Une lettre était ouverte sur la table, écrite en hébreu, déjà déployée, pour que M. Ismaël voulût bien la lire à tout le monde, à haute voix :

Mes chers parents et amis,

Absents de mes yeux, présents à mon cœur! Comment avesvous passé les fêtes? Bien, je le souhaite. Je vous vois réunis dans

notre petite maison bleue, autour de la table, et vous divertissant comme par le passé. Ainsi puisse-t-il être! Pour moi, j'ai fait le premier soir de Pâque chez une brave famille d'Alger, mais à qui il ne reste de juif que le nom. Heureusement que je retrouvais nos usages et nos coutumes en moi-même, et qu'il me suffisait de sentir ma main pour rassasier mon âme. Aussi, comme j'ai souhaité de bon cœur, à la fin du plateau, en ma poitrine : Cette année ici, et l'année prochaine à Jérusalem! Je travaille jours et nuits. Mes maîtres sont contents de moi, et tous me promettent, si je continue, mon titre pour l'année prochaine. Qu'il plaise à Dieu, pour que mes petites sœurs soient heureuses!

— Que Dieu te laisse ! murmurèrent Clarisse et Clémentine à la fois, le regard lointain, les larmes aux yeux.

Donnez-moi, en me répondant à cette lettre, des nouvelles sur la ville et le quartier. Qui s'est marié, chez qui est né un petit Choumir- Israël (i), comment vont Rabbi Éléazar et sa famille, avez-vous entendu dire quelque chose de nouveau sur eux?

Sur vous le salut, longue vie, prospérité.

Votre fils qui vous appartient,

Jacob.

Le dîner fut très gai, avec des rappels attendris de moindres faits et gestes du talmudiste. Combien l'on déplorait le vide qu'il laissait ici ! Mais combien Ton était fier aussi de ses succès, du titre de grand-rabbin qu'il allait remporter si tôt, et combien de projets ne format-on pas ensemble pour son retour !

Quelques voisins entrèrent goûter une cuillerée de couscous, et boire, à même la jarre, une lampée de petit lait. Et ils s'en allèrent ainsi, dans toutes les maisons du quartier, comme le leur commandait l'habitude immémoriale de leurs familles...

Mais le père Ismaël, qui était demeuré im instant pensif tandis qu'on desservait, déclara :

(i) Un petit enfant d'Israël.

— C'est ce soir jeudi... Cette fête est un peu longue... Nous sortons à peine de Pâque que nous allons rentrer dans le samedi... Je vais poser mon étalage demain matin..., l'après-midi deux ou trois heures, et voilà la veille du sabbat ! Mes enfants, la bourse commence à s'affaisser. Le bénéfice de ces huit jours, Victorine les a dans les pieds...

Et du regard il indiqua les molières jaune tango...

— N'aie pas peur! lui répondit le vieux Mardochée, celui qui fait sa religion, s'il n'arrive pas à la fortune, sort indemne ! Et quand on a deux hommes comme ceux-là, ajouta-t-il en montrant Joseph et David, — que Dieu les protège ! — on ne doit pas réfléchir ! Notre proverbe dit : « Une chambre pleine de fils vaut mieux qu'une chambre pleine de bœufs, de moutons, de froment et de louis d'or... j)

Une veilleuse commençait à pétiller. Joseph alla fermer la petite porte d'entrée au moyen du zekroum, et dit tout joyeux :

— Alors, pas besoin d'aller à la Réghaïa demain ! Ça nous fera encore deux jours dans un bain de famille ! Belle chance ! Et dimanche matin, allez ! chacun passera ses souliers !

L'été est là. Il est arrivé, brutal, un moment apaisé par le vent de mer, par l'alyzée voluptueux qui crisse dans les grands éventails des palmiers, puis chassé par un retour des rafales d'ouest, qui soulèvent des traînées de sable, secouent à les rompre les armatures des sapins... Enfin vainqueur, il darde maintenant son ardeur acca-

blante. Il enveloppe la ville blanche d'un rayonnement de fournaise, et les habitants, qui désertent les rues au long du jour, disent que cette sirène arrive en justicière des hommes, qu'elle voudrait embraser leurs maisonnettes, dessécher les eaux bleues...

Et voici venu le mois de deuil : J'châhïah. Plus de fiançailles, plus de noces. Plus de visites. Le rire interdit dans les familles. Plus de bains de mer, ni de bains de vapeur. Quinze jours durant, on gardera sur soi le même linge de corps.

Les boucheries sont closes. Le couteau est levé. Les choumirs (i) demeurent assis devant leurs portes, à chasser les mouches... Plus que de la viande salée, sauf pour le sabbat, où l'on refait couler le sang. L'on se jette alors sur le maigre bétail pour se le partager, et ce qu'il en reste, cru ou cuit, est jeté aux décombres le samedi soir...

La privation des bains de mer est surtout pénible, par ces journées ardentes. Il y a bien quelques délinquants, mais qui seront cruellement punis, affirment les croyants... Au cours de ce mois, beaucoup de jeunes hommes et de jeunes filles meurent en mer. Beaucoup de naufrages. La mer à cette époque réclame sa part plus impérieusement...

On voit ce soir, le long des falaises, dans le siroco qui souffle, plusieurs familles juives s'acheminer lentement, pieds nus, vers la demeure lointaine de Rabbi Éléazar... Les femmes, chargées d'enfants, laissent couler sur leurs fronts qui reluisent la sueur à grosses gouttes. Les hommes portent un foulard sous le chapeau et s'appuient à des cannes. Ils rasent la plage, en détournant le regard de cette mer, qui, dans l'ombre, miroitante et bleuâtre, murmure des appels de courtisane à la bai-

(i) Vérificateurs des prescriptions religieuses aux boucheries juives.

98 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

gnade... Et les familles passent, passent, accablées, silencieuses...

Devant la maison de son maître, Rabbi Chloumou, pieds nus lui aussi, en gechchabïa brune, se tient pour les recevoir. . .

Sept heures. La cour est comble. Hommes, femmes, enfants se sont assis à terre, pêle-mêle. Parfois, les pleurs d'un petit éclatent, qu'on étouffe aussitôt... On ne parle pas. Il ne faut songer qu'à sa peine.

Le vent de mer commence à se lever. Un combat se livre entre le siroco, encore brûlant, et la brise fraîche. Bientôt, par delà la muraille, on voit osciller au faîte un grand cyprès noir... Tandis qu'une lune, rouge conmie un soleil, en son dernier quartier, légèrement voilée par la buée de chaleur qui monte de la terre, se penche sur ces visages pour les éclairer ainsi qu'en plein jour...

Tout ce monde est patient. Les hommes se sont accoudés à une pierre ; on ne voit même pas luire le feu d'une cigarette... Les femmes bercent leurs enfants...

Rabbi Éléazar, puis sa fille, apparaissent au seuil de la cour. Debourah, vêtue d'une soutane marron, serrée à la taille, ses longues nattes pendant aux épaules. Elle vient déposer au milieu des mosaïques une pierre qu'elle dépouille de sa toile, une large pierre bleue polie d'usure...

Après le bonsoir sobre qu'il a jeté sur l'assemblée, Rabbi s'assied parmi les hommes et s'accoude à cette pierre, la même depuis quarante ans contre laquelle il passe sa nuit de deuil. Et puis, sur les larges manches de sa gandourah, il ouvre un vieux livre d'une main qui tremble. Femmes et enfants tirent leurs mouchoirs... Les hommes se redressent pour mieux entendre et exposer leur cœur à la torture... Debourah s'est assise auprès de son père, les yeux déjà voilés,..

Et Rabbi, de sa voix profonde, commence le Martyre d'Anna...

C'était une femme, à la beauté grandiose, dont elle ignorait la splendeur. Mariée à un homme pauvre, qui travaillait au dehors et demeurait absent tout le mois, Anna s'occupait de sa belle famille, sept petits garçons qu'elle conduisait elle-même, tous les jours, au Medrach, et qu'elle allait reprendre, selon la loi de Moïse. Quoique son sein en nourrît un autre pendant qu'un nouveau se dessinait à son fianc, elle ne manquait jamais à ce devoir. Un jour que son mari avait annoncé son retour à là maison, Anna sortait du Hammam, étincelante, tenant son dernier-né par la main. C'était un jour de chaleur et de lumière, pareil à celui qui vient de finir. Anna fut croisée sur son chemin par le roi profane... Et le roi l'envoya demander. Anna refusa d'obéir. Alors, le roi se rendit auprès d'elle, accompagné de son bourreau, pour la menacer de la mort. Anna dit : « Je n'ai pas peur ! — Tu n'as pas peur. Je tuerai ton aîné sous tes yeux ! » Anna blêmit et ne répondit pas. « Bourreau, fais ton travail ! » Elle vit le hazir saisir par ses longues boucles brunes son Isaac chéri qui grelottait, poser la tête de l'enfant sur ses propres genoux et la trancher d'un coup sec. Le sang éclaboussa Anna et son dernier-né qui sommeillait contre sa gorge. Mais aucun cri ne s'échappa de sa poitrine fendue...

Un hululement éclate dans la bouche des mères :

-— Bou sur ma vie I Bon!

Et les larmes jaillissent de tous les yeux...

Rabbi continue :

« Tu n'as point peur encore? dit le roi qui la voyait devenir livide et jouissait de sa souffrance. » Anna ne répondit pas. k Bourreau, fais ton travail ! » Et Joseph, qui tendait ses petites mains suppHantes, eut le sort de son frère aine.

— Bou ! Bou ! gémissent les mères, ils n'ont trouvé aucun cœur tendre pour les secourir !

Et les sanglots se précipitent en un terrible concert. Les enfants pleurent aussi, à chaudes larmes ; toutefois, par intervalles, ils se contemplent les uns les autres au fond du regard, et se demandent pourquoi on tuait ainsi leurs frères juifs.

...Et Anna voyait, de ses yeux aveugles, les chers petits s'écrouler l'un après l'autre. Elle entendit de ses oreilles percées leurs cris de supplication et leurs hoquets de mort. Lorsque le glaive du bourreau atteignit le dernier, Anna eut un geste de défense. Elle étreignit l'enfant à son sein. Et c'est là que le chérubin trouva la mort. « Pleure maintenant ! dit le roi. Et si tu refuses encore, vois ce qui t'attend ! » Mais Anna tendit elle-même sa poitrine au bourreau, en la couvrant pudiquement de son voile. Le hazir lui taillada le foie. Et Anna la superbe s'affaissa sur le sol, et sa tête roula sur celle de ses chers petits...

Tous, d'une main, frappent leur poitrine. Debourab, blanche, essuie ses larmes. Et là-haut, la lune qui les éclaire paraît s'assombrir à mesure que les paroles se font plus poignantes...

Et Rabbi continue, peint la douleur du père lorsqu'il fut de retour au foyer, qu'il découvrit tous ses enfants abattus comme des petits moutons et sa tendre femme, la tête d'une part, le corps jeté de côté. L'aspict (i) se fit dans toutes les contrées de la terre où existaient des Juifs. Tout Israël de la Palestine suivit les huit petits cercueils et le cercueil d'Anna... ^

— Il en faudrait beaucoup, de femmes comme ceUe-ci, conclut Rabbi Éléazar, pour la gloire libre de notre peuple !

(i) Deuil général.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLAÉAZR IOI

Fatigué par la longue lecture, il repose la tête sur sa pierre ; c'est l'instant de goûter, comme Anna, la dureté froide du tombeau...

... À l'aube, Rabbi Éléazar congédie ses hôtes. Dans une demi-lueur toute rose, sous les orangers, ces visages tirés par la veille, martelés par la souffrance, défilent.

— Ne négligez pas le jeûne d'aujourd'hui ! leur dit le maître, le jeûne noir... Jeûnez et faites jeûner, si vous voulez que Dieu nous pardonne !...

L'intense chaleur tombe un moment. Avec elle s'ef^ face le deuil affreux de Hab. La brise qui vient du large rafraîchit les cerveaux et les cœurs...

Les boucheries se sont rouvertes. Les bœufs de France, géants et appétissants, s'aUgnent aux devantures... Les choumirs ont recouvré leurs fonctions, et les Juifs achètent abondamment les viandes pour les repas de réjouissance et les poulets marqués sous l'aile du tampon bleu du kacher. Et les friandises de toutes sortes emplissent de nouveau leurs grands mouchoirs à carreaux... On redescend vers les plages. Oh ! la volupté des bains de mer !... Les fiançailles et les noces ont repris leur train. Les orchestres orientaux se font entendre dans les jardins, par les soirées plus douces... Un renouveau de gaieté court la ville.

Cependant, chez M. Saffar, le riche négociant de la me de la Lyre, une longue discussion se poursuit... L'on veut se réjouir comme tout le monde à cette époque... L'aîné des enfants vient d'entrer dans sa vingt-cinquième année.

102 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

et on cherche pour lui une belle héritière, parmi les Azoubib, les Lebhar, les générations de la contrée les plus en renom de richesse et de vertu...

Toute la famille est réunie ce soir, après l'heure du thé, dans le grand salon dernier cri sur le boulevard de la RépubUque. Les stores de soie sont relevés. Les fenêtres ouvertes encadrent un infini de mer bleue, où s'envolent des goélands et des voiles de balancelles. Le soleil se couche... Un vent frais pénètre, chargé de parfums salins.

Mme Saffar, encore agréable sous un pyjama émeraude, va et vient, les mains derrière le dos, effleurant les bergères Louis XV et les vitrines encombrées de bibelots précieux. Le tapis d'Orient amortit le claquement fiévreux des mules mauves...

Ses deux jeunes filles, pareillement habillées de bleu, se divertissent au piano, l'ime assise au clavier, l'autre penchée sur la partition, fredonnant ensemble une mélodie, de Schubert...

M. Emond, le fils aîné, se tient accoudé à la cheminée, très élégant dans un costume gris perle, pincé à la taille, et des souUers vernis. Le profil droit, bibhque, de grands yeux, des cheveux noirs partagés, découvrant un front intelligent et curieux.

Près d'une table en bois de rose, garnie de théières d'argent et de tasses de Chine, le jeune frère Henri, au nœud de cravate impeccable, achève son thé, debout, en croquant des petits fours... Et M. Isaac, installé dans un solide fauteuil, en gandourah blanche et pantoufles marocaines, fume placidement son cigare havane...

Mme Parientfc, l'entremetteuse, énorme femme armée d'un éventail arabe à manche de bois, le châle de crêpe marron autour des épaules, le foulard incliné sur son front reluisant de colle forte, énumère pour la dixième fois.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I03

en s'éventant, toutes les jeunes filles qu'elle a à marier :

— La fille Stora! dit-elle, en appuyant sur IV pour bien faire résonner le nom.

Et elle ramasse sa bouche en pomme cuite pour ajouter :

— C'est un fondant! C'est une drazée!... Z'ai encore la filJe Yafil : cinquafite mille francs dans un sac pour celui qui la prendra !... La fille Trigano, que les parents ils habitent Saint-Euzène, ils en ont un campagne grande comme un marçé arabe!... Z'ai la fille Azoubib. Quelle f amiliate ! Quelle familiate ! susurre-t-elle en se dandinant.

Et elle continue, doucereuse, emphatique, zézayant, mêlant le français, l'arabe, le sabir en un jargon de choix...

EUe se lève enfin, vient au jeune homme, et lui applique sur l'épaule une de ses grosses mains chargées de bagues de filigrane.

— Maintenant, lui dit-elle, moussieur Edmoim, c'est toi qui soisis... Au zardin Marengo, zeudi proçaine, dix heures... Y en aura cinq ou six familiates... Toi, té passes tranquillement, la canne à la main. . . Té zettes coup d'œil. . . Et celle-là qui te plaît, ze cours lui demander mariaze... Ou ma ikoun ghir khatrekl Et il n'y a que ton cœur qu'on satisfera !...

Ramassant son châle, elle se tourne vers le chef de famille et lui tend la main.

— Bonzor, maître Saffar ! Dieu vous laisse content !... Bonzor, moussieur Henri, z'espère venir pour vous aussi !

Elle gagne le fond du salon en s'éventant de plus belle.

— Bonzor, mademoselle AuréHe ! Bonzor, mademoselle Anaïs ! Z'espère venir pour vous tout suite !

104 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Et enfin, à Mme Saffar qui, pendant ce temps, s'est rapprochée de son fils et chuchote en sa compagnie :

— Bonzor ! madame Saffar ! Que Dieu accomphsse ta zoie !

— Merci, merci, madame Parienté...

— Alors, zeudi proçaine, dix heures, au zardin Marengo? Sans faute...

— Sans faute.

— Ze vais prévenir les f amiliates !

Elle ramasse de nouveau son châle, s'évente deux ou trois coups très fort avant d'ouvrir la porte, et disparaît, sans que personne l'accompagne.

... Mme Saffar, s'adressant à son fils qui venait de prononcer : Si on essayait?...

— Mais non ! Mais non ! Je suis sûre d'un refus... Je connais les Azoubib et leur fierté... D'abord, cette famille n'y sera pas, jeudi, au jardin Marengo, pour t'exposer leur fille. C'est une race pleine d'elle-même, qui ne voudra jamais s'allier à une famille enrichie dans les tissus... Pour ma part, je ne ferai pas un pas pour tenter cette demande... Et je suis bien certaine que la mère Parienté n'a jamais franchi le seuil de leur porte.

— Crois-tu?

— Assurément. Ils se sont illustrés par toutes sortes de charités prodigieuses... Leur nom est gravé en lettres d'or dans les couloirs de l'Université. Et les jeunes filles n'en trouvent pas d'autre qui le vaille. Depuis des siècles, on se marie chez eux entre cousins. Mon père qui, Dieu merci, les connaît, qui a fait du commerce avec eux, me dit toujours : Ce sont des Mozabites. Leur farine est dans leur semoule... Comprends-tu?

— Pas très...

— C'est-à-dire que la dot, le nom ne sortent jamais de la famille... Et puis, elles ne te plairaient pas comme

type : elles sont petites, maigres, noires... Elles ressemblent à des vendeuses d'huile... Je te connais : tu ne serais pas heureux d'une femme simplement riche et d'excellente famille...

M. Edmond fit un mouvement évasif. Il suggéra :

— Si on demandait la fille Zéraffa? Nos voisins du troisième... Elle est belle, cette demoiselle... Je la rencontre souvent dans l'escalier, qui revient de la Ligue, le cartable sous le bras. Elle répond à peine à mon salut et se sauve en rougissant... Ils veulent faire un bas-bleu de celle-ci? Les autres sœurs, on les a mariées à quatorze ans...

— Elle est toute jeune aussi, Martha... Forte de taille, voilà... Mais je n'aime pas cette famille... Trop de manières... La mère, qui est fille d'un ancien coupeur de tabac, et qui se mêle de mettre la petite corbeille au bas de la rampe, avec le petit carton : Madame ne reçoit pas aujourd'hui! Et elle n'a pas une si grosse dot que tu le désires....

— Que je le désire... Que tu le désires ! rectifia le jeune homme.

— Soit. Nous ou toi, peu importe. L'argent, personne ne crache dessus. Si nous pouvons avoir la fille telle que nous la souhaitons et une belle dot, ça n'est pas défendu... Tiens ! Tu sais qui n'est pas mal et a une dot rondelette? C'est la fille Valensi...

— Celle avec qui j'ai dansé à la dernière kermesse, là-haut, au Continental?

— Celle-là même.

— Oh ! non... Merci... Elle est trop sotte...

M. Isaac, qui avait assisté à toute la discussion, depuis l'entrée de Mme Parienté, sans avoir placé un mot, retira lentement son gros cigaie de la bouche et dit :

— Si vous vouliez m'entendre... nous laisserions de

I06 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

côté tout ce monde... Et nous demanderions la fille de Rabbi Éléazar, tout simplement !

Mme Saffar examina son mari d'un œil oblique, d'autant plus interdite qu'elle était accoutumée à voir M. Isaac, en vrai philosophe, ne donner jamais son avis, ne se mêler jamais de rien.

— Qu'est-ce qui te prend de nous tirer la fille de Rabbi Éléazar, tout d'un coup?

— Il me prend! Il me prend!... Quand il s'agit du bonheur de mon enfant, il faut que je donne un conseil... Le mariage est une nuit, et ses débats demandent une année !

Mme Saffar haussa légèrement les épaules, fit la petite moue dédaigneuse dont eUe accueillait d'ordinaire les proverbes arabes.

— Mais d'où la connais-tu, toi, la fille de Rabbi Éléazar?

— Je la connais... comme je te connais, tiens! Et j'entends et je sais ce que l'on dit 1 On la cite pour modèle dans les plus grandes familles, quand on veut parler de jeunes filles sages, pieuses et accomphes !

Mme Saffar eut un moment de réflexion.

— Sans doute... Mais elle est bien pauvre...

— Précisément parce qu'elle est pauvre.... C'est du mérite d'avoir été élevée comme elle. Elle rendra la vie de ton enfant douce comme le miel qui coule de sa bouche quand elle parle. Et si vous voulez une beauté, c'est une beauté, sur quoi repose la parole !

— Ah! pour être belle... elle est très belle! dit Mme Saffar en se tournant vers son fils. Nous l'avons rencontrée au Bain maure, tes sœurs et moi, la veille de Pâque : c'est une reine ! Tiens... Aurélie ! Anaïs !

— Maman... Que veux-tu?

— Écoutez.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I07

Les jeunes filles abandonnèrent le piano, et accoururent, comme des papillons bleus sous leurs robes légères. Très minces, le visage fardé, tourmenté, les jeunes filles avaient l'air vieux...

— N'est-ce pas que la fille de Rabbi Éléazaf est belle? leur demanda la mère.

Les deux sœurs, encore sous la griserie du morceau de musique, ne se souvinrent pas tout d'abord...

— Mais si ! cette belle Debourah que nous avons vue au bain... la fois - dernière, et qui s'en allait le long des bassins, avec sa chevelure sur les bras, pour ne pas la laisser traîner à terre...

— Ah î oui, oui ! dit vivement Anaïs. Elle est superbe ! Je me souviens très bien... Et même, lorsque nous l'avions remarquée, Aurélie a dit : Elle est très belle, mais un peu forte...

— J'y suis, j'y suis, dit à son tour Aurélie. Elle est magnifique!... Un type éblouissant!... C'est pour Edmond?

— Oui, expliqua M. Isaac, nous lui cherchons une belle et sage mariée.

— Oh ! cette Debourah serait une merveille, au milieu de notre salon... avec une robe très décolletée... Elle est décorative au possible... Il me semble que je la vois déjà...

— Oui... mais elle est pauvre! souffla le jeune frère, la bouche pleine, avec une grimace naïve.

— Ah !... ah !... balbutièrent les jeunes filles en hochant la tête et se consultant du regard, nous n'avions pas songé à cela!...

— Qu'est-ce que cela fait? intervint le père, nous sommes assez riches, et son futur mari aussi... Pauvre... Pauvre... Elle ne l'est pas tant que ça! Elle a un très beau trousseau, un peu d'argent de main, et de su-

perbes bijoux anciens qui lui viennent de ses grandsparents...

— Oui, accorda Mme Saffar, mais cela ne s'appelle pas une dot, une dot sérieuse, digne d'Edmond...

— Et ces vieux bijoux n'ont plus de valeur, papa ! fit Aurélie. Qui les porte, aujourd'hui?

— Si vous le voulez... Mais justement à cause de cela, elle sera la meilleure des filles. Elle sera soumise. Elle aura la tête cassée... Je connais votre mère : elle ne souffrira jamais ces filles à dot, orgueilleuses et volontaires... A moins que vous renonciez à vivre avec Edmond sous le même toit . . .

— Ah ! non ! non ! s'écrièrent les enfants ensemble, plutôt le laisser vieux garçon !

— Et qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi... Choisissez... conclut M. Isaac.

— Oui, oui, papa a raison ! dit Aurélie, qui était décidément la plus entreprenante. Et nous non plus, nous ne supporterions pas une belle-sœur qui entrerait ici en maîtresse et aurait l'air de nous donner des leçons ! Comme nous ne voulons à aucun prix nous séparer d'Edmond, il y aurait bien des choses à endurer, la vie ne serait plus tenable !

M. Edmond était demeuré dans la même attitude, contre la cheminée. Il écoutait, le sourire aux lèvres. Mme Saffar s'adressa à lui :

— Qu'est-ce que tu en dis, mon fils? Veux-tu que je fixe un rendez- vous avec Rabbi Éléazar? Car les femmes ne se mêlent de rien chez lui. Je crois qu'il commande sa maison aussi bien que son école...

— Brr! s'exclama le jeune homme, ce que Rabbi est sévère ! J'ai encore son regard qui me glace. Nous tremblions de lui, au Medrach, sans qu'il eût jamais ouvert la bouche pour nous gronder...

LES JUIFS OU LA FILLE D'ELÉAZAR lOg

— Quand tu étais petit, c'était tout naturel que tu craignisses ton maître. Aujourd'hui, tu n'auras pour lui que du respect.

— Tout de même, je ne sais si j'oserais jamais l'approcher de nouveau, et pour lui demander sa fille... et si je lèverais seulement les yeux vers celle-ci pour lui faire ma cour !...

— C'est dommage ! dit Anaïs. Elle est si bien ! Le jeune homme réfléchit... Puis il demanda :

— Est-elle instruite, au moins?

— Oh ! oui, très instruite ! Son savoir est connu ! répondit le père.

— En français ou en hébreu? Car l'hébreu, pour moi, est resté de l'hébreu...

— Oui, oui, mon fils... Elle a fréquenté l'école française jusqu'à quatorze... ou quinze ans, je crois... Et puis, l'hébreu développe l'intelligence. C'est une langue tellement difficile que lorsqu'on la connaît, on a dû faire tant d'efforts que les autres langues et tout ce qu'on voudrait apprendre par la suite vous paraît facile...

— Oh ! tu sais ! encouragea Aurélie, lorsqu'elle sera parmi nous, eUe évoluera. Nous nous chargeons de l'initier à notre train de vie. Et les théâtres, les sorties, les visites, la débarbouilleront un peu de cette vie austère qu'elle aura menée auprès de son père et de sa vieille famille...

— Ta ! ta ! ta ! corrigea le père, c'est une jeune fille magnifique, qui a son caractère. Seulement, pas du tout européenne. C'est la jeune fille qu'il te faut, je te le dis, Edmond !

— Soit, acquiesça M. Edmond, demandez une entrevue... Et après, nous verrons... Il faut que je la voie et qu'elle me plaise d'abord !

— Oh ! non, mon fils ! Ce n'est pas amsi qu'on s'y

110 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

prend pour demander une pareille jeune fille à son père ! Tu crois que c'est une enfant de Saint-Eugène ou de la rue Randon, qui se rend elle-même à l'exposition du jardin Marengo? Non, on n'agit pas de la sorte avec Rabbi Éléazar...

— Il faut mettre des formes, expliqua sournoisement le jeune Henri qui avait achevé son thé, rinçait ses doigts dans un verre de cristal.

— Assez, Henri ! gronda la mère, nous ne plaisantons pas en ce moment...

Henri vint à elle, lui entoura le cou, et avec une tendresse repentante d'enfant gâté :

— Quoi? C'est sérieux? Vous voulez marier Edmond, déjà?...

— Bref, trancha M. Edmond, que faut-il faire?

— Il faut, dit M. Isaac, il faut que ta mère et moi demandions un rendez-vous à Rabbi Éléazar chez lui, que nous lui exposions notre désir, et s'il consent à nous accorder sa fille, alors, le samedi suivant, Rabbi t'invitera à un déjeuner, au cours duquel Mlle Debourah te sera présentée. Tu auras le loisir de la voir, de l'étudier, de l'entendre causer peut-être... Peut-être... Je ne te le promets pas. Je ne sais si elle osera, pour cette première entrevue...

— Quel cérémonial !... Et il faut que je me rende seul chez eux? Je n'aurai jamais ce courage...

— Non, non. Tu emmèneras ton jeune frère...

— Merci ! s'écria Henri. Je n'ai pas envie de me faire tirer les oreilles par Rabbi Éléazar ! Ne compte pas sur moi!

— Et si elle ne me plaisait pas? interrogea Edmond. Voilà ime affaire bien délicate...

— Oh ! elle ne peut pas ne pas te plaire ! assura Mme Saffar. C'est une reipe. Et puis, des fiançailles ne sont point encore le mariage...

— Mais presque, dit le père. Autant que possible, nous devons être sûrs avant de nous avancer. Car Rabbi Éléazar est un homme à qui on ne fait pas d'affront.

— En ce cas, demanda Edmond, donnez-moi le temps de réfléchir...

Il se tourna vers ses sœurs :

— Elle est si belle que cela, vraiment ?

— Oh ! belle, belle, avec des yeux comme ça, dit Aurélie, tu sais : longs, fendus, noir de jais I...

— Et un corps ! dit la mère. Elle est faite au moule... C'est vraiment la plus belle fille d'Alger !

Edmond quitta sa place contre la cheminée, — pensif, visiblement troublé. Il fit quelques pas vers la fenêtre. Un instant, ses doigts s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire du piano. Un air d'opéra lui remonta aux lèvres, qu'il fredonna d'une voix juste. Alors, des visions de femmes qu'il avait aimées jadis ou simplement possédées défilèrent sous son front. Artistes ou midinettes, minois blonds aux lèvres vermeilles, aux yeux allongés, passèrent tour à tour, alangiiis ou rieurs, pâles ou roses... Aucun n'avait retenu particulièrement son souvenir...

Henri était sorti sur le balcon contempler l'animation des cafés dans le crépuscule. La mère et les deux sœurs suivaient des yeux le cher garçon embarrassé... Mille bruits plus sonores montaient du boulevard : roulements de voitures, vrombissements d'automobiles, heurts de vaisselle aux terrasses des tavernes. Et là-bas, sur la mer, dans la magnificence d'un dernier rayon rouge, un grand vapeur sifflait son adieu et gagnait le large...

Le mardi soir qui suivit, — un beau soir d'août, — le soleil dorant encore la cime fleurie des orangers, M. et Mme Saffar se firent annoncer chez Rabbi Éléazar. Le maître les accueillit dans sa rustique salle à manger, fier sous sa gandourah, les pieds chaussés de sandales.

— Soyez les bienvenus, leur dit-il en s'asseyant le premier.

Il les invita à prendre place à leur tour et leur demanda l'objet de leur visite.

— C'est pour la fille des gens dont l'alliance honore, dit M. Saffar.

Rabbi se rappela l'épineuse conversation, le soir de Mizraïm-Mïzraïm, sur le banc de la place du Gouvernement. Il demeura surpris de cette démarche. Il imaginait que la dot de sa fille n'était point pour satisfaire une telle famille... Nullement embarrassé toutefois, il questionna :

— Et pour qui me demandez- vous ma fille?

— Pour notre fils aîné, Edmond Saffar.

Rabbi Éléazar battit des paupières. Son front rougit.

— Donnez-moi son nom de baptême, et de qui il le porte. Ce nom français ne me dit rien.

— Tl s'appelle Abraham, maître, répondit vivement Mme Saffar. Il porte le nom de mon père, Abraham Fassina, de Saint-Eugène...

Rabbi connaissait de longue date le vieux Fassina, réputé pour son avarice, mais qui ne manquait aucune prière à la synagogue.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR II3

— Ah ! bien ! bien ! je vois maintenant... Je crois avoir eu votre fils comme élève, quelques mois, au Medrach. Sans doute n'est-il pas très savant en hébreu... Il- doit se souvenir tout juste d'avoir appris VAlef-Bit...

— Oh! oui, à peine..., prononça Mme Saffar timide. Nous suivons les temps, maître... Aujourd'hui, on ne peut plus approfondir l'hébreu... On a tant de choses à connaître !

— Oui, oui, dit Rabbi, et il ne daigna même pas relever l'erreur. Et quand pensez- vous jouir de votre fils?

— Tout de suite, s'il est possible, répondit M. Isaac. Chez nous, tout est prêt. Les meubles du salon et de la salle à manger sont en commun, ainsi que d'usage. La chambre à coucher et le cabinet de toilette seront vite installés. Je ferai communiquer un appartement du même palier avec le nôtre. Ainsi nous pourrons vivre en famille sans nous gêner mutuellement.

— C'est ainsi que je désire marier ma fille, dit Rabbi. Elle est jeune, quoique très sage. Et je serai plus tranquille en la sachant dans vos bras.

— Merci de ta confiance, maître.

— Maintenant, vous savez que sa dot n'est pas très grosse. Je lui ai donné le plus que j'ai pu...

— Ta face vaut mieux que tout, maître ! affirmèrent d'un même élan M. et Mme Saffar.

— Merci. Voici exactement ce qu'elle a : cinq mille : trousseau, cinq mille : argent de main, et cinq mille : bijoux.

— Que Dieu bénisse. C'est la jeune fille de famille que nous désirons, ce n'est pas une dot.

— Et j'espère que ce qu'elle apportera dans son talon appellera toutes les fortunes, comme je l'ai apporté moi-même à mon mari, souhaita Mme Saffar non sans une nuance d'orgueil.

— Je l'espère aussi, dit Rabbi. Mais je vous donnerai ma fille à une condition.

— Laquelle, Rabbi? demanda M. Saffar. Tes désirs seront pour nous des bénédictions...

— Je voudrais que vous ne l'obligiez ni à aller à un endroit où eUe ne voudra pas, ni à manger ce qu'elle ne doit pas. Car vous savez qu'elle suit la religion scrupuleusement.

— Que Dieu garde, Rabbi ! La femme du fils cher est doublement chère. Mlle Debourah sera libre et maîtresse de ses actes !

— De ne pas sortir à tel endroit et de ne pas manger telle chose, seulement, appuya Rabbi. Et pour le reste, je vous l'abandonne...

Mamma Esther, en petits sabots de bois, manches retroussées, apporta le café.

— Que Dieu bénisse ! C'a été vite fait ! dit-elle, lorsque Rabbi Éléazar lui annonça la nouvelle.

Et elle éleva un you-you retentissant, auquel répondit bientôt un autre you-you derrière la porte. Et Rachelle pénétra, suivie de Rabbi Chloumou et de Fathouma M. et Mme Saffar allèrent au-devant d'elle, i — Que Dieu accompHsse notre joie, et puisse cette alliance porter bonheur !

— Amen!

— Amen!

Fathouma distribua de minuscules serviettes.

Rabbi Chloumoa déposa sur la table un lourd ])lateau d'argent, chargé de confiseries. Mais personne n'y toucha, pour l'usage superstitieux...

— Vous prenez une fille, dit mamma Esther, une fille que peu de gens posséderont. Ça n'est pas parce qu'elle est notre fille. Mais c'est un diamant.. Elle est accomplie sur tous les points. Beauté, elle couche toutes le? fommes.

Sagesse, elle fait rougir les vieux. Quant au travail, de ses mains coule Tor. Elle a eu sous les yeux la plus vertueuse des mères...

— Que Dieu te donne longue vie et accomplisse tes désirs ! murmura Rachelle.

— • Aussi, poursuivit mamma Esther, vous allez nous ôter la vue. Car elle était pour nous, que vous dirai-je? la lumière de la maison...

— Enfin, c'est le chemin du monde ! soupira Rabbi. Quoi qu'il en fût, ils n'auraient pu mieux souhaiter.

Parmi les famiUes de l'heure présente, la famille Safïar était encore une des mieux considérées, des plus honnêtes, des plus fortunées. Et les vieux parents craignaient Jéhovah. Et puis, la a chance » de Debourah était venue. Leur fatalisme n'aurait su s'y opposer...

— Oui, maître. De quelle bouche tu dis cela ! reprit mamma Esther. Enfin, heureusement que Dieu ne nous l'emporte pas au loin, et que tu n'entendras dire sar elle que du bonheur... Et si elle laisse un père et deux mammas ici, là-bas elle trouvera toute une famille qui nous remplacera...

— Que Dieu t 'écoute ! dit Rachelle en ravalant ses larmes.

— Oh ! assura M. Isaac, votre fille sera la plus heureuse du monde ! Si une épaule se fatigue, je la prendrai sur l'autre...

— J'ai un fils aussi, ce n'est pas pour dire ! ajouta Mme Saffar, mais on le croirait un Parisien. Il a été élevé dans les grands lycées. Il est intelligent et bon. Jamais il ne m'a peinée avec une feuille de rose... Et vous le savez : comme on voit le fils avec sa mère, on le retrouvera avec sa femme...

— Que Dieu bénisse ! Son parfum est arrivé jusqu'à nous, dit mamma Esther.

Il6 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

Pendant ce temps, Debourah, dans sa chambre, toute tremblante derrière les rideaux de sa petite fenêtre, laissait couler ses larmes... Depuis le you-you qui avait fait tressauter sa poitrine, l'avait avertie que son père venait d'accorder sa main, elle sentait se faire en elle un désespoir immense, s'évanouir à jamais tout son bonheur de rêve... Oui, tant qu'aucune autre main ne s'était posée sur elle, elle avait nourri la secrète espérance que, quand même... dans un temps plus éloigné... qui eût dit non? par quelque miracle de la divine volonté, elle serait l'épouse de Jacob... Maintenant, c'était bien fini... Elle ne devait plus songer à d'autre qu'à l'époux qui venait à elle. Et la coutume était implacable. Elle le savait : elle n'était séparée du mariage que de quelques jours... Malgré elle, malgré sa pure conscience, la pensée de la vierge s'envolait par delà la mer, vers celui qui avait emporté son cœur...

On raccompagna M. Isaac et sa femme jusqu'à la grille du jardin. Ils s'en allèrent, ayant reçu la promesse jurée que Debourah était fiancée et que le repas de la première entrevue aurait lieu le samedi suivant...

Tout rentra dans l'ordre, la maison frémit de silence. Rabbi Éléazar fit demander Debourah et rouvrit le Zo'har.

Debourah sécha ses yeux ; elle descendit à la salle à manger, les pieds nus dans des mules dorées.

Rabbi abandonna son livre pour lui tendre les bras.

—- Viens, ma fille, que je te bénisse et bénisse ce jour heureux. Un fils d'Israël, d'honorable famille, vient de te demander en mariage...

Debourah étouffa sa peine, avança vers son père, humblement courba le front pour recevoir sa bénédiction. Puis elle le rcmercin en lui baisant la main et lui

jura de faire tout pour qu'il eût à se réjouir d'elle, qu'il la vît digne de l'époux qu'il lui offrait...

