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LUI

C'était par une froide matinée de novembre. La petite maison de Jacob frissonnait de silence. On n'entendait que le glou-glou de la fontaine pleureuse en bas, et la bise qui sifflait dans la ruelle. Assis près d'un berceau qu'il contemplait avec tristesse, au chevet de Victorine endormie, la talmudiste songeait...

La porte de la galerie s'ouvrit. Clarisse et Clémentine accouraient à la bonne nouvelle, les bras chargés de leurs derniers-nés ainsi que de paquets et de fichus.

— Bonjour, les heureux parents ! Que Dieu bénisse !

— Qu'il est beau î dit Clémentine en se débarrassant aussitôt de sa fillette pour se pencher sur le berceau du nouveau-né. Que Dieu le préserve ! Il est magnifique ! C'est tout notre frère... Maman nous l'a bien dit ce matin, en arrivant : « Victorine a mis au monde un gai'çon, tout Jacob quand il était petit ! »

Clarisse s'était penchée sur Victorine, qui avait ouvert les yeux.

— Eh bien î Comment vas-tu? Tu n'as pas trop souffert? Maman nous a dit que ça c'était très bien passé...

— Oh ! oui, j'ai souffert ! dit Victorine en soupirant. Vous avez du mérite à mettre au monde si souvent sans jamais vous plaindre !

— Oui, Victorine. Mais lorsque tu auras vu ses petit yeux, tu oublieras ses petites douleurs...

Jacob échangea avec ses sœurs les souhaits d'usage Il demanda quand la famille pensait arriver.

— Mais tout de suite... Après avoir remisé la chamie, dételé l'âne et rentré la basse-cour... Clarisse et moi, à la nouvelle, avons pris nos paquets et sauté dans le train même qui avait ramené maman. Nous étions inquiètes de savoir Victorine seule et curieuses de connaître le petit taknudiste... Pense quelle joie pour nous tous, mon frère ! Papa et le père Ismaël, quand maman a ouvert le portail et poussé un you-you, nous ont crié : « Ça y est, Jacob a un garçon ! )> Ils sont aUés chercher une bouteille d'anisette douce, et ils ont trinqué avec tout le monde, petits et grands ! Ils sautaient, ils riaient, ils bénissaient Dieu !...

Jacob se retira bientôt dans sa chambre. L'allégresse ^ chacun lui crevait le cœur.

— Mais qu'as-tu, Victorine, interrogea- Clarisse en oyant sa beUe-sœur suivre mélancohquement son mari

du regard, on dirait que vous n'êtes pas contents?...

— Oh ! murmura Victorine, comment veux-tu... Nous avons encore l'accident survenu chez Debourah devant nos yeux... Ce malheur nous empêche de goûter notre bonheur...

Les deux jeunes femmes baissèrent les paupières.

— C'est vrai... Vous avez raison... Mais que pouvezvous y faire? C'est Dieu qui nous les donne, et lui nous les reprend, quand il veut !... Il faut te surmonter et ne pas recevoir ainsi un nouveau-né ! Toi aussi, ma chérie, et notre pauvre frère, c'est votre première joie dans la vie...

La pluie s'était mise à tomber.

— Quel temps ! Comment vont arriver nos maris et famille ! Trempés, je crois..., dit Clarisse pour donner change.

Mais Clémentine était demeurée pensive. Elle reprit. :

— Oh ! oui, un bien grand malheur !... Tout de même,

quand je pense à cette journée, malgré moi, je frissonne ! Maman dit : « A savoir quel crime la famille Saffar a sur la conscience pour que Dieu punisse ainsi les innocents ! » Car, tu sais, Victorine, comme nous disons, les péchés des parents retombent sur les enfants... Victorine pâlit.

— Non, ne brûlez pas ainsi ceux qui ne l'ont pas mérité ! La famille Saffar n'a rien à se reprocher. Bien souvent, c'est des grandes tentes que sortent les plus grands crimes...

Clarisse et Clémentine se rapprochèrent du Ut.

— Quoi? Que sais- tu? On t'a dit quelque chose?

