‹ Les juifs et l'antisémitisme: Israël chez les nationsChapitre 3 sur 69 · PREFACE. III · texte numérisé non relu

PREFACE. III

deux, conquis presque tous les États des deux mondes. A d'autres, la honte de semblables palinodies.

L'antisémitisme n'est conforme ni à nos principes, ni à notre génie national. Il nous est venu du dehors, de pays qui n'ont ni notre esprit, ni notre tradition. Il nous est venu d'outre-Rhin, de la vieille Allemagne, toujours prompte aux querelles confessionnelles et toujours imbue de l'esprit de caste ; de la nouvelle Allemagne, toute gonflée de l'orgueil de race et dédaigneuse de tout ce qui n'est point tudesque.

L'antisémitisme peut aussi se réclamer de la Russie, de cette énorme et informe Russie demeurée, dans ses steppes et ses forêts, à l'écart des grands courants de la vie moderne ; de la sainte Russie orthodoxe, à demi orientale, à demi asiatique, qui cherche l'unité nationale dans l'unité religieuse, et ne fait pas toujours meilleur visage au catholique et au luthérien qu'à l'Israélite ; de cette Russie autocratique qui diffère de nous par toutes ses institutions et par toutes ses conditions économiques, politiques, religieuses ou sociales. Quelque sympathie que nous inspirent l'âme slave et le génie russe, les Russes, qui nous ont si souvent imités, seraient

IV PRÉFACE

fort étonnés de se voir copier par nous ; autant vaudrait proposer au Tsar de prendre, pour ses moujiks et pour ses Cosaques, modèle sur la République française.

Les hommes de mon âge, grandis sous le second empire dans le culte de la liberté — elle était à la mode alors parmi la jeunesse — ont assisté à bien des spectacles troublants. Que de démentis donnés à la foi de nos vingt ans dans le Droit et dans la Justice ! Combien de vérités qui nous semblaient acquises ont été remises en question par la passion intéressée, ou par les prétentions ignorantes des générations nouvelles! Que de conquêtes de la raison et de la liberté nous n'avons toujours pu défendre contre les violences de la force ou contre les falsifications de la sophistique des politiciens ! Droits des peuples foulés aux pieds au nom du principe de nationalité qui s'annonçait à tous comme un principe émancipateur; les États européens transformés, pour un demi-siècle, en camps retranchés et, de nouveau, séparés par des barrières de douanes et des murailles de préjugés presque aussi hautes que la muraille de Chine ; la liber de penser et la tolérance religieuse outragées cyn quement, ou violées hypocritement, par les pari i

PREFACE

qui s'en donnaient comme les champions; des lois d'exception, des décrets d'exil ou de confiscation, promulgués au nom de la liberté, en des pays soi-disant libres, par de prétendus libéraux ; des appels au bras séculier, à la contrainte légale, à la tutelle de l'État, adressés, de tous côtés, au pouvoir par les intérêts et les appétits aux prises. Et cela, non pas seulement chez l'orientale Russie, encore enfoncée jusqu'au cou dans le moyen âge ou dans l'ancien régime, mais en Occident, en France, en Allemagne, chez les peuples prétendus les plus avancés de la vieille Europe. Ah I qu'elle est vieille, cette vieille Europe, et qu'elle a de mal à se rajeunir et à faire peau neuve I Qu'il lui en coûte de se dépouiller de ses préjugés et de ses routines pour prendre l'esprit des temps nouveaux I

Et ces temps nouveaux, ces temps que nous invoquions de tous nos vœux, que vont-ils nous apporter, et comment tiendront-ils leurs présomptueuses promesses ? A en juger par les maximes et par les moyens que préconisent ceux qui s'en annoncent comme les représentants, ils risquent fort, ces temps nouveaux, de nous ramener aux pires pratiques du passé. Des hommes qui se vantent de frayer les voies de l'avenir prônent

PRÉFACE

ingénument les procédés de l'ancien régime et sourient béatement aux violences légales empruntées à l'ancien régime par les légistes de la Révolution. Songes d'avenir et gothiques préjugés, utopies de rêveurs épris d'un nuageux idéal et souvenirs attardés d'un passé suranné ; éternelles compétitions de races et toujours nouvelles jalonsies de classes se mêlent et s'enchevêtrent dans la tête des lettrés comme dans les cervelles populaires. Il y a de tout cela dans l'antisémitisme, du vieux et du neuf, du moyen âge archaïque et du socialisme chimérique, des instincts réactionnaires et des passions révolutionnaires ; et c'est pour cela que, des salons mondains au cabaret de l'ouvrier, l'antisémitisme trouve de l'écho en des milieux si divers.

Il nous faut l'avouer, une fois de plus, nous avions trop présumé de la raison et mis trop de confiance dans la civilisation. Jusque dans les^ pays les plus cultivés du continent, elle a souvent bien peu de profondeur et de solidité, cette brillante civilisation moderne dont nos badauds étaient si ridiculement fiers. Elle n'a guère, dans nos orgueilleuses capitales, que l'épaisseur d'un mince vernis au-dessous duquel, pour peu que Ton gratte, on retrouve toutes les ignorances et

Page 1