Les portes des petites maisons juives s'entre-bâUlent successivement... La tête de Rabbi Chloumou apparaît dans le cadre bleu des patios...

— Écoutez, pour que Dieu ne vous fasse entendre dans votre vie que du bonheur ! Vous êtes prié? par la sefiora Esther et la senora RacheUe de vous rendre à la maison de Rabbi Éléazar, le samedi de la semaine prochaine, dans l'après-midi ! Vous tous qui êtes ici, petits et grands ! Celui qui n'a pas d'œil, qu'il le mette de verre ! Celui qui n'a pas de jambe, qu'il la fasse de bois 1... Vous avez entendu?...

— Oui ! oui ! vocifère-t-on de toutes les lucarnes, — et cela fait soudain un tel concert que Rabbi Chloumou doit boucher ses oreilles. Dis-leur : Que Dieu accompagne ce mariage ! Que Dieu bénisse, et que...

Rabbi Chloumou se sauve. Il n'en écoute pas davantage. Car il a beaucoup à faire. Que de petites maisons dont il a à entre-bâUler les portes pour lancer son appel, des plus éloignées, des plus reculées, des plus insoupçonnées ! « Ha ! lui ont dit mamma Esther et Rachelle en l'accompagnant jusqu'au seuil du jardin, Rabbi Chloumou, n'oublie personne î Ne nous attire aucune malédiction I Que les pauvres ne croient pas à notre mépris ! Ne supprime qui que ce soit de cette invitation ! »

Rabbi Chloumou court, et toute une volée de gamins court après lui.

Il8 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

— Rabbi Chloumou ! Rabbi Chloumou ! Regarde les yeux de lui ! ! !

— Regarde lis ^^eux di toi ! s'écrie le Marocain en se retournant tout à coup et en les menaçant de deux doigts raidis vers les prunelles.

Et il ramasse sa gandourah, et prend les jambes à son cou, à travers le dédale des ruelles, qui sommeillent encore dans le matin...

Victorine, Clarisse et Clémentine sont tout heureuses de cette invitation... Ça va porter bonheur de se rendre à de pareilles fiançailles ! Les mamans se consultent sur le moyen de leur rafraîchir une chemisette, de donner à teindre leurs bas en bleu ou en rose, de faire redorer leurs vieux escarpins...

— Moi, dit l'albinos après quelques instants de réflexion, j'ai un ancien bracelet de pied, que je pourrais engager, et nous descendrions demain au bazar de Bou Rennann... Il vend, paraît-il, des coupons de satinette pour un franc ! La rue Randon entière est à sa porte... Tout est pour rien !...

— Ah ! tant mieux ! dit Mme Ismaël, c'est pour notre chance... Dieu s'est penché sur nous et aura eu pitié de notre résignation. Nous allons nous ôter un peu d'ennui de sur le cœur, pauvres vieilles qui ne voyons qu'un carré de ciel tout le jour à travers la lucarne de notre œil !

— Oui, ça va nous étourdir un peu, c'est certain... Mais, tu sais, ma sœur, ce qui est au cœur est au cœur. Quand je pense que ces deux jeunes filles s'allongent tous les jours et n'ont pas un sou d'argent de main... Et leur frère qui ne commencera à gagner que dans plusieurs mois ! Mes cheveux blanchissent. Je n'en dors pas les nuits...

— Ha ! que veux-tu, ma fille ! La mort est dans la vie.

Sortons nous distraire un peu. Et Dieu est grand... Ce qui doit arriver arrivera.

— Tu as raison... Ce sera une vraie noce des temps de Moïse !

— Crois-tu qu'ils la feront tout à fait à la juive? Cette famille à laquelle Rabbi s'est aUié. . .

— Oh ! ma sœur, tu ne connais pas Rabbi. Avec qui sont-ils venus faire frire leur poisson ! Avec celui dont le père est pêcheur...

— Alors ! s'écrient les jeunes filles. Nous aurons de quoi taper sur les bonbons, la musique et le henné !

Le lendemain, qui était jeudi, l'albinos, ayant roulé dans un mouchoir onze francs empruntés au Mont-de- Piété, Mme Ismaël et les trois jeunes filles se rendirent au passage Sarlande, chez Bou Rennann. Bien qu'il ne fût encore qu'une heure de l'après-midi, comme on s'y attendait, la foule se bousculait déjà autour de la porte, sous la voûte où passait un courant de siroco. Des agents de police s'efîorçaient de contenir les acheteurs, doiîl l'afEluence était accrue par la nouvelle de la fête chez Rabbi Éléazar... Et Paillasse, le grand Paillasse, le crieur célèbre que se disputaient tous les bazars, sous un costume flamboyant, casquette neuve sur l'oreille, sa face rouge toute ruisselante. Paillasse tonitruait :

— Entrée libre 1 Venez, mes frères ! mes sœurs ! mes parents ! mes amis ! Venez vous habiller pour rien ! Tout est pour rien chez le Roi des vSoldeurs I

120 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Voyant avancer une théorie de Mauresques, soudain il faisait sa voix alanguie, câline, voluptueuse, pour les interpeller en langue arabe :

— Entrez, mes sœurs, acheter un petit pantalon pour le Hammam, un petit foulard pour votre front et un voile pour vos visages ! Le tout ne coûtera pas seulement le dîner de votre raseur!...

— Bou ! Que Dieu noircisse ta chance, ô juif, qui oses parler de notre raseur et de nos pantalons !...

Dès qu'il aperçut Mme Ismaël et la petite famille de la rue du Lézard :

— Entrez, mes mères ! Entrez, mes sœurs ! Celui qui n'achète pas se distrait... Tu verras un châle de crêpe et un mouchoir pour ton front, mère Ismaël, qui tiendra tout seul, sans besoin de colle forte ! Pour trente sous !... Et pour ces belles demoiselles, il y a des fichus à la Marie- Antoinette, des chemises de nuit poar le soir des noces, avec des rubans roses... à deux francs ! Un peu relevées, n'est-ce pas? Mais aussi, nous avons baissé tous les pantsdons...

— Que Dieu te découvre, toi et ton parler ! riposta l'albinos en rougissant et détournant la tête.

Puis, il s'adressa à une bande d'Espagnoles :

— Hé ! les belles Andalouses ! Hollé ! Hollé ! Entrez ! Il y a des jupons à cent cinquante volants, tout jaunes et rouges, comme le drapeau de votre pays !

— Comme le drapeau de ta mère ! grognèrent quelques matrones sous la mantille.

Mais voici qu'il distinguait quelques dames françaises, en claires toilettes... Alors, il ôtait sa casquette, arrondissait le bras, et avec une révérence d'huissier de cour :

— Mesdames, mesdemoiselles... Entrez... Il y a les soldes de Paquin et les modèles de Femina !... Derniers cris I... Derniers silences !...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 121

Et puis. Paillasse, le grand Paillasse se redressait. D'un geste emphatique, il dominait la cohue entière qui pénétrait maintenant par les deux porches de la voûte, avec le souffle du désert, et il avait retrouvé sa gueule nasillarde :

— Entrée libre ! Entrez, mesdames ! Entrez, mesdemoiselles ! Entrez vous habiller pour rien ! Tout est pour rien, chez le Roi des Soldeurs !...

Le Roi des Soldeurs, lui, était un gaillard, de deux mètres de haut, maigre, figure osseuse et huileuse de contrebandier catalan. Il portait une redingote de drap vert et une casquette rehaussée de l'inscription en lettres d'or : Roi des Soldeurs. C'était ce même Bou Rennann, misérable bohème, encore inconnu hier, qui, accoudé à un édifice de jaconas, surveillait d'un œil hautain et froid le va-et-vient de son innombrable chentèle. Il était l'homme du jour à Alger. Amateur de la roulette, la chance l'avait favorisé un soir à Monte-Carlo. Il était passé à Paris, avait acheté quelques laissés-pour-compte de dépôts, toute la collection des rossignols du faubourg Montmartre, et il était revenu ouvrir ce bazar dans le passage le plus commerçant de la viUe blanche. Les pauvres habitants, chez qui ces genres de soldes ne sont pas fréquents, gâtés seulement par quelques maigres déballages de colporteurs de banlieue, accouraient sans répit. Avec la réclame immense, les couleurs vives que le malin avait su choisir, les prix dérisoires, la chaleur, avec Paillasse, les gens devenaient fous» On ne rentrait plus chez soi. Hommes et femmes attendaient leur tour devant la porte, en mangeant un beignet arabe... Les agents de police suaient sang et eau sous leur casque blanc et leur imiforme à boutons d'argent pour tasser tout ce monde, étouffer les disputes qui ne tardaient pas à s'élever entre Mouquères et Espagnoles... Mais Bou Rennann

122 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

savait encourager les « hommes de la loi ». De temps à antre, il venait leur passer une main de velours dans le dos et les invitait à boire un verre d'anisette coupée d'eau glacée sur le comptoir du café voisin. Ce qui les remettait aussitôt de bonne humeur...

Et Bou Rennann avait une manière toute différente, bien originale, de faire encore de la réclame. Dans une calèche découverte, capitonnée de blanc, traînée par deux coursiers arabes, il se promenait, aux heures de brise fraîche, avec sa dernière femme, superbe et nonchalante sous une toilette très décolletée, alourdie de bijoux, un grand chapeau à plumes lui retombant sur l'épaule. Et lui, toujours sous son habit vert, une main à la poche, tirait, tirait des poignées de sous qu'il lançait à toute volée sur son passage. Petits cireurs kabyles, petits Juifs, marmots européens se ruaient sur la proie, pais couraient après la voiture en criant : « Vive, vi^e le Roi des Soldeurs ! « Et l'attelage, suivi de cette escorte tapageuse, faisait le tour de la capitale...

Huit jours plus tard, cette femme, qui s'était crue reine, se voyait dépouillée de sa toilette, de ses bijoux, voire de son grand chapeau à plumes. Et le gaillard avait fui, plantant la belle désenchantée sur le trottoir... Il avait déjà visé une autre victime, parmi les affriolantes cigarières, avides de clinquant, qui peinaient tout le jour à la fabrique Mélia, pour trente sous, juste de quoi nourrir (leur houppe de poudre de riz et renouveler leurs larges peignes d'écaillé... Le Roi des Soldeurs s'en allait trouver un vieux Juif marocain et moyennant trois pièces de cent sous, il recevait clandestinement avec sa nouvelle élue, de ce rabbin bénévole, la bénédiction du mariage...

Et chaque jour, devant le bazar, aux cris de Paillasse, venaient s'ajouter les cris et les pleurs de ces pauvres filles abandonnées, que suivaient les vieux parents, les

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I23

petits frères.. . Le Roi des Soldeurs les regardait impassible, puis, -d'un geste, les faisait balayer par les agents toujours dévoués à son service... Tandis que Paillasse vociférait de plus belle, pour couvrir le tumulte des protestations et des injures :

— Entrée libre ! Entrez, mesdames ! Entrez, mesdemoiselles ! Entrez vous habiller pour rien ! Tout est pour rien, chez le Roi des Soldeurs !...

Un violent coup de sonnette fit sursauter M. Edmond, encore couché dans son lit clair, au ciel vert pomme, songeant à l'entrevue avec « la plus belle fille d'Alger » qui devait avoir lieu le lendemain. Et soudain, il entendit la voix de Mme Parienté... L'entremetteuse demandait Mme Saffar en frappant sur ses genoux ! Des pas dans le couloir... En quelques mots étouffés, Mme Saffar faisait la leçon à la vieille Miriem.

— Dites que nous sommes sortis.. . absents pour quelques jours...

Lorsque la servante revint accomplir la commission, ponctuellement, avec son sang-froid habituel : « Mes patrons sont sortis, madame Parienté, absents pour quelques jours... »

L'entremetteuse laissa éclater sa colère. Elle daigna adresser la parole à la domestique. Les deux poings sur son gros estomac :

— C'est du zoli ! Ah I c'est du zoh, quoi y m'ont fait tes patrons hier!... Comment 1 Tote le zardin Marengo plein des familiates, blances comme des têtes de céleri, qui attendaient tote le matin I...

1^4 Î-ES JUIFS ou LA FILLE d'ÉLEAZAR

Elle se prit à les énuméfer :

— Écoute, ma fille ! Y en avait mademoselle Trigano, belle, zolie, fnan ia zine (i) !... Y en avait mademoselle Gali-Papa !...

A ce nom, M. Edmond éprouva un frisson d'horreur. Tl revit certain dragon de jeune fille, moustachue, qui exhalait quelque chose comme un parfum de sueur nègre...

— Y en avait Mlle Khnafou, une figure larze comme un pain de semoule, et vingt mille francs dans un sac, ma fille !... Et totes les familiates voulaient me manzer, à moi ! Té ti fous de nous? y me dit son père et sa mère. Où il est, ce monsieur Edmounn de mon soulier? Il a tombé dans un puits, il a passé sur les arbres comme un zoizeau, il a pris Ttomobile? — Attends tôt à l'heure y vient, à présent y vient ! Tôt à l'heure y vient, à présent y vient ! -^ Personne il a venu ! Pas un mouche il a volé !... V

Et Mme Parienté fit claquer l'ongle de son pouce à ses canines... Elle tourna les talons, d'autant plus exaspérée qu'elle ne trouvait pas d'écho en la vieille Miriem, qui l'avait écoutée avec une attention très vague, hochant la tête... Elle s'éventa furieusement, puis rouvrit la porte elle-même en jurant qu'elle ne remettrait plus les pieds dans cette maison, même si on venait la « prier à zenoux, pour cette familiate des Saffar ! »

Ce samedi se leva radieux. La rangée des luxueuses maisons du boulevard de la République s'étalait dans la lumière. Une prodigieuse activité grouillait le long du

(i) Oh ! quelle beauté.

port. Sur la mer, d'un bleu plus intense, les grands navires appareillaient pour la côte marseillaise...

x\ccoudé à son balcon, M. Isaac fumait voluptueusement... Il examina le bout embrasé de son havane...

— Voilà... Voilà..., songeait-il tout à coup, une chose qui va joliment me tracasser, à laquelle je n'avais pas réfléchi... Comment, faire désormais pour fumer le samedi?... Rabbi m'a bien dit que sa fille observait la religion à la lettre. Je le pensais... Et je ne voudrais choquer cette fille pour tout l'or du monde...

Il était tellement réjoui de l'entrée prochaine de Debourah dans sa maison ! Il bénissait cette nuit de fête, où sorti comme une âme en peine, il avait rencontré cette sainte famille, sur les visages de laquelle se lisaient la sérénité, la limpidité de pensée qu'on avait connues aux anciennes figures hébraïques. Cette vierge possédait un cœur pur et un visage de chance... Oui, l'idée avait été heureuse. Il comptait bien que Debourah, avec le caractère qu'il lui devinait, la force d'âme, saurait faire revivre chez lui cette vie familiale, ces joies d'intérieur, ces plaisirs simples autour des tables de fête, dont il avait été si privé, depuis la mort des vieux parents, et sa déception auprès d'une femme « civilisée », demeurée étrangère...

Il contempla la fumée de son cigare montant dans un rayon de soleil...

— Bah ! murmura-t-il. J'essaierai de m'en passer... Ou j'irai le fumer ailleurs...

Mme Saffar et ses deux demoiselles allaient et venaient, affairées, à travers l'appartement... Elles étalaient ellesmêmes, hors de la riche garde-robe, les costumes et les chapeaux les mieux seyants pour les deux garçons, faisaient reluire la pomme d'or de leurs cannes, comparaient des souliers vernis...

Et dans la salle de bain lumineuse, aux murs blancs.

126 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

aux glaces biseautées, aux patères de nickel où s'accrochaient des peignoirs chargés de parfum, M. Edmond et son frère, à demi dévêtus, tâtaient l'eau dans leurs baignoires jumelles, échangeaient quelques réflexions sur le maintien qu'ils devaient observer, le langage qu'ils devaient tenir à la table de leur vieux maître...

— Je t'assure, dit Henri qui gesticulait déjà comme un poisson, je t'assure que je grelotte chaque fois que je pense à cette entrevue avec Rabbi ! J'ai tout de suite envie de porter les mains à mes oreilles, tellement il me les tirait fort quand je ne connaissais pas ma planche par cœur!... Qui aurait jamais dit, hein, qu'un jour, nous devions le revoir de si près !...

Il s'interrompit soudain.

— Eh bien! Quoi! Tu ne réponds plus?... Oii es- tu? Il fit mine d'éclabousser le grand frère d'une pichenette froide pour le tirer de son extase.

Edmond, en effet, arrêtait un re^rd songeur sur l'eau de sa baignoire, que du soleil, tombant des vitraux dépolis, venait iriser. Il ne laissait point, lui aussi, que d'appréhender cette entrevue, sous les yeux du maître... Mais l'image qu'il s'était faite de cette Debourah sans la connaître encore était parvenue à le séduire, à exciter sa curiosité d'amoureux, à le hanter aujourd'hui passionnément. Il avait fini par voir la vierge splendide dans les moindres détails de sa physionomie et de son âme, à entendre parler d'elle, père, mère et sœurs enthousiasmés ! Jusqu'à la bonne vieille Miriem qui, l'autre matin, s'attardait devant leur table en servant le café :

— 0 mon fils, lui avait -elle dit, à savoir quelle misva ton père a faite dans sa vie pour que Dieu veuille le récompenser en t'écrivant sur le front une pareille femme ! Les yeux n'osent pas se lever vers elle... Quand je l'ai aperçue au bain, avec ta mère, j'ai prononcé : 0 Dieu !

protège-la du mauvais œil. Bénis les entrailles qui l'ont mise au monde, et fais que le ciel s'entr'ouvre souvent pour en ajouter comme elle parmi les filles^ de Jéhovah !

Chez Rabbi Éléazar, cependant, on dressait déjà la table des fiançailles. Au milieu du jardin, à l'ombre d'un citronnier des quatre saisons, rutilaient la nappe aux broderies massives et l'argenterie damasquinée d'or. Le pâté de cervelle garni de tranches de citron, les feuilletéslosanges grésillaient tout doucement dans le four à charbon de bois, répandant un fumet délicieux... Fathouma, en pantalons neufs et foulard rose, — cadeau que lui avait toujours promis Rachelle pour le jour qu'elle fiancerait sa fille, — aidait avec gaîté. Esther et Rachelle avaient revêtu leurs robes de brocart à plastron d'or et se disposaient à recevoir les hommes qui reviendraient ensemble de la synagogue. Un bel air de fête animait la maison.

Car à mesure que la nouvelle se répandait dans la ville, la famille d'Éléazar et Éléazar lui-même n'entendaient dire que du bien de M. Edmond Saffar, — garçon poli, distingué, à qui on ne connaissait aucun vice, jouissant d'une très belle fortune... Et des amis rappelaient le proverbe : a Mets ta fille où elle emplira son ventre, etton fils où il pourra monter en estime et en situation ! » Il était seulement un jeune homme du siècle, éloigné de la loi de Moïse. Mais on ne pouvait tout exiger. Plutôt devaiton se réjouir qu'il en fût ainsi... Ce fils d'Israël aurait peut-être tenu compte de la naissance cohanéenne de Debourah, et il se serait écarté d'elle, comme beaucoup d'autres...

Debourah, en déshabillé du matin, assise sur ses petits matelas, dans sa chambrette déjà ordonnée, lisait et rehsait attentivement un menu livre qu'elle avait trouvé

à son réveil contre le bord de sa malle, mis en évidence sans aucun doute par la main de son père. . .

... Tu embrasseras la main de tes beaux-parents, tous les soirs et tous les matins...

Tu n'iras point te coucher sans leur ordre...

Tu n'exciteras ton mari contre les siens...

Évite le lit nuptial pendant la période de l'autre route,

Ni ne te lave ni n'aie soin de ton corps pour ne point tenter ton mari.

Ta conversation sera sobre.

Ta serviette et tes repas seront à part,

Ainsi que ta couche...

Ton bain sera pris ponctuellement.

Tous les quinze jours avec la tebila.

Pour que tes enfants soient saints et dans la protection de l'Éternel...

Aucun autre homme tu ne regarderas.

Sortant de la tebila, fais qu'à la porte du bain soit un petit garçon d'Israël,

Pour que tes yeux ne rencontrent que pureté et innocence.

Voile ta face jusqu'à ta maison afin qu'aucun homme ne te désire étincelante...

... Tout à coup, la grille du jardin s'ouvrit. Rabbi Éléazar, habillé d'une toge blanche, parut, suivi de M. Edmond et son frère. Les jeunes hommes portaient chacun une magnifique gerbe de roses, de narcisses et de mimosas.

A leur vue, les femmes et Fathouma poussèrent des you-you. Eux s'arrêtèrent un instant,., quelque peu surpris,., puis très émus, vinrent au-devant d'Esther et de Rachelle, qu'ils embrassèrent avec effusion.

— Que Dieu vous protège, mes enfants, et protège ce jour de bonheur !

Et on les conduisit sous le citronnier, près de la table.

— Asseyez- vous, mes fils, pria mamma Esther.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I29

On leur demanda des nouvelles de leurs parents. Ils répondirent, en rougissant...

Rabbi Chloumou, aussitôt, étalait les « bouquets du marié » en des vases de cuivre qu'il avait disposés sur la grande nappe...

M. Edmond et son frère demeuraient encore tout saisis de cette émotion qui les avait enveloppés dès le seuil, en présence de la vieille demeure, et blanche et mystérieuse, que l'âme du maître abritait comme une aile. Ils admiraient les deux femmes de Rabbi Éléazar, venues s'asseoir à leur tour. Qu'elles étaient belles ! L'union entre elles se devinait si pure et si calme ! On les eût dites deux sœurs, tant leur costume, leur parler, leurs manières se ressemblaient, encore que leur physique apparût bien différent ! Et cette table qui briUait sous l'ombrage disait l'intimité des réunions familiales, simple à la fois, rustique et riche, avec ses vases anciens, sa vaisselle à gros filet d'or, ses bocaux aux couleurs vives, et les fleurs que Chloumou le simple étalait en leur abondance, sans artifice aucun... Ils se sentaient gagnés bientôt par cette harmonie qui embellissait les êtres et les choses, sans qu'ils eussent pu tout d'abord la définir exactement. . .

En attendant le repas, Éléazar invita ses jeunes hôtes à venir faire le tour du jardin, à prendre connaissance de la villa.

Esther et Rachelle contemplèrent M. Edmond qui s'éloignait avec son frère, auprès du maître, si parfaitement beau sous son costume noir, le chapeau de feutre et la canne à pomme d'or à la main...

— Que Dieu bénisse ! Il est magnifique ! Il rougit comme un talmudiste à nos questions...

— Et lequel des deux est le mari? demanda Fathouma. Car ils sont beaux l'un comme l'autre...

130 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

— C'est le plus grand, répondit mamma Esther. Comment le trouves-tu?

— Que Dieu bénisse ! s'exclama la petite Bédouine en ouvrant ses deux mains. Il m'a ébloui les yeux. C'est une tige de musc !

Debourah, au bruit des you-you, s'était redressée. Son cœur se prit à battre, à battre, d'une appréhension dont elle n'avait jamais connu la violence. Le petit livre s'échappa de ses mains. Pâle, elle chercha un appui sur ses oreillers.

— Mon Dieu ! supplià-t-elle, donne-moi l'émotion pure et sainte du mariage !

Le tour du jardin s'était fait sans que les trois hommes eussent échangé une parole. M. Edmond et M. Henri feignaient d'admirer les fleurs et le ciel... Par intervalles, chacun risquait un œil dans la direction de la maison, épiant en réalité si la belle Debourah n'arrivait pas pour se joindre à eux... Edmond surtout, le cœur tourmenté du délicieux imprévu, espérait à toutes les minutes voir sa future femme apparaître au détour d'une allée... Mais on se mit à table, et personne de plus ne s'annonça. Rabbi pria les deux jeunes gens de s'asseoir à ses côtés, mamma Esther et Rachelle s'assirent en regard. Et point de couvert pour autre convive...

Rabbi emplit son verre pour le Kidouch et se leva. Les deux frères suivirent son exemple, — recommandation que le père avait pris soin de leur répéter, comme ils quittaient la maison. Tout de même, ils demeuraient fort étonnés que M^e Debourah ne fût point encore là !

« En retard à sa toilette, probablement, » pensa le fiancé. Il espérait voir la jeune fille après la prière...

Rabbi éleva sa voix puissante sous le citronnier. Une note de bonheur éclata en lui. Pour la première fois, depuis bien longtemps, il chanta.

Et de l'entendre, de là-haut, l'âme de Debourah se fondit d'ivresse. C'était comme aux heureux soirs d'autrefois, en compagnie du talmudiste... Les nuances de la voix paraissaient les mêmes, et les variations du cantique..

— Mon père est heureux, se dit-elle. 0 mon Dieu, c'est tout ce que je puis te demander !

On servit les plats exquis, accommodés avec tout l'art algérois. On parlait peu. On apercevait, là-bas, Rabbi Chloumou et Fathouma qui se taquinaient devant la porte de la cuisine... De temps à autre, mamma Esther se levait de table, pour emporter une part des mets qu'elle venait de découper : une aile de poulet, une tranche de pâté de cervelle, des pâtes safranées garnies de boulettes et de pois chiches... Etvoici qu'à mesure, l'angoisse de M. Edmond grossissait. Les délicieuses bouchées s'arrêtaient à sa gorge... Il était sûr maintenant que mamma Esther emportait la part de Debourah, pour la servir chez elle.

« Qu'avait-elle, mon Dieu?... Malade?... »

La question brûlait ses lèvres. Sur ces visages tranquilles et fermés, il essayait, en vain, de lire le mot du mystère... Et la vieille mamma reparaissait, avec le plat intact, qu'elle déposait auprès d'elle, sans rien dire... Elle jetait un regard imperceptible à Rachelle, qui hochait légèrement la tête. C'était tout. De la jeune fille, il ne fut point question. Son nom même ne fut pas prononcé. M. Edmond désespérait de la connaître aujourd'hui...

A la fin du repas, mamma Esther avait disparu pour la troisième fois. Rachelle passa les amandes vertes et les grenades au sucre. M. Edmond remercia à peine...

Mais soudain, son visage s'empourpra... Son regard se tendit, plus lumineux... Il demeura figé de surprise.

Là-bas, de l'extrémité du jardin, une apparition venait

132 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

à eux : Debourah, moulée en une robe de satin blanc brodé d*or, aux longues manches de mousseline, sa chevelure noire en torsade autour de la tête, des mules bleues à ses pieds... Elle avançait à pas mesurés, ainsi que l'exigeait la coutume, au bras de mamrna Esther... Les regards inclinés, l'émotion, la pudeur rosissant son visage...

Pour fond, l'apparition avait la mer, et le soleil se jouait sur elle à travers les feuilles...

Non, tout ce qu'on avait dit à M. Edmond de sa fiancée lui parut alors bien pâle, bien terne encore... Il n'avait point imaginé pareille splendeur... Et ce n'était plus de Rabbi Éléazar qu'il s'intimidait maintenant, mais bien de cette reine qui venait à lui, se demandant s'il oserait lever le regard vers elle, lui dire jamais son amour...

Son jeune frère croquait des amandes pour se donner une contenance...

Apercevant Debourah, Rachelle, ainsi que Fathouma qui revenait de la cuisine, exhalèrent des you-you. Et lorsqu'elle fut près d'eux :

— Voici la mariée, présenta mamma Esther. Debourah vint demander à son père, puis à sa mère,

une main qu'elle baisa. M. Edmond s'était ressaisi. Blême, il quitta sa place, tendii à la jeune fille sa main froide, qui tremblait un peu.

— Mademoiselle, prononça-t-il, laissez-moi vous offrir mes hommages...

— Et moi, souffla Henri qui n'osait aborder directement Debourah, tu ne me présentes pas?

— Mon jeune frère Henri...

Debourah les salua tous deux d'un sourire tranquille, et vint s'asseoir auprès de son père, du côté opposé à M. Edmond.

Elle ne toucha à aucun mets.

— Tu veux boire? lui demanda sa mère.

— Non, merci. Je n'ai ni soif, ni faim...

— La joie lui ôte l'appétit, dit mamma Esther.

Le jeune homme sentit bondir son cœur d'un orgueil triomphal. Il tenta de saisir le regard de Debourah, qui avait légèrement baissé les yeux...

Elle trouvait M. Edmond beau, un peu osé devant son père. Il la gênait... Puis, sa beauté était correcte. Cette peau soignée, parfumée, ces moustaches retournées au fer, cet habit amincissant offusquaient assez ses goûts naturels... Heureusement, l'image de Jacob ne descendit point. EUe semblait malgré tout pâlir... La place de l'ami était comblée en ce jour de Sabbat.

On parla du soleil, du temps pur, de l'agrément des campagnes dans l'approche de l'automne... Mamma Esther apporta le broc traditionnel. S'étant rincé les mains, Rabbi commença la prière d'après les repas.

Les jeunes hommes écoutèrent simplement. Ils avaient oublié le peu d'hébreu acquis au Medrach, et depuis leur majorité religieuse, ne pratiquaient absolument plus. Debourah, Esther, Rachelle répondaient parfois : Amen! Les deux frères les imitaient...

La prière terminée, on se baisa le bout des doigts. Rabbi se retira, ayant à lire. Mamma Esther vaqua à son ouvrage. Rachelle resta seule auprès des jeunes gens.

Plus à l'aise, M. Edmond s'adressa à Debourah. Il hasarda quelques questions :

— Aimez- vous la musique, mademoiselle?

— Laquelle, monsieur? arabe? Je l'adore. M. Edmond panit un peu saisi.

— Non... française..., murmura-t-il.

— Oh !... je ne sais..., répondit Debourah confuse, — n'en ayant jamais entendu.

Esther servit le café. Debourah se leva, choisit une des

134 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

tasses qu'elle devait porter à son père. Sous ce prétexte, elle tendit aux jeunes hommes une main douce.

— Restez en paix, leur dit-elle.

Mamma Esther lui prit des mains la petite tasse dorée,passa son bras sous celui de la jeune fille. Lentement, à pas mesurés, elles repartirent entre les feuillages, sur le fond de la mer lointaine...

M. Edmond était à peine revenu de la manière de vision que celle-ci s'était évanouie. Encore sous le charme, il demeura silencieux.

— Comment trouves-tu la mariée? interrogea Rachelle.

— Oh ! merveilleuse ! Je n'ai jamais vu jeune fille si belle ! Et vous me voyez, madame, stupéfait de bonheur...

— Ah ! n'est-ce pas?... Je te la donne. Mais tu dois comprendre combien elle nous laisse malheureux. Prends soin d'elle. Car elle est notre lumière, elle est notre rosier...

— Oh ! madame, soyez sans crainte aucune. Votre fille sera une sœur, rien moins, à la maison. Vous ne sauriez croire combien on l'admire et on l'aime déjà chez nous. Mes parents sont constamment à me dire : « Nous l'habillerons ainsi... Nous l'emmènerons à tel ou tel endroit... » Si vous saviez comme ils lui arrangent déjà sa chambre... Elle sera tout à fait princière...

— Pauvre chérie, balbutia Rachelle. Elle le mérite bien, par sa patience et sa douceur !

Après un instant, elle ajouta :

— Et je ne doute pas, mes enfants, qu'elle soit heureuse... Mais vous le savez : l'heure de la séparation est dure, pour une mère surtout... Qui a -passé la nuit loin de tes yeux, comment a-til dormi?

— Qui sait? dit Edmond, qu'une soudaine compassion prenait à la gorge, peut-être plus tard vivrons-nous tous ensemble...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I35

— Oh! mon fils, ensemble?... Non. Parce que Rabbi a l'habitude de la vieille maison. Ici, il s'est marié la première fois. Ici, Debourah est née. Ici, il la marie à son tour... Et la vie d'un rabbin est délicate...

Le moment était venu de se retirer. Les jeunes gens se levèrent. Rachelle appela mamma Esther qui les embrassa tendrement, puis les conduisit à la chambre d'étude de Rabbi Éléazar. Le vieillard leur offrit ses vœux, les bénit... Et les deux frères, pour le remercier, toujours se souvenant des recommandations de leur père, lui baisèrent la main.

... Avant de franchir le seuil de la grille, M. Edmond se pencha sur mamma Esther. Tout bas, dans l'oreille :

— Vous... embrasserez ma fiancée pour moi?... La bonne vieille rougit un peu.

— Pars tranquille, mon fils. Je te le promets, sur ta tête qui nous est chère !

Rabbi Éléazar avait parmi ses élèves deux petits malheureux, de quatre ans à peine, deux jumeaux sans doute, qui arrivaient au Medrach, pieds nus, une pèlerine déchiiée sur les épaules. Depuis quelque temps, Rabbi avait remarqué que les matins, à tour de rôle, l'un d'eux venait en retard ou s'absentait tout à fait.

— Où est ton frère? demanda-t-il un jour sévèrement au premier qui se présenta.

— Y a Rabbi, y a Rabbi, pardonne ! supplia celui-ci en tremblant tout à coup et protégeant ses oreilles. Mon

136 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

frère, c'est son tour de conduire mon père au café de Sid Slimann...

— Pourquoi ton père a-t-il besoin d'être accompagné et pourquoi va-t-il si loin? Il ne manque pas de cafés dans le quartier...

— Maître, mon père est aveugle, et Sid Slimann lui donne un café pour rien... Mais n'aie pas peur, Rabbi : moi, j'écoute l'histoire, je la rentre bien dans ma tête, et je la raconte à mon frère toute chaude...

— Bien, dit Rabbi subitement attendri. Vous avez un frère aîné qui travaille pour la maison?

— Non, maître. L'aînée, c'est ma sœur Séméha, qui pique les gandourahs pour les Arabes.

— Et ta mère?

— Ma mère... Elle roule la soie...

— Et quel âge a ta sœur?

— Je sais pas, Rabbi... Peut-êt' quinze ans... Peat-êt' vingt ans..., bredouilla le gosse en haussant une épaule, tournant et retournant sa petite main.

— Tu lui demanderas son âge. Où habitez- vous?

— Dans la maison du Fondouk.

De ce jour, Rabbi Éléazar envoyait toutes les semaines, par Chloumou, à la famille indigente, une livre de viande, deux kilos de semoule, et une bouteille de vin cacheté, — pour qu'elle pût faire le Kidouch. Et tous les vendi*edis soir, dans la courette, devant la modeste table, son verre à la main, l'aveugle bénissait Dieu, la vigne, le pain blanc et le bon maître. La mère et les enfants, tout émus, répondaient : An^en/

Les semaines s'éts^ient écoulées. Les pauvres gens ignoraient le visage de leur bienfaiteur.

Un soir, comme approchait le mariage de Debourah, Rabbi Éléazar se dirigea vers la maisonnette du Fondouk. S'étant renseigné auprès d'un tourneur kabyle,

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I37

il atteignit le haut d'une impasse obscure, souleva le heurtoir d'une petite porte, qui s'ouvrit d'elle-même... Un pénible tableau s'offrit à sa vue.

Une jeune fille aux grands yeux marron, aux beaux cheveux d'un blond cendré, maintenait de ses deux bras une machine à coudre qu'elle ébranlait du mouvement frénétique de ses talons amaigris. En un coin, une femme déjà vieille courbait l'échiné sur un rouet. Le père aveugle, assis sur un paillasson, un bâton dans les jambes, levait la tête au firmament, comme pour admirer les étoiles. Et les deux petits garçons, agenouillés, s'époumonaient sur un feu de bois.

A la vue de Rabbi Éléazar, ils s'écrièrent :

— Notre maître ! notre maître !

Tout grelottants de frayeur, ils allèrent se tapir derrière le siège de leur sœur. Ils crurent que l'apparition de Rabbi était pour quelque sévère réprimande en raison de leur mauvaise conduite, de leur irrégularité au Medrach...

Séméha et sa mère étaient venues précipitamment au-devant de leur bienfaiteur lui baiser la main avec respect. L'aveugle, à tâtons, se rapprocha de Rabbi.

— Sois le bienvenu ! Que ton arrivée soit pour du bonheur !

— Ainsi puisse-t-il être !

La mère avança vers le maître une petite peau de mouton, mais Rabbi l'arrêta du geste.

— Deux mots seulement. Je voudrais savoir ce qu'a Séméha dans son trousseau.

La vieille femme, d'abord interdite, articula timidement :

— Dfeux mouchoirs, Rabbi, qui ont coûté neuf sous... Séméha rougit, détourna les yeux.

— C'est tout? Rien autre?,..

— Rien autre ! soupira l'aveugle. Elle est comme une

138 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

mère qui enterre ses petits à mesure qu'elle les met au monde... Le pain de tous les jours ne la laisse rien garder décote...

— Bien. Ne vous tourmentez plus. Après-demain, je marie ma fille, et j'espère sortir Séméha avec elle.

— Que Dieu te bénisse, Rabbi, accomplisse ton bonheur jusqu'au bout !

Les marmots accoururent se jeter aux pieds du maître, de même que Séméha et leur mère. Tous, fervemment, baisèrent le bord de ses burnous. Et ils répétèrent, d'un même élan :

— Que Dieu te bénisse, Rabbi, accomplisse ton bonheur jusqu'au bout, pour ta misva !

Mais Rabbi, en se retirant, reçut sa récompense : il surprit, dans l'ombre, deux larmes de joie roulant le long des joues décharnées du pauvre aveugle...

Le lendemain, Rabbi Éléazar sortit de la synagogue, tenant d'une main l'aumônière qui portait le cachet du Consistoire. Le maître s'en alla, sa toge sur l'épaule, par la rue de la Lyre, la rue Randon et le Souk Bab-Azoun. Il s'arrêta devant chaque boutique juive. Debout au seuil, le menton élevé, il demandait :

— Allons, toi, donne-moi de là-bas cent francs.

Le négociant savait la fierté de Rabbi. Il était certain que Rabbi ne mêlait ses mains pures qu'à une cause sacrée. Il acquiesçait immédiatement. Lorsqu'il avait tendu son obole, Rabbi le bénissait, puis s'éloignait pour faire halte au seuil du magasin suivant. Si le richard prenait le ton d'hésiter :

— Les temps sont durs, maître... Quarante douros? Que le ciel nous préserve!...

— Allons, assez ! lui criait-il. Assez d'agonir sur cette somme qui fait dans ta caisse comme une pincée dans ta tabatière !

Il connaissait les moyens de chacun. L'avare ne résistait plus guère. Tl redoutait la malédiction du maître.