— Oh ! oui... On m'a dit, et j'ai bien souffert... et j'ai eu bien peur !

Victorine exhala un profond soupir.

— Vous ne savez pas que si Dieu a puni Debourah, c'est parce que Jacob l'aimait, même mariée !...

Les deux sœurs se reculèrent d'épouvante.

— Mais comment... Jacob aimait Debourah... Il te ra dit?

— Oui, et Debourah aimait Jacob... Il m'a même dit que s'il avait eu sa chance belle, il aurait réussi à Paris, il aurait épousé la femme qu'il croyait sa destinée, et cet enfant de Debourah, qui aurait été le sien, ne serait pas mort...

Clarisse et Clémentine se regardèrent.

Elles venaient de comprendre enfin ce chagrin qui rongeait leur frère depuis des années, — sa tristesse les soirs de sabbat, la désolation de son retour, sa maladie et sa peine qui sourdissaient même après son mariage...

Un éclair sillonna la vitre. Les trois femmes étendirent une main sur la tête de leur enfant :

— Dieu d'Israël!... Préserve-nous et protège nos petits 1

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Rabbi Éléazar, à qui la cruelle douleur avait arraché ie sommeil, allait et venait, durant toutes les nuits, dans la grande chambre funéraire, au carrelage nu. Il aimait à s'enfermer là et à ruminer son chagrin inconsolable. Le livre du cher enfant, marqué par sa petite main au haut de la page, ainsi que sa plume de roseau, étaient encore contre la table, sous les yeux du vieillard brûlés par les veillées et par les pleurs..,

Rabbi cherchait sans cesse quel crime il avait pu commettre pour recevoir, sur la fin de ses jours, un châtiment pareil... « Le péché des parents retombe sur les enfants, » soupirait-il. Quel était-il donc, ce péché, cette faute qu'il eût voulu s'imputer à lui-même? Et il plongeait dans son passé, le retournait sur toutes ses faces, remontait sa longue carrière, jusqu'à sa jeunesse... Rien ! Il ne découvrait rien que sa conscience eût jamais pu lui reprocher comme une dérogation au devoir... Qui, alors?.., Debourah?... Non! Et Rabbi refusa de fouiller dans l'âme de cette fleur... de cette pure fille de Jéhovah qu'il avait façonnée à l'image de son rêve et que le Destin venait de briser d'un coup sanglant... Qui alors? Edmond?... Quoi? Aurait-il, lui, aimé... que Dieu garde !... la femme... Non, non ! Et Rabbi repoussait avec énergie le soupçon infernal. Ou encore, pensait Rabbi, lahvé veut-il, comme l' affirme le Talmud, éprouver celui qui l'adore le plus? Job... le rapt de ses enfants... l'anéantissement de ses troupeaux, l'incendie de sa maison et ': ses vignes... la ruine... la maladie, les plaies im-

mondes... et puis la résurrection?... Et tantôt arpentant la pièce, tantôt rouvrant son livre de prières, Rabbi s'abîmait dans son noir tourment. La veilleuse du mort s'éteignait avec le jour, et le retrouvait encore debout, fébrile, halluciné, avec la nuit nouvelle...

Un soir, exténué de fatigue, Rabbi s'affaissa sur un paillasson oublié dans un coin, où les femmes s'étaient balancées pour chanter en chœur leurs lamentations autour du cadavre. Il s'était assoupi. Pendant son sommeil, Rabbi rêva qu'on le secouait par l'épaule. Il rouvrit les yeux. Il aperçut, droit devant lui, un vieillard à la barbe blanche démesurée, et qui lui parlait en la caressant...

— Rabbi, lui soufïiait-il, calme un peu ta raison. ïu vas blasphémer bientôt... Tu oublies que Jéhovah Ta donné, Jéhovah l'a repris? Retourne à tes occupations sacrées, à ton Medrach, à tes élèves, à tes femmes qui s'enterrent peu à peu avec leur douleur... Ta fille sera pardonnée, et un jour de nouveau son flanc refleurira comme l'amandier. Des filles et des garçons jailliront de son sein et empliront de nouveau la maison d'Abraham comme la maison de Job... Allons, secoue ta peine ! Dieu a frappé l'enfant pour punir l'adultère de la mère !

Et le grand vieillard disparut.

Rabbi Éléazar se réveilla en sursaut. D'un bond, il fut debout. Une sueur froide baignait sa longue barbe. Il passait et repassait sur son front sa main glacée.

— Dieu..., répétait-il comme un insensé à travers la pièce. Dieu a frappé l'enfant pour punir l'adultère de 1^ mère?...

Toute sa chair se hérissait.

— Comment?... Debourah adultère?... Oh ! mon Dieu, fais que ce ne soit qu'un rêve !

Et il arpentait de nouveau la chambre, se répétant à lui-même le crime affreux.

L'aube éclaira les orangers... Il n'y tint plus. Il voulut

ivoir, sans attendre davantage. Il se drapa de ses burnous teints en noir, et sortit de la maison tranquille, dans le froid du matin.

Il surprit Debourah assise en un coin de sa chambre, sur une chaise basse, sa robe à l'envers, hâve, les paupières dépouillées de cils, accablée du plus navrant des désespoirs. Là, elle passait, de même, ses nuits sans sommeil. Elle revoyait toutes les mis vas que son père avait accomplies au cours de sa vie : misva des fêtes observées selon le rite, - misva de secourir son prochain dans la détresse, misva des conseils forts donnés au faible, misva des prières pour les morts d'Israël tous les soirs, misva enfin du jeûne de sept jours pour sauver quelques âmes... « Mon Dieu ! gémissait-elle, tu n'as tenu aucun compte de tout cela ! Mon crime a suffi pour tout dissiper ! Rien n'a pu retenir mon enfant au bord de l'abîme... Mais il douleur de ce vieillard survivra au delà du tom-

oau!... »

— Fille sans chance ! dit Rabbi en refermant la porte.

Debourah sursauta. EUe se leva vers lui, sa robe trop

rge tombant de ses épaules décharnées. Puis, lors-

a'elle rencontra le regard de son père, ce regard sévère

i courroucé des mauvais jours, eUe joignit les mains.

e maître, dans l'aube pâle, lui apparut aussitôt comme

ni justicier. Elle recula.

« Mon Dieu, se dit-eUe, mon père aurait-il soupçonné? Ion père saurait-il mon crime?... »

Elle ne put soutenir plus longtemps son regard. Elle baissa la tête.

— Debourah ! tonna Rabbi, qu'avons-nous fait, qui- ')nquc d'entre nous, pour mériter ce châtiment?

Sa parole, à l'accent de douleur terrible, fit vibrer les murs.

Debourah couvrit de ses deux mains son visage devenu pourpre.

— Mon père ! Mon père ! Appelle sur moi le pardon 1

— Le pardon? Que veux-tu dire? (et Rabbi avança sa face tout près de la sienne). Quoi ! Debourah, c'est vrai?

Elle sentait son souffle enfiévré lui brûler les joues et les mains comme un vent du sud. Elle tremblait, claquait des dents, ne trouvant point de force ni pour s'avouer coupable ni pour se défendre.

Rabbi lui écarta les mains.

Il lui cria au visage :

— Quoi ! Debourah... Tu as failli à ton devoir d'épouse et de mère?

Et à mesure que le doute devenait en lui une certitude, la vie s'échappait de son être. Il vit noir, pis que l'instant où il était revenu de la synagogue, heureux à la maison de fête et qu'il avait trouvé sur son seuil la présence d'Azraël...

Debourah fléchit, n'en pouvant plus. Elle se traîna livide, les mains tordues, aux pieds de son père.

— Oui... oui, père! articula-t-elle.enfin, en fermant les yeux, j'ai péché! Toujours, j'ai pensé à Jacob qu. je n'ai pu, malgré tous mes efforts, arracher de mon cœur !