Le soir, Rabbi Éléazar se rendit auprès d'un jeune garçon boulanger de la rue Scipion. C'était un orphelin, qui avait reçu la communion de ses mains, qu'il savait travailleur, rangé, pieux.

— Éliaou, lui dit-il, c'est assez, mon garçon, de vivre chez les autres. Il n'y a rien de plus beau que la chambre permise. Je t'ai trouvé une mariée. Tu auras trois mille francs pour monter un ménage, cinq cents francs trousseau, cinq cents francs bijoux. Et la vierge est une fille d'Israël, digne de créer la famille. Pour la noce, tu la sais chez moi, en même temps que celle de Debourah...

— Oh! tout cela tu as fait pour moi, maître!...

— Oui. Seulement, vous vivrez ensemble, en une seule famille, tous heureux. Car le père est aveugle. Et Dieu t'aidera.

— Merci, merci, maître ! Que Dieu te donne dans la vie toute la joie que tu as versée ce soir dans mon cœur ! s'exclama le jeune homme, et il baisa les mains du vieillard. Tu le savais, maître : mon lit était cette planche du pétrin, et je n'avais ni père ni mère pour s'occuper de moi...

— Alors, tu enverras ta corbeille de noces, selon tes moyens, demain soir, à cinq heures. A six heures, tu pourras venir te fiancer, termina Rabbi en s'éloignant.

La cour de la, vieille maison est très animée, dans le soir qui tombe. Le cyprès dominant la muraille scintiUe jusqu'au faîte de lampions multicolores, comme pour

140 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

une nuit de mascarade. Garçons et jeunes filles s'entretiennent bruyamment. Les musiciens, assis sur des matelas, leurs instruments couchés auprès d'eux, content des anecdotes qu'interrompent des éclats de rire, en attendant que le repas prenne fin.

Rabbi Chloumou vole parmi l'assistance, les mains et les bras chargés de petites assiettes où nagent des ailes, des cuisses de poulets dans une sauce écarlate. Les pains aux anis se distribuent par couffins. Des brocs d'anisette douce et de vin rouge circulent. Mais les assiettes, les serviettes viennent à manquer. On n*avait pas prévu telle affluence. Plusieurs convives saucent dans le même plat. Les enfants crient, battent des mains :

— A moi, Rabbi Chloumou, à moi ! Tu m'en as pas donné !...

Esther et Rachelle passent, présentant de grands plats dorés où montent des pâtisseries, des confitures. Elles conjurent ceux qui ont pu être oubliés :

— Nous ne vous pardonnerons point, si vous ne réclamez pas votre part !

Fathouma, elle, a pris son rôle très au sérieux ; les yeux baissés, elle distribue des petits sacs de papier brodé, où chacun emportera dragées et confiseries...

La famille du brocanteur et celle du marchand de chaussures classiques sont là. Chaque fois que les deux vieux trinquent ensemble, ils s'écrient : »

— A la noce de nos enfants !

— Le plus tôt ! Le plus tôt, s'il plaît à Dieu ! répondent en un murmure Mme Ismaël et l'albinos.

Tandis qu'à Victorine, Clarisse et Clémentine, il tarde de voir la mariée. Elles ne parlent que do, cela. Comme elle va être belle, Debourah, tout à l'heure, à la fin du repas, lorsqu'elle descendra s'asseoir parmi les invités!... D'un

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I4I

mouvement naturel, les regards des jeunes filles se portent sur leurs chemisettes neuves, rose vif, achetées chez le Roi des Soldeurs... Elles s'aperçoivent tout à coup, à la lueur des lampions, que la satinette a perdu de son éclat !

— Que Dieu le maudisse, ce Bou Rennann ! balbutient-elles, toutes confuses. Ce n'est qu'un charlatan ! Ce n'est qu'un voleur ! Il éblouissait le monde avec ses cris et sa réclame !...

Victorine est prête à pleurer...

— Allez ! Ça fait rien ! clament Joseph et David, qui ont léché leurs assiettes. Ce soir, y a pas de mauvais sang!... Quelle nuit, quelle nuit nous allons passer, ajoutent-ils en se frottant les mains, avec cet orchestre et ces chanteurs de premier ordre !

... Au dehors cependant, par les ruelles d'un humble faubourg, toute une petite smala s'achemine, rasant les noires boutiques, les pans de murs qui croulent. La jeune Séméha frissonne, malgré la tiédeur de la nuit, sous sa blouse de finette blanche... Les petits frères conduisent machinalement le père aveugle. Et la mère, traînant une jambe enflée par l'humidité où baigne la maison du Fondouk, porte sous im bras le maigre trousseau de sa fille... Les voici dans l'allée des Mûriers. Ils défilent entre les arbres, silencieux, anéantis par la joie...

Devant la grille, on les attendait impatiemment. Mamma Esther reçoit dans ses bras la jeune fille, toute rouge d'émotion, et l'accompagne vers la chambre des mariées. Rachelle installe la petite famille dans la cour, Rabbi Chloumou s'empresse de lui servir à dîner.

Une rumeur se fait.

— Voilà le premier tifour!

La cour éclate de cris, de you-you, de chansons de rconstance. Les musiciens entonnent le Refrain de 1 Arrivée.

Paraît an petit gardien de four, les cils et les cheveux poudrés de farine, les reins pris dans une toile de sac. Il porte sur la tête une corbeille enrubannée, qu'il dépose devant l'orchestre. Et il s'esquive aussitôt... La foule l'acclame... Des hommes s'efforcent de le retenir en lui plantant un verre d'anisette dans les mains.

— Que Dieu te prête longue vie ! Fasse arriver ton tour !

— A ton tour ! A ton tour ! crie-t-on de toutes parts. Rachelle ouvre la corbeille et montre aux assistants

ce que le fiancé de Séméha envoie par son jeune compagnon de labeur. Un gros gâteau de Savoie, piqué de dragées, un paquet de bougies, un autre de henné, liés par des faveurs. Et puis, dans le creux d'une pantoufle dorée, elle trouve, dissimulée, la surprise...

— Quoi? quoi? demande impatient le père de Séméha en se penchant sur ses petits. Qu'est-ce qu'Éliaou envoie dans le tijour?

— Oh ! papa ! s'exclament les deux marmots, les mains jointes d'admiration, les regards éblouis du bijou qu'a découvert Rachelle. Oh! papa!... Dans un soulier tout en or, une chaîne... comme la corde du puits !

— Grâce à Dieu ! dit l'aveugle.

Et sa face glabre s'illumine d'un sourire. Clarisse et Clémentine s'extasient de même.

— Oh ! que c'est beau !...

— Qu'est-ce que c'est beau ! répliquent Joseph et David. C'est beau, vous dites, de ce qu'a envoyé le fiancé pauvre! Attendez... Vous allez voir ce que va envoyer le riche !...

Le repas se termine. Un grand fracas d'assiettes que ramasse Rabbi Chloumou... Il se fait un silence.

— Les mariées !... souffle une voix.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I43

— Voilà les mariées!... les mariées!...

Encore des you-you ! On bat des mains. On se grise de chansons...

Debourah, sous une robe de satin rose pâle, garnie de petits cabochons d'or, et laissant apercevoir les bouts d'escarpins blancs, ses nattes brillantes ramenées sur le front, apparaît au milieu de la cour. Elle est suivie de Séméha, pareillement habillée, pareillement coiffée. Un long murmure d'admiration s'élève...

Mamma Esther conduit Debourah vers un des trônes installés au fond de la cour. Séméha cherche sa famille des yeux.

— Par ici nous sommes ! Séméha ! Séméha ! crient les petits frères. Papa... oh! comme elle est belle! Quelle zolie robe qu'elle a !... On dirait...

— Assez ! Assez ! gronde la maman. Parlez plus bas... Lentement, parmi la foule tassée à terre ainsi que

brebis, Séméha se fraie un passage jusqu'à son père et vient lui baiser le front. Le pauvre aveugle caresse d'une main les cheveux de sa fille, sa robe dont il palpe l'étoffe.

— Qu'elle est douce! Va, ma fille... Que Dieu fasse ta chance aussi belle !

Et cependant que, pudique, elle s'éloigne, va prendre place au côté de la mariée-sœur, Meyer s'est tourné vers sa femme, tout tremblant.

— Ce soir seulement, lui soufïle-t-il, ce soir seulement je sens que je suis aveugle... Écoute, femme : ne point voir ni les fleurs, ni la mer, ni le soleil ne me touchait pas. Mais ne point voir ma fille en mariée, lorsqu'elle m'a tendu les bras, cela m'a crevé le cœur !

Sa femme, l'écoutant, essuie une larme. Elle dit :

— Soumettons-nous à la volonté de Dieu !

Une trompe d'automobile résonne. Tout à coup, les

you-you montent du seuil du jardin... La famille Saffar ! Un valet *en frac fait son apparition. Dans ses bras, il soulève le grand tifour, brodé d'or, enguirlandé de roses, d'où émergent les gâteaux de Savoie énormes, les bougies torses de couleur, les mules de brocart et de satin pailleté... Et quand il a déposé la corbeille aux pieds de Debourah, mamma Esther arrive pour découvrir la surprise, que renferme une cassette ouvragée : c'est un diadème, tout de vermeil et de rubis, pareil aux diadèmes des princesses de Rome. Que de compliments, lorsqu'elle le passe au front de Debourah !

— Oh ! comme il lui va bien ! s'écrie Victorine.

— On croirait une reine ! fait Clarisse.

— Qu'est-ce qu'on vous disait ! proclament Joseph et David victorieux.

Et les you-you retentissent. Et l'orchestre fait entendre de joyeux hymnes de bienvenue.

Mme Saffar fait une entrée triomphale au bras de son fils aîné. Mlles Aurélie et Anaïs viennent ensuite, précédées de leur père. Maître Isaac est correctement habillé d'un smoking, tandis que les jeunes filles, en d'excentriques toilettes, fascinent les regards. Robes bleu électrique, garnies de milliers de petits volants de tulle, piquets de roses rouges à la taille. Leurs grands chapeaux, dépourvus de coiffes, laissent apparaître sous ime simple gaze leurs cheveux blonds frais ourlés de la main du dresser du boulevard...

Après les souhaits d'usage, on s'assied, on fait cercle autour de Debourah et de Séméha, — à qui l'on dédaigne un peu de causer... L'orchestre chante sur « les belles d'entre les belles »...

Mamma Esther s'est mise aussitôt à pétrir dans une tasse de cuivre certaine poudre brune. Rabbi Chloumou, toujours très affairé, apporte des bandes de toile...

L'heure est venue d'attacher le henné aiix mariées et aux jeunes filles.

Après que mamma Esther a étalé sur la paume de DeboiTrah un peu de pâte, M. Edmond s'avance, très ému, une large pièce d'or à la main. Et Mme Saffar, ayant repoussé la toile que lui présente Rabbi Chloumou, fixe le napoléon dans le henné au moyen de rubans roses. Elle glisse entre les lèvres de Debourah une dragée, que Debourah oublie dans sa joue.

— Criez you-you !

— You-you-you-you-you î...

A l'unisson des chanteurs, les femmes, une à une, élèvent leurs voix pour célébrer la beauté de la mariée...

L'on passe à Séméha. On voit alors se détacher de la foule, timide, un jeune homme en costume gris, aux cheveux bruns, aux beaux yeux vifs. Modestement, il vient déposer dans la main de la jeune fille une pièce de cinq francs. Encore des you-you, qui portent bonheur ! On lui offre une chaise auprès de sa fiancée, qu'il examine avec tendresse, orgueilleux de voir déjà briller sur sa poitrine le sautoir d'or qu'il lui a envoyé.

— Comment trouves-tu la vierge? lui demande mamma Esther.

— Que Dieu bénisse! Je n'aurais pas mieux choisi... Séméha rougit, détourne les yeux... Une dragée pour

Séméha ! Les you-you assourdissent.

Arrive le tour de Victorine, Clarisse et Clémentine. Joseph et David glissent une petite pièce d'argent, qu'ils espèrent « grossir » le soir de leurs fiançailles...

Cependant, par delà le mur de la cour, une ombre

lifforme vient de surgir. Plongeant dans un sac invisible,

Rabbi Chloumou lance des dragées. La cour devient

toute rose. Petits et grands se précipitent. On se bous-

146 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

cule, emplissant à pleines poignées les sacs distribués par Fathouma...

Et la nuit finit dans le chant, la danse des foulards, les divertissements imprévus et variés. Il fait clair et bleu. Jusqu'au faîte du cyprès, les lampions multicolores tremblent, comme pour une nuit de mascarade...

Les jeunes filles dorment encore, après cette nuit du henné, quand trois voix douces, près de leur porte, s' accompagnant du tambour de basque, montent, avec les parfums des campagnes :

Lève-toi de grand matin, ô vierge à la face de bonheur !

Des hommes t'ont choisie, O toi qui brilles comme le croissant dans les étoiles, Lève-toi de grand matin, ô vierge à la face de bonheur...

Pendant que Rabbi Chloumou s'empresse de recevoir les chanteuses matinales, les jeunes fiUes, dans leur chambre où vingt matelas sont alignés, secouent leurs faces roses, s'étirent un moment, abasourdies de sommeil. Il fait jour. Le soleil inonde les orangers. La ville blanche, en bas, luit sous le ciel clair. Le chant qui recommence dans le jardin achève de les éveiller. Elles s'enveloppent des gandourahs roses, bleues, jaunes que mamma Esther leur a distribuées la veille. Et elJes vont se pencher au balcon de bois, comme un bouquet de fleurs... Victorine, Clarisse et Clémentine comptent parmi les demoiselles que l'on a retenues. Elles ont dormi près de Debourah, ont réjoui leur œil. Elles l'ont entretenue,

avant l'aurore, longtemps, des progrès de Jacob au Séminaire de Paris... Et Debourah les a écoutées, le regard baissé dans la nuit, sans répondre...

Soudain, comme les chanteuses viennent de pénétrer dans la maison, la grille du jardin s'ouvre à nouveau, et Ton assiste au défilé des corbeilles du Bain qu'introduisent différents domestiques au nom des plus grandes familles algéroises. Elles sont bourrées, ces corbeilles, de linge de rechange, garnies de noeuds de rubans et de joyaux. Les jeunes filles se les désignent. La corbeille des Lebhar, que supporte l'Arabe Abdel-Kader, montre une main d'or festonnée d'émeraudes. La corbeille des Bénichou se balance sur la tête d'une négresse et son « signe » est une poire de vermeil sertie de nacre. Voici celle des Azoubib, portée par mamma Nedjma, Juive de Smyme : à un angle s'agite un khelkhal d'ébène piqué de clous d'or. Et à mesure, mamma Rachelle, mamma Esther arrivent, indiquent des places, à la limite de la cour ou sur les bords des allées...

Des breaks arrêtés devant le seuil, les familles descendent, femmes, enfants et serviteurs. Les you-you éclatent sous les feuillages. L'orchestre vient de s'installer à l'ombre d'une treille de roses, et les chants ne tarissent plus sur la beauté des mariées, le bonheur que l'on souhaite aux arrivants. La noce se fait grandiose.

Le Hammam du Sultan a étéloué trois jours àl'avance. Toute la ville attend cet après-midi du bain nuptial, pour venir admirer la splendeur de la fille d'Éléazar et l'apparat

d'une vraie noce juive, comme il s'en fait de plus en plus rarement. Les places sont retenues à prix d'or, et le gros propriétaire mozabite rit par les yeux.

a Allah fasse que dix Juives comme celle-là se marient dans l'année, et en route pour le M'zab avec mon outre pleine ! »

... Voici que le hammam est comble. Les familles pénètrent sans discontinuer. Autour de la grande vasque centrale, dans le jour que tamise un dôme de verre, les arcades présentent un rare spectacle. Debourah et Séméha sont assises au milieu, en un costume de satin rouge broché d'or, leur chevelure dénouée, leur gorge ceinte d'un collier de topazes. Et de part et d'autre, la longue rangée de leurs compagnes s'étale pareillement habillées. A leurs cheveux scintillent des diadèmes, les bras nus sont chargés de bracelets aux incrustations de rubis, les chevilles ornées de khelkhal, — bijoux familiaux martelés à l'antique. Les corbeilles du bain sont ouvertes devant les jeunes filles : les miroirs biseautés luisent en leurs cadres d'or, et dans mille compartiments roses chatoient les fards, les essences accommodés par les vieilles patriciennes.

Une servante distribue des guirlandes de jasmin. Les you-you répondent aux you-you. L'air s'échauffe. Les négresses se disputent leurs clientes. Sous ces voûtes, il y a une sonorité, un prolongement des bruits qui tient du rêve... L'orchestre de la savante Yamina soupire, dans l'ombre de quelque galerie de mosaïques... Comme chacune semble prête, les mariées se disposent à passer dans la salle chaude.

Mlle Azoubib et Mlle Lebhar vont offrir leur bras à Debourah, quand Clarisse et Clémentine se précipitent et recueillent la misva si longtemps convoitée d'accompagner la mariée jusqu'à son bain. Elles sont si fières, les

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 149

pauvres petites, et se croient sur la mariée plus de droits que toutes les jeunes filles des plus anciennes maisons, parce qu'elles sont les sœurs d'un talmudiste et que ce talmudiste fut l'élève préféré de Rabbi Éléazar.

Dans la chambre chaude, les grands murs ruissellent. La vase grimpe autour des piliers. Un glou-glou résonne dans les bassins de granit. Et un jour plus pâle, une vapeur environnent tous ces beaux corps à demi nus. On les drape d'une simple fout a lamée d'or. Chacime reçoit à la main un cierge allumé. Et tandis que l'orchestre, là-bas, susurre une manière de litanie, fronts baissés, souffles contenus, la cortège se dirige vers la piscine sacrée.

Debourah descend les petites marches de pierre glissantes, en tremblant un peu. Mais le mecvé ne lui fait point peur. Elle a assisté, chaque mois, à l'ablution prise par sa mère ici même, régulièrement et rigoureusement, ainsi que l'ordonne la Thoura. Les jeunes filles éclairent la piscine de la lueur des cierges. Leurs bustes penchent, miroitants d'or. Leur chevelure se diffuse au long de leurs bras découverts. Et Debourah, comme une fée des eaux, diminue dans le bain purificateur... Alors, le chant des vierges s'élève, doux comme un chant de s5magogue, disant les grâces :

— O Debourah! Toi la plus belle et la plus douce... Tu resteras pour nous l'exemple des mariées vertueuses... Nous jurons de te suivre dans le chemin du devoir,.. Sois bénie! Sois bénie! Sois bénie!...

Dans la cour en ce moment déserte, l'air de fête règne toujours, mais aussi entre les murailles s'est répandue comme une ambiance religieuse, une langueur bientôt solennelle après toute la gaieté bruyante, les chansons, la musique, les you-you dont la demeure entière semble résonner encore. Mamma Esther, assise sur le bord d'une marche, une main repliée contre le menton, pense déjà à la séparation. Ce soir, à minuit, Debourah quittera la maison paternelle. La malle de Jérusalem où la fille chérie, dès l'enfance, amassait son trousseau de noces, est déjà emportée chez l'époux. La place en brille dans un coin : huit mosaïques demeurées intactes parmi la vétusté des autres... Les petits matelas sont roulés et ficelés comme pour un long voyage ; la cuvette, le broc d'argent serrés dans une corbeille... Et la chambrette siffle de solitude.

— Comme les années fuient ! se dit mamma Esther. Lui paraît-il qu'en un si court espace, Debourah ait grandi, ait pris l'âge des épouses, aille être arrachée de leurs bras pour toujours? Elle la revoit, sa petite gandourah rose nouée aux genoux, essayant, dans cette même cour, ses premiers pas... Plus tard, au retour de l'école française, se jetant à son cou, l'embrassant longuement et lui murmurant dans l'oreille, très bas pour ne point rendre sa mère jalouse : « Mamma Esther... comme je languissais de te voir !... » Et puis, belle jeune fille, assise à son ouvrage, sous les arbres du jardin. Les vendredis soir, elle abandonnait le métier. Elle allait et

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 15I

venait dans la cuisine fraîche de chaux bleue, manches retroussées, comme une femme, aidant à préparer les bons mets du sabbat... Oh! maintenant, tout va rester désert d'elle, le jardin, les couloirs sonores... Debourah seule emplissait la maison...

Et brûlée jusqu'aux moelles, la bonne vieille essuie un pleur... »

Elle se décide enfin à monter au premier étage arranger le grand lit de Rabbi Éléazar. Traversant la chambre de la jeune fille, elle y cueille un oreiller qu'elle ajoutera à celui du maître, afin que ce soir, comme la religion l'ordonne, Debourah passe les dernières heures dans les bras de son père...

Minuit. Une symphonie de violons et de guitares se propage à travers l'allée des Mûriers. Et déjà les cris retentissent :

— Ouvrez-nous les portes ! Nous venons prendre la mariée î Donnez-nous notre fille !

Et le refrain monte par intervalles, dans la sonorité des campagnes endormies :

Nous arrivons, ô Lumière de nos yeux,

Nous arrivons...

Que Dieu fasse ta joie éternelle

Et ton triomphe...

A toutes les villas du voisinage, les fenêtres s'éclairent. Des têtes se meuvent, enveloppées de fichus. Et des chants, des you-you saluent les Habirim, les membres du Consistoire et toute la foule joyeuse qui passe, illuminée de torches et de cierges dorés...

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Rabbi Chloumou s'est précipité pour ouvrir, toute grande, la porte du jardin. La cour est aussitôt envahie. La clarté des torches inonde les mosaïques de flots rougeâtres. Les musiciens s'appuient au mur d'une épaule, et selon le rythme immémorial de volupté, chantent à nouveau la beauté de Debourah et sa sagesse. La cohue s'affale n'importe où, brisée par le trajet, par les cris incessants. Mais le groupe du Consistoire s'impatiente. Il réclame la mariée.

— La mariée ! Allez ! Donnez-nous-la vite ! Nous avons encore Séméha, la fille de Meyer l'aveugle, à conduire chez son mari !

Rabbi Éléazar a déposé le Talmud sur son grand lit.

— Que le nom du Tout-Puissant soit avec toi, ma fille...

Debourah s'était endormie contre l'épaule de son père.

— Lève-toi, mon enfant. On vient t'emmener. Les Habirim sont là...

Mamma Esther, jointe par Rika la vieille caméristQ, s'empresse à la toilette de la mariée. Elle lui partage les cheveux en mille tresses terminées de rubans roses, la chausse d'escarpins ivoire, lui passe sa robe blanche enguirlandée de fleurs d'oranger. Elle lui étoile de paillettes d'or le front, les joues, le menton. Voici pénétrer Rachelle, les larmes déjà aux yeux. Elle vient mettre une main à la parure de sa fille. C'est elle qui sur ses épaules déploie le manteau de pourpre brodée d'or, sur ses cheveux un voile de tulle rose...

Et Debourah resplendit de dignité. Elle embrasse sa mère, mamma Esther, en contenant ses larmes. Mais lorsque la camériste, s'étant penchée à la galerie de la cour, crie :

— La mariée est prête ! Venez la prendre !

les trois femmes brusquement éclatent en sanglots.

Les you-you se lancent par fusées. Deux hommes d'entre les Habirim, à barbe grise, viennent recevoir Debourah des bras de son père. Ils lui abaissent le voile sur le visage et lentement l'aident à descendre l'escalier. Ils la mènent à un fauteuil qui vient d'être dressé parmi les cierges. Les you-you crépitent. Les bénédictions tombent de la foule sur ses charmes, sa vertu, son éducation. Les musiciens chantent :

Tu as les traits de Rachelle, fille d'Abraham,

Ton corps a tout cueilli : grâce, beauté.

Tu fascines ceux qui te contemplent.

Que Dieu te bénisse et fasse longue ta félicité...

Tout à coup, le brouliaha cesse.

Avance vers la mariée, en se dandinant, les mains derrière le dos, Zakitou, le bouffon des mariages, un petit bossu, à mâchoire édentée, turban sur l'oreille, — emplâtre dans de larges pantalons juifs. Il dirige un index vers Debourah et se met à bredouiller en pleurnichant :

— Ma petite amie, un petit sourire poar me laisser gagner le pari de te faire rire ce soir ! Rien qu'une petite rose sur ta bouche ! Et je pourrai dégager la petite marmite de cuivre et le gilet de ma femme qui sont au Montde-Piété ! Ils vont se vendre demain... Et moi, avec quoi je resterai? Ma petite amie, un petit sourire, pour que Dieu te laisse joyeuse !

Debourah, les mains croisées sur les genoux, le manteau de pourpre ramené sur les épaules, est lointaine. Elle n'entend ni les plaisanteries du bouffon, ni les rires bruyants de l'assistance.

— Je crois qu'elle est sourde, continue Zakitou en montrant son oreille. Qui doit la rencontrer? La femme enceinte ou Mme Parient é la marieuse. Elle

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est sourde comme le topinambour de mon épouse!... Un instant, son pouce contre le front, il paraît méditer.

— Mais attendez : ma femme, je connais le moyen de la faire entendre! Je jette deux sous par terre... et ça y est : elle me répond ! Je vais essayer. . .

Il jette une pièce, et puis la cueille.

— Ah ouat ! Elle est plus sourde que ma femme !... Je vais l'appeler. Peut-être répondra-t~elle...

Il s'approche de l'oreille de Debourah. Une main en porte- voix contre la joue, il lui crie :

— Ya mademoselle !

— Non, rectifie Tassistance, ya madame !

— Pardonne, ô Mariée, pardonne ! Ya madame ! Ya madame !

Il se retourne vers les spectateurs.

— Qui c'est qui bouge?... Le mur?... Une statue en marbre?... Ya madame! Ya madame!

Quelques protestations commencent à s'élever.

— Assez ! Assez ! Elle est sage !

— Elle est sage I Elle est sage ! Elle est sage ! vocifère tout le monde, battant des mains, frappant des pieds. Tu as perdu, Zakitou, tu as perdu !

Et maintenant, combien on honore la dignité de Debourah ! Chacun loue la belle attitude qu'elle a su garder devant les pitreries de Zakitou, qui n'ont été qu'une épreuve...

Zakitou s'éloigne boudeur.

Les torches se rallument. Le cortège s'organise à nouveau. La musique et les chants reprennent :

C'est aujourd'hui jeudi

J'ai rencontré la chance entre les chances,

Qui bientôt viendra s'asseoir

Sur un tapis de narcisses et de fleurs d'oranger...

Un formidable concert de you-you. Précédée de l'orchestre, la foule repasse la grille du jardin. On emmène Debourah, qui pleure à chaudes larmes...

Longtemps la musique, les voix, les cris joyeux se propagent, puis diminuent entre les mûriers. Dans la maison soudain silencieuse, Rachelle, Esther, Rabbi Éléazar demeurent penchés à la balustrade de la cour, pleurant doucement leur fleur déjà partie...

Dans le grand salon du boulevard est réunie une société des plus brillantes. Au piano, Mlle la Lauréate du Conservatoire, le grand premier rôle de l'Opéra, sous de riches robes claires, se concertent pour une mélodie des Huguenots. Les jeunes hommes et les jeunes filles s'entretiennent avec Mlles Saffar et M. Henri de la soirée dansante qui va être donnée, de l'orchestre municipal que l'on attend, des amis, des personnalités marquantes qui ne manqueront point de répondre aux invitations. Des femmes, aux grands traits hébraïques ou au mince profil de Françaises, prodiguent la nudité de leurs épaules et l'éclat de leurs bijoux. Des enfants court- vêtus, robes ciel ou rose, les cheveux taillés à la Ninon ou bouclés d'une main artiste, se poursuivent avec des rires à travers les pièces, et jusque sur le balcon, dans la limiière de quatre heures. Mme Saffar, en toilette Empire de soie mauve, im éventail de plumes à la main, évolue d'un groupe à l'autre avec son plus gracieux sourire. Quant à M. Isaac, ayant abandonné son solide fauteuil aux élégantes, on le voit appuyé, debout, au cadre de l'xme des portes. Les jambes

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croisées, il fume son étemel cigare, et il contemple, avec des yeux noyés de bonheur, la belle Debourah et son fils aîné.

Ils sont assis côte à côte, tout au fond du salon, sur de hauts sièges dorés. M. Edmond serré dans un habit noir, d'une coupe parfaite, extrêmement ému ; Debourah, vêtue encore de sa robe à fleurs d'oranger, immobile, pâle, angoissée. Un voile aux reflets d'or unit leurs têtes; ils attendent l'heure de la bénédiction finale...

— Voilà les rabbins ! annonce tout à coup la vieille Miriem.

M. Isaac, troublé, disparaît aussitôt vers le corridor. On entend un bruit de pas réguliers. Puis un échange de saints... Des voix mâles... Accompagné de ses élèves les talmudistes, Rabbi Éléazar, pour la première fois, pénètre dans le salon des Saffar.

Il voit cette agitation luxueuse, profane, alors que les réjouissances devraient être terminées, que cette cérémonie de la bénédiction n'est plus qu'une formahté simple, intime, presque austère. Ses yeux courroucés rencontrent toutes ces femmes à demi nues... Il détourne franchement la tête. Les talmudistes ont ébauché une timide révérence ; le regard bas, ils suivent leur maître qui se dirige vers les époux.

Mamma Esther et RacheUe sont également venues pour assister à la bénédiction. La maîtresse de maison les reçoit de manière très afiable... Néanmoins, elles se sentent immédiatement étrangères à cette société. Gênées aussi de leur costume traditionnel au plastron d'or, du châle de crêpe et du foulard qu'elles se trouvent seules à porter. Elles comprennent qu'elles font tache dans ce salon européanisé... Puis eUes aperçoivent Debourah là-bas, déjà lointaine sous la possession de ce

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nouveau maître... Le contraste les saisit. Elles voient, clairement, la distance qui les sépare de M. Edmond dans son cadre et son entourage. Alors, elles n'osent plus avancer vers leur fille chérie pour Tembrasser... Elles s'assoient sur les premiers sièges venus, près de la porte, se serrent mutuellement, prenant le moins de place possible... Tristes soudain, le cœur empli d'angoisse pour l'avenir. Elles revoient l'image de Jacob, parti pour sa pieuse mission. Le talmudiste était, lui, de leur race et de leurs goûts antiques. Il n'aurait point eu la cruauté d'arracher Debourah à l'affection de son père et à la leur. Il serait venu tout simplement s'ajouter à eux, et elles auraient eu le bonheur d'élever les petits enfants, d'entendre la maison paternelle résonner de leurs ébats, alors que, maintenant, elle résonne de silence...

« Comment, songe Mamma Esther, comment Rabbi Éléazar supportera- t-il cette séparation?... N'importe... Que Dieu bénisse et multiplie cet instant sacré en Israël ! »

Mme Saffar et ses filles ne sont point fâchées de la discrétion d'Esther et de Rachelle. Effectivement, elles rougissent de ce costume, que ne portent plus que les gens de province, les vieillards, les familles « arriérées ».

Aussi, par ailleurs, ont-elles pris leurs précautions. Elles ont décidé de recevoir parents et quiconque se présenterait sous ce costume dans le petit salon rose des jeunes filles. Elles les feront servir là. Ces Juifs seraient ridicules dans une assistance où l'on coudoiera l'Adjoint au Maire, peut-être le Maire, l'Administrateur de Miliana, le Directeur du Crédit foncier...

La vieille Miriem monte la garde. Dès que, par la porte de sa cuisine entre-bâillée, elle voit pénétrer un visiteur vert-bouteille ou café-au-lait, elle accourt le tirer d'un pan de son burnous. Et tout bas ;

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— Par ici ! Par ici ! lui souffle-t-elle en désignant le petit salon rose.

Les bons Juifs se laissent conduire. Mais lorsque, un moment, ils se sont contemplés les uns les autres, parmi les bergères aux rubans roses et les petites tables dorées, qu'ils se voient enfermés là comme dans une salle d'attente, tandis que derrière la porte s'entendent le froufrou des robes de soie, le crissement des fracs qui passent, la plupart comprennent la distinction. Ils se retournent contre la vieille Miriem.

— Pourquoi, pourquoi, lui disent-ils, on nous reçoit ici? Nous sommes venus, c'est pour la figure de la mariée et de Rabbi Éléazar. C'est pas pour voir la figure de ces sauvages et leur petit salon des poupées ! Pourquoi on nous reçoit pas dans le grand salon avec tout le monde?

— Parce que, répond timidement la vieille servante très embarrassée, parce que c'est vilain... Il y a Monsieur le Directeur de la Banque, Monsieur l'Adjoint...

— Qui c'est ça, M'sieur l'Adjoint?... Eh bien? Et après? Pourquoi, c'est vilain? Nous sommes pas des gens comme tout le monde? Nous volons? Nous insultons? Pourquoi, c'est vilain?

— Non... C'est pas pour ça..., bredouille Miriem, c'est parce que vous êtes habillés à la juive...

— Et après?... Nous sommes des Juifs, on le sait. Qu'est-ce qu'y a? Tu crois qu'eux, la familiate des Saffar, on sait pas qu'ils sont des Juifs? On le sait, n'aie pas peur ! Les Juifs, ça se cache pas, même si ça se mettait dans le ventre d'un poisson !

Dans le grand salon, un mouvement s'est produit. Debourah et son mari se sont levés, leurs fronts toujours unis sous le voile...

— Chut ! ordonne Rabbi Éléazar en élevant un doigt impérieux vers le piano.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 159

Les artistes, surpris, interrogent :

— Qu'y a-t-il?

M. Henri leur murmure :

— On va bénir les mariés.

— Tiens! c'est drôle... Et le temple, pourquoi est-ce faire?

— Non, explique le jeune homme en rougissant, notre mariée est une fille de rabbin. C'est tout différent... On préfère la bénir dans l'appartement nuptial...

— Tiens ! Tiens ! C'est bizarre . . .

Les invités, pour la plupart ignorants des coutumes juives, se groupent curieusement autour des époux.

Rabbi et ses disciples ont revêtu leurs écharpes de soie blanche. Et soudain, en chœur, ils entonnent les Proverbes de David. Les voix montent, chaudes, puissantes, dans le silence qu'interrompt seulement la rumeur du port... La nombreuse assistance, sans le comprendre, admire ce vieillard dont l'austère profil, parmi les élèves, se découpe dans le jour crépusculaire, et qui ardent, sincère, couvant sa fille du regard, psalmodie des paroles que l'on devine profondes...

La femme forte, qui trouvera?

Bien au-dessus des pierres précieuses est sa valeur

En elle se repose le cœur de son mari, Et de gains il ne manquera jamais.

. Elle le comble de joie, jamais de mal. Tous les jours de sa vie.

Elle travaille la laine et le lin, Elle le fait avec des mains joyeuses.

Elle ressemble au navire du marchand :

D'une terre lointaine elle fait venir sa nourriture.

Elle se lève quand il est encore nuit. Distribuant les provisions à sa maison Et la part à ses servantes.

l60 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

Son industrie lui paraît délicieuse

Et dans la nuit sa lampe ne s'éteint pas.

Vers l'afiEligé elle étend ses mains, Et elle les présente au pauvre.

Pour sa maison, elle ne redoute pas la neige,

Car toute sa maison est couverte d'un double vêtement.

On reconnaît son mari aux portes Lorsqu'il s'assied avec les zéqénim du pays.

La vertu et l'honneur la revêtent.

Au dernier jour elle rira.

Sa bouche elle ouvre avec sagesse.

Et la Thora est sur sa langue.

Elle a les yeux ouverts sur les démarches des siens. Et le pain de la paresse elle ne le mange pas.

Se tiennent droits ses fils et la déclarent heureuse. Son mari, et il la loue.

De nombreuses filles agissent avec vaillance, Mais tu les dépasses toutes...

— Chloumou ! appelle tout à coup Rabbi Éléazar.

Le Marocain paraît, effarouché, embarrassé dans des pantalons de drap vert, une bouteille cachetée sous le bras. A sa vue, les élégantes contiennent un fou rire. Aussi bien Rabbi Chloumou entend s'esquiver après avoir présenté le vin de la bénédiction.

— Cloue-toi ici 1 crie Rabbi Éléazar. Écouté le Kidouch !

Alors Rabbi Chloumou se recroqueville contre un fauteuil, rentre son nez bouffi, et demeure planté comme un oignon parmi les rosiers.

M. Edmond a pris doucement la main de sa femme. A l'index droit, il lui passe l'alliance de famille, une émeraude et un saphir croisés, symbole de l'union des coeurs. Rabbi Éléazar fait circuler de bouche en bouche un verre du vin sacré. Majnma Esther, Rachelie et la vieille

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR i6i

Miriem poussent quelques you-you craintifs. Tandis que les Juifs, dans le salon des jeunes filles, s'exaspèrent, et que Fathouma, assise derrière la porte de la cuisine, pleure dans ses pantalons neufs Debourah qu'on lui a prise, et qu'on ne lui permet point d'entrer au salon pour voir et embrasser...

Le soir tombe. Les bruits du port s'atténuent. Sur la mer calme, le phare de l'Amirauté s'allume, comme une première étoile.

Tout à coup, au fond de la salle, une grande porte vitrée, dissimulée sous des tentures, roule ainsi que d'elle-même, et une nouvelle salle, immense, s'unit à la première en ime déconcertante féerie. Les lustres électriques mêlent leurs feux. A travers un voile de gaze, sur des crédences de verre dépoli, s'étalent un repas froid, des confiseries, des carafons colorés, parmi des gerbes de nénuphars et de roses. Des valets circulent. Et d'un groupe de plantes vertes, comme du milieu d'une oasis, un orchestre exhale une valse lente qui rapidement enveloppe les gens et les choses. Mlle la Lauréate saute à son piano. On se grise. On s'invite aux enlacements. Les hôtes de piarque que l'on attendait sont exacts. Un beau et jeune domestique les annonce cérémonieusement, en appuyant sur les titres et les particules.

Et voici qu'il est question, entre Mme Saffar, ses demoiselles et quelques amis, que la mariée doit ouvrir le bal. M. l'Administrateur de Miliana ferait im somptueux cava-

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lier, en son habit bleu tout rehaussé de palmes d'argent. M. le fils du Commissaire général est d'une exquise élégance... Avant tout, il faudrait délester la mariée de son lourd manteau, lui raccourcir la traîne, lai dégager tant soit peu les épaules...

Mme Saffar avance pour confier ces quelques indications à Debourah, assise auprès de son époux, le front recouvert du voile, les yeux toujours baissés. Mais aux premiers mots qu'elle prononce, Rabbi Éléazar, qui, debout au milieu de ses talmudistes, abasourdi, examine ce changement de décor, ce dîner froid dont les éléments semblent bien rappeler des cervelas, des galantines d'une viande interdite, se tourne brusquement vers elle. Le regard enflammé, une main sur la poitrine :

— Comment, madame, lui dit-il, vous avez osé croire que moi, vivant, j'allais permettre que l'on supprimât des épaules de ma fille le manteau sacré, et qu'un homme quelconque l'efileurât, avant que son mari n'ait posé la main sur elle? Elle est toute chaude encore de la couche paternelle et tout auréolée de la bénédiction...

Il s'interrompt, haletant... Il parcourt des yeux l'assistance déjà lancée dans la folle ivresse du bal, puis dévisage, méprisant, Mme Saffar.

— Allons, continue-t-il, vous êtes indignes d'une telle fille. Vous ne sentez rien de notre cérémonie !

Sa face blêmit. Des frémissements secouent sa barbe blanche.

Mme Saffar reste coite. De même, son mari appuyé au dossier d'un divan. Mlles Aurélie et Anaïs, sans plus attendre, fuient la salle pour ne point mourir de honte aux yeux de leurs invités. Leur jeune frère bientôt suit leur exemple. Heureusement, Rabbi Éléazar s'est exprimé en langue arabe et le tourbillon de la danse emporte tout un chacun. Debourah et son époux palissent, immobiles.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 163

A ce moment, des couples approchent en valsant. Une jeune femme, de son bras nu, frôle le burnous de Rabbi Éléazar.

— Si cette soirée continue, déclare-t-il soudain, qui doit nous entraver dans la cérémonie de la possession, je reprends ma fille, je le jure !

Sa parole a été brutale, son accent profond. Les talmudistes ont tremblé.

— Que Dieu pardonne!... Que Dieu préserve!...

La famille perd la tête. Mme Saffar parvient à articuler :

— Mais... Rabbi... Rabbi... Qu'y a-t-il de mal?

M. Isaac, grelottant, cramoisi, regarde tour à tour son fils, dont le bonheur est menacé, l'assistance parmi laquelle il redoute le scandale, Rabbi Éléazar, qu'il vient implorer :

— Voyons... Rabbi... Voyons... Pardonne-nous... Mais, le jeune époux, à ces mots : « Je reprends ma

fille ! » a frissonné. Il sait la fermeté de Rabbi Éléazar, et que s'il en arrivait au serment dont il menace, rien ne l'arrêterait plus. L'union civile, déjà consacrée, ne lui serait qu'un bien faible obstacle... Seule doit compter à ses yeux la cérémonie de la Happa. Que faire? Doit-il hésiter entre le jugement du monde et la perte de la femme aimée? Le maître demeure inflexible. Une prompte résolution doit parer au malheur... M. Edmond se lève. Il traverse les groupes. Il se dirige d'un pas rapide vers l'orchestre. Avec une supplication dans la voix, il lui donne congé. Un groupe d'amis aussitôt s'est fait autour de lui. Il prononce des excuses. « Une cérémonie purement religieuse... Le bal vient d'être interdit... Des exigences imprévues... » Il débite cela d'un ton qui presse, le regard fuyant, le souffle bientôt plus court, qui va s'étrangler...

La musique s'est tue. A leur piano, les artistes égale-

164 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

ment s'interrompent. La stupeur est générale. Et quelques instants après, c'est le tumulte, la dislocation.

Tandis que les musiciens, en silence, rengainent leurs instruments, les invités revêtent manteaux et pelisses, aidés des valets qui montrent un visage de circonstance... D'aucuns baissent le front, confondus jusqu'à l'affliction au lieu et place de l'époux. M. l'Administrateur de Miliana pince les lèvres. Le dépit agite les ailes de son nez fin. Parmi les fonctionnaires sourd plus d'un commentaire antijuif. Des femmes aperçoivent là-bas Rabbi Éléazar, droit, dédaigneux. Un instinct leur dit bien que de ce côté a dû monter l'orage...

Mme Saffar, morfondue à claquer des dents, raccompagne ses hôtes à mesure, en leur bredouillant la promesse que, la cérémonie religieuse passée, elle leur rem placera cette soirée...

Aussitôt, les lampes électriques sont éteintes. Les valets font rouler à rebours la grande porte vitrée. La salle rapetissée devient intime.

La vieille Miriem, précédée de Rabbi Chloumou, arrive, les bras chargés de vaisselle et de nappes, se préparant à dresser la table pour un dîner chaud.

Et bientôt, vers le groupe qui entoure les époux, on voit s'avancer maître Abraham Fassina. Grand, sec, le père de Mme Saffar, le turban droit, des lunettes relevées au delà des sourcils en touffes. Une théorie de vieillards l'escorte, habillés de pantalons bouffants. Un à un, ils émergent du salon des jeunes filles, s'appuyant sur des matraques. Et à mesure, ils prennent place sur

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 165

es fauteuils encore chauds des belles Roumiates, se con- :emplent d'mi air guilleret, poussent des soupirs de souagement.

— Ah!... comme ça, c'est tranquille!... Cette danse lous tournait la tête, avec le tam-tam de la musique des zouaves... Et nous pouvons voir devant nos yeux la nariée à la face de bonheur !

Abraham Fassina féhcite Rabbi Éléazar du beau courage qu'il a montré pour faire triompher ce soir le parti ies traditions. Les époux se lèvent lui baiser respectueusement la main. Maître Abraham admire un instant Debourah. Puis se tournant vers ses amis :

— Hé! les vieux... Qu'est-ce que vous dites de cette oaariée? Voilà une femme sur qui le regard se fortifie et la parole peut se poser !

— Oui... oui... maître! répondent toutes les voix chevrotantes, soumises. Une vraie fille d'Israël...

— Aussi, dis-moi qui est sa mère, poursuit-il en désignant Rachelle, je te dirai qui elle est. Sa mère aussi, il ne faut pas la laisser de votre main. C'était ime reine. Je me rappelle le jour de son mariage avec Rabbi : on se jetait des terrasses... La rue de la Lyre était noire de foule pour la voir passer...

Les vieux murmurent, comme une série d'échos :

— Eh!... D'où est née cette petite branche? De ce petit arbre...

Et voici maintenant le défilé des femmes juives, qui sont arrivées de Médéah, de Mihana, d'Orléans ville. Elles avancent, dans leurs robes traînantes, aux couleurs crues, mollement nouées à la taille d'un foulard d'or. Plus craintives, toutefois... Elles vont se rassembler à l'écart.

Une table leur est dressée, à gauche de celle des hommes. Point de jeunes filles. On y dira peu de paroles. Mme Saffar

l66 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

est parvenue à se composer une attitude digne, soucieuse malgré tout du bonheur de son enfant, et peinée de la confusion sincère d'Esther et de Rachelle.

A la table des hommes, les époux ont la place d'honneur. Point de jeunes gens. M. Saffar et M. Fassina s'installent aux côtés de Rabbi Éléazar. Le reste se dispose à son gré. On déploie les serviettes. Beaucoup les oublient sous leur coude.

Et dans la nuit venue,, ce dernier repas est calme, patriarcal, gros de pensées, comme il convient aux approches de la possession. Rabbi Éléazar ordonne tour à tour à chacun de ses élèves de dire un passage du Zo'har ou une anecdote des temps sacrés de Rochalaïm. Les vieux négligent dans leurs assiettes les feuilletés safranés, pour tendre l'oreille.

L'on parle de l'union dans la famille, qui fit puissante la race juive, de la vertu de l'épouse, de son dévouement à un époux unique et adoré. L'on conte l'aventure de Salomon, qui fut surpris un jour par une légion de femmes courroucées, le torse nu, venant lui demander de réforme cette loi qui autorisait l'homme à prendre plusieurs femmes, alors que plusieurs femmes devaient se contenter d'un seul homme. Salomon leur ordonna de revenir le lendemain, chacune avec son amphore qu'elle devrait avoir emplie à une source différente. Devant le palais se trouvait un immense bassin.

— Videz là vos cruches, dit le roi.

En un instant, le bassin déborda.

— Et maintenant, ordonna-t-il, que chacune d'entre vous remplisse son amphore en retirant son eau.

— C'est une chose impossible ! protestèrent les femmes.

— Et de même, conclut Salomon, l'enfant sacré, comment reconnaîtrait-on jamais son père?

Les convives remercient le conteur.

— Tu as béni le repas, talinudiste, tu as béni le repas ! Maître Isaac paraît enivré. Oh ! la bonne atmosphère

antique où il se retrouve î Autant que père Fassina, il se réjouit de la vraie cérémonie juive, au lieu que cette musique lui bourdonnait dans la tête, sans lui parler au cœur... De temps à autre, il donne une tape sur l'épaule de son fils :

— Tu entends, mon fils, comme notre histoire est belle ! Tu vois comme ils sont savants, nos rabbins !

... Et l'on parle de la grandeur de femmes juives, de leur courage qui fut sans apprêt, de leur sérénité dans le malheur.

L'on conte l'odyssée de Rachelle qui, à genoux, se traîna pour panser les moribonds au champ des combats... L'on conte la légende, plus héroïque encore, de la femme de Rabbi Meyer.

Rabbi Meyer remontait un vendredi soir, après l'Arbit, la colline de Sion, dans le soleil qui se couchait. Il trouva sa maisonnette brillante de propreté, comme à l'ordinaire, la table dressée.

— Où sont les enfants, femme? interrogea-t-il.

— Je ne sais, répondit Léa, qui était très pâle. Sans doute se sont-ils attardés à jouer devant la synagogue... Tu ne les as pas rencontrés?

L'heure avançait. La première étoile parut. Rabbi Meyer fit le kidouch, fit le moussi. Alors, seulement, la jeune femme, attachant ses regards voilés sur ceux de son mari :

— Rabbi, prononça-t-elle d'une voix défaillante, je voudrais te dire un secret...

— Parle.

— Il y a de cela très longtemps, un voyageur s'arrêta chez nous. Il me confia deux joyaux. Ces joyaux, je les ai gardés ici. Ils sont si beaux, si beaux que mon cœur

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se prit d'attachement pour eux. Je ne puis te dire, maître, quel est cet attachement, quel est cet amour... Et, aujourd'hui, alors que je les croyais à moi, ce voyageur revient me les réclamer... Que faut-il faire?.

— Les rendre ! s'écria Rabbi.

— Es-tu bien sûr?

— Rends-les ! Rends-les ! répéta Rabbi.

— Eh bien ! oui. Viens voir. J'ai rendu les joyaux que Jéhovah m'avait prêtés.

Et Léa se dirigea vers le fond de la chambre. Soulevant un rideau, elle découvrit, étendus côte à côte, leurs deux petits garçons, qu'un berger avait remontés du ravin, les ayant trouvés morts au fond d'un puits de chasse...

... Le repas touche à sa fin. La vieille Miriem apporte au milieu de la table un lourd plateau d'argent garni de serpentins au miel. Elle s'approche de Debourah. Très près, dans l'oreille :

— Debourah, lui souffle-t-elle, venez. On vous demande...

Debourah, qui est demeurée silencieuse, attentive à tous les profonds récits qui tombent de la bouche des talmudistes, lève sur Miriem des regards pleins d'étonnement :

— On me demande?...

Puis elle cherche des yeux son père, afin d'avoir de lui la permission d'obéir. Mais Rabbi Êléazar a disparu. Alors, saisie d'une subite appréhension, la vierge lentement quitte la table pour suivre la servante, qui murmure :

— O Dieu ! Protège et propage cette sainte innocence !

Là-bas, mamma Esther et mamma Rachelle pressent d'un mouchoir leurs lèvres qui tremblent :

— O ma fille, prient -elles ensemble, que Dieu te

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 169

donne, large comme une feuille de myrte, la goutte de sang, afin que tu sois ce soir fille d'Israël !

— Amen! Amen! répondent les femmes !

Miriem et Debourah traversent de longs couloirs, ouatés de tapis et que décorent des glaces, des statues de bronze des palmiers. Après mille détours, elles arrivent à la chambre nuptiale, splendide, capitonnée de brocart et d'or. Au milieu se dresse le lit, pareil à un trône. La moustiquaire de soie, relevée à demi, laisse traîner des franges d'argent le long d'une peau de tigre. Sur la cheminée, une glace ovale, immense, s'encadre jusqu'au plafond d'un enchaînement de corbeilles, et des bougies sur deux candélabres vieil or éclairent le petit Uvre des devoirs sacrés. Des bergères s'allongent dans les coins.' Par les fenêtres, aux rideaux de pongé blanc, on découvre la mer sous le clair de lune...

A l'entrée de Debourah, une femme se détache de la pénombre. Elle porte sur les bras un nuage de batiste, qu'enguirlandent des myrtes. Debourah pâlit, en reconnaissant la chemise nuptiale...

Pendant que Miriem s'esquive, referme doucement la porte, Rika se met en devoir de dévêtir la mariée. Debourah tremble plus fort, à mesure que les vêtements s'affaissent, floconneux sur la peau de tigre. Après l'avoir enveloppée de la longue gaine nuptiale, la camériste va prendre en un recoin plein d'ombre un petit verre de cristal, où dort le réconfortant à l'eau de fleur d'oranger. EUe oblige Debourah à l'absorber entièrement. Puis, avec mille précautions, elle soulève un coin de la royale couverture qui montre en rehef — ô divin passé ! — le tableau brodé sous les arbres du jardin paternel : Moïse sauvé des eaux par la reine Putiphar... Elle supprime l'oreiller, laisse la jeune fille infléchir sa nuque sur le traversin de pourpre... Elle lui dit enfin :

— Fille d'Israël, pure fleur, sois courageuse. Sois sage. C'est l'heure d'appartenir à ton mari...

Une musique lente, douce, commence à s'entendre, comme exhalée par les grands murs lamés d'or, comme parvenant des lointains de la mer étincelante...- Une portière jusque-là invisible s'écarte.

Le jeune époux paraît, la tête découverte, le corps drapé d'un burnous blanc...

La portière retombe. La camériste s'est refondue dans l'ombre...

Là-bas, dans le grand Paris, Jacob continuait sa vie solitaire et studieuse. La confiance s'était faite en lui. Son assiduité à l'ouvrage, l'aisance de sa traduction, son intelligence de la pensée antique, l'acheminaient à grands pas vers le titre auquel il aspirait et lui avaient valu de ses maîtres de captivantes promesses. Déjà, sans avoir sollicité cette faveur, il avait chanté la Paracha plusieurs fois le samedi à la synagogue, invité par le rabbin lui-même, que sa lecture aux notes justes avait charmé. Et voici qu'un matin, on lui confiait les offices des jours courants à ce temple de la rue de la Victoire. D'un regard sûr désormais, il envisageait l'avenir.

Les semaines et les mois se succédaient avec une rapidité apaisante. Les petites lettres qui arrivaient du pays, à de très longs intervalles, ne lui apprenaient rien de nouveau « sur le quartier et sur la ville ». Il imaginait donc toujours Debourah dans la maison paternelle, Debourah de qui l'image lui était devenue si chère, si précieuse à travers l'éloignement ! Et avec plus d'ardeur,

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I7I

il espérait. Son titre, il le posséderait avant six mois. Il s'efforcerait de donner bien vite à ses soeurs les bons jeunes hommes qui leur étaient promis. Joseph et David sans doute ne seraient pas trop exigeants, vu leur caractère aimable, l'amitié qui les imissait, ce voisinage de dix années qui de deux familles n'en avait fait qu'une. Clarisse et Clémentine mariées, les vieux parents avaient manifesté le désir d'aller vivre avec elles, tous heureux, dans le beau domaine de la Réghaïa. Et lui, ayant fait son devoir, serait libre, et Dieu accomplirait ses vœux.

Toujours méditant son rêve, Jacob quittait le séminaire, par un soir de septembre, doux comme un soir de mai. Les mains derrière le dos, il traversait d'un pas léger places et boulevards de la capitale, dans cette prodigieuse animation qu'y répand la fin du jour. Il se permettait par instants de flâner un peu. Son cœur, qu'emplissait l'espérance, lui faisait aujourd'hui découvrir plus d'un charme au long de ce Paris qui, de prime abord, lui était apparu si noir. L'habitude aidant, à mesure qu'il assistait à l'évolution des saisons, la France se révélait à lui, avec ses paysages mesurés, tout en nuances, et la finesse de sa lumière. Des coins de Paris l'attiraient souvent : les allées de marroimiers du Trocadéro, la cour du Louvre, quand s'y étalait le soleil couchant, le jardin du Luxembourg, peuplé de statues et d'oiseaux... Il y sentait planer une grâce fière, une élégante noblesse... Et même cette banlieue, que d'aucuns disaient banale et où des amis l'emmenaient aux jours de congé, ne lui avait point déplu. Il en garderait de délicates impressions : à mi-flanc d'une colline, sous im ciel traversé de légers nuages, une silhouette de château, parmi de grands tilleuls dépouillés ; un parc orné de bustes de pierre ; une vérandah sur le bord de l'eau, d'où

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l'on découvrait une perspective rappelant celle des palais arabes sur la Méditerranée.

Cependant, la lumière tombait. Parmi la foule agitée, le fracas des véhicules, Jacob atteignit la rue de Maubeuge. Il revenait assez fréquemment dans ce quartier, entre deux séances au séminaire. Non point pour faire visite à la famille S... ou à d'autres familles juives de Paris. A cet égard, il s'était résigné à vivre seul. Les belles « maisons » lui restaient inaccessibles. Et d'ailleurs, ne disait-on pas que chez elles les mœurs d'autrefois, la vie simple étaient devenues plutôt un culte idéal qu'une pratique? Vivre seul, en attendant le succès... et le retour!... Mais dans certain vieil immeuble de la rue, au fond d'une cour, il y avait une taverne coquette, badigeonnée à la chaux, où Louna l'Algéroise faisait une savoureuse cuisine sur de petits fourneaux de terre cuite. Jacob y demanda une collation, vit des voyageurs d'Afrique, échangea quelques phrases sur Alger avec la bonne dame de céans qui portait encore le foulard à franges et la robe au plastron d'or. Puis, l'ombre étant complètement venue, il rentra aussitôt rue Vauquelin pour se remettre au travail.

Comme il passait devant la loge du concierge, celui-ci l'interpella :

— Monsieur Bacri ! Une lettre pour vous...

Jacob reconnut, sur l'enveloppe jaune, l'écriture en pattes de mouches de ses petites sœurs. Le cœur battant de plaisir, il escalada les étages. Il alluma une bougie à demi usée sur un chandelier d'étain. Il ôta son chapeau, son veston, qu'il étala soigneusement au dossier de l'unique chaise, et assis en travers de son lit, il déchira l'enveloppe. Deux lettres s'en échappèrent : l'une calligraphiée en lettres hébraïques et signée de son père, l'autre griffonnée par la main de Clarisse.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 173

Jacob, surpris, se demanda : « Pourquoi mon père s*est-Ll décidé à m'écrire lui-même? Il a donc quelque chose de bien sérieux à me dire?... Pour lui, soulever une plume est pis que soulever un bahut sur sa vieille échine ! Voyons... »

Et il lut :

Mon bien cher fils,

Nous t'avons choisi, pour ton bonheur, ce jeudi même, ta mère et moi, une épouse. Une jeune fille honnête et travailleuse. C'est Victorine, notre voisine, la fille d'Ismaël Azoulay. Tu la connais comme nous. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Nous sommes, depuis ce jour, dans la plus grande joie, ta bonne tante et moi. Car Ismaël nous a fait cette proposition : prendre tes sœurs pour ses fils, les prendre telles qu'elles sont, toutes nues, un morceau de viande dans un couflin. Elles sont devenues lep' potes depuis que tu les as quittées. Si tu les voyais, tu ne les reconnaîtrais plus. Jusqu'à quand allions-nous les laisser vieillir chez nous? On ne sait jamais. La vie et la mort sont entre les mains de Dieu. Qu'il fasse qu'à notre dernière heure, nous ayons fermé les yeux sur une bonne action. Et toi, tu acceptes Victorine. Et Victorine, mon fils, n'est pas sans dot. Elle a deux mille francs trousseau, deux mille francs bijoux, et comme argent de main, elle t'apportera la petite maison que nous habitons. Son oncle maternel la lui laisse en héritage. Tu auras comme beau-père l'homme qui a peur de Dieu, comme beaux-frères les meilleurs garçons d'Alger, ni buveurs ni joueurs ; bon caractère, jamais ne se fâchent. Le domaine de la Réghaïa est tout vert sous leur pioche. O mon fils, que Dieu te donne longue vie pour que tu viennes le visiter un jour ! Qu'est-ce . que ces rigoles d'eau fraîche, ces noricis, ces puits qui datent du temps des Romains, et ces carrés tout couverts de vignes, de melons, de pastèques ! Allez ! De vrais cultivateurs ! Qu'est-ce que nous demanderions de plus? Grâce à Dieu, nous sommes depuis jeudi les gens les plus heureux du monde. Car j'ai répondu à Ismaël Azoulay à ta place, comme si tu étais là. La maison est pleine des you-you des femmes, de la terrasse à la chambre du puits. Pour attacher le henné à Victorine à ton nom et à tes sœurs au nom de Joseph et Pavid, nous n'attendons que ta signature.

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Ta tante, ta fiancée, ta belle-mère, ton beau -père, tes beauxfrères, tes sœurs, chacun par son nom et moi, nous t'embrassons de tout notre cœur. Et que Dieu te fasse revenir comme ton cœur le désire. Ton père pour la vie,

Mardochée Bacri.

Jacob avait pâli à mesure. La lettre lui échappa des mains.

— Mon Dieu! prononça- t-il. Oh! quel châtiment!... Non... Jamais, jamais, tu ne permettras que je doive changer la colombe contre un oiseau de nuit !...

Il demeurait stupide sous le coup du dépit et de la douleur.

— Victorine... répétait-il, Victorine... Comment, comment cette pensée leur est-elle venue? Moi, épouser Victorine I Que Dieu éloigne cette destinée de ma tête ! Mais mon père et ma mère étaient fous lorsqu'ils ont promis cela ! Non, non ! Je vais leur répondre qu'ils ne comptent pas sur moi, que mon intention n'est pas de me marier si tôt... Avec cette gentille dot, Victorine trouvera fort bien un époux... Quant à mes sœurs, je suis prêt à leur gagner ce qu'il faudra, quitte à demander leur trousseau à crédit chez Bélaiche, comme le font la plupart des garçons pauvres chargés de famille... Et je veux rester libre, et Dieu me prêtant sa grâce, j'accomplirai mon rêve !

Jacob étouffa sa colère, prit vivement la lettre de ses sœurs. Le visage qui frémissait encore, l'œil mouillé, il parcourut la mince feuille où chevauchaient les petites lettres mal faites :

Notre bien cher frère chéri.

Cette fois, nous avons beaucoup de bonnes nouvelles à t'apprendre sur la maison et la ville. Chez nous d'abord, depuis jeudi, on n'entend que des chansons joyeuses. Chacun s'occupe de pré-

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paratifs de noces. Car nous aussi, notre bien-aimé frère, nous attendons notre part de bonheur. Papa te le dira et pardonnenous de te confier cela nous-mêmes, nous sommes si contentes ! D'un autre côté, nous avons failli recevoir le Messie. Car cette semaine, à la maison de tes anciens élèves, la grande maison des Lebhar, il y a eu dans la même journée {que Dieu les préserve du mauvais œil !) une circoncision, une communion, un mariage. Il ne manquait plus, vois-tu, qu'une mort et le Messie serait venu. Mais pour nous, il est arrivé le mois passé. Parce que nous rentrons d'une noce, mais quelle noce, mon cher frère ! Dieu veuille que l'on fasse autant pour la tienne ! une noce qui a duré toute une semaine, une vraie noce juive de l'ancien temps ! Et devine de qui? Oh! non, tu ne le devineras jamais! Eh bien, nous revenons de la noce de Debourah avec...

Jacob sursauta, contint un cri, se dressa, cherchant soudain sa respiration... Debourah mariée !... Debourah mariée !... Avait-il bien lu?... Il rapprocha de la lumière la petite lettre qui tremblait entre ses mains devenues glacées. Il relut lentement, à demi- voix, les syllabes meurtrières : <i Nous revenons de la noce de Debourah... » Un moment, il ferma les yeux... Et il répéta : « ... A la noce de Debourah... Déjà mariée ! Déjà !... » Les mots se bousculaient dans sa tête, pénétraient son cœur en lames brûlantes... Mariée! Et avec qui? Qui était le chanceux époux de cette reine? Et le talmudiste recueiUit toute sa volonté pour continuer sa lecture :

... avec M. Edmond Saffar, le jeune homme le plus élégant d'Alger. Ça fera un beau couple...

Jacob blêmit. Edmond Safiar ! Il le connaissait, ce jeune homme à la réputation de chic et de délicatesse, qui lui volait son bonheur... Il le connaissait pour l'avoir jadis, au Medrach, sauvé plus d'une fois de la falaqa du maître qui menait ferme les enfants riches, — les plus paresseux et les plus vaniteux. Rabbi Éléazar les appelait les renégats. Edmond toutefois, malgré sa mise

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recherchée, son petit col empesé et sa lavalHère à pois qui seyait à son teint, prenait volontiers sa place à terre, lorsque l'unique banc de la classe était complet. Mais comme il lisait sa prière mollement, sans foi, et comme il avait l'air de se moquer de leur pauvre matériel vétusté et délabré, et comme, sans regret aucun, il quitta, le lendemain même de sa communion, le Medrach et le grand maître ! Aussi n'avait-il laissé dans leur cœur à tous aucun vide, aucun souvenir tendre... On resserra les rangs et tout fut dit.

— Comment, se demandait Jacob, comment Rabbi, si sévère, a-t-il pu consentir à donner sa fille à une famille éloignée de la loi de Moïse, qui jamais ne comprendra la valeur de Debourah?

Et meurtri, désespéré, haletant, Jacob poursuivait la lettre :

Qu'elle était belle, la fille de ton ancien maître ! Si tu l'avais vue, ô mon frère ! Tout le monde faisait des cinq pour que Dieu la garde à son père !

Mais à chaque phrase, Jacob sentait se griller son foie. Et cependant, il goûtait une acre jouissance à se les redire en lui-même, ces phrases, qui exaspéraient sa douleur.

— Qu'elle était belle ! Oh ! je m'en doute bien ! Que j'aurais voulu la bénir, moi, habillé de la toge, la regarder un instant, ses yeux baissés, et puis... C'en est fait de mon rêve, murmura-t-il.

Et des larmes embuèrent sa prunelle. Il les essuya vivement du revers de la main. Et puis, malgré tout, il voulut lire, lire toujours, jusqu'au bout, cette lettre qui lui parlait d'elle :

Mais tu ne sais pas, mou cher frère, quel honneur nous a fait cette fille des grandes races ! Malgré sa beauté et son riche mariage, elle n'a pas été indifférente envers nous. Dans la salle du bain, il y a eu les jeunes filles les plus fortunées et les mieux éduquées

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de la ville qui sont venues lui offrir leur bras pour la conduire au mecvé. Elle les a repoussées doucement pour accepter le nôtre. Elle nous a fait aussi coucher, moi et Clémentine, à ses côtés sur son petit matelas de jeune fille pour sa dernière nuit dans la maison de son père. Et nous n'avons fait que lui parlef de toi durant ces quelques heures avant que le soleil se lève, de ta situation, de tes progrès chez tes nouveaux maîtres. C'avait l'air de faire beaucoup de plaisir. Mais tu sais que les mariées ne parlent pas. Elle nous écoutait sans répondre. Seulement, il nous a semblé, comme elle était dans l'ombre, qu'elle pleurait...

Jacob suffoqua. Il prit son visage dans ses deux mains.

— Oh IDebourah ! s'écria-t-il, Debourah !..C'eâttrop !... L'épreuve est trop pénible pour de pauvres créatures humaines!...

Et tumultueux, terribles, jaillirent les sanglots.

Lorsqu'il eut cessé de pleurer, Jacob aperçut, gisant à ses pieds, la lettre de son père. Il rougit comme un coupable. Il la ramassa, la déposa sur la table auprès de celle de Clarisse, qu'il avait achevé de lire. Enfin, sans essuyer les dernières larmes à ses joues en feu, il se prit à réfléchir.

Il n'avait pu éprouver qu'un mouvement d'horreur à cette proposition de Victorine pour compagne. Et pourtant, s'il refusait, qu'adviendrait-il? Dans la petite maison où la gaieté était venue s'asseoir, quelle désunion, quel désastre même ! Le père Ismaël n'accepterait plus les deux sœurs pour ses fils, quelle que fût leur dot ! Car nettement, maintenant, se découvrait le calcul du vieux marchand. Et la douleur ferait beaucoup de mal à sa pauvre tante, courberait davantage l'échiné de son père, et les malheureuses petites sœurs mourraient vieilles filles de résignation et de chagrin...

— Et enfin, se dit Jacob, l'irréparable est accompli. Debourah n'est plus pour moi que la Debourah du Tal-

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mud ! Tôt ou tard, il faudra que je me marie, pour obéir à ta loi, ô mon Dieu ! et pour ne pas avoir de remords quand il ne sera plus temps... Que ta volonté soit faite ! Nul ne peut effacer de sa destinée ce que tu as écrit sur son front...

Jacob ferma les paupières. Un élan de stoïcisme monta en lui.

— Debourah, soupira-t-il, sois pour moi l'exemple d'une sainte. Que ton acte de sagesse et d'abnégation soit toujours devant mes yeux ! Tu as courbé la tête pour obéir à ton père, je courberai la mienne pour obéir à Dieu !

Jacob s'assit courageusement à sa table. La face toute crispée, il écrivit :

Soyez heureux, et que la femme que vous me destinez soit préparée par Dieu pour que votre joie s'accomplisse jusqu'au bout. Je vous embrasse.

Votre fils.

Mais lorsque ses doigts lâchèrent la plume, Jacob s'enfuit de la place où il venait de tracer son arrêt de mort. Subitement grelottant, le front en sueur, il vint chercher refuge contre la vitre glacée de sa fenêtre. Il était livide. En bas, dans l'obscurité, parmi le peuple des édifices, grondait Paris, Paris nocturne, traversé de rumeurs, soudain mordu par la bise, Paris changeant, capricieux, un instant charmant et tout à coup lugubre. Alors, plus atroces que jamais, Jacob sentit son éloignement, son abandon dans ce pays étranger, la nostalgie de la maison familiale, le mal du retour... Une lassitude s'empara de tout son être. Il se laissa choir sur la chaise où son veston était étalé, les bras ballants, la tête penchée... Toute sa volonté, toute son ardeur, tout son courage venaient de mourir...

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Depuis l'entrée de Debourah dans la famille Saffar, le mode d'existence y avait bien changé. Tout d'abord, ^'avait été à chacun une impression de gêne, de confusion qui faisait qu'on élevait à peine la voix pour parler à la fille de Rabbi Éléazar. Le jeune Henri s'était plié immanquablement à rentrer aux heures des repas ; les jours de fête, avec le coucher du soleil. Il avait cessé de rapporter à table lès prouesses des étoiles du casino : ce spectacle fut banni de leurs distractions. Les jeunes filles restreignirent leurs visites, négligèrent les thés dansants. Si quelquefois leurs places étaient retenues à l'Opéra, elles interrogeaient du regard le grand frère qui, à son toiu", demandait très humblement l'assentiment de Debourah... Debourah rougissait, leur disait avec -douceur quelle était sa pensée, ce qu'elle voyait d'inconvénients à ces sorties fréquentes qui diminuaient le goût des réunions familiales, faisaient éloigner les demandes €n mariage, car les médisances naissaient des rues et le sage parmi les hommes dans son regard avait sa balance... Mme Saffar elle-même trouvait dans les paroles de sa bru quelque chose de juste. Elle n'acceptait plus ni thé ni dîner en ville, n'osant abandonner Debourah et sûre -que celle-ci ne consentirait jamais à prendre un repas quelconque chez des personnes étrangères.

Debourah avait apporté de même dans sa nouvelle famille l'amour des ouvrages d'art. Elle entreprit d'enseigner à Aurélie et à Anaïs, qu'elle appelait ses sœurs, il confectionner pour leur trousseau une couverture pareille

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à la sienne. Cela ne fut pas sans peine ni sans volonté. Un moment enthousicismées, les linottes manifestaient bientôt leur fatigue de l'effort, de l'application à un même objet, leur besoin de respirer l'air du boulevard. Debourah songeait alors à Clarisse et Clémentine, les petites sœurs de Jacob, qui n'avaient jamais vécu que du parfum de la maison familiale. Comme elles l'eussent remerciée, elles, avec empressement, avec joie, et comme elles eussent été douces à élever !... Mais Debourah ne se rebutait point, et le soir, en rentrant, père Saffar se réjouissait du beau tableau de famille : chacune penchée sur son ouvrage, sous le regard attentif de la jeune maîtresse... Ou bien, on s'était interrompu pour l'écouter dire quelque attachante histoire, telle qu'elle en tenait de son père, brodées sur le Zo'har ou la Bible, et qui coulait de sa bouche en fleurs de grâce et de déUcatesse... Père Saffar, tremblant d'émotion, venait alors déposer sur les genoux de sa nouvelle fille une guirlande de jasmin ou un sachet de friandises. Il était au comble du bonheur. La maison se trouvait toujours pleine. Personne ne manquait aux repas. Il voyait que, contrairement à ce qu'avaient proclamé les jeunes filles, c'était Debourah qui peu à peu les entraînait à sa suite vers le chemin « ancien »... Il n'était point jusqu'à la vieille Miriem qui ne s'épanouît de plaisir. Elle entendait qu'à table on flattait sa cuisine. Le mal qu'elle se donnait pour réussir tel plat « se voyait ». Tout le monde mangeait ensemble ; elle n'avait plus à entamer le pâté avant de le présenter, comme lorsqu'il fallait satisfaire le premier venu pressé de s'en aller pour le théâtre ou le casino. « Je suis soulagée, disait-elle. Que Dieu te laisse, ô Debourah ! Tu es une fée, et ton approche a métamorphosé tout le monde ! »

Oh ! que les soirs de vendredi étaient pourtant pénibles à Debourah! Sa belle fermeté l'abandonnait

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Devant la table brillante, les mets délicats, les fleurs les plus rares, un chagrin, un vide infinis se faisaient en son cœur. Personne ne se levait pour bénir le repas. Des prières, des causeries d'autrefois, pas une trace. Elle eût voulu étouffer ce regret que lui interdisait sa conscience, donner toute son âme à cette famille nouvelle qui seule désormais devait être la sienne. En dépit de ses luttes, l'image de Jacob s'offrait à elle. Sa voix douce et grave, mêlée à ceUe de son père, résonnait dans le plein air du jardin, ou dans cette vieille salle à manger des fêtes, célébrant la vigne, les moissons, l'héroïsme des ancêtres, la puissance d'Iahvé dans la vitalité de la race et l'étemel renouveau de la nature...

Ni Rabbi Éléazar, ni Rachelle, ni la vieille Esther n'oubliaient leur fille. Depuis qu'elle les avait quittés, ils dînaient plus tôt, ce soir du sabbat. Et Rabbi Chloumou emportait pour Debourah, soigneusement serrée en une petite corbeille, sa part du pain aux anis et du vin bénis par le maître. La consolation était pleine de mélancoHe. Le vrai charme intime s'était éteint de la vie de Debourah...

Un matin qu'Edmond rentrait de sa promenade, il fut très étonné de ne point voir dans la saUe à manger Debourah qui s'y tenait d'ordinaire ni, à la table déjà mise, le couvert de sa femme à côté du sien. Il alla demander à la vieille Miriem où se trouvait Debourah. Sortie? Elle lui avait dit pourtant qu'elle ne devait joint passer le seuil avant qu'un mois ne s'achevât... Miriem détourna un peu la tête et murmura :

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— Non... Debourah est dans sa chambre...

— Malade? questionna vivement Edmond avec inquiétude.

— Que Dieu garde î

Il courut à la chambre à coucher. Il la trouva déserte. Un oreiller manquait au lit nuptial... Quoi? Sa Debourah, qu'avait-elle donc? Et où était-elle?... Ses sœurs l'auraient-elles froissée en manquant à leur devoir? Sa mère, autoritaire, blessée par quelque remarque domestique? Son père?... Non, non ! Il ne devait point songer à tout cela... Il était sûr...

— Quoi... alors?... se dit-il en épongeant son front. Et voici que la glace lui réfléchit son image... Il demeura

immobile, extasié... Debourah était assise, en un recoin de la pièce que cachait à demi une tenture, sur le bord d'un lit pliant qu'on avait demandé naguère d'installer là, et dont il n'avait jamais soupçonné l'usage... Encore en déshabillé du matin, sa chevelure aux épaules, elle brodait attentivement...

li se dirigea vers elle sur la pointe des pieds; et la surprenant, voulut lui enlacer la taille pour la baiser sur les lèvres, comme il aimait tant à le faire. Mais Debourah s'écarta aussitôt, — effrayée, lui parut-il, et puis contrainte :

— Non... Non... Edmond ! supplia-t elle. Respecte au moins cette recommandation du Talmud ! Pour que nos enfants soient sains et purs...

Et comme Edmond ouvrait de grands yeux :

— Je ne te comprends pas, ma chérie... Qu'as-tu? Elle baissa le front :

— Je suis dans une autre route...

Discrètement, mais sans pudibonderie, elle lui expliqua

le devoir de la femme impure.

— Je déserterai ta table et ton Ut... Ma serviette

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 183

ne touchera pas la tienne. Évite de me parler. Ma mise restera "négligée pour... t'éloigner de la tentation, soufflat-elle en rougissant jusqu'aux cheveux.

Edmond écouta, surpris d'abord et confus. Puis, peu à peu, le sens de ces phrases lui revint clairement à l'esprit. Il avait ouï dire, jadis dans la famille, que c'était presque un crime d'approcher une femme à ses périodes. Mais chez eux, on observait si peu la religion ! Par snobisme bien plus que par hygiène, depuis des années, Mme Saffar faisait lit à part. Et ces sortes de coutumes étaient restées très vagues dans son esprit...

Toutefois, c'est à l'épreuve qu'il goûta le chagrin de cette séparation.

A table, il ne pouvait se résoudre à voir vide la place du côté de son cœur. Souvent, il se tournait, comme pour découper la part de Debourah ou lui empUr son verre avant le sien. Il l'imaginait alors qui mangeait sur un coin de sa petite table, en cette cellule de pénitente. Et il baissait la tête avec un soupir...