Éléazar, qui gllait maudire sa fille, à ce nom de Jacob, lui repoussa les mains. Il recula à son tour, frémissant... Il se souvint du jour de la faute... de cette matinée où Debourah avait apporté Éléazar dans ses langes blanc^ pour le faire bénir à la Milha... Ah ! comme son foie grillait au souvenir de ce petit visage chéri I... Et l'image du talmudiste repentant, assis au fond de la salle d'étude,

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SOUS la lucarne ouverte, lui reparut. Alors... sa fille avait usé de subterfuge avec lui... Elle avait d'abord écouté parler Jacob... ou peut-être même... satisfait Satan !...

L'anathème s'arrêta sur ses lèvres blanches. Il courba le front. Le vrai coupable, c'était lui ! Et le dicton d'ancêtres lui revint à la bouche : « Ne fais entrer chez toi que le blé et l'orge ! i)

Il fit quelques pas en arrière, lança sur tme épaule sa toge de deuil, et le regard plein de mépris vers Debourah agenouillée, il repassa le seuil, et ne détourna plus la tête.

Debourah poussa un cri :

— Oh ! mon père ! Père 1 Tu pars, sans me donner ton pardon !....

Elle s'écroula. '

Un soir, une vieille femme, sa robe à l'envers, des sandales brunies aux pieds, un mince paquet sous le bras, gravissait péniblement 1^ large escalier de la maison du boulevard. Elle avait tellement changé qu'on aurait eu peine à reconnaître en elle la belle mamma Rachelle. Ses chairs pendaient lamentablement... Courbée sous le poids de la douleur, elle marmottait toute seule :

— Oh ! ces marches de marbre me paraissent aujourd'hui des plaques de tombeau... Combien elles me semblent différentes de celles que j'ai gravies, il y a dix années, avec mamma Esther, si joyeuse de la layette terminée, et le pauvre Rabbi Chloumou... Qu'il était heureux, lui aussi, du petit berceau qu'il avait confectionné avec patience, pour celui qui n'a pas vécu I Pauvre innocent, toi aussi, quel triste sort Dieu t'a écrit

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sur le front !... Mon Dieu, nous nous inclinons devant ta volonté ! Mais combien, en un instant, tu as détruit d( bonheur ! Une seconde de toi fait plus que des années !... Rachelle venait voir sa fille, pour sa première sortie de deuil. Elle la trouva méconnaissable, elle aussi, sur sa chaise basse, sa robe à l'envers. Un châle de mérinc aux épaules, elle grelottait comme une malade.

— Ma fille, lui dit-elle, ma chérie, comment vas-tu de ta douleur?

— Comme Dieu le veut, mère I dit Debourah en se balançant sur sa chaise.

— Ton père, ma fille, il y a un mois bientôt, a quitté le pays pour un pèlerinage... Voici ce que j'ai reçu de lui pour toi, ce matin...

Et Rachelle tendit à Debourah le petit paquet et une lettre sur laquelle Debourah, en tremblant, reconnut l'écriture de son père. Elle déchira l'enveloppe aussitôt et parcourut d'im trait :

Le 15 novembre, ce jour, de Jérusalem.

A ma chère fille, loin de mes yeux et présente à mon cœtir.

Je suis par trop brisé pour revenir vivre quelque temps encore auprès de vous. Mon seul désir aujourd'hui est de mourir en Terre sainte. Je t'envoie ce joyau de petit livre où sont écrits les dix commandements de Dieu, et un petit sac de terre du tombeau de Moïse, pour que ta douleur s'apaise. Mamma Esther vieillit beaucoup et songe toujours. Pense quelquefois à ta mère que j'ai laissée abandonnée dans la vieille maison, avec les cuisants souvenirs, pour veiller sur toi. Celui qui t'a donné le jour t'envoie son pardon pour l'éternité.

Rabbi Éléazar.

Debourah porta ses ongles à ses joues amaigries qu'elle déchira en criant :

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— Oh! mon malheureux père que je ne reverrai plus !

Puis, elle se jeta dans les bras de mamma Rachelle...

— Mère I mère ! suppha-t-elle. Je n'ai plus que toi au monde ! Reste avec nous !

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