Le soir, il gagnait tristement son lit, trop vaste pour lui seul. Qu'il languissait de sa chérie, de sa société, de sa causerie plus douce que les fleurs de mai ! Pour se consoler, il tendait l'oreille, et longtemps, sans pouvoir dormir, il épiait son souffle régulier, ou le glissement de son pied nu sur le parquet ou le froissement contre l'oreiller de son foulard de soie... Et ce réveil ! Ne plus apercevoir Debourah debout, vêtue à demi devant sa psyché, lesbras cambrés, tordant sur sa nuque les tresses éclatantes de sa chevelure... Et lorsqu'il tentait de la joindre au seuil de sa chambrette, à un détour du couloir, et de lui adresser quelques paroles... Oh ! ce regard timide qu'elle lui jetait à peine, cette voix étouffée, presque contrefaite, qui lui donnait à croire que sa femme était boudeuse, ou s'accommodait de son abstinence !

Il s'ennuya, s'énerva, revint souvent vers le fruit défendu. Mais la pénitente était tellement sévère !

— Huit jours ! C'est bien long, Debourah ! lui disaitil. Huit jours sans t 'approcher ! Laisse-moi prendre une caresse, sur ta nuque seulement, et je resterai sage pour quelque temps I

— Sois patient, Edmond ! conjurait Debourah, sois fort. Et tu verras que tu auras gagné à attendre...

Mais lorsque Edmond voulait arracher sa femme à sa retraite, insistait pour avoir quand même ce qu'elle lui refusait, alors Debourah se fâchait :

— Je ne te permettrai plus d'entrer ici» Edmond ! Et je finirai, si tu ne te résignes pas, par faire ta punition plus longue... Allez, ma porte vous sera fermée !

Et puis, en se retirant, Edmond avait l'air si malheureux que Debourah le regardait de ses beaux yeux enchanteurs, où passaient bientôt de tendres promesses :

— • Edmond, tu ne veux pas te raisonner : il ne manque plus guère...

Et gracieuse, elle comptait sur ses doigts blancs :

— Juste trois jours... C'est vite passé. Et tu verras qu'il viendra, ce soir où ta femme sera toute à toi...

Debourah est revenue de son bain, étincelante et parfumée.

Elle est descendue au mecvé, accompagnée de deux vieilles femmes qui, au-dessus de sa tête, ont chanté le cantique purificateur, rendant grâce à l'épouse accomplie, et lui rappelant toujours ses devoirs, sa mission de

dévouement et de vertu... Debourah est habillée de tuile rose, sa poitrine est couverte de jasmin. Ses lourds cheveux encore humides s'enroulent sous un foulard d'or. La table resplendit. Les mets de circonstance, qui fleurent la menthe, la semoule, la cuisson mesurée, fument parmi les orchidées, les roses et les raisins muscats. La vieille Miriem sait la coutume de ce soir. Dès quatre heures, elle a allimié la veilleuse d'huile verte, déroulé soigneusement devant la porte de la chambre à coucher la lourde tenture où le ^"ili^ s'étale en lettrée flamboyantes. Sur le lit sont rangés de nouveau les oreillers pareils et les soyeux déshabillés de nuit.

Le visage d'Edmond rayonne de bonheur. Debourah lui paraît plus belle que jamais, plus adorable... Elle baisse les yeux chaque fois qu'elle rencontre le regard de son époux, plein d'un ardent désir...

Tandis qu'en son âme s'éveille plus d'un souvenir, plus d'un regret. Ce soir du Bain, la coutume demandait qu'on invitât quelque étranger, quelque témoin, pour échanger avec lui les paroles pieuses et les anecdotes appropriées, qui bénissaient le repas. L'on évoquait, entre deux cantiques, la figure d'Esther qui, tel soir, à minuit, descendit au bain purificateur, farda ses yeux immenses et vint s'abandonner à l'époux qu'elle aimait. Dans cette nuit unique, où brillait la pleine lune, des milliers de fils d'Israël, dit-on, furent conçus aux flancs des femmes... Et bientôt Debourah fait mille efforts pour chasser l'image impie qu'appelle son cœur... Cet étranger, ce témoin qui assistait chez eux, pour sa mère, au repas biblique, c'était Jacob...

Le repas se prolonge en une conversation lente, qui peu à peu, se raréfie et tombe. Mme Saffar dit à son fils :

— Edmond, vous pouvez vous retirer. Debourah est fatiguée, ce soir, après un bain si chaud...

l86 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

Mais Debourah vient d'abord à Mme Saffar, lui embrasse une main, à père Saffar chez qui ce geste de la part d'une telle fille provoque un attendrissement si profond qu'une larme grelotte au bord de ses paupières. Elle salue de la tête ses sœurs et frère... Et déjà Edmond la prend par la taille. L'émotion du premier soir fait battre son cœur... Il règle son pas sur le pas de sa femme, et tous deux, côte à côte, s'éloignent vers leur appartement...

A quelque temps de là, Debourah devait commencer ses visites chez les parents les plus âgés de la famille. Maître Fassina l'attendait en premier lieu pour un repas auquel il l'avait conviée avec son époux. Mme Safïar proposa d'accompagner la nouvelle mariée à Saint-Eugène. Cela occasionnerait à tous une joyeuse diversion.

Mais les jeunes gens se récrièrent :

— Oh ! non... Jamais nous n'irons manger chez grandpère, l'homme qui nous compte les bouchées !

— Merci ! Nous ne tenons pas à ce que l'affaire de l'autre jour recommence... Une femme, dit Anaïs en se tournant vers Debourah, une femme que grand'mère avait invitée et qui mâchait un peu vite. Il tire son grand couteau à tailler le pain, le lui présente et dit : « Moi, quand je vois une personne manger beaucoup devant moi, je voudrais lui monter ce couteau depuis le petit ventre jusqu'au gosier ! »

— Et surtout, fit remarquer Henri, qu'aujourd'hui les parents ne vont pas se gêner pour s'inviter eux-mêmes.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 187

SOUS prétexte de vouloir connaître la mariée... Alors, oui ! vous allez l'entendre ronchonner !

— Assez ! Assez ! interrompit Mme Saffar, qui rougissait au regard de Debourah des mesquineries de son père. Il ne faut pas faire attention... Grand-papa est vieux. C'est de sa misérable enfance qu'il a gardé ce goût de l'économie... Cependant, il n'a pas marchandé pour nous donner une belle dot, à mes sœurs et à moi, lorsqu'il s'est agi de faire notre bonheur !

— Mais, dit à son tour Debourah aux jeunes gens qui hochaient la tête, pour nous ce ne sera pas de même.., Nous n'allons point chez grand-père pour nous rassasier.., Je lui dois ma première visite. Et il est bon que deuj jeunes filles m'accompagnent. Une obligation à remplir Et ensuite, on a la conscience tranquille et le cœur content... Et cela fera tant plaisir à votre grand'mère de vous avoir tous autour d'elle, pour lui présenter la femme de son petit-fils aîné !

Le vieux Fassina attendait les deux époux, ce samed matin, en se promenant face à la mer, parmi les jasmin; fleuris. Il portait un ample pantalon de drap noir, ui turban tout neuf, ses lunettes relevées, selon son habi tude, au delà des sourcils en broussaille. Il scrutai attentivement depuis onze heures chaque tramway qu s'arrêtait devant la porte de sa villa. Mais quelle ne fu point sa surprise de voir débarquer soudain toute un* bande joyeuse ! Il rajusta ses limettes... et parmi li multitude des neveux et nièces et des petites-filles distingua Aurélie, Anaïs, — ainsi qu'ÉmcUe, l'épouse d son plus jeune fils ! Il devint cramoisi... Il courut à s femme qui terminait sa toilette devant une commode engluant le bord du foulard contre son front ridé. Il s pencha sur son épaule et lui cria, car elle était un peu dur d'oreille :

l88 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

— Les voilà, les trois femmes au monde qui m'ont saoulé ! Lève-toi les recevoir !

Et il lui présenta son doigt de milieu qu'à trois reprises, en mesure, il lui avança jusqu'à la bouche :

— É-mé-lie ! Au-ré-lie ! et Anaïs-s-s ! ! !

— ^ Chut ! Chut ! gourmanda la vieille, sois calme. Ne nous fais pas d'affront aujourd'hui ! Contiens-toi un peu devant la sage fille de Rabbi Éléazar. Qu'est-ce qu'elle va penser de nous? Allons, allons, apaise ton sang ! insista-t-elle, s'inquiétant de voir son mari qui s'était pris à aller et venir, les mains derrière le dos, sous la vérandah où la table était dressée. Insulte le chien, mais épargne son maître..

— Bonjour, la compagnie ! s'écria Mme Émélie en pénétrant la première sous le porche de marbre ciselé. Vous aurez pour le moins un couvert de plus, aujourd'hui que vous recevez la nouvelle mariée de la famille ! On me -disait que c'était une merveille et j'ai voulu la connaître. Je les ai rencontrés dans la rue Bab-Azoum, j'ai sauté dans le même tramway... J'achevais ma saison à Biarritz lorsque j'ai appris ce mariage !...

C'était une femme courtement vêtue, osseuse, aux cheveux d'un roux pâle, aux petits yeux gris- vert, la face couperosée, piquée de taches de son. Avec cela, l'air le plus pincé du monde en s'adressant à ces vieux qu'elle détestait pour leur passé de misère et leurs antiques habitudes. On la donnait pour une civilisée du dernier genre. Elle employait les plus grands mots pour dire de bien simples choses et circulait chez elle avec un Racine dans la poche. Le désaccord dans son ménage était complet. Le mari, sosie du père Fassina, avare, n'aimant ni recevoir ni rendre de visites, adorant la vie simple, rapportait volontiers à la a cibilizée » qui se

mettait dans tous ses états, le poisson trouvé le meilleur marché sur le port, qu'il serrait au fond de son mouchoir à carreaux rouges...

/Aurélie et Anaïs vinrent ensuite. Elles embrassèrent sans effusion la vieille grand 'mère, « qui sentait les étoffes renfermées », et saluèrent simplement le grand-père, qui leur avait presque tourné le dos. Il remarqua toutefoisque ses petites-filles avaient une tenue un peu plus convenable que d'habitude, des robes moins extravagantes,, point de fanfreluches à la taille ni aux cheveux. Sa mau^ vaise humeur contre elles s'en diminua...

M. et Mme Saffar et leur fils Henri furent reçus avec cordialité. Il leur fit la grâce de leur offrir des chaises, leur souhaita en quelques mots la bienvenue...

Enfin, entra Debourah, au bras de son mari. EUe portait une robe de foulard à fleurettes tendres, im chapeau noir très simple, ombrant sa belle face i:ose... Elle s'arrêta devant le vieillard qui était venu à sa rencontre. Elle lui baisa la main avec respect, s'enquit de sa santé et de celle de son épouse, lui dit combien elle était heureuse de n'avoir eu d'eux que de bonnes nouvelles. Elle embrassa la grand'mère affectueusement sur les joues. La bonne vieille voulut l'asseoir à son côté pour mieux la contempler.

— Comme elle est beUe ! Que Dieu la préserve ! ditelle à Edmond.

Tandis que maître Fassina, déridé, souriait du bord de ses lèvres rasées...

— Tu vois, dit-il à sa femme lorsque la compagnie fut passée dans l'antichambre se délester des ombrelles et des chapeaux, voilà une femme, comme l'aime mon cœur ! Tu vois quel respect?.,. Tu vois comme on pratique encore le baise-main chez les gens comme il faut?... Il n'y a que chez ta fille que toutes les beUes choses sont

passées démode ! Tu as entendu ces questions mesurées?... Voilà une vraie femme ! Ma chemise, je la lui donnerais !

— Oui, oui, mon ami, tu as raison... C'est une perle... C'est un diamant... Mais des filles comme ceUe de Rabbi Éléazar, il n'y en a qu'une !

Avant de se mettre à table, on proposa un tour dans le jardin. Le vieillard fit admirer à Debourah ses eucal5^tus géants qui assuraient à la maison prospérité et protection, ses bancs de mosaïques anciennes, ses berceaux en forme de marabouts, dont le sol était couvert de jasmins détachés par l'automne, ses allées soignées, bordées de géraniums et de roses. Les jeunes filles en ornèrent leurs têtes et leurs corsages, riant à mesure sous cape de la fureur que contenait le grand-père. Edmond cueillit une rose pour la taille de sa femme.

— C'est inutile, Edmond, dit Debourah gênée, les fleurs sont plus belles sur leurs tiges...

Et aussi un souvenir tendre et douloureux brûla son cœur... Ce soir de vendredi dans la maison paternelle... la vieille glace qui l'avait reflétée, habillée de mousseUne, un bouquet de myrte à sa taille qu'elle y avait piqué pour plaire à Jacob... Sous l'émotion, elle fit le geste d'arracher la rose qu'Edmond avec amour avait fixée lui-même... Mais le vieillard porta une main à sa poitrine.

— Prends, ma fille, prends ! assura- t-il, prends tout ce que désire ton âme !

A table, maître Fassina se leva pour prononcer le Kidouch. Et Debourah eut des larmes aux yeux... Elle se rappela les repas de la maison, et son père... Quand maître Fassina lui passa le verre de vin béni, elle lui rendit les grâces avec une mesure, une distinction qui portèrent à l'extrême la joie du vieillard. Ses narines se dilataient, son œil se faisait humide. Il se sentait revivre

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I9I

auprès de cette jeune épousée, et belle et pure, et instruite selon les vrais préceptes de la Thoura...

— Que Dieu nous la garde, comme une couronne sur notre tête disait-il à maître Saffar épanoui d'orgueil.

Ou bien il se tournait vers sa femme, et sans gêne aucime, lui répétait :

— Voilà une vraie femme ! Parle-moi de semblables, je t'écouterai !...

Le repas fut très animé. Le vieillard n'avait d'yeux ni d'oreiUes que pour Debourah. Il veillait à ce que rien ne lui manquât, la servait lui-même, bien qu'elle s'en défendît, avec des mots tendres, des délicatesses qu'on ne lui avait jamais connus. Il la questionna sur sa vie nouvelle, voulut savoir si elle était sincèrement heureuse, lui parla de Rabbi Éléazar qu'il vénérait, et lui fit jurer que désormais eUe viendrait chaque semaine lui rendre visite...

Les jeunes gens causèrent fêtes et promenades. Mme Émélie ne tarit point sur son voyage en France, le mouvement de Paris et le dernier chic de la station de Biarritz... Mais son genre d'éloquence agaçait le vieillard qui l'interrompait à tout instant :

— Bon, toi! Passe-moi le pain!... Passe-moi cette bouteille !...

Comme on arrivait au dessert, maître Fassina s'excusa. On le vit reparaître au bout d'im instant, balançant à ses doigts noueux un trousseau de clefs mangées de rouille, et dissimulant à demi un objet que l'on ne devinait pas, roulé en un chiffon moisi. Il déposa le tout sur la table, se rassit bien lentement, afin de jouir de l'impatience qu'il devinait dans chaque regard. Avec mille précautions, il ôta l'enveloppe. Elle recouvrait une cassette en ébène incrustée de filigrane. Il fit jouer une clef. Sur un ht de brocart apparut un diadème, un

superbe diadème ancien, de monture un peu massive, mais que de purs diamants illuminaient de cent feux... Et aux regards ébahis de tous, il le porta lui-même sur les beaux cheveux noirs de Debourah.

— Voilà mon cadeau de noce ! dit-il avec fierté. La première affaire que j'ai faite dans ma vie et qui me porta bonheur !

Il rehaussa ses lunettes, posa un coude sur la table.

— Je possédais dix mille francs. C'était toute ma fortune. Un jour, un caïd d'Orléansville vint me demander de les lui prêter. Et pour gage, il me confia ce diadème que vous voyez. Une année, deux années, trois années passèrent. Mon caïd ne revenait pas... J'allai faire estimer le bijou chez mon ami Zitoun : « Si tu veux le vendre un jour, me dit-il, apporte-le-moi. Je t'en donne quarante mille francs ! » Voilà cinquante ans que ce diadème dort dans mon coffre-fort. Je n'ai plus jamais revu ni le caïd, ni mon argent, ni l'intérêt de mon argent. Il y a quelque temps seulement, par hasard, j'ai appris que cet homme avait été assassiné le soir même, sur la route du Zaccar, par des compagnons qui le savaient porteur de cette somme...

Le diadème fit ensuite le tour de la table... Quand il arriva aux mains de Mme Émélie, elle le soupesa avec un geste où pointait le dépit, et après un léger haussement de ses maigres épaules, dit :

— Oui... C'est un beau cadeau... Un bijou de valeur... qu'on doit conserver comme une relique...

Rabbi Éléazar ne pouvait endurer longtemps de ne point voir sa fille. A peine huit jours s'écoulaient-Us que ses pas le conduisaient vers le boulevard. Les jambes ne vont qu'où aime à aller le cœur, dit le proverbe. Il gravissait malgré lui les étages de cette vaste maison moderne, dont la physionomie était antipathique à son âme... Et mi-hésitant, mi-hardi, il sonnait à la porte des Saffar.

Oh ! sa joie profonde à la vue de Debourah ! Il la tenait longuement blottie dans ses bras, comme aux jours qu'elle était tout enfant... Depuis ce mariage, elle avait pourtant revêtu un air grave, montrant certaine appréhension, certaine tiédeur à son approche. Rabbi se donnait le démenti à lui-même. Il s'efforçait de la considérer toujours comme sa tendre petite fiUe, ou de la reconquérir... Et il serait demeuré là sans fin, devant la table basse où un rafraîchissement lui était servi, à la contempler qui allait et venait dans sa maison, ou bien penchée sur son ouvrage, ainsi que, naguère, à l'ombre des feuillages du jardin paternel... Mais le devoir l'appelait à la synagogue, aux talmudistes, aux petits qu'il préparait avec tant d'amour à la communion. Et le fait était que de chacune de ces visites, il revenait pensif, mélancolique, le cœur inassouvi...

Depuis quelque temps, cette mélancolie faisait place à de l'agacement, à de la mauvaise humeur. Rabbi s'asseyait à sa table, après avoir balbutié le Kidouch, les sourcils froncés, manquant d'appétit.

— Qu'as-tu, Rabbi, se décidèrent à lui demander ses deux femmes, voyant qu'au long des semaines cette attitude persistait. Il n'y a que du bonheur, Rabbi? Debourah n'est point malade?

— Non, non, répondit-il les narines pincées, en laissant échapper un soupir. Elle n'est pas malade... Que Dieu l'en préserve...

Il s'interrompit, puis déclara :

— Mais on m'a volé l'affection de mon enfant. Debourah n'aime plus son père...

— Oh! Rabbi... Rabbi... Tu exagères...

— C'est comme je vous le dis. Si j'ai les yeux parfois bandés, mon cœur ne me trompe jamais. Elle me reçoit mollement... EUe ne met pas trop d'empressement à venir à ma rencontre. Voici maintenant qu'elle me laisse attendre dans ce grand salon, moi qui fais tant d'efforts pour franchir le seuil de ses beaux-parents. Elle avance hésitante, me tend sa joue à peine, que je l'effleure... Elle cherche à s'esquiver... sous prétexte que sa toilette n'est pas achevée, que son mari va bientôt rentrer... Elle garde toujours un long châle, comme pour me cacher sa mise négligée, comme si nous étions en plein hiver... Quel chagrin ! gémit-il, jamais je n'aurais cru que ma fille cesserait un jour de m'aimer!...

Esther et Rachelle, depuis un instant, se regardaient en souriant. Devant la douleur trop vive de Rabbi, eUes n'hésitèrent plus à lui dévoiler le secret :

— Console-toi, Rabbi. Debourah te reçoit avec beaucoup de gêne... Elle a honte... Elle veut dissimuler à tes yeux sa position. Car notre chérie va bientôt être mère...

Rabbi Éléazar demeura d'abord silencieux. Puis son visage s'éclaira... ses yeux se mouillèrent... Il porta une main à sa poitrine, et d'une voix qu'étouffait l'émotion :

— Ma fille bientôt mère... Dieu! Sois loué) Sois

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR Ig5

loué!... Je vais, dès maintenant, commencer mon jeûne de sept jours, pour que tu lui accordes, ô Seigneur, une heureuse délivrance !

Quelques semaines plus tard, mamma Esther, mamma Rachelle, suivies de Rabbi Chloumou, les bras chargés de paquets, de petites corbeilles roulées dans de la mousseline ou du papier d'or, montaient l'escalier de la grande maison du boulevard. Ils furent reçus dans le salon rose par Mme Saffar et ses deux filles. Rabbi Chloumou déposa sur le tapis son volmnineux fardeau et se déroba au plus vite. Tandis que les deux vieilles, encore tout essoufflées de l'ascension, prenaient place sur les bergères qu'on leur offrait.

Après une conversation mystérieuse, à voix basse, entre les femmes, Aurélie et Anaïs battirent des mains :

— Oh! Quel bonheur! Quel bonheur! Debourah... va nous donner un bébé!...

— Ah 1 souffla Aurélie à l'oreille de sa sœur, voilà pourquoi Edmond n'a plus de ces mauvaises humeurs !... Debourah n'est plus servie à part... Elle ne va plus à la tebila... Elle ne se sert que de notre salle de bain commune...

— En effet... Mais comment, comment, se demandaient les jeunes filles, Debourah a-t-elle pu dissimuler à nos yeux, jusqu'à ce jour?...

Et puis, curieuses, eUes soulevèrent la mousseline qui recouvrait les corbeilles.

Oh ! les mignonnes petites chemises aux manches de tulle cœur-de-riz, les bonnets de dentelles ornés de mains

196 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

d'or, les langes bleus, mauves, roses, et la longue robe blanche pour le baptême, aux mille volants, qui déjà paraissait avoir la forme du corps d'un garçonnet ! Et quand on déploya le paquet de Rabbi Chloumou, ô surprise ! l'exquis berceau en bois de rose, serti de losanges de nacre et d'arabesques de djamous, parcouru tout autour d'une frise marocaine, avec à l'intérieur son matelas de plumes piqué de nœuds de ruban !

— Voici trois mois, dit mamma Esther, que Rabbi Chloumou y travaille !

Elle ne dit point combien de veillées elle-même et mamma Rachelle avaient passées, dans la vieille maison silencieuse, à tailler, à broder pour l'enfant attendu cette layette d'une coupe un peu ancienne, mais d'une aiguille patiente, impeccablement fine. Tandis que Fathouma avait tissé les langes, avec l'art naturel à sa race, en faisant courir la laine au bout de son gros orteil... Et ils avaient tous trompé leur fatigue par l'échange incessant de gais refrains :

O sage-femme, je te donnerai un dinar Le jour que tu viendras m'annoncer Que chez Debourah est née La gardienne de l'honneur !

O sage-femme ! Non. Laisse encore dormir la petite fille. Moi je te donnerai un sultani de mon collier. Le jour que tu viendras m'annoncer Que chez Debourah est né Le liseur de la Thoura...

— Que de merveilles ! répétait Mme Salïar, en caressant les menus vêtements d'une main experte.

Elle regarda mamma Esther et mamma Rachelle au fond des yeux et ajouta :

— Quelle belle- fille Dieu nous a donnée ! Qu'il nous la

garde et lui donne une prompte délivrance ! Comme nous l'aimons ! Nous ne jurons tous, du plus grand jusqu'au plus petit, que par sa tête !

— Oh ! nous le savons ! dirent mamma Esther et mamma Rachelle émues. Aussi nous sommes tranquilles et heureuses de la savoir entre vos bras. Que Dieu vous fasse jouir de vos filles... Et quand pensez- vous les marier?

— Bientôt, assura Mme Safîar. Nous sommes en pourparlers avec la famille Bénichou, d'Oran : deux frères qui se sont promis d'épouser deux sœurs...

— Et vous aurez le courage, madame Safïar, de les donner si loin? Vous savez que le voyage est pénible... Nous, qui vivons à dix pas de Debourah, qui avons de ses nouvelles presque tous les jours, nous sommes remuées d'inquiétude lorsque nous ne l'avons pas vue une semaine sur deux...

— Oh ! sourit la maman nouveau siècle, Oran n'est pas loin ! Je n'ai plus de bébés à élever. Mon mari et Henri

\ne m'empêcheront point d'aller passer avec elles quelques mois de l'année... Et puis, avec Debourah, que Dieu la bénisse, je serai tranquille, je suis sûre qu'elle dirigera ma maison mieux que si j'étais là.. .

— Oh ! pour cela, grâce à Dieu, notre fille est sage... Enfin, si ces maris sont dans leur destinée, que Dieu approche le bonheur ! souhaita mamma Esther.

Le soir, l'événement était ofiiciel. Ce fut une grande réjouissance dans la famille. Père Saffar n'en croyait point ses oreilles. Il riait et pleurait tout à la fois. Et Henri, quand Mme Saffar leur montra la surprise du joli berceau marocain, souhaita dans son cœur que ce fût un petit garçon...

198 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Dans le grand salon des Saffar, une foule de vieillards habiUés des pantalons antiques et du turban, des négociants en redingote noire, quelques vieilles provinciales à la robe traînante et au plastron de velours, le docteur du Consistoire, des rabbins, des talmudistes, tout ce monde se presse autour de Rabbi Éléazar. Rabbi, drapé de sa toge blanche, resplendissant de fierté, présente sur un oreiller aux franges d'or un bambin que chacun veut admirer et bénir. Rabbi est grand-père depuis huit jours, grand-père d'un petit garçon !

L'enfant agite ses bras potelés au-dessus d'un nimbe de mousseline... Toutes ces mains sillonnées de rides se plaisent à caresser le duvet de son front, cependant que ses yeux, qu'animent des reflets d'agate, s'entr'ouvrent et se referment à l'ardente lumière de midi...

Rabbi Chloumou se tient au côté du maître, vêtu d'une gandourah blanche, la bouteille de vin cacheté à la main. Il se hisse par moments sur ses courtes jambes pour apercevoir l'enfant qui paraît sommeiller.

— Comme il est beau ! Mon Dieu, mon Dieu, préservele ! Que j'emporte son mal!... Mon cœur remue comme ça, comme ça pour lui!... dit-il en agitant ses doigts vers mamma Esther et mamma Rachelle qui sont là, tremblantes, toutes craintives, car l'heure de la circoncision approche.

Tout à coup, une voix nasillarde s'écrie :

— Allons, allons! Où est la grand'mère? Que l'on démaillote l'enfant !

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR I99

Rachelle se prend à sangloter. Elle cède son rôle à mamma Esther, qui est tout heureuse de mêler ses mains à cette mis va.

— Allons, qui le tient? Et qui le donne? Et comment l'appelez- vous?

La réponse se fait attendre... Un remous de conversations étouffées parmi les hommes, d'appels pressants, de propositions qui se contredisent :

— Que Dieu bénisse ! dit une vieille à sa compagne, Debourah débute bien dans la vie...

— Dieu s'est souvenu de la mis va de Rabbi Éléazar pour la pauvre fille de Meyer l'aveugle... Elle vient d'enfanter elle aussi deux garçons, deux jumeaux...

— Séméha? Je ne l'ai pas su... On ne m'a pas invitée au baptême...

— Il paraît que les deux jumeaux sont chétifs et qu'ils ne pourront supporter la circoncision avant le mois prochain.., '

— Ah ! C'est pour cela !...

Le rabbin s'impatiente.

— Comment l' appelez-vous?

— Abraham I Abraham ! répond M. Saffar.

— Non, non ! répUque le grand-père Fassina, je refuse ! Mon nom est treize fois reproduit...

— Que Dieu bénisse ! interrompt l'assistance.

— ...Je cède mon tour à Rabbi Éléazar. Donnez-lui le nom d'Éléazar, pour que Dieu lui prête longue vie !

— Que Dieu te garde, Fassina ! remercient les vieux tous à la fois. Ton dernier jour sera blanc I Tu as fait une bonne action !

Le chirurgien a déployé sa trousse de nickel, et le rabbin entonne V Alléluia.

Rabbi Éléazar est tellement ému qu'il ne peut prononcer une parole...

200 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Étendue dans son grand lit, en un déshabillé de surah mauve, Debourah est entourée de Mme Saffar, d'Aurélie et Anais, et de son mari. Elle a beaucoup soufîert. L'enfant est venu au monde bien péniblement. Il était si beau que les visiteuses ne voulaient point croire à son âge d'une heure. Elle tient de ses mains pâles son cœur qui bat d'appréhension... Edmond revient à tout instant se pencher sur elle, s'efforcer de l'apaiser :

— Courage, ma chérie, lui dit-il. Tu sais qu'aucun n'est mort de cette opération...

Et il dépose, tendre, les lèvres sur ses cheveux.

Mais l'enfant vient de pousser un cri déchirant... Debourah se dresse, blême, écarte son mari, veut s'élancer hors du lit..

— N'aie pas peur, ma reine... Ne crains rien... L'enfant s'est crispé dans un sanglot... Debourah alors

appelle à ell^ la poitrine d'Edmond et s'y blottit, ne pouvant l'entendre... Voici qu'on élève des you-you... On réclame un suçon d'anisette ! Plus rien...

Et puis soudain, mamma Rachelle pénètre dans la pièce, rapportant le chérubin qui a lâché le suçon pour crier de plus belle... Debourah lui tend les bras.

— Mon enfant ! Mon amour ! On t'a fait souffrir ! Et à son tour, elle éclate en sanglots.

— Doucement, ma chérie, lui dit sa mère. Ne pleure pas ainsi... Deux ou trois jours et il n'y paraîtra plus... Sèche, sèche tes larmes et donne-lui ton sein. Tu verras comme Éléazar se consolera vite !

— Oh ! dit Debourah en le pressant plus fort contre son cœur, quel bonheur ! On lui a donné le nom de mon père?

Là-bas, le salon résonne d'un beau tumulte. Autour de l'oreiller ensanglanté, le chirurgien rengaine ses outils.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 201

le rabbin achève sa prière, et vieux et vieilles chantent le refrain de victoire :

Eh Elo Yano

Elo Elo Ehad

Elo Elo Yano Elo Ehad

Choumir Israël...

Par un frais après-midi de juin, devant la synagogue de la rue des Numides, une limousine vint s'arrêter. Elle était flamboyante et capitonnée de rose. Le chauffeur, un vieillard, montrait une digne tenue sous sa livrée à boutons d'or. Deux femmes se trouvaient assises à l'intérieur, dont une vieille, au bandeau sévère, habillée d'une robe bleu foncé, qui tenait sur les genoux un enfant perdu parmi des voiles.

La portière s'ouvrit. Une élégante silhouette apparut : Debourah, dans la pleine douceur de sa beauté, les traits affinés encore par l'amour maternel. Elle portait une toilette de soie grise, rehaussée de perles d'argent ; un manteau de velours, légèrement entr'ouvert, abritait les lignes pures de ses épaules.

Elle se retourna vers la domestique.

— Attendez-moi, Miriem. Je vais d'abord me rendre compte si mon père est là.

Elle examina l'enfant endormi qu'elle baisa furtivement sur les menottes.

— Auprès de toi le Dieu se penche...

Elle referma la portière avec précautions, et pénétra sous le porche de la vieille synagogue.

Elle suivit le couloir décrépi et plein d'ombre. La maison entière paraissait déserte à cette heure du jour. Elle avait relevé sa voilette, et sur son fier visage se devinait une ardente émotion.

Elle rencontra enfin le chemmach, qui la salua avec respect. Ce brave vieillard essuyait consciencieusement la rampe de l'escalier de bois. Elle s'an'êta pour lui demander si Rabbi Éléazar était là-haut.

— Non, pas encore, senora Debourah, les talmudistes même ne sont pas arrivés. Mais Rabbi ne tardera pas. Car c'est souvent le grand sage qui attend les jeunes maîtres...

Debourah le remercia, et gravit lentement le petit étage, dont les marches craquaient sous ses pas. A mesure, son émotion se faisait croissante. Elle retrouvait intacte cette demeure qu'elle avait fréquentée aux heures les plus fraîches de son enfance... Elle se trouva bientôt dans la salle d'étude. Toujours la même. Rien n'y avait changé, ni l'unique banc relégué dans un coin pendant l'absence des petits élèves, ni, sur le paillasson jauni, la table longue où. quelques livi'es restaient ouverts, retenus par une plume de roseau ; ni cette odeur de parchemin, de poussière et d'encre de Chine qui flottait au long des murs incolores, suintant d'humidité. Et sur tout cela un grand calme, une majesté sans apprêt qui reportait l'âme aux temps bibliques...

Debourah avisa une escabelle, non loin de la table, sous la lucarne qu'on n'ouvrait jamais, et s'assit en attendant son père.

Rêveuse bientôt, ses grands yeux attachés sur les livres ouverts, elle s'abîmait dans le passé, se remémorant des physionomies familières, de menus incidents, les premières pages de la Thoura apprises ici parmi les bambins du Medrach. Elle se revoyait toute petite, assise

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 203

à ce même banc, devant une ardoise, mêlant son chant à celui des garçonnets de son âge, qu'elle reprenait aussitôt qu'elle avait cru entendre une parole sainte écorchée par eux... A la droite du sévère Rabbi, un petit étudiant, plus âgé que les autres, venait couramment prendre place. Sérieux, le front penché, le regard lointain, cherchant déjà à pénétrer le mystère du Grand Livre... Il devint plus tard le savant talmudiste, l'élève préféré de Rabbi Éléazar, l'homme à qui doucement, par degrés, s'était attaché son cœur... Elle l'avait cru à elle, ce penseur, ce sage, ce profond disciple du Talmud ! Combien fervemment elle l'avait accueilli dans sa destinée et comme elle avait couvé alors cet amour dans son cœur de vierge ! . . . Qu'était-il devenu? De lui elle ne savait plus rien. Où en était-il de sa carrière? Rabbi Éléazar n'y faisait jamais la moindre allusion et pour tout au monde elle n'eût osé questionner son père...

Elle sursauta. Elle fut tirée de sa méditation par une montée de lait à son sein palpitant. Elle se leva, terrifiée d'être allée si loin dans ses souvenirs, d'avoir aidé à revivre en elle un sentiment qu'elle devait étouffer pour jamais... La parole du Talmud résonna dans son cœur : Les péchés des parents retombent sur les enfants !... Oh ! ce qu'elle faisait là était un crime ! S'intéresser encore à un homme autre que son mari... OubUer à la fois son devoir de mère et son devoir d'épouse pour un ancien amour... Jacob n'était plus qu'un étranger. N'avait-elle pas fait serment, la veille de son mariage, de le bannir de sa mémoire? Que devait lui importer la vie de cet homme qui n'était ni son père, ni son époux, ni son frère? Et demeurer là seule, en tête-à-tête avec son image, dans cette salle ombreuse où tout parlait de lui, eût pu paraître un adultère !... Les péchés des parents retombent sur les enfants!... Elle voulut fuir ce lieu au fond duquel

204 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

elle croyait entendre le ricanement de Satan satisfait...

Mais soudain Debourah écouta, livide, curieuse... Elle venait de distinguer dans le corridor des pas... puis une voix... des pas et une voix qu'elle pensa reconnaître.,. Elle inclina la tête, prêta l'oreille. A mesure que les pas montaient, son soupçon devenait plus précis, plus affolant... Et avant qu'elle n'eût eu le temps de reprendre possession d'elle-même, elle vit surgir de l'escalier Jacob, qui avançait sans hâte vers la salle d'étude !

Elle crut à une machination de son idée fixe. Mais non ! Elle recula, éblouie, car c'était bien Jacob, Jacob le talmudiste, son cher ami d'enfance, celui qui avait le pouvoir de faire battre son cœur!...

Lui demeura surpris devant le seuil, en voyant ici une dame çt fixant Debourah qu'il ne reconnut pas tout d'abord, car le passa^^e de la pleine lumière du dehors à la pénombre rendait la salle plus obscure à ses yeux troublés... Mais comme il avait changé ! Amaigri, blême, un regard qui brillait, démesurément agrandi... Un collier de barbe noire semblait avoir émacié la face et rendu son teint plus diaphane...

Debourah se dessinait peu à peu, splendide sous sa toilette de femme... L'ayant reconnue, Jacob laissa échapper un cri et s'élança vers elle, une main à la poitrine.

Debourah détourna le front, recula à mesure...

Alors le talmudiste trembla. Il s'arrêta pour s'appuyer d'une main à la table d'étude. Il venait de comprendre son devoir, que la fille de Rabbi Éléazar lui rappelait et qu'il avait oublié im moment dans l'élan de son cœur. Et ses yeux se voilèrent d'une amère tristesse...

Tandis qu'elle, à la vue du compagnon d'autrefois, l'air si abattu, si misérable sous un costume que montrait râpé le demi- jour de la lucarne, sentit se relâcher toute sa résistance, ses vibrantes entrailles se fondre de pitié.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 205

— Jacob, put-elle prononcer enfin d'une voix étoufïée, Jacob ! Vous ici?... Mon père ne m'avait pas dit... Et ce voyage à Paris? Ce titre auquel vous aspiriez et dont vos petites sœurs...

Elle avait parlé vite, vite sous le halètement de l'émotion.

Jacob, à cette caresse de la voix de Debourah, ferma les yeux. Il crut doucement renaître, ec qu'un instant il avait retrouvé la précieuse amie qui gardait tout son bonheur.

— Debourah, répondit-il infiniment tendre, ma douce sœur, que te dirai- je sur ma vie manquée? Il me faudrait tout un livre...

Il examina Debourah qui l'écoutait, le regard de plus en plus compatissant, une main pressée contre l'autre.

— Ce titre, hélas î auquel j'aspirais, reprit-il, pour lequel j'usai mon cerveau et mes paupières... ce titre pour lequel j'abandonnai mon pays et mes amis les plus chers... au moment que j'allais l'atteindre, que j'étais sûr... que je le tenais... j'ai dû y renoncer, car...

— Car... souffla Debourah.

— Car un grand malheur s'est abattu sur mes épaules, alors que je ne m'y attendais plus. Il me brisa et je roulai à terre, ainsi qu'un oiseau à qui on avait cassé les ailes...

— Ton père?... Ta mère?... Tes petites sœurs?... questionna Debourah en des paroles à peine perceptibles.

— Non, Debourah. Mon père et ma mère se portent assez bien. Mes petites sœurs sont heureuses, car elles vont se marier bientôt. Mais ce malheur, Debourah, fut... fut la nouvelle de ton mariage î

— Dieu ! s'écria-t-elle. Jacob ! Épargne-moi !

EUe se redressa, épouvantée, et se tordit les mains. Mais le talmudiste était fou. Il avait comprimé inté-

206 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

rieurement si longtemps sa douleur qu'elle éclatait malgré lui.

— Debourah ! supplia-t-il, Debourah ! Laisse-moi soulager un peu mon mal en te le disant pour la première et la dernière fois !

Debourah s*arc-bouta à l'autre extrémité de la table, grelottante, les yeux mi-clos... prête à défaillir... ne l'écoutant plus...

Jacob, que sa plaie rouverte à vif rendait aveugle, ne mesurait plus son crime.

— Je m'en allai depuis ce jour, poursuivit-il, tel un dément à travers les rues de Paris, frissonnant de fièvre. Ni le devoir, ni la foi en Dieu, ni les prières ne rallumèrent en moi une parcelle de volonté. Je m'alitai un soir, toussant à rendre l'âme... Et après une longue convalescence, le médecin du séminaire, plein d'autorité, m'obligea à rentrer dans ma famille. Oh ! le misérable retour ! l'affliction de tous !...

Il s'interrompit, et sans doute une scène se jouait à nouveau sous son front, qui le torturait.

— Là, un coup plus terrible encore que le premier m'attendait. Ismaël Azoulay notre voisin avait son idée. Il ne voulait céder ses deux fils, deux braves garçons capables de rendre mes petites sœurs heureuses, qu'à la condition que j'épouserais sa fille...

Jacob ouvrit des yeux hagards.

— Tu me comprends, Debourah? Il m'oblige à épouser Victorine !... quand moi... je n'aime que toi !

Et il s'affala sur une escabelle et laissa aller sa tête entre ses mains... Debourah poussa un cri, voulut fuir...

Mais des pas avaient résonné dans le corridor. C'était son père 1 Debourah frémit du crime qui venait de s'accomplir et peut-être autant des diures réprimandes que pourrait lui adresser Rabbi Éléazar en la surprenant seule

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 207

au regard de Jacob. <f Une femme mariée ne reste jamais en tête-à-tête avec un homme, serait-il son frère... Les péchés des parents retombent sur les enfants... A moins qu'ils n'aient le ciel pour témoin... »

Debourah courut à la lucarne que, pour son malheur, elle avait oubliée, et l'ébranla d'une main qu'ornait le saphir de son alliance. Elle n'eut que le temps de l'ouvrir. Un rayon de soleil pénétra dans la salle, alla droit se jouer sur les vieux livres ; un pan d'azur donna sa garantie...

Rabbi Éléazar demeura fort étonné du tête-à-tête avec Jacob où il surprit Debourah. Son front se rembrunit. Son œil sévère scruta tour à tour l'attitude accablée que gardait le talmudiste assis là-bas contre la table, et Debourah toute pâle, les yeux noyés de peur. Il s'apprêtait à faire les plus hautains reproches, quand il s'aperçut que la lucarne était large ouverte et que sa fille n'avait rien oublié des saints préceptes.

Jacob, à la vue de son maître, se leva. Il passa devant lui, le salua faiblement, et désespéré, le front bas, s'éloigna de la chambre d'étude.

— Que venais-tu faire ici? gronda Rabbi mécontent.

— Père, dit Debourah tremblante et confuse, je venais faire bénir Éléazar à l'heure de la Milha...

Huit années avaient passé. Assise par un après-midi dans le salon, sous un peignoir à rajrures de soie rose, les traits plus mûrs, royalement belle, Debourah se tenait penchée sur une collerette d'enfant qu'elle brodait avec amour. Elle était seule au milieu de ce vaste apparte-

208 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

ment, désormais tout à fait le sien. Depuis que Mme Saffar avait marié ses deux filles à deux riches négociants d'Oran, elle s'absentait des années entières, tantôt pour Aurélie qui allait être mère, tantôt pour Anais qui allait sevrer un enfant... Elle voyageait sans le moindre souci, Tesprit libre comme une jeune fille, abandonnant son intérieur à sa chère et vertueuse Debourah. Et ni M. Saffar, ni Henri ne ressentaient le vide de son absence, tant ils s'étaient attachés à Debourah, confiants en elle ainsi qu'en une sœur aînée, ne s'adressant qu'à elle pour le moindre détail, et Debourah ne manquait point de les satisfaire ou les conseillait toujours sagement, avec mesure et modestie.

La porte du salon s'ouvrit tout à coup : un radieux garçonnet parut, longues boucles noires, jambes nues, une petite planche sous l'aisselle.

— Bonjour, maman chérie !

Debourah piqua son aiguille et lui tendit les bras.

— Tu as été sage? Tu as bien lu, mon amour? interrogea-t-elle en lui baisant passionnément les cheveux. Et grand-père va bien? Il n'est pas monté avec toi?

— Non. C'est Rabbi Chloumou qui m'a accompagné. Ce soir, grand-papa n'avait pas le temps...

— Ah !... Et il ne t'a rien dit pour moi?

— Non... Oui... Je crois..., étaient alors toutes les réponses du petit Éléazar. Et câlin, distrait, il enfouissait sa tête près du sein de sa mère, comme lorsqu'il était tout bébé... Il demeura ainsi quelque temps, paraissant méditer, souriant, l'esprit ailleurs.

Bientôt, il leva les yeux vers Debourah, la contempla, et après une minute de réflexion, lui dit, sur un ton de confidence :

— Dis, maman... Tu le connais, toi, le talmid Jacob? Celui qui sait le mieux lire la Thoura de tous?

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 2O9

— Oui..., dit Debourah troublée, toute surprise de cette question dans la bouche de son enfant. Pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce que c'est lui qui me fait lire, maintenant que je commence la traduction... Et depuis ce jour il me regarde bien dans les yeux, et il m'embrasse sur les deux joues et il me dit doucement : « Que Dieu te bénisse et te laisse à ta mère ! »

— Amen ! prononça Debourah pensive.

— Qu'est-ce que ça veut dire : Que Dieu te laisse à ta mère?

— Ça veut dire : Que Dieu te prête longue vie, que tu deviennes bien vieux !

— Comme grând-père, hein, maman?

— Oui... Oh ! plus vieux encore I

L'enfant se tut, continua de réfléchir contre la gorge de sa mère... Celle-ci l'entoura de ses deux bras, le pressa de tout l'élan de son amour.

Et puis, de nouveau :

— Dis, maman... Où tu l'as vu, toi, le talmid Jacob? Instinctivement, Debourah écarta son enfant. Elle

courba la tête et reprit son ouvrage, pour cacher son émotion.

— Je l'ai connu... là-bas... quand il était tout jeune, répondit-elle évasive.

Mais Éléazar n'était pas satisfait.

— Où, là-bas? Au Medrach? hein, maman?

— Oui... un peu au Medrach... et chez mamma Rachelle... Quand il était petit comme toi, il venait prendre des leçons de grand-papa...

— Et pourquoi il ne vient pas, alors, ici?

— Ici? Qu'est-ce qu'il viendrait faire?

— Te voir...

Debourah rougit violemment et ne sut que répondre...

210 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Entre temps, la tête de la vieille Miriem s'était avancée dans l'entre-bâilleraent de la porte.

— Allons, allons, Éléazar ! Le chocolat eât servi !

L'enfant se sauva, alléché par la bonne odeur du lait dont il était friand.

Debourah déposa son ouvrage sur ses genoux et demeura, le regard perdu dans quelque vision douloureuse...

Jacob était marié. Il vivait la vie régulière, monotone du condamné qui n'a plus rien à espérer de l'avenir. Son voyage à Paris, son séjour au séminaire n'étaient plus aujourd'hui que cuisants regrets. Chaque fois qu'il pensait à ce retour déplorable, à ses illusions toutes évanouies, un frisson de douleur poignante et de fièvre le secouait. Oh ! les visages d'étonnement de tous, le silence qui avait accueilli ses paroles : « Je ne pourrai être de mon existence qu'un pauvre talmudiste ! » Il avait cru éloigner, peut-être éviter ainsi le dessein du père Ismaël. Mais le fatalisme de l'Israélite était inépuisable. « Marietoi, Jacob, avait-il dit simplement. Associe ta chance à celle de ma fille. Et si votre union est pure, Dieu vous donnera le bonheur. » Les petites sœurs avaient épousé Joseph et David. Les vieux parents et les parents de Victorine étaient allés vivre avec elles, là-bas, dans le grand domaine de la Réghaïa, oti il y avait de l'ouvrage pour tout un monde. Et lui s'était remis à donner des leçons à l'Alliance, au Medrach, à enseigner l'alphabet aux nouveau-nés de la maison Lebhar, à suivre régulièrement les cours de Rabbi Éléazar, dans la salle pous-

siéreuse de la rue des Numides, parmi ses anciens camarades...

Le soir, il revenait prendre place à sa table de travail, devant le Talmud, sans ardeur, sans courage. Le glou-glou en bas de la fontaine pleureuse, dans la sonorité de la ruelle, n'accompagnait plus que son désespoir, et la torture de sa conscience, qui ne lui laissait ni repos ni trêve sur le crime qu'il avait commis.

« Quel crime, quel crime as-tu commis, Jacob ! Toi, le talmudiste, l'homme que l'on dit pur, et qui expliques aux autres les commandements de la Thoura ! Est-ce toi qui osas regarder en face Debourah mariée, la fille unique de ton maître? Comment cela s'est-il pu? Comment? A quel Satan étais- tu voué tout entier ce jour-là pour avoir déclaré ton amour à la chaste Debourah, à .la sainte Debourah? Souviens-toi, Jacob, que les péchés des parents retombent sur les enfants !... »

Jacob frémissait à ce rappel. Il n'en avait point, lui, d'enfants. Il aurait, à toutes les minutes du jour, tremblé pour eux !...

Il souffrait, de même, des soins, de la tendresse, de l'amour qu'avait pour lui sa femme et qu'elle ne pouvait recevoir en retour. Car Victorine faisait son devoir, en vraie fille d'Israël. On eût pu la citer pour exemple dans la ville. Elle veillait de longues nuits à tisser son linge ; sa maison était reluisante de propreté ; l'économie, l'ordre entretenaient une manière d'aisance dans le pauvre ménage, qui vivait du produit des leçons, de quelques prières de morts, du mince salaire de maître attitré au Medrach. La patience de Victorine n'avait point de fin. Son caractère toujours égal, la sollicitude dont elle entourait son mari, les paroles douces et aiïectueuses qu'elle employait pour lui répondre lorsque, par hasard, il la questionnait, révélaient à Jacob une nature qu'il

212 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

n'avait pu soupçonner chez la jeune fille d'autrefois, renfermée, d'allure simplette. Aujourd'hui, elle eût rappelé l'épouse de Job.., Il sentait cette adoration, cette vénération passionnée et muette, et il souffrait, — oh ! horriblement ! — de ne lui rendre la moindre de ses attentions. Il la respectait, ne lui commandait jamais. C'est tout ce que son cœur pouvait faire pour elle.

Jamais Victorine n'avait goûté le bonheur d'un têteà-tête, le soir, avec son mari. Jamais une causerie intime... Elle comprenait que son mari ne l'aimait pas, qu'il cherchait à fuir sa société, que sa présence même lui faisait mal. Et elle croyait que sa froideur, et cette peine dont il ne se plaignait jamais venaient de ce que Dieu ne s'était point souvenu d'elle. La femme stérile, dit la Thoura, est un arbre mort dans un jardin !

Non, Jacob n'eût rien su reprocher à Victorine. Elle était l'épouse accomplie, celle qu'il eût choisie après Debourah, si son être n'était resté accroché à l'arbre du fruit défendu. Et souvent, lorsque sa femme levait vers lui ses grands yeux qui lui parlaient de l'ennui de son cœur, des longues veillées soHtaires et tristes, Jacob retenait un cri de douleur. Il eût voulu s'imposer à luimême un bon mouvement. Et puis, malgré son vouloir et malgré son chagrin immense, il détournait cruellement le regard d'elle, et, la mort dans l'âme, se retirait dans sa chambre de travail !

D'ailleurs, Jacob avait une autre affection, qui celle-là grandissait chaque jour, s'affermissait, et devenait pour lui dangereuse. Car un geste, un regard pouvaient le trahir aux yeux de Rabbi Éléazar. C'était l'affection qu'il portait à l'enfant de Debourah. Qu'il aimait à le voir assis à terre, devant son grand-père, les jambes croisées, une petite planche sur les genoux, déjà sérieux ! Et ces yeux doux et intelligents, quand ils se posaient sur les

siens, lui rappelaient ceux de la femme adorée. Il se prenait de passion pour l'instruire, le suivre dans ses progrès, comme s'il eût été son propre enfant. Et quand Éléazar partageait sa petite corbeille de friandises, bourrée à dessein, entre ses camarades pauvres, ou quand, ayant vu un enfant pleurer, il s'empressait auprès de lui, avec cet élan de sa mère ! tirait sa pochette brodée et parfumée comme un œillet pour moucher le bambin malheureux et puis, pour le consoler, posait ses lèvres roses sur son front, fût-il le plus sale et le plus mal peigné au monde, oh ! alors, Jacob ne se contenait plus. Il prenait à son tour Éléazar contre sa poitrine, et tout en épiant le grand-père, l'embrassait avec tendresse et lui souhaitait :[

— Que Dieu te laisse à ta mère !

Un matin, contrairement à son habitude, Debourah reposait encore, alors que le soleil était déjà haut. Elle était allée, la veille, rendre visite avec Edmond à son amie Clémentine, pour la féliciter du cinquième petit garçon qu'elle venait de mettre au monde... Son mari dormait auprès d'elle, dans la blancheur de sa chemise à pois, la frisure de ses moustaches blondes demeurée intacte sur sa peau rosée. Tandis qu'elle, ses nattes roulées en turban sur son front, ses bras nus émergeant d'une liseuse de dentelle, fatiguée comme lui de la course en automobile, revoyait dans un demi-sommeil le beau tableau champêtre qui s'était offert à leurs yeux, dès qu'ils avaient franchi le portail de la Réghaïa.

214 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

A l'ombre d'une treille, une noria qu'un petit âne arabe, les yeux bandés, actionnait lentement, avec un bruit de cascade dans les godets... Un enfant de quatre ans à peine, pieds nus, touchait d'une badine le paresseux animal qui menaçait de s'arrêter... Le père Ismaël, déjà bien vieux, se trouvait assis auprès de son ami Mardochée, devant un tas de poireaux et de carottes que l'un bottelait, l'autre plongeait à mesure dans le bassin débordant d'eau fraîche... On sentait qu'une félicité intime, une même foi avaient lié ces deux hommes jusqu'à la mort... Plus loin, ils rencontrèrent Joseph et David, s'en allant à grands pas le long d'un sentier muletier, leurs manches de chemise relevées jusqu'aux coudes, la pioche à l'épaule. Les deux frères les avaient salués, d'un geste timide de leurs mains calleuses... Une troupe de petits garçons les accompagnait, les pantalons retroussés sur les cuisses, les jambes brûlées de soleil ; eux s'étaient arrêtés longtemps, pour contempler, curieux, la belle madame et le beau monsieur qui venaient voir leur maman et le nouveau petit frère... Plus loin, une fillette de six ans, éveillée et bien portante, suivie d'un bébé, revenait des champs, son tablier bourré d'herbe pour les lapins... Et enfin, oh! le joli ménage de paysans juifs, lorsque Debourah et son mari eurent atteint la maisonnette construite en briques, au milieu de la plaine ! Devant le seuil, sous les platanes, Clarisse, serrée dans un tabher bleu, lavait les langes du nouveau-né. L'albinos et la mère Azoulay, assises à la turque, roulaient des pâtes au safran qu'elles étalaient à mesure sur des draps. Cependant que Clémentine dormait, dans sa chambre aux grands rideaux blancs, aux murs fraîchement badigeonnés de chaux bleue, sous la surveillance de sa nièce, la fille aînée de Clarisse. Une bonne odeur s'échappait de la cuisine rustique, au toit

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 215

de chaume, l'odeur de la menthe et de la soupe au poulet pour la femme en couches... Debourah s'était arrêtée, tout émue. Un souhait de bonheur était monté à ses lèvres à l'adresse de ceux qui avaient eu la charité d'initier à nouveau leur race au culte de la terre et à la vie patriarcale.

Et comme on les avait reçus avec élan ! Le beau fromage à la crème et les savoureuses confitures qu'on leur avait servis 1 Et comme tout le monde regretta sincèrement que le petit Éléazar n'eût pu les accompagner, en raison de ses études !

— Vous êtes heureux ici, grâce à Dieu ! avait dit Debourah.

— Oui, grâce à Dieu... Il ne peut y avoir de complet que. lui seul !

Et les deux vieilles avaient exhalé un soupir.

— Notre peine, ô Debourah, est de voir que Dieu a oublié Victorine parmi toutes les femmes... Elle est bien triste et regarde les enfants de ses frères avec envie, chaque fois qu'elle vient nous voir. Mais cela lui arrive rarement. Nous sommes chagrinées de la savoir toujours là-bas, dans cette maison sans bruit, devenue trop grande pour eux deux. Et nous essayons de la faire espérer, nous lui donnons des exemples de toutes sortes. Elle ne reste point parmi nous le temps de tiédir sa place. Nous la prions pour qu'elle vienne desserrer son cœur ici une semaine ou deux, se réchauffer dans la famille. Elle nous répond : « Non, non, je ne peux pas laisser seul mon grand maître... »

Debourah s'était sentie rougir tout à coup, gênée de répondre, comme coupable de ces deux vies désolées...

Cependant, dans ce miUeu champêtre, idéal, Debourah craignait que quelque chose d'essentiel, qui aide à con-

2l6 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

server saine la famille, ne manquât à ces jeunes femmes. D'un signe imperceptible, elle avait attiré Clarisse.

— Que Dieu bénisse, avait-elle dit à son amie lorsqu'elles s'étaient éloignées un peu, vos enfants sont magnifiques, l'œil vif, intelligent. Mais dites-moi : pour la tebila, comment faites- vous? Vous vous rendez au bain maure de la ville, chaque mois? Ou, que Dieu garde... vous négligez la baignade?

— Oh ! que Dieu bannisse les maudites ! s'était écriée Clarisse, nous avons notre mecvé i

— Ici? avait demandé Debourah avec un plaisir visible.

— Ici. Joseph et David l'ont construit eux-mêmes, avec les mesures exigées par la loi et la mizouza enterrée au centre... Viens voir...

Et Clarisse conduisit Debourah à un coin du domaine, — le plus reculé.

— C'est là, dit-elle.

Elle écarta les branches d'un acacia, lourdes de fleurs, et parmi des ronces, sous de grands peupliers, apparut xm bassin de pierre orné de trois marches de mosaïques bleues, où le soleil jouait en ce moment...

— Qu'il est beau ! On dirait une tasse d'argent. Il donne l'envie de s'y baigner î s'exclama Debourah. Il rappelle absolument les mecvés d'autrefois...

— En effet, ma sœur... L'hiver seulement, c'est un peu pénible. Nous sommes obligées, Clémentine et moi, de briser la glace avec une petite hache...

Ce disant, Clarisse ouvrit, dans le ventre d'un arbre, une porte minuscule, soigneusement façonnée, derrière laquelle étaient dissimulés les sorties de bains et divers ustensiles, dont une hachette au manche de cuivre...

— Oui, poursuivit la jeune femme, il ne nous manque rien. Nous sommes heureux. Comme te l'ont dit nos

bonnes mamans, notre seule peine est de voir Jacob sans enfants. Du moins nous aurions tant de joie à le garder parmi nous, ne serait-ce que le samedi, lui qui recommande tant de respecter ce jour ! Comme le repos du chabbat se sent bien ici ! Toute la semaine, chacun peine comme un esclave, parce qu'il y a beaucoup, beaucoup d'ouvrage ! Mais le vendredi, dès quatre heures, tout cesse...

Simplement, comme elle savait, elle décrivit à Debourah la paix du domaine en ce jour, le moulin silencieux, de même que la noria ; l'âne, débarrassé de son bandeau, qui dormait au soleil ; les bœufs appesantis contre la charrue, et la réunion des enfants et d'ellesmêmes autour de leurs vieux parents, qui se réjouissaient les yeux et le coeur de les voir au complet.

— Si seulement Jacob était parmi nous ! Il s'entête dans sa retraite. Nous n'avons jamais pu comprendre...

— Il faut espérer, s'efforça de dire Debourah, que Dieu se souviendra de lui un jour et qu'il lui arrachera cette tristesse du cœur !

— Amen ! Amen ! De ta bouche à Dieu ! Et qu'il te fasse vivre Éléazar !...

... Comme elle sommeillait encore, Debourah entendit trois coups discrets, malicieux, à leur porte capitonnée. La tenture se souleva. Éléazar parut, déjà débarbouillé, coiffé, habillé pour recevoir son professeur.

— Oh ! les paresseux ! Vous dormez encore ! Attendez, je vais le dire à grand-père l'ami !

Il nommait ainsi maître Saffar.

Il s'avança et sauta d'un seul coup sur les épaules de son père, qu'il avait éveillé. Il lui tendit sa joue fraîche, puis se pencha vers sa mère qui le baisa à son tour.

— Hem ! Que tu sens bon ! comme une pêche qu'on vient de cueillir !

2l8 LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR

L'enfant sourit... Il s'installa à califourchon, pour se livrer à son jeu favori, qui consistait à défaire les bouts frisés des belles moustaches paternelles. Il revenait ensuite à sa mère, dont il aimait à dénouer et à renouer les nattes... Et Debourah fermait les yeux sous la caresse des doigts potelés.

— Ah ! vous savez, reprit-il, que grand-père sidi (il appelait de ce nom Rabbi Éléazar) m'a dit que je ferai bientôt ma communion, et qu'il savait ce qu'il fallait me donner pour me faire bien plaisir ! Dis-le-moi, toi, maman ! Qu'est-ce que c'est qu'il doit me donner, grandpère? Tu dois le savoir?...

— Non, mon chéri ! Je ne le sais pas...

— Mais moi, dit Edmond en baissant la voix, je sais que le cadeau que je te donnerai te fera plus de plaisir que tout !

— Alors, dis-moi... Quoi?

ÉlécLzar se pencha de nouveau, et posant sa petite oreille tout près des lèvres de son père :

— Allons, parle vite! Maman n'entend pas!...

— Une montre en or, souffla Edmond.

— Ça y est, je sais ! s'écria-t-il en battant des mains. Il ne faut pas le dire, à personne, ni même à maman, hein? Elle sera jolie, hein, papa? Et elle aura une clef pour la monter... hein, papa? Et je dirai à mamma Rachelle et à mamma Esther, quand elles viendront nous voir : « Qu'est-ce que vous voulez? Vous voulez savoir l'heure qu'il est? » Et je la tirerai de ma petite poche et je leur dirai : « Il est l'heure de partir. Filez ! Filez ! Grand-père sidi est déjà à la maison qui vous attend!... »

Edmond écoutait avec ivresse ce babillage... Il pressait tour à tour sur son cœur l'enfant de l'amour et la mère qui, confiante, avait reposé la tête sur son bras droit...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 219

Cinq heures sonnaient au cartel de la salle à manger. Éléazar se précipita hors de sa chambrette de travail.

^ — Cinq heures déjà !

Il courut vers sa petite canne au bec d'argent, — cadeau de grand-père l'ami, pour le premier jour qu'il avait porté des culottes... Il décrocha son chapeau de la patère du couloir et passant par la cuisine :

— Ah ! Miriem... Il est cinq heures ! Tu diras à maman que je n'ai pas eu le temps de lui dire au revoir...

— Mais... mon petit... il est trop tard maintenant pour monter à la campagne! Laisse... Tu iras demain... Mon Dieu, pour une fois...

— Non, non, Miriem ! Je ne peux pas ! Il faut que je monte. Grand-père doit m' attendre, et la communion approche ! Il ne faut pas que je manque une seule leçon si je veux lire la Gémara avec la traduction... Hein? C'est que ça n'est pas facile ! Et je ne suis pas un savant, moi encore!... Et mes grand'mères qui ne me verraient pas venir aujourd'hui? Elles mourraient d'inquiétude î

Sans plus attendre, il dégringola les étages et s'élança dans le premier tramway venu.

Esther et Rachelle, assises sur le seuil de leur cuisine, roulaient les pâtes du samedi. Elles étaient inquiètes de ce que leur petit chéri ne fût pas encore arrivé, ce soir... Elles s'en demandaient la raison. Que pouvait-il avoir? Pourvu qu'il ne fût pas malade I

— Que tout tourne sur notre tête I conjuraient les pauvres vieilles.

Quand Éléazar, qui était entré à pas de loup, selon son habitude, se jeta sur leurs épaules.

— Bonjour, grand'mères ! Comme je languissais de vous voir !

Elles sursautèrent de plaisir.

— Que Dieu le garde! dit mamma Esther, voilà la parole de Debourah, quand elle était petite...

Il les embrassa l'une et l'autre sur la main, puis aux deux joues.

— Et grand-père?

— Dans la chambre d'étude, mon âme. Il t'attend. Trois fois déjà, il est descendu pour demander si tu n'étais pas encore là. Mais, tiens ! mange, avant d'aller prendre ta leçon, cette petite galette au sucre, ou ce morceau d'orange confite... Ça te remontera le cœur de ce long trajet !

— Oh ! merci, grand'mères, je n'en ai pas envie... Et Rabbi Chloumou, où est-il?

— Me voilà ! me voilà 1 Que j 'emporte ton mal. mon chéri ! s'écria le Marocain, qui accourait, en achevant d'essuyer ses mains dans ses larges pantalons, — ses mains qu'il venait de laver au puits pour toucher les mains blanches de l'enfant de Debourah.

Éléazar lui rendit son salut, comme un homme, en portant deux doigts à ses lèvres, puis il lui dit près de l'oreille :

— Rabbi Chloumou, tu ne sais pas, hein?... Je vais lire la Gémara avec la traduction pour le jour de ma communion?...

— Oh l amen ! amen ! Que Dieu te garde à nous ! Qu'il nous laisse sans yeux, mais toi sur notre tête ! Qu'il te donne longue vie !...

Et Rabbi Chloumou se laissa glisser à terre pour baiser les pieds d'Éléazar, qui s'esquiva en riant de tout son cœur...

Oh ! que l'enfant aimait cette grande chambre d'étude, fraîche et ombreuse, revêtue de mosaïques bleues, luisantes comme de l'argent ! Et l'odeur des manuscrits talmudiques qui y flottait toujours faisait battre son petit cœur comme en un temple. Et combien son grandpère, assis près de l'alcôve, devant sa table basse, lui imposait de respect ! Ce vieillard, au front noble, à la longue barbe blanche, s'auréolait à ses yeux, tout conmie Moïse descendu du Sinaï avec la Loi...

Rabbi Éléazar sourit à l'entrée de son petit-fils. Il le reçut dans ses bras robustes, le baisa au front, le fit asseoir à son côté.

— Pourquoi si tard, mon sidi? Vois : le soleil va se coucher, et je' ne pourrai te donner ce soir ta leçon entièrement, comme mon cœur l'avait conçue pour toi...

L'enfant baissa la tête.

— Grand-père... pardonne-moi... Je me suis oublié à mon devoir de français...

— Ah!... gronda Rabbi, écoute-moi bien, Éléazar, et retiens ceci, mon cher enfant ! Tu te le répéteras à toimême, quand je ne serai plus là, si quelque tentation te faisait oublier le chemin... Le nouveau a très bon goût, mais l'ancien, ne le néglige jamais !

— Où tu seras alors, grand-père, quand tu ne seras plus là? demanda l'enfant, oubliant sa faute, angoissé seulement de cette parole mystérieuse.

— Mon chéri, dit le grand-père, il me faudra suivre bientôt le chemin des hommes... Je suis vieux. Je dois me préparer à mourir...

Le petit Éléazar fixa son regard sur la table et parut réfléchir...

— Mais, grand-père, lorsque, l'autre fois, nous sommes allés avec papa à l'enterrement de ce vieux... tu sais...

que tu lui as dit un jour : « Voilà mon petit- fils. Bénis-le, Meyer »?...

— Ah! oui, Meyer l'aveugle, que Dieu le repose! Eh bien?

— Eh bien ! Papa m'a montré... Il y avait au cimetière des grandes et des petites tombes...

Rabbi Éléazar demeura silencieux, hocha la tête... non sans frissonner en lui-même de la leçon fataliste, plus profonde, qu'il recueillait de la bouche de cet enfant.

La séance fut courte. Après une phrase du Talmud qu'Éléazar déchiffra et traduisit avec aisance, Rabbi satisfait proposa que Ton s'arrêterait là.

Le soir venait doucement, avec d'éclatantes trainées rouges sur les orangers t^n fleur.

— Chloumou ! appela Rabbi.

— Présent, maître !

— Cours, raccompagne vite Éléazar. Ses parents vont être inquiets...

Chloumou savait qu'il devait revenir plus vite encore. Car il était désormais l'unique serviteur de la maison. Dieu l'avait débarrassé enfin de cette glu de Fathouma. On l'avait mariée à un chevrier de lointaines montagnes, expatriée pour son bonheur à lui, et l'ombre de sa figure de chacal avait disparu de la maison, tranquille de sa voix...

Septembre approchait, et avec ce mois la période des fêtes. Avant les grandes pluies, Rabbi Chloumou curait de fond en comble la citerne du jardin. D l'avait vidée, transvasant en des baquets cette eau qui servirait à net-

toyer la maison, à faire les grosses lessives ; et il se disposait à la blanchir avec soin. De même l'habitation entière devait subir toilette, car la communion du petit Éléazar se célébrait dans le courant du mois et il fallait se préparer à recevoir les familles qui avaient annoncé leur venue d'Oran, de Constantine, de la Réghaïa, de tous les coins du pays. On avait décidé, depuis longtemps déjà, que la communion aurait lieu chez Rabbi Éléazar, sa grande demeure pourrait seule contenir tant de monde...

Ce matin-là, Éléazar arriva mj^térieusement, le bras chargé d'un paquet.

— Rabbi Chloumou! appela-t-il d'une voix discrète. Ra"bbi Chloumou I Où es-tu?

— Me voilà, ma vie ! Que me veux-tu? J'emporte ton mal ! Me voilà. . .

Et Rabbi Chloumou surgit du trou noir de la citerne, la gandourah retroussée aux genoux, les bras nus, la taille ceinte d'une corde.

A sa vue, l'enfant partit d'un éclat de rire.

— Que tu es drôle comme ça, Rabbi !

Le Marocain ramena derrière le dos ses mains qui étaient mouchetées de chaux et avança les lèvres.

— Tiens, Rabbi, dit l'enfant après avoir reçu le baiser coutumier sur les doigts, voilà un petit paquet pour toi. Ouvre-le et tu verras ce qu'il y a dedans...

Rabbi Chloumou frotta ses mains à un pan de sa gandourah... Puis, précautionneux, il déploya l'enveloppe de papier rose.

Elle contenait une chéchia de drap noir, allongée en pain de sucre, — une chéchia de Fès ! — une paire de savates marocaines, en cuir citron, et des chaussettes de laine blanche!...

Rabbi Chloumou se jeta aux pieds de l'enfant, qui jouissait du bonheur du simple.

— Tout cela tu m'as acheté, toi ! Tout cela est pour moi!

— Oui, Rabbi. Car pour le jour de ma communion, je veux que tu sois beau. Je ne veux plus que tu aies froid, aussi. L'hiver arrive, et c'est mauvais d'aller comme ça, les pieds nus. Et tu sais, la gandourah verte aux pompons bleus sera prête demain. Nous sommes allés la faire faire chez une Juive marocaine qui seule sait les coudre à Alger. C'est mon tonton Henri qui m'a conduit et conseillé de t'acheter ce qui te ferait le plus plaisir. Ça sera ime surprise, pour tous, tu sais, Rabbi ! car personne ne pense que tu seras beau toi aussi ce jourlà!...

Rabbi Chloumou pressa ses tempes de ses deux mains, et puis éclata en sanglots.

— Que tu es bon ! Que Dieu te laisse, te bénisse, te rende vainqueur ! Qu'il élève ton étoile au-dessus de toutes les autres !

— Bon, bon ! Assez prier et pleurer ! Maintenant, où est grand-papa? demanda Éléazar en lui relevant la tête et lui essuyant les larmes de ses petites mains fraîches. Car tu sais, Rabbi ! il faut que je mange de la soupe encore avant que je sache lire la Gémara avec la traduction! Talmid Jacob m'a dit hier que je devais beaucoup repasser !

— Va, mon œil ! Va, courage ! Que Dieu te donne la force et la patience ! Ton grand-père est là-haut...

L'enfant courut à la lourde porte de la maison, tout en recommandant bien à Rabbi Chloumou de ne plus pleurer. Alors, le simple s'agenouilla pieusement, pour baiser, cette fois, la terre que les petits pieds d'Éléazar avaient effleurée...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 225

La baraque de fête, aux grands roseaux empanachés, se dressait de nouveau dans le jardin éclatant de fleurs et de lumière. Debourah, aidée de son fils, se hâtait d'y mettre les derniers ornements. Le petit Éléazar choisissait lui-même, dans la grosse gerbe étalée sur la table à tréteaux, les Hs blancs et les œillets d'Inde...

— Tiens, maman ! Là, il y a encore une place pour ce lis!... Tiens, maman! Là, mets une églantine !...

Et Debourah obéissait, prenait docilement la fleur, en baisant chaque fois au vol les petites mains qui se tendaient à elle...

Lorsqu'on eut déroulé sur le fond et fixé la draperie de pourpre à broderies d'or, Éléazar battit des mains.

— Ça y est, elle est finie ! Venez, venez voir comme nous l'avons faite belle ! s'écria-t-il en courant à ses vieilles grand'mères, qu'il tira par un pan de leur robe, puis à Rabbi Éléazar qui se promenait heureux dans le jardin avec maître Saffar et M. Henri, puis à Rabbi Chloumou qui, perché sur une échelle, s'occupait de serrer soigneusement, dans des enveloppes de tulle, les grappes les plus volumineuses de la treille de vigne, afin de conserver pur, jusqu'à la vendange, le beau grain doré dont le maître faisait le vin du Kidouch...

— Allez ! Venez voir !

La joie du petit Éléazar était immense. C'était la première année qu'il aidait à monter la baraque. Et tous ces invités qui se réuniraient pour manger et boire là-dessous!... Et ses tantes Aurélie et Anaïs et grand mère

Saffar qui arrivaient la fin de la semaine par le train d'Oran avec cinq petits neveux et petites nièces qu'il ne connaissait pas encore ! Mon Dieu, qu'il lui tardait d'être à ce jour pour aller les chercher, en automobile ! Il y aurait du monde et des paquets jusque sur les épaules du vieux Baptiste, le chauffeur ! Et de partout on ne se dérangeait que pour lui, pour fêter sa communion, en même temps que la Souka. Car, par respect de l'usage, il avait fallu que la cérémonie coïncidât avec quelque autre fête religieuse... Aussi, comme il allait bien les récompenser, en s' appliquant de tout son cœur à lire sur la tiba la Gémara avec la traduction! Sans faute!... Oh! il en était sûr maintenant ! Il la savait presque de mémoire, et le talmid Jacob l'avait félicité l'avant-veille en l'embrassant encore fervemment et en lui répétant tout bas : Que Dieu te laisse à ta mère ! Éléazar avait compris qu'il lui avait fait un grand plaisir... Et l'enfant courait, gambadait, délirant de bonheur, humant l'air empli des parfums de la fleur d'oranger, du citron et de la pâte d'amandes qui s'échappaient des cuisines ouvertes, en même temps que les voix d'Esther et de Rachelle, qui s'étaient mises à chanter à tour de rôle la grâce et l'intelligence de leur petit- fils chéri...

Le pain d'anis au four j'ai envoyé.

Les confiseries et les couronnes en sont revenues.

J'invite ton père et ta mère

A allumer les lampions.

Faites-moi lever Éléazar de sa table d'aujourd'hui

Radieux.

Le lustre de sa carrière arrive

Sur le mulet du Sultan...

Là-haut, les pièces les plus longues étaient semées de matelas, comme pour une nuit de noce. On avait aménagé des couchettes un peu partout, jusque dans la chambî-

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 227

de Debourah, qui servait aujourd'hui de refuge aux provisions d'hiver et aux confiseries préparées avec les fruits de toutes les saisons, par les patientes grand'mères, pour ce jour de la communion d'Éléazar... Partout, c'était l'air de grande fête, c'était le sourire sur tous les visages et le bonheur dans tous les cœurs !

Quelques coups timides, cependant, avaient résonné à la grille du jardin... Rabbi Chloumou courut ouvrir. Il se trouva en présence d'une femme, jeune encore, les bras chargés de deux enfants. Elle était pâle, avec de grands yeux, des cheveux blond cendré, un air las.

— Mme Debourah?... demanda-t-elle bien humblement.

Quand Rabbi Chloumou, l'ayant devancée, la conduisit auprès de la fille de son maître qui s'était assise pour garnir de confitures des tulipes de cristal :

— Séméha ! s'écria Debourah en reconnaissant sa sœur de noce.

Elle s'empressa vers elle, l'embrassa, l'allégea de l'un des bébés qu'elle avait peine à soutenir.

— Assieds-toi, assieds-toi ! Comme ils sont beaux ! Mais un peu chétifs... Qu'ont-ils? Privés de lait?

— Oh î non, grâce à Dieu, mes seins éclatent de son abondance. Mais comme je ne les mets au monde que par jumeaux, cela me coûte à les remonter...

— Et les premiers? Ils sont forts? questionna Debourah avec intérêt.

— Oh ! oui... Comme leur père.

— Tant mieux ! Alors... dis-moi : comment va ta maman? Tes frères? Ils sont grands maintenant?

— Oui, ils sont grands... C'est justement pour eux que je suis venue, Debourah... pour te demander de remplir encore une autre misva...

— Parle, Séméha. N'aie pas honte. Tu sais que lorsqu'il

s'agit d'une telle chose, nous sommes toujours prêts à le faire...

— Ma sœur, que Dieu t'aide ! J'ai entendu dire qu'on allait célébrer la communion d'Éléazar ton fils, et j'ai pensé que tu accepterais de faire faire en même temps celle d'Abraham et de Moïse, qui ne l'ont pas accomphe encore... Le pain quotidien, neuf enfants, ma mère malade dans un coin, tout cela écrase, affaisse les épaules, Debourah... Et tu sais ce que coûteraient des costumes, du linge neuf pour deux jeunes gens de quinze et seize ans...

— Quel péché 1 s'exclama Debourah. Quel péché pour notre communauté ! Comment avons-nous laissé des enfants jusqu'à cet âge sans communion ! Je vais en parler à mon père. Ils la feront avec Éléazar cette semaine même...

Voyant que Séméha rougissait jusqu'aux cheveux, elle ajouta :

— Mais quelle misva tu as remplie toi-même, mon amie, en venant faire, par cette journée chaude, les bras chargés d'enfants, cette démarche pour des orphelins! Va, Dieu t'ajoutera cette action dans la balance !

' Et elle la contempla avec des yeux mouillés.

Esther et Rachelle servirent à Séméha im fort café, des tranches de biscuits et des couronnes sucrées. L'on causa encore un moment.

— N'oublie pas de venir, ainsi que ton mari et tes aînés pour le déjeuner d'après-demain, Séméha! Rabbi Chloumou ne fera qu'un peu tard les invitations, pour les visites de l'après-midi...

Le jeune femme se retira, le cœur gonflé, tellement émue qu'elle ne put prononcer un remerciement. Elle emportait, dans la brassière de ses petits, rm pain de sucre, une tête d'ail, une douzaine d'œufs, — poiu" la première visite des nouveau-nés à la maison...

— Mon père, appela aussitôt Debourah en rejoignant le groupe que formaient Rabbi Éléazar, M. Saffar et Henri. Mon père, savais- tu que les enfants de Meyer l'aveugle n'avaient pas encore fait leur communion?

— Les deux jumeaux de Meyer? interrogea Rabbi consterné. Mais non, ma fille... Quel péché!... Qu'as-tu répondu à cette pauvre femme?

— Que nous allions faire tout notre possible pour qu'ils l'accomplissent en même temps qu'Éléazar. Tu t'occuperas de leur procurer les tellites... Moi, je vais me mettre tout de suite à broder leurs aumônières, dussé-je veiller ces quelques nuits qui nous restent encore...

— Que Dieu t'aide, ma fille ! Il te saura gré de cette misva et mettra dans la santé de ton fils ton action bénie!...

Maître Saffar s'offrit à payer les costumes, Henri achèterait de sa bourse le linge et les chaussures, et tout fut dit.

Mais Éléazar, qui avait suivi sa mère, ouvrait à mesure de grands yeux étonnés.

— Pourquoi, pourquoi, maman, ils n'ont pas fait la communion, les enfants de Meyer l'aveugle?

— Parce qu'ils étaient bien pauvres, mon chéri...

Ils regagnèrent la baraque. Debourah se rassit, et prit Éléazar sur les genoux, pour lui donner quelques exphcations :

— Tu sais, mon chéri, ajout a-t-elle, le jour de ta communion, ces deux jeunes gens seront tes témoins. Ils t'accompagneront à la synagogue, dans toutes tes visites, et tu partageras entre eux ce que tu auras reçu pour ton aumônière. A table, tu les mettras l'un à ta gauche, l'autre à ta droite. Tu les serviras toi-même. Tu leur parleras souvent, pour ne pas les humilier... Tu as compris, mon chéri? Pour que Dieu te donne longue vie, et la santé, et fasse ta chance belle...

— Oh ! oui, maman ! assura Éléazar ému, compatissant. N'aie pas peur. Je ferai attention rien qu'à eux, comme si c'étaient mes vieux camarades ! Et je les forcerai à manger beaucoup ! Des bonbons surtout, que mes grand'mères ont faits ! Je leur dirai : « Allez ! Mangez ! N'ayez pas peur ! Il y en a des couffins et des armoires pleines ! »

Le Bain maure était trop chaud et presque désert. Assises de-ci de-là près des fontaines de marbre, quelques Mauresques à demi nues, les membres enduits de pâte bleue, attendaient. Debourah, à l'écart, venue surtout pour la tebila, confia sa tête à la vieille négresse Dadda, qui avait l'habitude de lui laver sa splendide chevelure sans trop la lui embrouiller. Lorsqu'elle eut projeté trois tasses d'eau chaude sur sa cliente et eut promené ses mains noires sur sa peau satinée, Dadda lui dit :

— Tu sais, Debourah, je te préviens ! Tu iras seule à la baignade. La vieille Hassouna est malade...

— Elle n'est pas venue? demanda Debourah ennuyée.

— Non. Voilà deux jours... Nous allons être obligés de la remplacer...

— Et comment font-elles, alors, les femmes juives? Leur tebila sans témoin ni prière...

— Est-ce que je sais, moi? Elles s'invitent les unes le autres... Beaucoup s'en vont en grognant se baigner ailleurs...

Le colosse lui tordit la fouta.

— Tu peux aller...

Debourah se dirigea vers le bassin, chagrinp(\ rrt(

nant ses pieds nus sur les dalles glissantes, cherchant des yeux quelque figure de connaissance pour l'inviter à lui servir de témoin... Mais lorsqu'elle atteignit le petit escaher, elle vit sortir de la cabine des femmes enceintes, Victorine, — Victorine couverte d'une fouta blanche un peu élimée, le pas alourdi... Elle s'en allait, se retenant prudemment aux murailles...

Debourah demeura surprise. Victorine prête à enfanter!... Elle n'était pas encore revenue de son étonnement que la jeune femme à son tour la reconnaissait parmi la pénombre vaporeuse.

— Oh ! bonjour, Debourah ! Comment vas- tu? Comment va ton fils?

— Bien, bien, Victorine... Et toi? Et Jacob?

Ce nom lui avait échappé. Elle rougit. Comment, comment prononçait-elle le nom d'un homme au moment même de la baignade sacrée ! Et voici que l'image du talmudiste, au front grave, aux grands yeux de chercheur, de celui qui avait eu son amour, se représenta à elle. Toute sa chair se crispa. La fille d'Éiéazar s'épouvanta du sacrilège.

Victorine cependant, à cette question inattendue, avait ouvert tout grands ses yeux. Elle répondit naïvement :

— Il va bien, je te remercie...

Debourah s'efforça de rappeler sa conscience. Elle dit à son amie, en considérant sa taille :

— Comme tes parents doivent être heureux ! Voilà qui va compléter leur bonheur, là-bas !

— Oh ! oui. Tout le monde est content. Et moi plus que tous!

— Tu es avancée?

— Oui. C'est mon premier bain dans mon neuvième mois.

— Que Dieu te donne une prompte délivrance ! lui souhaita Debourah sincèrement.

— Merci, ma sœur, et qu'il ouvre de nouveau ta couche, en te laissant vivre Éléazar !

— Merci, Victorine, merci...

Et comme Debourah gravissait déjà l'escalier, la poitrine toute haletante, Victorine lui proposa de l'assister.

— Oui, je veux bien. J'allais te le demander... Si cela ne t'incommode pas, tu feras une bonne action...

Debourah laissa tomber sa fouta et commença de descendre les marches intérieures du mecvé. Elle plongea lentement son beau corps, en serrant des deux mains sa chevelure, tandis que la voix novice de Victorine priait sur elle :

— O Dieu d'Israël ! Voici une femme propre et pure, comme tu l'ordonnes, les yeux ouverts seulement sur ta face et celle de son mari... Que ta bénédiction l'accompagne...

Oh I le mystère de cette baignade sacrée ! Entièrement nue, au milieu de l'eau, la jeune femme doit avoir devant les yeux sa couche blanche, la famille, la gravité impérieuse de ses devois religieux...

Debourah avait joint les mains, clos les paupières et murmurait :

— O mon Dieu, ce n'est pas moi, la vraie sainte, qui ne contemple toujours et sans cesse que l'époux que tu lui as donné ! O Dieu, pardonne et ne me punis point comme je le mérite !

Un frisson parcourut tout son' corps. Elle baissa la tête et disparut sous l'eau limpide. A trois reprises elle émergea et replongea, puis Victorine donna deux coups d'une tasse de cuivre contre les dalles, qui résonnèrent sourdement. Dadda la négresse accourut avec les sorties de bain pailletées et parfumées ; elle en revêtit Debourah.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 233

Et les deux compagnes, une main dans une main, s'acheminèrent vers la galerie du repos...

Debourah s'habilla distraitement, tandis que Victorine babillait, revêtait pesamment sa robe de lainage très ample. Debourah demanda :

— Tu as un petit garçon pour poser tes yeux sur lui en sortant?

— Oui. Mon mari m'envoie toujours un élève du Medrach, sous prétexte de lui faire porter ma corbeille de linge...

— Moi, c'était toujours mon fils qui venait me chercher. Mais aujourd'hui, il repasse avec mon père sa Gémara. Tu le sais : il fait sa communion demain?

— Oh ! oui, dit vivement Victorine, si je le sais î D'abord Rabbi Chloumou est venu nous inviter ce matin. Et puis, mon mari ne m'entretient que de lui, de ses progrès au Medrach et de tous ses actes de charité et de douceur qui lui sont si naturels !

Victorine ne s'apercevait point de la pâleur subite de son amie. Celle-ci ne dit plus rien. Elle étouffa un soupir... puis se leva la première pour mettre fin à la conversation.

Elles gagnèrent la lourde porte du Hammam, qui demeurait toujours hermétiquement fermée. Debourah l'ouvrit elle-même, et insista pour que la femme enceinte passât d'abord. Victorine souleva donc la portière, se hâta vers l'antichambre au-devant du petit garçon qui devait leur servir de témoin à toutes deux. Mais Debourah l'entendit pousser un cri de surprise :

— O mon mari !

Elle n'eut que le temps de se rejeter en arrière et de se dissimuler derrière la toile... Et déjà, la voix de Jacob, au timbre doux et grave, résonnait à son tour dans le corridor... Après avoir embrassé sa femme, il lui demanda, plein de sollicitude :

— Il n'était pas trop chaud, ton bain? Tu n'as pas eu de malaise?

• — Non, mon sidi. Je l'ai bien supporté...

— Tant mieux ! Tant mieux ! J'étais inquiet au Medrach, et j'ai préféré venir te chercher moi-même...

Tout en parlant, il la débarrassait de sa corbeille, lui remontait sa pèlerine aux épaules.

— Couvre-toi bien... Refroidis-toi un peu avant de sortir... Prends garde à la marche pour descendre! Elle est haute...

Et Jacob passa son bras sous celui de Victorine, et ils s'éloignèrent doucement...

Debourah, qui attendait ce départ avec angoisse, couvrit alors ses yeux de ses deux mains et s'enfuit du côté opposé, par de sombres ruelles...

Jacob remplissait vis-à-vis de sa femme, d'une manière infaillible, toutes les obligations dictées par la Thoura en de telles circonstances. Dès les premiers mois de la grossesse de Victorine, ses moindres attitudes à son égard avaient changé. Ses prévenances, ses attentions pour elle ne se comptaient plus. Victorine, tout épanouie de bonheur, les contait à sa mère, chaque fois qu'elle allait lui rendre visite :

« Tous les soirs, il rentre avec un fruit nouveau, pour moi... Il me porte la corbeille de Hnge jusqu'à la terrasse... Il me tourne la pâte du pain... Il monte à l'échelle... Il m'entretient des veillées entières des enfants du Medrach, de l'enfant de Debourah... »

Elle ne cessait plus d'énumérer les délicatesses de Jacob, qui la considérait maintenant, se prenait d'amour pour elle, parce qu'elle allait enfin mettre au monde, — elle en était persuadée !

Et Jacob suivait à la lettre les commaneiriucuL.^ de la religion. Il faisait tout cela à Victorine, comme il

l'eût fait à une sœur, à une voisine, à une servante, s'il en avait eu. Quant à lui parler de l'enfant de Debourah, c'était l'unique thème qu'il eût su trouver pour ces entretiens des veillées, destinés à ne point la laisser s'attrister. Cet amour devenait vivace dans son cœur. Tout y ramenait Jacob. Il arrivait parfois à souhaiter de s'en épancher...

Et ce soir encore, dans la fraîche courette bleue, sous les étoiles, devant la table où brillait une lampe de vieil argent, il conta d'Éléazar un acte subhme...

Le matin, une femme entourée de petits, était venue se plaindre à Rabbi de son fils aîné, qui, disaitelle, avait volé deux sous à une voisine malheureuse, puis levé les mains sur un vieillard. « Je t'en conjure, Rabbi, avait-elle imploré, punis-le. Donne-lui la falaqa qu'il mérite. Moi, je ne peux plus en venir à bout. Il est sorti de mes bras!... » Dès qu'eUe s'était retirée, Rabbi, indigné, sortit la corde nouée de la vieille armoire et ordonna d'attacher les chevilles au petit Rubin. Éléazar se jeta aux genoux de son grand-père : « Il ne le fera plus, grand-père I Je t'en prie, mon grand-papa chéri ! » Rabbi ferma les yeux, demeura inflexible. Il se disposait à donner au pénitent les cent coups sur la plante des pieds nue, quand on vit Éléazar se déchausser à son tour. Et comme le maître lui demandait : « Que fais-tu là? ». l'enfant répondit stoïquement, comme un homme : « Tu dois donner à Rubin cent coups de corde. Eh bien ! tu lui en donneras cinquante seulement, grand-père, il en a assez, et moi je veux partager avec lui sa punition ! » La colère de Rabbi se fondit comme du sucre dans l'eau. Il pardonna au coupable, qui grelottait de peur. Mais alors se produisit une scène émouvante. Rubin 'élança au cou d'Éléazar : « O mon sauveur ! lui dit-il, sur ta tête, sur tes cheveux qui me sont devenus plus

chers que mes yeux, sur cette misère de classe, je jure que je ne volerai plus, ni ne lèverai plus jamais la main sur un vieillard ! »

— Oh ! qu'il est bon ! qu'il est doux ! Que Dieu le bénisse et laisse cet enfant unique à sa mère î prononça Victorine. Mais ce que tu me dis là, Jacob, ne m'étonne pas : D'où est née cette petite branche? De ce petit arbre...

Ce matin de la communion, le petit Éléazar se leva de très bonne heure. Il avait dormi avec sa mère, dans la chambrette de Debourah jeune fille. Oh ! la douce nuit qu'il avait passée auprès d'elle, blotti contre sa poitrine ! Combien c'avait été déhcieux de lui dire toutes ses joies, sa fierté de savoir la Gémara par cœur, ses soupçons et ses espérances sur les cadeaux qu'il recevrait le lendemain de ses tantes et de ses oncles venus d'Oran, des trois grandspères : Fassina, sidi et l'ami, et enfin son impatience de posséder la belle montre que son père lui avait fait entrevoir, en soulevant à peine le couvercle de la boîte...

— Doucement, mon chéri, lui dit Debourah en le voyant qui allait se pencher sur les figures joufflues de ses petits cousins encore endormis, doucement ! Ils sont fatigués du voyage. Ils nous feraient un concert si tu les éveillais de si grand matin !...

— Non, maman. N'aie pas peur. Je leur embrasse les menottes seulement, et bien déUcatement... Regarde...

Et il s'agenouillait tour à tour sur chacun des matelas qu'on avait aUgnés à travers l'enfilade des pièces, pour coucher tout ce petit monde...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 237

Cependant la voix de Rabbi Éléazar appelait :

— On est levé là-haut? Le soleil couvre déjà la vigne ! Il va être bientôt l'heure...

Un instant après, arrivèrent les « compagnons », les deux orphelins de Meyer l'aveugle, souliers vernis, complets noirs et cravates blanches. Rabbi Éléazar leur offrit à chacun une aumônière de velours pourpre, magnifiquement brodée d'or, qui contenait les tellites et les tiphellines...

A mesure, la maison s'éveillait. On entendait courir, parler haut. Les hommes se hâtaient de s'habiller pour accompagner les communiants à la synagogue. Les femmes les rejoindraient un peu plus tard dans la matinée...

Enfin parut Éléazar, sous un costume de flanelle blanche, les pantalons arrêtés aux genoux par des nœuds de taffetas à boutons d'or. Un chapeau de paille fine serrait ses beaux cheveux noirs, coupés la veille pour la première fois.

Rabbi Éléazar le bénit et lui tendit une aumônière de velours et d'or, toute pareille à celle de ses compagnons. L'enfant, ému, lui embrassa les deux mains... Et il marcha à son côté, suivi des fils de Meyer, de son père, de ses oncles, de ses autres grands-pères, et, jusqu'à la grille du jardin, de toutes les femmes de la maison, qui poussèrent sur lui des kyrielles de you-you... Rabbi Chloumou, habillé déjà de sa gandourah verte aux pompons bleus, sa tête plate surmontée de la chéchia de Fès, courait après le cortège, une poignée de sel à la main, qu'il tournait au-dessus des pas d'Éléazar, poiu: conjurer le mauvais œil...

La sjmagogue de la rue des Numides, relativement étroite, n'eût pu accueillir toute l'afïluence que l'on prévoyait. La cérémonie devait avoir lieu au Grand Temple, en cette bâtisse vieille et simple, aux confins de la haute

ville, et qui gardait une majesté au milieu d'une population tapageuse, face au marché en plein air où de sordides Bédouins vendaient des légumes.

De toutes parts, des moindres villages d'alentour, on était accouru pour voir, pour écouter cet enfant, le petit-fils de Rabbi Éléazar, qui allait lire la Gémara en la traduisant en langue courante. Et le temple se trouvait paré comme pour un mariage.

De lourds tapis, au fond pourpre, avaient été déroulés sur le seuil. Le chandelier à sept branches, les lustres de vieil argent, les hochets, les couronnes, dépouillés de leurs gazes, flamboyaient. Des gerbes de roses et des guirlandes de jasmin ornaient la galerie de bois sombre qui conduisait à l'alcôve des Sepharim, tendue d'une portière chamarrée d'or où se jouait le dernier papillotement des veilleuses.

Toutes les places étaient déjà occupées. Sur l'assemblée planaient l'émotion et l'impatience. Des suisses couraient, affairés, tiraillés de tous côtés, pour procurer des chaises aux nouveaux arrivants...

Lorsque Rabbi Éléazar fit son entrée, tous les hommes se levèrent. Un murmure de bénédictions, les mains pressant les poitrines saluèrent le doyen de l'église et son petit-fils, ce petit prince du Talmud. Quelques intimes vinrent embrasser l'enfant.

— Qu'il est jeune ! Que Dieu le bénisse ! Comme il est beau ! Que Dieu te le garde, Rabbi ! Que Dieu te fasse jouir de lui !... Autant que ton cœur le désire !...

Rabbi Éléazar s'efforçait de répondre à chacun. Il voyait, en cet instant, se lever le plus beau jour de sa vie...

Le Grand Rabbin monta à la tiba. Les hommes revêtirent leurs écharpes, en ramenèrent les pans sur leui yeux, se recueillirent, baisèrent pieusement la soie rayée

de rose, de noir ou de bleu. Et la prière du matin commença, en un bourdonnement chaud et grave, prolongé aussitôt de , mâles complaintes psalmodiant l'imperfection humaine et l'infiniment petit de la terre, et puis secoué de redressements impérieux, de litanies qui ne résonnaient plus, reflétant le stoïcisme, la sobriété de la race, et enfin soulevé de périodes amples, chantantes, exaltées, de clameurs à la gloire de Jéhovah...

Bientôt, comme on entonnait le Chahrit, des frou-frous de soie, des éclats de voix jeunes, des grincements de chaises que Ton dérange, arrivèrent de la galerie supérieure. Derrière le grillage épais où d'ordinaire ne se tiennent que trois ou quatre vieilles dévotes, habituées de la synagogue, on voyait à mesure passer, repasser des ombres... Le chemmach dut imposer silence d'un coup sec de son claquoir. Le groupe des femmes arrivait. Parmi elles, la famille d'Éléazar, à qui on avait réservé les chaises du premier rang : AuréUe, Anaïs et Mme Saffar, que devançaient cinq petits garçons et filles ; Debourah, mamma Esther et mamma Rachelle, qui, troublées jusqu'aux larmes, prirent leur place en faisant le moins de bruit possible...

A peine chacun fut-il assis que les enfants voulurent grimper à la balustrade pour voir leur « tonton », comment il allait faire la prière. Ils jouaient du coude, bousculaient les belles dames...

— C'est notre tonton à nous ! s'écriaient-ils en frappant sur leurs poitrines, non, il n'est pas à vous ! Nous vouloir le voir nous tout seuls ! Allez ! Laissez-nous la place !

Et ils montaient sans plus attendre sur les dossiers des chaises neuves... Ils étaient bien de leur race. Ils avaient le teint bronzé des Oranais, l'humf^nr fanfa' ronne, aimant les éclats et les honneurs.

Les mères avaient tout le mal du monde à retenir ces cinq mioches qui révolutionnaient le petit étage. Car ils raffolaient déjà de leur « tonton Zazar » !...

— Attendez ! Attendez ! murmuraient Aurélie et Anaïs, ce n*est pas encore Ftieure... Quand son tour arrivera, nous vous le dirons ! Vous pouvez le regarder pour le moment à travers le grillage, sans monter sur les chaises... Il est là-bas... en face, tout près de la tiba, entre tonton Edmond et grand-papa l'ami... Vous le voyez?

— Aousqu'il est?... Non, on le voit pas ! Et puis, tout à coup :

— On le voit ! Ah ! oui ! Ça y est, maman 1 On le voit ! Il a le tellite en soie, beau... eau... eau !... Hein, maman? Et il lit dans un hvre, hein, maman?

— Oui, oui, taisez-vous ! Assez crié ! répétaient les jeunes femmes confuses.

Aurélie et Anaïs avaient grossi. L'odeur du mâle, la maternité, l'air sain d'Oran les avaient embellies et revivifiées. Elles avaient, d'autre part, pris cette élégance, cette coquetterie de là-bas si particulières, tenant du flou espagnol et du majestueux marocain. Elles portaient des robes de faiUe mauve, serrées à la taille par un ruban de velours garni de franges de soie, des chapeaux légèrement relevés sur le côté, où venaient finir des plumes de paradis. Mme Saffar, toujours alerte, gardait son chic français. Tandis que Debourah était vêtue de laine blanche, d'une robe droite aux lignes assouplies par une ceinture de brocart qu'enlaçait un fil d'or. Ses bandeaux noirs passaient à peine hors d'un toquet recouvert de roses. Elle tenait ses regards uniquement attachés sur son fils, de même que mamma Esther et mamma Rachelle, — toujours trçs simples en un costume café, à plastron d'or...

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 24I

Le Chahrit allait finir. D'un accent affectueux, le Grand Rabbin appela :

— Éléazar Saffar, le petit marié !

L'enfant se leva, entre ses compagnons. Dans un même souffle, toutes les bouches avaient prononcé :

— Que Dieu le bénisse !

La joie des femmes était grande... Mais Debourah, tout à coup, tressaillit ! Elle venait de reconnaître Jacob, qui s'était levé à son tour de son fauteuil, près de la galerie des Sepharim... Jacob habillé d'ime soutane noire, une calotte de velours ornant son front et dont l'ombre donnait à sa jeune physionomie quelque chose de noble, d'imposant, de sacré. Lentement, il avançait parmi les fidèles... On lui avait transmis, en ce beau jour, l'honneur d'officier.

Il vint prendre Éléazar par la main. Le maître et l'élève montèrent à la tiba. Au milieu des vieux hochets d'argent, devant le Talmud, Jacob, avec une émotion visible, ramena le tellite sur la tête du « petit marié », en signe de protection. Puis il lui entoura la taille, plein de sollicitude et de tendresse, et se pencha sur le manuscrit déployé pour suivre l'enfant qui allait commencer sa lecture... Et quand, dans le silence, la voix d'Éléazar, aux notes justes, parfois très graves, parfois balancées, ou bien ralenties jusqu'aux soupirs de l'amour et du pardon, vibra comme une musique sous la voûte, on vit Jacob à mesure pâlir, sa face émaciée et tremblante prendre des reflets d'extase... Le regard perdu, il ramena ses doigts aux yeux pour les baiser ensuite... Et bientôt les larmes lui jaillirent, et tout son être s'irradia d'orgueil...

En présence de ce tableau, Debourah se sentit pénétrée jusqu'au tréfonds d'elle-même d'une félicité dont jadis elle avait fait son rêve sans pouvoir la connaître.

242 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Son cœur vola vers ces deux têtes chéries, ainsi penchées sur la parole sainte, si proches l'une de l'autre, si unies par l'afïection et la foi qu'on eût dit que leurs âmes allaient se confondre... Soudain, dans un élan d'amour, oubhant Edmond qui au pied de la tiba, respectueux, contemplait son fils, elle eut la folle illusion que cet enfant que Jacob protégeait, serrait de ses bras, faisait communier avec Dieu, cet enfant... était son enfant à elle... et à lui I

Le petit Éléazar, cependant, chantait les Commentaires de la Thoura. Il chantait la grandeur d'Iahvé, l'Étemel et l'Unique, son culte, qui doit être fait d'idéal et de force, la nécessité et la beauté du sabbat, l'amour de la famille, l'horreur du vol, du meurtre, du faux témoignage... Et dans cette bouche d'enfant, les sévères préceptes prenaient une vigueur étrange, une valeur de résonance qui faisait frémir les vieillards les plus reh* gieux... Lorsqu'il parvint à l'ultime commandement, Éléazar le traduisit avec l'énergie que comporte l'usage, en appuyant de toute l'ardeur de sa jeune âme :

« O fils d'Israël, la femme de ton voisin tu ne regarderas avec envie. Fais en sorte que tes yeux restent fermés pour ignorer sa beauté. Si elle te provoque, détourne-toi d'elle, crache à terre avec mépris. Car elle te conduirait à ta perte. Fils d'Israël, ce crime est impardonnable, et le péché des parents retombe sur les enfants... »

Éléazar se tut. L'assistance entière se leva vers lui, le cœur point, des larmes pleins les yeux, chantant les Louanges...

— Que Dieu te bénisse et te garde sur la terre, afin qu'un jour, de toi naisse le Messie !...

Le brouhaha grandissait. Rabbi Éléazar, sous ses burnous candides, la tête rehaussée de son beau turban,

gravit les marches de la tiba. Il ouvrit les bras à l'enfant qui s'y précipita. Et alors, comme sur un sepher, il imposa ses mains sur la tête de son petit-fils, et une seule parole s'échappa de sa gorge, tandis qu'il pleurait :

— Que Dieu, mon fils, te préserve du mauvais œil !

Des hommes s'empressaient vers Jacob pour le féliciter. Le talmudiste balbutiait des remerciements, l'œil encore fixé sur le manuscrit, soudain hagard, le visage d'une effarante Uvidité. Là-haut, Debourah s'était dressée pour rappeler son souffle. Puis eUe retomba, anéantie. Elle avait clos les paupières, renversé la tête... Les dernières phrases lancées par son fils avaient roulé sur son cœur comme autant de boules de feu...

Les vieilles grand'mères, les prunelles embuées, le menton grelottant, aidaient à soutenir les petits Oranais qui contemplaient, bouche bée, les oreilles encore sous le charme, leur tonton Zazar. Et les mamans souhaitaient tout bas, dans leur âme, que Dieu les fît assister à la communion de leurs garçons, qu'elles les vissent un jour prêcher comme Éléazar la parole sainte à la communauté réunie !

Jacob alla nécessairement faire sa visite à Belcourt avant midi, pour féliciter les parents du petit communié. Il remonta seul cette route qu'il avait fait serment de ne plus jamais revoir, depuis son retour de France. Trop de souvenirs, trop de cuisants regrets l'y attendaient... A mesure qu'il longea les falaises, il se rappela les promenades, les douces et instructives causeries avec Rabbi Éléazar... Que ce temps lui parut

244 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

lointain !... Oh ! ces promenades au bras du vieillard, dans les soirées jaunissantes, par le bord de la mer, avec la pensée de retrouver bientôt la chère et noble famille, déjà réunie sous les orangers, parmi laquelle il était attendu comme un parent, comme un fils aîné !

Avant de franchir le seuil du jardin, Jacob s'arrêta longtemps. Il contempla cette vieille maison, jadis si hospitalière, si plaisante à son cœur. Elle était toujours la même, en sa blancheur de chaux, avec ses lucarnes aux rideaux de mérinos, par delà les eucalyptus, les C3^rès, les murs de feuillage peut-être millénaires. Seulement, elle le regardait aujourd'hui, indifférente à son chagrin. Elle ne répondait même pas à son souhait de bonheur...

Elle était grouillante, ce matin, de tout un monde ; des silhouettes inconnues passaient dans ses bocages, des domestiques européens se hâtaient, des appels de noms étrangers, des chants, des fusées de rire s'échappaient par ses portes et ses fenêtres... Et Jacob demeurait là, songeur, en homme qui eût voulu ressaisir tout le passé.

Enfin, il se décida à pénétrer, car midi était proche, et il allait être surpris par les hommes de la synagogue, qui l'obligeraient à continuer avec eux la tournée des visites, bien qu'il n'en eût plus la force... Il poussa la griUe et suivit la grande allée qui le conduisit au centre du jardin. Soudain, il s'arrêta, trop ému, devant le cèdre géant à l'ombre duquel, dix années auparavant, il avait failli crier son amour, et Debourah avait laissé déborder son cœur... Le jour semblait tout pareil, lumineux, grandiose, vibrant encore des ardeurs de Tété. Les mimosas, les iris, les roses du Bengale, les glycines au long des vieilles murailles, s'épanouissaient d'un dernier éclat mourant... Au loin chantait la mer... Une immense

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 245

tristesse se ût en Jacob quand il aperçut là-bas, toujours à la même place, la baraque de fête... Oh ! cette baraque de fête, identique à celle qui l'avait reçu pour la dernière fois, ornée des mêmes tentures de soie rouge aux grappes de raisin d'or, des mêmes lis et des mêmes œillets, près de la treille où se balançaient les petits sacs, toujours les mêmes, qui préservaient le grain pur à faire le vin du Kidouch ! Oh ! le Kidouch du vendredi soir, sous les veilleuses, à la table étincelante ! Les cantiques pour lesquels Debourah mêlait sa voix à la sienne et à celle de Rabbi Éléazar, tandis qu'alentour, dans le jardin couvert d'ombre, frissonnaient les parfums les plus voluptueux, avec la brise des flots portée jusqu'à eux par les grands arbres !...

Mais Jacob sursauta. La vieille Esther, toujours alerte, veillant à tout, sous sa robe noire retroussée, de petits sabots de velours claquant à ses talons, venait d'apparaître et l'interpella :

— Oh ! Talmid Jacob ! Que ton retour chez nous soit béni ! Comme il y a longtemps que ta face amie n'avait plus reparu à nos yeux ! Pourquoi ne viens-tu plus nous voir? Tu nous as oubhés? La maison des amis ne s'éloigne jamais...

Elle lui tendit sa main à baiser, puis, comme le voulait l'usage, le mena sous la baraque, le fit asseoir à la table aux vieux tréteaux, non loin de la place où il s'asseyait jadis, le cœur battant tour à tour d'espérance et d'angoisse, auprès du maître... Elle lui servit im verre d'anisette coupée d'eau fraîche, et après lui avoir posé mille questions touchantes sur sa santé, sur sa femme, sur sa famille, elle se pencha hors des piliers de roseaux :

— Ya Debourah ! Ya Debourah I s'écria-t-elle.

Et voici que Jacob, à cet appel, crut revivre ime scène d'un certain soir de fête, où Debourah était en retard

246 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

pour le Kidouch et où la voix gutturale avait retenti comme à cette heure !... Son âme bondit.. Il crut tout à coup qu'il allait voir apparaître sa fiancée, sous sa robe de vierge, couleur du Talmud avec les fleurs du Zo'har, ses longues tresses dans le dos, son visage de bonheur éblouissant... En un instant, il oublia tout. Son séjour au séminaire, son triste retour, son mariage avec Victorine, sa paternité proche, tout cela n'avait jamais existé, s'était évanoui dans un vertige...

Debourah cependant était descendue vers le jardin, appuyée au bras de son époux, en attendant le retour des petits communiants qui, de la synagogue, étaient allés faire leurs visites et recevoir, dans cette matinée même, leurs cadeaux. Elle portait un déshabillé de surah et de fines dentelles. Edmond la regardait amoureusement dans les yeux.

— Je suis heureux, ma chérie ! lui disait-il, presque à l'oreille, à mesure qu'ils marchaient sous les eucalyptus. Que notre enfant était beau ! Qu'il disait bien ! Comme il a su émouvoir toute cette foule et arracher des larmes aux natures les plus fortes !...

Debourah l'écoutait, pensive, s'efforçant de sourire à son bonheur.

— Que Dieu le protège et nous le garde ! murmurait-elle.

— Sans toi, ma douce aimée, reprit-il, je n'aurais jamais goûté cet enivrement ! Notre religion est belle, pour qui l'a sentie !

— Ya Debpurah ! appela de nouveau mamma Esther, ya Debourah I Viens voir Jacob le talmudiste qui est venu nous rendre visite !

Lorsqu'elle entendit ce nom de Jacob, Debourah se redressa. Elle pâlit, se serra davantage au bras d'Edmond... Et tout en ralentissant le pas, elle aperçut le talmu-

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 247

diste là-bas, debout au fond de la baraque de fête... à la même place qu'on lui réservait jadis, lorsqu'il venait dire le Kidouch et prendre ses repas parmi eux !... Oh ! que cette vision vint de nouveau lui troubler l'âme et la conscience !...

Tandis que Jacob, qui voyait Debourah au bras de son mari pour la première fois, si tendrement confiante, si belle, si désirable en cet abandon, Jacob blêmit jusqu'à la mort. Il ne put supporter la vue de ce couple si uni. Il détourna la tête. Il se crispa pour étouffer sa jalousie et sa douleur...

Des chants de synagogue se répandaient dans l'allée principale. Les fidèles, accompagnés des rabbins et des talmudistes, arrivaient chez Rabbi Éléazar. On courait déjà de tous côtés, on se pressait aux fenêtres. Mamma Esther sortit de la baraque pour mêler ses cris de joie à ceux des femmes. Rabbi Chloumou gagnait la porte, une aiguière d'argent à la main pour asperger tout im chacun...

Ces chants tirèrent brusquement Jacob de sa souffrance impie. Il revit la sjmagogue... la tiba... le petit Éléazar lisant le Talmud sous sa direction... L'accent des dernières paroles de l'enfant retentit en lui-même : « La femme de ton voisin tu ne désireras. . . Car la faute des parents retombe sur les enfants ! » Jacob frémit. Il eut peur, peur pour son enfant, qui allait naître, l'enfant de Victorine !...

Et Debourah, que son mari avait quittée pour aller au-devant des invités, restée seule au milieu du jardin, pâle, hésitante, vit Jacob s'élancer tout à coup hors de la baraque et fuir à travers les aUées, comme un dément 1

Elle comprit sa douleur. Un frisson la saisit. EUe joi^ gnit les mains.

— O Dieu ! prononça- t-eUe, aie pitié de nous 1

243 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Le déjeuner, sous les arbres, fut joyeux et bruyant. Une trentaine de petits garçons étaient réunis autour de la a table des enfants », surmontée de la grosse gerbe de fleurs que M. Henri avait passé sa matinée de la veille à confectionner. Des œufs cuits sous la cendre, des pâtes aux pois, des vins doux, des couronnes au sucre, mille friandises surtout composaient leur menu. On apercevait à un coin les garçonnets de Clarisse et de Clémentine, les petits campagnards de la Réghaïa, sérieux et timides, qui osaient à peine toucher aux diverses choses que l'on passait. Éléazar, assis entre les orphelins de Meyer l'aveugle, n'avait pas oublié les recommandations de sa mère. Il leur causait fréquemment, les servait luimême, insistait pour qu'ils mangeassent de tout. D'ailleurs, dès qu'ils étaient revenus ensemble de leurs visites, il les avait conduits discrètement à la chambrette de Debourah pour leur vider dans les poches le contenu de son aumônière.

Tandis que lui avait reçu des cadeaux de toutes parts. Ceux de tantes AuréUe et Anaïs furent très originaux, très coûteux sans doute, vu qu'ils portaient le cachet de Paris. De grands papiers bleus et roses dissimulaient une automobile avec un habit de chauffeur et un petit bureau volant, en bois des îles. Grand-père sidi lui avait offert une mizouza en or, qu'il devait porter entre la flanelle et la chemise, comme une amulette ; grand-père l'ami, une bourse marquée de ses initiales ; grand-père Fassina, une calotte de maison rehaussée d'une main de

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 249

Fathma, et les oncles d'Oran, qui étaient de riches marchands de céréales, ne surent que lui donner beaucoup, beaucoup de louis d'or... Mais ce qui mit Éléazar dans la joie la plus grande, ce fut la montre que papa Edmond lui glissa dans le gousset, la belle montre en or, avec sa petite chaîne...

— Oh ! papa chéri ! s'écria- t-il en lui sautant au cou, c'est ton cadeau qui m'a fait le plus plaisir !

Et il ne savait à qui dire encore son bonheur!... Il courut à la cuisine, chez ses bonnes grand'mères.

— Voyez ma montre ! Écoutez comme elle marche fort!

Il leur découvrit l'oreille, soigneusement voilée d'une pointe de tulle, pour mieux leur faire entendre...

— Vous savez ! quand vous viendrez nous voir à la maison, c'est à moi qu'il faudra demander l'heure ! Elle sera toujours juste !

Il promena son ivresse par les chambres, par le jardin, appela Rabbi Chloumou qui ou\Tit jusqu'aux tempes sa large bouche aplatie pour saisir le tic-tac régulier... Voyant bientôt la joie délirante du simple, Éléazar lui promit de lui en acheter une — en argent alors ! — pour l'amuser...

Et les petits cousins d'Oran couraient toujours après leur tonton Zazar et ne cessaient de lui demander à l'admirer... Quand il fut las de la leur appliquer sur roreille à tour de rôle et qu'U réintégra le bijou dans son gousset, les petits garçons, soudain penauds, bredouillèrent :

— Oh ! t'as pas besoin de faire le fiéreux, va ! Moi, mon père il ,va m'en acheter deux, des montres ! Hein, oui, Louise?... que papa m'a dit que pour ma communion il m'en achèterait deux?

— Moi... ze sais pas... z'ai pas entendu ça..., dit en

levant ses petits bras en l'air la fillette qui ne savait pas encore mentir.

Mais Dodolphe, pour venger son frère, l'interrompit en lui flanquant une poussée :

— Allez ! Qu'est-ce que tu sais, toi? Rien que sucer ton pouce !... Mais nous autres, à la maison d'Oran, nous en avons trois, des belles montres, alors plus jolies que celle-là!... Va, qu'est-ce que tu crois? Y a que toi que ti as une montre? Tsssss !...

Éléazar souriait doucement et feignait de les croire, pour ne pas les voir en venir aux coups de poing. Il courut embrasser Louisette qui s'en allait en pleurant, et lui fit de nouveau écouter sa montre, ce qui la consola bien vite...

Cependant, à la « table des grands », sous la baraque, huit familles se réjouissaient. Quelques planches étaient venues rallonger celles que soutenaient les vieux tréteaux, et tous ces Juifs, parents ou intimes, au même cœur, par delà les poulets rôtis et les monceaux d'oranges, se chantaient pour l'im l'autre des vœux de bonheur, bénissaient le pain, la vigne, l'Éternel et ce jour d'allégresse où trois hommes s'ajoutaient à Israël, trois hommes qui désormais pouvaient témoigner, dire les grâces, dont la présence était marquée dans le Kahal...

Le père Fassina occupait la place d'honneur, avec sa vieille épouse. Aurélie et Anaïs avaient revêtu des robes de soie vert-d'eau et se tenaient auprès de leurs maris, qui étaient de beaux mâles puissants à l'œil vif, portant jaquette noire. Séméha se trouvait du repas, son mari, leurs enfants les plus âgés, visiblement flattés de parciper aux réjouissances de leurs grands bienfaiteurs. Maître Saffar contemplait sa famille que ce jour avait groupée entière, sa famille comme jadis l'avait désirée

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 25I

son rêve ! Au-dessus de tous, les dominant pareil à un chêne, Rabbi Éléazar...

Debourah, au côté d'Edmond, couvait des yeux son fils adoré, assis là-ljas parmi ses amis comme un petit maître de maison... Chaque fois qu'il donnait ime réplique ou riait à l'unisson des enfants, les lèvres tendres de la mère murmuraient :

— Que ma demeure soit toujours pleine de ta voix !

Les fils de Meyer l'aveugle, près de lui, tout en mangeant, s'ébahissaient de leurs costumes, tiraient leurs gilets, fixaient le bout de leurs bottines...

— Dis... Cahouitou..., soufflait le cadet à son frère, regarde : ma cheniise à moi, elle est toute brodée ! Tu as vu?...

Il lui découvrait l'intérieur de sa manchette.

— ... Je ne l'avais pas remarqué ce matin... Dans notre petite chambre, il fait noir... Et la tienne?

— La mienne aussi...

— Alors... on va la cacher pour notre mariage, hein?

— Eh ! Bien sûr ! Quand nous allons la remettre? Pour préparer la fournée de demain?

Comme on arrivait au dessert, Éléazar se permit une diversion. Il quitta sa place, pénétra sous la baraque, se coula jusqu'à sa mère, et après lui avoir entouré les épaules de ses deux bras, à l'oreille il lui demanda :

— Dis, maman... Pourquoi le talmid Jacob n'est pas venu déjeuner avec nous?

Debourah soupira, se détacha doucement de l'étreinte d'Éléazai" :

— Je ne sais pas, mon chéri..., lui dit-elle. L'enfant s'éloigna mécontent.

Et depuis cet instant, le bonheur de Debourah fut de nouveau troublé... Chaque fois que son regard retour-

nait à Éléazar, ses traits se rembrunissaient d'une sombre mélancolie...

On sortit de table vers trois heures. Les vieillards se retirèrent sous la treille, où s'allongeait une ombre douce. Mamma Esther leur servit un café dosé d'eau de fleurs d'oranger. Tout en savourant le mélange turc qui embaumait bientôt, dégrisait les cerveaux un peu alourdis, maître Saffar alluma son cigare, Rabbi Èléazar offrit dans sa tabatière d'ébène une pincée de tabac musqué, qu'il recevait de Palestine...

Des breaks et des automobiles stationnaient devant la grille. Edmond se disposait à emmener les enfants pour une promenade au Jardin d'Essai. Les oncles d'Oran les accompagneraient, ils profiteraient de l'occasion pour connaître la ville... Un ban suraigu s'éleva de la troupe joyeuse, lorsqu'on lui céda enfin Rabbi Chlomnou, qu'elle avait voulu de force parmi elle, pour qu'il la fît rire... Et les voitures s'ébranlèrent.

Tandis que, dans la maison, tranquille soudain, que les cris et les ébats des enfants laissaient comme déserte, on se préparait à recevoir la visite des femmes.

Elles arrivèrent, accompagnées de leurs demoiselles, de demoiselles de connaissance ou de leurs sœurs jeunes filles. La cour était garnie de sièges de toutes les formes. Les humbles chaises de louage, les escabelles de paille voisinaient avec les vieux fauteuils de famille en bois sombre sculpté, les canapés recouverts de brocart et semés de coussins ovales, aux broderies d'Egypte. Des bancs longeaient les murs, à dossiers démesurés, divisés en places par des bras de corne. Pour préserver les visiteuses de l'ardeur du soleil et des regards indiscrets qui eussent pu plonger des demeures voisines, un haïk de grosse laine, jaune et rouge, avait été tendu et hé par les quatre coins à la cime des arbres...

Les vieillards s' étaient "levés ; ils secouèrent quelques parcelles de cendre à leurs vêtements, et cédèrent leur place au bon musicien Sfindja qui entrait avec tout son orchestre. Discrètement, ils quittèrent la maison et partirent vers la synagogue lointaine, où ils devaient demeurer jusqu'au soir, pour ne point gêner les réjouissances des femmes.

En une heure, la cour était comble. On fouillait toutes les chambres, les moindres recoins, à la découverte de quelque siège de fortune... Les femmes se montraient maintenant par bandes, habillées pour la plupart en pur style juif, — de longues robes à traîne de soie claire et plastron d'or, leurs têtes serrées en des foulards à ramages d'argent, dans lesquels scintillaient des aigrettes. Le décolleté apparaissait, mesuré et splendide, aussitôt que chacune se délestait du cachemire ou du châle de crêpe. Et les bras nus, sous des majiches de tulle, brillaient comme des lames un jour de parade...

Clarisse, Clémentine et Victorine arrivèrent ensemble. Cette dernière, les jambes enflées, la figure brunie par le masque de grossesse, épuisée du trajet à pied, s'empressa d'accepter une chaise qu'une jeune fille lui abandonna.

Les invitées se reconnaissaient entre elles, se saluaient, s'embrassaient. Elles se souhaitaient :

— A la communion de ton fils, s'il plaît à Dieu !

— A la communion du tien, dans un cadre pareil ! On parlait haut de la belle cérémonie du matin, de

l'aisance et de la fermeté qu'avait mises l'enfant à lire la Gémara dans la synagogue. C'était un miracle, à son âge... Les hommes étaient rentrés ravis...

L'orchestre, cependant, jouait le Salut de l'Arrivée. Une lumière éclatante, sous laquelle flemibait au loin la mer immobile, et que la bâche ne tamisait qu'à peine.

254 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

environnait tous ces costumes, ces pierreries, ces plastrons d*or, et faisait reluire, sur une table de chêne, dressée au milieu de la cour, les confiseries somptueuses qu'on allait offrir... Une merveille d'art, que les patientes grand'mères avaient préparée depuis des années, pour cet heureux jour. Les pastèques, sous leur croûte de sucre, étaient entières, comme si on venait de les cueillir, les oranges entourées de leurs fleurs, les mandarines énormes... Des melons même avaient été confits, des amandes à leurs branches, avec leurs feuilles tendres... Et sur tout cela, une poussière cristallisée, qui miroitait comme de la nacre...

A certain moment, Mme Émélie fit son entrée, accompagnée d'un pâle garçonnet vêtu selon la dernière mode. Elle-même montrait une robe à mille plis, très décolletée, laissant deviner sa poitrine plate et sa taille sans corset. Après les mille souhaits d'usage, qu'elle dit négligemment, en arrondissant la bouche, aux vieilles mammas Esther et Rachelle, elle courut à Aurélie et Anaïs qu'elle venait d'apercevoir et n'avait plus rencontrées depuis leur mariage. Elle se mit aussitôt à causer avec volubilité, les interrogeant sur leur nouvelle vie d'Oranaises, le « genre » de là-bas, les usages, sur leurs maris et toute leur famille nouvelle. Aurélie et Anaïs affirmèrent qu'elles n'avaient point trouvé grand changement... On était aussi civilisé à deux pas du Maroc qu'à Alger, sinon plus. Les Oranais ne se trouvaient en retard sur rien, qu'il s'agît de la mode, de l'éducation, voire du mouvement artistique.

Elles en étaient là de leur bavardage, quand des murmures s'élevèrent, un frisson courut dans l'assistance...

Debourah venait d'apparaître, sous une robe de brocart rose à ramages d'or, des mules aux pieds, qu'enguirlandaient des perles, le front orné d'un diadème arabe.

LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR 255

— Oh î qu'elle est belle ! On dirait une impératrice ! ne put s'empêcher de prononcer Mme Émélie. Vraiment, je n'aurais jamais cru qu'un bijou d'un style si primitif pût faire cet effet et embellir à ce point une tête de femme !...

On lança à Debourah deux foulards qu'elle cueillit au vol, couleur de la fleur du soir. L'orchestre exhala un air doux... Elle souleva d'abord, lentement, les foulards au-dessus de ses épaules... puis son beau corps ploya comme une flamme... sa face se perdit parmi les franges d'or... Debourah ouvrait la tanîa par la danse orientale.

La soirée jaunissait. La féerie des soies, des ors, des pierreries, des beautés antiques, tournait au sublime... Les femmes se levaient à tour de rôle, et selon leur préférence, l'orchestre variait l'air et la mesure. Et les you-you retentissaient depuis d'invisibles terrasses...

Le service commença. Des Juives du métier, très minces, en des gaines de soie verte à broderies d'or, défilèrent soutenant des plateaux garnis de mille gobelets à la liqueur rouge, bleue ou laiteuse. Mammas Esther et Rachelle distribuèrent les serviettes brodées, et Debourah elle-même découpa les confiseries. Aurélie et Anaïs voulurent aider à servir. Elles passèrent les coupes de cristal surmontées des oranges en tranches et des amandes qu'on ne cessait d'admirer, en en demandant la recette aux vieilles mammas épanouies de plaisir. Mme Saffar, sous un déshabillé Empire, ses cheveux poudrés ceints d'un ruban de velours noir, offrait des galettes d'une forme bizarre, qui avaient été faites à Oran par les belles-mères de ses filles...

La chaleur tombait peu à peu, sous le vent de mer... On avait servi aux musiciens de l'absinthe et de l'anisette, des olives et des quartiers de fromage blanc. Comme le soleil allait disparaître, Sid Sfindja entonna 1^ mélopée du moment ;

256 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Profite de ta jeunesse, ne serait-ce qu'une heure.

Le mort fut et sera...

Auprès du jet d'eau laisse couler tes jours

Entre les fleurs du jardin...

Et les assistants de reprendre le refrain, à voix basse, avec des soupirs :

Profite de ta jeunesse, ne serait-ce qu'une heure, La mort fut et sera...

Soudain, un brouhaha, des appels, des éclats de rire annoncèrent le retour de la promenade. Comme une volée d'oiseaux, les enfants s'abattirent dans la cour... Les petits Oranais arrivaient en tête. Ils frappaient sur leurs poitrines...

— Ah ! vous mangez les bonbons ! Et nous, alors? Nous aussi, nous sommes des invités, et plus que vous encore ! C'est nous qu'on a apporté les cadeaux de Paris à tonton Zazar !...

— Chut ! Chut I gronda Mme Saffar. Venez, venez par ici... Votre part est cachée...

Et elle les entraîna vers la salle à manger.

Edmond et les oncles d'Oran, ayant rendu la troupe au seuil de la maison, repartirent en automobile pour joindre les vieillards et assister à la prière de l'Arbit.

Éléazar, escorté de ses deux compagnons, vint saluer les dames. Des you-you prolongés l'accueillirent. Toutes à la fois voulaient l'embrasser, le serrer contre leur poitrine pour le féliciter. Elles le trouvèrent exquis sous ce costume si simple...

— Comme il ressemble à sa mère! disaient-elles. Que Dieu le bénisse ! Ça fera un beau garçon !...

Les deux grands fils de Meyer l'aveugle marchaient sur les talons d'Éléazar, répétant inconsciemment ses moindres gestes, et tellement gauches dans leurs habits

neufs ! Ils s'étonnaient de ce que les femmes osaient à peine les féliciter en leur touchant le bout des doigts... Elles baissaient le regard... Elles ne leur disaient rien sur leurs beaux costum.es noirs, ni sur leurs chemises brodées...

Passant de rang en rang, Éléazar arriva devant Clarisse, Clémentine et Victorine. Cette dernière parut tirée d'un rêve, abattue qu'elle était par la chaleur et le tourment dé sa position. Elle se tenait sans mouvement sur sa chaise, la bouche entr'ouverte, les regards fixés sur la treille de vigne, d'où pendaient, en leurs sachets de tulle, les belles grappes rafraîchissantes... Mais dès qu'elle vit Éléazar; elle lui tendit ses bras envieux de jeune femme qui allait être mère... Elle le retint aussi longtemps qu'elle put, pressé contre elle. Elle souhaita ardemment que l'enfant qu'elle attendait fût un garçon, et qu'il lui ressemblât, — pour que Jacob fût heureux !

— Que Dieu te garde ! lui dit-elle, tu as fait aujourd'hui la gloire de ton maître !

— Merci... merci..., répondit Éléazar, en rougissant de fierté d'être loué par la femme du talmudiste, qui devait être elle aussi une savante de la langue sainte...

Néanmoins, il rappela un brin de courage, et osa demander pourquoi son maître n'était pas venu déjeuner avec lui.

— Je l'ai attendu longtemps, ajouta-t-il, et sa place vide nous faisait mal à voir...

— Ah ! dit Victorine prise au dépourvu, embarrassée, cherchant une raison plausible pour faire excuser son mari. Il n'est pas venu... parce que... il ne voulait point me laisser seule...

— Mais, reprit vivement Éléazar, Rabbi Chloumou vous avait invités à venir tous les deux... Ma grand'maman avait assez insisté...

258 LES JUIFS OU LA FILLE d'ÉLÉAZAR

Victorine pâlit un peu.

— Oui, oui, mon chéri... Mais pour moi, c'était gênant de sortir par ce midi...

L'enfant posa un regard sur sa taille épaissie. Il ne dit plus rien. Il était convaincu.

Victorine, satisfaite d'elle-même, lui sourit tendrement...

Lorsque Éléazar se fut éloigné, Clarisse et Clémentine se penchèrent sur elle.

— C'est vrai... Pourquoi Jacob n'est-il pas venu déjeuner avec son plus cher élève?... Pourtant, c'était obligatoire... Ça n'est pas bien...

— Oui..., fit-elle évasivement, je ne sais pas pourquoi... Il ne m'en a rien dit...

Et eUe retomba dans son immobilité rêveuse, les regards suspendus de nouveau aux belles grappes de la treille...

Pendant ce temps, on avait distribué le goûter aux enfants. Quand Éléazar les rejoignit dans la salle à manger, il les trouva en pleine bataille, les uns pleurant, d'autres mangeant gloutonnement leur part dans un coin, d'autres s' arrachant les bonbons et les gâteaux, se bousculant, s'envoyant gifles et coups de poing.

— Ah ! ah ! ah ! leur cria-t-il, les petits Saiil et Goliath ! Vous ne savez pas que celui qui frappe son frère fait une blessure à Dieu?

— Non, riposta un marmot, la bouche pleine, c'est pas mon frère ! C'est Isaac Mesguiche ! C'est lui qui m'a commencé !

— Non ! T'es-t-un menteur ! C'est Ismaël Nounou !

— Non, c'est pas vrai ! intervint un plus jeune, c'est Gaston Fassina qu'il a volé de sa bousse la drazée rouze I

— Allez ! Qu'est-ce tu sais, toi, p'tit morveux ! Va, va à r cole apprendre à lire !...

Au milieu d'un tohu-bohu infernal, Éléazar se trouva pris,

— Taisez-vous ! leur répétait-il, se bouchant les oreilles.Taisez-vous !... Autrement je ne ferai plus écouter le tic-tac de ma montre à personne I

Et il fit mine de se sauver...

— Bon ! bon ! Voilà ! voilà ! On se tait ! On se tait ! s'exclamèrent-ils à la fois.

Et peu à peu, un silence relatif s'établit... Éléazar en profita pour prendre un petit air sévère et leur dit en croisant les bras :

— Et comment? Vous n'avez pas eu honte de toucher au pain du Bon Dieu, de le porter à votre bouche sans vous être lavé les mains ! Quel péché, mes amis, quel péché ! Il va retomber sur ma tête, et les entrailles du pâtre vont sortir !

Ils ne comprirent point la boutade. Pour le consoler, quelques-uns frottèrent rapidement leurs doigts aux revers de leurs vestes.

— Mais non... Regarde, Éléazar, regarde... Ils ne sont pas sales, va ! je te jure...

— Comment, ils ne sont pas sales ! Vous avez fait sauter l'eau (i) à la promenade... Vous vous 'êtes amusés avec des petites bêtes, avec les crinières des chevaux... Comment, ils ne sont pas sales ! Oh ! quel péché !...

Devant l'air contrit d' Éléazar, les petits se regardaient, repentants...

— Alors, comment on va faire maintenant? Comment?...

— Eh bien ! pour que Dieu nous pardonne, il faudra aller se laver les mains d'abord, faire la prière ensuite, et recommencer à manger des bonbons et des gâteaux...

(i) Uriné.

— Ah ! oui, ça y est ! Voilà, voilà ! On va se laver les mains, on va!...

— Allez ! Courons !

On sortit au jardin. Sous la conduite d'Éléazar, la troupe gagna une vasque parmi les haies de jasmin, une vasque de marbre, très ancienne, verdie de mousse et craquelée en maint endroit, où Rabbi Éléazar faisait ses ablutions. Là, ils furent à leur affaire.

Chacun plongea les bras jusqu'aux coudes, barbota, répandit de l'eau sur son costume neuf et ses bottines, sans le moindre souci... Beaucoup, se penchant, faillirent piquer de la tête dans le bassin, en voulant attraper leur image que le courant pur reflétait... Éléazar appela Rabbi Chloumou à son secours.

— Rabbi! Rabbi! Viens donc, que nous lavions les mains à tous ces petits chitanes !

Le Marocain débouchait de la cuisine.

— Me voilà, mon œil ! Que j 'emporte ton mal ! Me voilà !

A ces mots, la bande s'esclaffa. Tous reprirent en chœur :

— J'emporte ton mal ! Mon œil ! Mon œil ! J'emporte ton mal!

Leurs mains à tous nettoyées, essuyées, rendues couleur de fraises mûres, Rabbi Chloumou fut envoyé chercher une nouvelle provision de bonbons et de gâteaux, dont Éléazar emplit les poches.

— Allez, dit-il, maintenant nous allons nous asseoir sur les bancs et écouter la chanson du soir... Et celui qui ne sera pas sage, je ne lui ferai plus entendre le tic-tac de ma montre !

— Nous serons, nous serons sages ! promirent les enfants, les mains déjà aux poches et balançant la tête. Mais tu vas nous le faire entendre encore une petite fois

seulement, et nous irons écouter le violon et la darbouka de Sidi Sfindja...

Et voici que les uns arrondirent le bras, d'autres grattèrent leur ventre du pouce et se prirent à imiter qui le ronron de la contrebasse, qui le dong-dong de la guitare, qui enfin le tam-tam du tambour de basque...

Et les pieds battaient le sol.

— Chut!... Hé, là-bas! Assez, les enfants! Donneznous un moment de silence ! clamèrent les vieux musiciens.

— Ah ! vous entendez? dit Éléazar en baissant la voix, vous allez me faire gronder...

— Eh ben ! fais-nous écouter une petite fois le tic-tac de la montre, et nous serons sages tout de suite...

A cette condition, il put ranger le long des bancs de mosaïques les mioches terribles. Ils se turent, occupés pour le moment à croquer les friandises qu'ils avaient étalées sur leurs genoux...

Éléazar vint appuyer sa tête contre le citronnier des quatre saisons et laissa aller son âme vers les régions délicieuses dont les musiciens énuméraient à cet instant les charmes... Il avait l'âme artiste de sa mère, et sentait la musique comme peu la sentent à son âge. La chanson du soir finissait. L'air nouveau qu'on venait d'attaquer l'enchanta. Une mélodie large, aérée, puissante, où courait comme un frisson de foule... Les vieillards l'avaient chantée le matin à la synagogue, pour les Louanges... Et en une vision, l'enfant revit la tiba... le maître Jacob debout à ses côtés... A lui s'arrêta sa pensée. Il songeait à lui malgré tout, depuis ce midi. Pourquoi n'était-il pas venu déjeuner ici, son maître qui l'aimait tant?...

Ses yeux alors, machinalement, cherchèrent la femme du talmudiste... Il la découvrit sans peine, assise toujours à la même place. Elle paraissait mélancoUque, ses

regards en l'air... qui fixaient le vide... Toutefois, à la contempler un moment, il soupçonna que cette femme désirait quelque chose... Quoi donc? Peut-être une grappe de raisin... Les paroles d'une dernière leçon de Rabbi Éléazar lui revinrent à l'esprit... « Tu ne passeras point près de la porte d'une femme enceinte avec ton pain sortant du four sans entrer lui en donner une part... A table, tu ne porteras la première bouchée à tes lèvres sans lui avoir fait goûter de ton mets... Tu lui feras sentir la fleur que tu viens de cueillir... Et tu auras accompli la plus grande des misvas... »

Éléazar quitta sa place, et s'éloigna furtivement, sur la pointe des pieds, rasant les troncs d'arbres, les haies, pour ne pas attirer l'attention des petits diables qui auraient voulu le suivre dans l'ascension qu'il projetait. Car c'en était une véritable. On aboutissait à la terrasse de la maison par une immense échelle, dont le faîte, à l'apercevoir seulement, donnait le vertige. Comme un chat, il grimpa les flexibles barreaux, en un clin d'œil atteignit le sommet, et d'une enjambée, sauta sur la terrasse.

Il contourna plusieurs fois, d'un pas léger, le beau parterre éblouissant de blancheur... Son apparition fit fuir quelques têtes curieuses, qui s'étaient hasardées aux parapets des villas voisines... Il s'orienta quelques secondes, se demandant quelle grappe pouvait être enviée par la femme enceinte... Il crut comprendre que c'était une de celles qui pendaient au milieu de la treille, étant donné que Victorine se trouvait assise à peu près en face... Et sans hésitation aucune, il se laissa glisser sur les larges poutres, verdies par le temps. Il avançait doucement, les bras étendus, un pied devant l'autre, et, lorsqu'il sentait qu'un petit craquement se faisait sous son poids, tout son être se remplissait d'orgueil. Car, plus

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il risquait pour la femme enceinte, plus la misva prenait de valeur... Il alla ainsi, confiant en la parole sacrée, de poutre en poutre, jusqu'au miliea de h treille. Il en compta sept. Et, à mesure, les craquements se renouvelaient, et, par endroits, devenaient plus forts. Éléazar s'en amusait. Il murmurait : « Je n'ai pas peur..., puisque je vais pour la misva de la femme enceinte ! )^ Arrivé à la septième poutre, il se plia sur ses jambes, le buste en avant, et chercha encore du regard le regard de Victorine... Il le distingua bientôt, parmi le feuillage, levé vers les gros raisins blancs. Il sourit de satisfaction. Il voyait maintenant la vraie grappe qu'enviait la jeune femme... Il se réjouit de l'agréable surprise qu'il allait lui faire. Délicatement, alors, il s'agenouilla sur les sarments. Il tendit la main, saisit la grappe, qui était la plus belle, et, tirant de toutes ses forces, réussit à la cueillir. Heureux, triomphant, il se releva pour la rapporter à la femme de son maître, quand, tout à coup, la poutre, dont les sarments avaient caché la vermoulure, secouée, flancha, se rompit avec un craquement, celui-là sinistre, et le petit Éléazar fut précipité à la renverse, dans la cour qui s'était emplie de grands cris d'horreur !

Debourah sentit en ses entrailles retentir les cris pareils à des hululements :

— Que le nom de Dieu soit sur toi ! Que le nom de Dieu soit sur toi !

« C'est l'heure du châtiment !... y, lui souffla une voix.

Comme une démente, elle fendit la foule des invités qui s'étaient jetés au secours d'Éléazar, étendu sur les mosaïques, blanc comme im linceul, les yeux fermés par la douleiu:, qui lui arrachait des plaintes aiguës. A la voix de sa mère qui s'était abattue auprès de lui, gémissante, grelottante, étourdie par le foudroyant désastre, l'enfant essaya de rouvrir les paupières... Il la

fixa de sa prunelle que grandissait la souffrance et presque voilée. Il lui désigna la grappe qu'il n'avait pas abandonnée dans sa chute, mais qui venait de rouler à son côté.

— Pour la femme... du talmid... Jacob... Dis à grandpère... que j'ai bien retenu la leçon...

Debourah se dressa d'un bond. Elle tordit les bras vers le ciel. Elle venait d'apercevoir, en un éclair, l'image de sa faute et son ignominie, — lahvé vengeur, infaillible 1 Elle tourna sur elle-même, un instant, au rythme de son désespoir, et puis, s' accompagnant d'un «Bou ! « prolongé, elle s'écroula évanouie sur le corps de son enfant...

Lorsque Debourah revint de sa longue torpeur, elle se reconnut dans sa chambre de jeune fille, où elle avait dormi la veille avec son enfant bien-aimé, blotti contre sa poitrine... Elle sortit de l'hébétement pour sombrer dans le plus douloureux des cauchemars, et de là enfin renaître à la réalité. Elle aperçut non loin d'elle les cinq petits neveux d'Oran qui, dans leur épouvante, avaient couru par la maison entière, fuyant les « Bou ! » terribles, les cris que toutes les femmes avaient poussés à la fois, dès que le médecin, mandé en toute hâte, eut prononce « C'est fini... Il y a eu fracture de l'épine dorsale... L'enfant est mort... » Ils s'étaient cachés, tous cinq, dans un coin de cette chambre, la plus reculée, où régnait un semblant de silence... Serrés les uns contre les autre les yeux ronds et brillants, ils se répétaient à voix basse, en frappant leurs petites mains tremblantes de peur :

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— Oh!... Il est mort, tonton Zazar?... Il est mort?...

Puis, les regards brouillés de la malheureuse mère rencontrèrent, jeté sur les mosaïques, le costume blanc... orné de nœuds de taffetas... d'où émergeait, suspendue à sa chaînette, la belle montre d'or... Debourah s'y précipita avec un rugissement de fauve, qui fit tressaillir les petits et leur arracha des cris d'effroi.

— Quoi ! Mon enfant chéri !... Mon adoré !... On t'a déjà mis à nu?

Elle sortit de sa chambre, les yeux secs, hagards, ployée sous son immense douleur, à laquelle toutefois elle ne pouvait croire encore. Elle meurtrissait contre sa poitrine brûlée le costume de la communion, tout chaud de son petit maître. Elle le mordait, l'embrassait, y plongeait sa face, le humant...

La maison résonnait de murmures, de prières, de chants lugubres. Par intervalles, des kyrielles de « Bou ! » jaiUissaient, qui ébranlaient les muraiUes... Debourah vint se figer au seuil de la chambre d'étude de son père, d'où partait le crépitant concert. EUe s'agrippa au cadre de la porte, n'ayant plus la force d'avancer, en voyant tout à coup la scène fatale.

Le corps du petit Éléazar était étendu sur le carrelage, démesurément agrandi par le linceul qui le recouvrait. Oh ! ce linceul !... Debourah eût voulu avoir les yeux clos pour ne point le reconnaître ! C'était la toile de pur fil, jaunie par le temps, que Rabbi Éléazar avait rapportée jadis, pour lui-même, de Rochalaïm. Chaque fois que Debourah le rencontrait, ce linceul, dans l'antique armoire, rangé parmi les Uvres et les feuillets du maître, un terrible frisson la secouait. Son génie savait peut-être qu'un jour, il recouvrirait le corps de son enfant, ce corps frais et rose que le moindre malaise n'avait jamais altéré, qui frémissait, il y avait un instant à peine, de vie et de

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gaieté, abritait une petite âme tendre, aimante, profonde entre mille autres, et que le destin brutal avait anéantie î De grands cierges l'éclairaient. A son chevet, s'acagnardait Rabbi Éléazar, la face aussi jaune que son vieux linceul. Ses lèvres s'entr'ouvraient pour prier à l'unisson des hommes, mais de sa gorge ne s'échappait aucun son,

— Père, mon pauvre père ! prononça enfin Debourah. Elle lui tendit les bras.

— Père, toi, le grand, le fort, le juste, ouvre ton livre des mauvais jours, et prie Jéhovah pour qu' Éléazar renaisse !

— Eleolam Hassdou, Eleolam Hassdou..,, continuaient de psalmodier les voix viriles.

— Non ! cria la mère, non ! Je ne veux pas que la fête de mon fils chéri continue dans les cierges et les prières des morts 1

Et sa clameur fut étouffée par les clameurs des femmes qui entouraient le corps, chantant les mélopées sinistres et se déchirant les joues... On distinguait à peine le halètement enroué des vieilles grand'mères, qui disaient :

— O notre cher petit Sepher," notre lustre, notre lumière ! Notre veilleuse de fête 1 Tu t'es déjà éteinte?... Et qui désormais ouvrira la porte de notre maison silencieuse, et nous redira, en nous sautant au cou : « O mes bonnes grand'mères, que je languissais de vous voir !... »

Au dehors, cependant, parmi la cour déserte sous la nuit, où, dans l'e&oyable désarroi, chaises et fauteuils avaient été renversés, papa Edmond exaspérait sa douleur, se cognait le front aux troncs d'arbres, ensanglantait ses joues, éparpillait ses moustaches... Il se serait donné la mort, si son frère Henri, les oncles d'Oran et quelques vieillards de la famille ne joignaient tous leurs efforts pour le retenir...

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Victorine rentra bien tard chez elle. EUe trouva Jacob assis sur une natte, dans la cour à demi obscure, un livre oublié sur ses genoux, méditatif.

— Oh ! Jacob... Tu es là, t^sis tranquille, et tu ne sais pas le grand malheur qui est arrivé à Debourah !

Jacob, entendant prononcer ce nom si cher, sursauta.

— Un malheur à la fille d'Éléazar? répéta- t-il, saisi ^.une atroce inquiétude.

Et fixant sa femme au visage blême :

— Un malheur est arrivé à Debourah? Qu'a-t-elle? Blessée? Malade? Parle, Victorine... Tu me tues!

Victorine s'effraya de l'altération subite des traits de son mari. Elle voulut chercher un moyen plus doux pour lui annoncer ce malheur... Elle respira à plusieurs reprises, racla sa gorge, avisa un siège sur lequel elle se laissa tomber. Elle regrettait son premier élan, essayait de gagner du temps et de prévenir Jacob avec mesure.

Mais Jacob vint à elle suppUant, lui prit les deux mains, la regarda dans les yeux.

— Victorine, parle ! Rends-moi l'âme ! Qu'est-il arrivé à Debourah?... Toi-même, tu es glacée... Qu'as-tu?

Cependant, il implorait en lui :

— Mon Dieu, fais moi ouïr ime nouvelle que mon cœur meurtri puisse endurer !...

Victorine, en présence de la douleur si profonde de Jacob avant même qu'il ne connût l'affreux désastre, se troubla.

— Oui, reprit-elle peu à peu, une catastrophe...

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Jacob... un coup de foudre irréparable... Et par ma faute !...

— Par ta faute? s'écria Jacob. Comment cela?... Mais parle !

Et, dans son impatience, il serra plus fort les mains de Victorine.

— Le petit Éléazar, dit-elle enfin, voulut m'offrir une grappe de raisin que mes entrailles désiraient avec force... Alors...

— Alors..., pressa Jacob, le regard fou.

— Il est tombé de la treille et mort sur le coup ! Jacob lâcha les mains de sa femme, chancela, vint

s'abattre sur le tapis.

Victorine, terrifiée, le regardait. Il avait fermé les yeux. Le sang se retirait par degrés de son visage... Elle s'approcha de lui.

— Jacob, Jacob ! Ne me fais pas peur ! Regarde, mon ami : je me sens mal aussi...

Le talmudiste souleva la tête avec effort. Sa femme qui le suppliait ainsi lui rendit un peu de volonté.

— Victorine, lui dit-il lorsqu'il put retrouver sa respiration, femme, ce que tu viens de m'apprendre est la pire des nouvelles ! O Dieu, ce châtiment est au-dessus de mes forces !...

Et de nouveau, il s'affaissa.

Victorine s'était assise auprès de lui sur la natte. La face dans ses mains, elle sanglotait.

— Par ma faute, tout cela, par ma faute ! Je n'ai pas de chance ! Oh ! si je n'étais pas allée à cette fête, j'aurais évité ce grand accident ! Mon Dieu, mon Dieu ! J'en mourrai de regret ! Il est mort par ma faute, cet enfant, cet ange de beauté, de grâce, de douceur !...

Le coeur de Jacob brûlait de la plus cuisante des douleurs. Néanmoins, le tableau de cette innocente au

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désespoir, dans sa position, lui fit maL II se traîna vers elle, et vint appuyer sa tête endolorie sur ses genoux.

— Console-toi, femme, lui dit-il. Sèche tes larmes! Le vrai coupable, c'est moi, moi seul ! Oh ! combien je suis puni !

Mais Victorine ne i'entendait plus, ou croyait sans doute à quelque phrase de consolation banale. Des spasmes soulevaient sa poitrine.

— Il est mort, le pauvre chéri... Rien que pour moi... Par ma faute... Oh ! si j'avais tranché ma tête, cloué mes jambes ici î J'aurais évité ce grand malheur ! Mon Dieu ! priait-elle, donne-moi un coup mortel ! Ne me fais pas relever de mon enfantement, que j'emporte sur mon cœur le chérubin que j'attendais. !.. Comme tu as donné ce soir ce coup à ce fils unique de sa mère... Oh ! la douleur de cette bonne mère et de ce pauvre grand saint d'Éléazar ! Il y avait de quoi crever ses yeux pour ne plus voir leur désolation ! Mon Dieu, mon Dieu ! Quel malheur ! Quel malheur ! Par ma faute !...

Et voici que Jacob sanglotait à son tour. Les paroles de sa femme, en retournant le feu sur sa plaie, lui arrachaient des larmes de sang. Et bientôt ces larmes le brisaient, le soulageaient de cette boule à la gorge qui l'étouffait. Il pleurait comme un enfant, ne pouvait contenir ses sanglots pour apaiser cette malheureuse, que le regret grillait à vif. Enfin, dans un raidissement suprême, il articula :

— Victorine... Victorine, ma sœur, console-toi. Ce malheur, ni toi, ni personne n'auriez pu l'éviter. Tu es innocente. Le vrai coupable... Écoute-moi, femme, écoute et plains avec ton âme d'hermine le talmudiste vaincu par Satan...

Et comme Victorine prolongeait sa plainte quand même :

— Écoute ma destinée noire ! supplia-t-il. J'aimais Debourah avec la violence de mon cœur, Debourah mariée !

Victorine releva le front, ses joues ruisselantes, bouleversée par cette révélation, ne comprenant pas tout d'abord...

— Tu aimais Debourah, toi, Jacob? répétait-elle en ouvrant de grands yeux d'enfant à qui on fait entendre un bruit de clochette. Tu aimais Debourah, tout en la sachant mariée?

Jacob frémit.

— Mais c'est un grand péché ! Cela est le plus grand crime au monde !

— Je le sais, Victorine. Mais ma chance était faible... Oh ! si elle avait été forte, j'aurais réussi là-bas, j'aurais épousé la femme que je croyais ma destinée, et cet enfant qui devait être le mien ne serait pas mort ce soir !...

Épuisé par cet aveu, Jacob laissa de nouveau aller sa tête sur les genoux de Victorine. Victorine était demeurée abasourdie... Puis tout à coup :

— Le péché des parents retombe sur les enfants ! s'écria-t-elle, redevenue blême, et portant instinctivement les mains à ses seins gonflés de lait.

— Non, Victorine, n'aie pas peur ! Toi, tu es pure. Tu es une vraie sainte. Dieu t'épargnera de la vie cette douleur amère...

— Que Dieu t'entende ! murmura Victorine im pm rassurée.

Tandis que la scène du Bain maure, la rencontre de Debourah aux marches du mecvé, lui revenait à l'esprit, — des attitudes de cette dernière, des détails que d'abord elle n'avait pas remarqués et qui maintenant prenaient leur signification. Elle se dressa, frissonnante, épouvantée.

— Oh ! Jacob ! Jacob !... Mais Debourah t'aimait, elle

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aussi, malgré son mari !... J'en suis sûre maintenant, puisque au moment de descendre à la tebila sacrée, elle a prononcé ton nom !...

— Oh ! que de crimes ! — et Jacob éleva les mains dans la clarté naissante de la lune — que de crimes ! O Dieu, pardonne-nous ! Dieu d'Israël, tu nous as châtiés justement, mais suffisamment ! Rabaisse ton couteau !...

LU

Le soir du second jour tombait autour «de la vieille maison. Un convoi de première classe. Des rabbins en grande tenue. Des enfants de chœm. Des vieillards, habillés du turban blanc et des bas noirs, allaient et venaient devant la grille, en silence...

Dans la maison, on se pressait à la toilette de l'enfant. On voulait l'enterrer tôt avant le sabbat, pour qu'il n'eût point à goûter la douleur du resserrement du tombeau sur son corps. On criait :

— Rabbi Chloumou 1- Rabbi Chloumou ! Où es-tu? Allons, viens vite tirer l'eau de la citerne. C'est l'heure de laver le mort. Il va être tard !...

Mais Rabbi Chloumou ne répondait point à l'appel de tous.

A la fin, trois hommes de bonne volonté ôtèrent leurs vestons, et manches retroussées, courageusement, se rendirent à la corvée. Le premier seau d'eau remonta à la surface une savate marocaine... Le second, une chéchia de Fès... On se pencha, on fouilla les ombres de la fosse. On découvrit bientôt la masse de Rabbi Chloumou... roulée dans sa gandourah... qui flottait...

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A la nouvelle du malheur, le simple s'était rué dans la citerne.

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