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toutes les sauvageries des âges réputés barbares. C'est ainsi qu'à Paris, à Vienne, à Berlin, notre fin de siècle a l'humiliation d'entendre invoquer, par de bonnes âmes d'honnêtes gens, la proscription et la confiscation.
Ce n'est pas à dire que tout soit mal fondé dans les doléances des antisémites. Nullement. Qu'ils s'en pt*ennent à nos mœurs publiques ou à nos mœurs privées, beaucoup de leurs griefs ne sont que trop justifiés. Au dehors comme chez nous et, dans notre France républicaine peut-être plus qu'ailleurs, ils ont raison ces bruyants antisémites, de dénoncer à grands cris certains procédés de gouvernement, certaines pratiques qui tendent à s'implanter dans la vie des nations modernes. L'antisémitisme a pu être, à son heure, une protestation de la conscience publique contre les complaisances coupables des hommes en place, contre la vénalité des politiciens et la domination tout ensemble occulte et cynique de financiers interlopes. A travers ses outrances et ses violences, l'antisémitisme est dans son droit quand il s'attaque au culte de l'argent, au trafic scandaleux des influences, à l'exploitation éhontée du peuple par les élus du peuple, ou encore quand il démasque l'hypocrite intolé-
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ranco d'inconséquents libres penseurs qui, de Tirréligion, comme de la corruption, se sont fait une méthode de gouvernement.
Elles sont malades, nos sociétés contemporaines, plus malades peut-être que ne l'imagine le plus convaincu des antisémites. L'erreur de l'antisémitisme est de se méprendre sur les causes du mal et sur le siège du mal. Il n'en aperçoit, ou n'en veut apercevoir qu'un symptôme, et ce symptôme, il le prend pour le principe morbide. L'antisémitisme est essentiellement « simpliste », comme on dit aujourd'hui :' la complexité des phénomènes sociaux lui échappe, et cette infirmité, qui devrait être sa condamnation, est pour beaucoup dans ses succès près du populaire, dont la simplicité se laisse toujours séduire à ce qui lui semble simple.
Quand les juifs auraient tous les vices et toute la puissance que se plaît à leur attribuer la haine de leurs ennemis, il ne serait guère moins enfantin de voir, dans une poignée de Sémites, le principe des maux de nos sociétés contemporaines.
Il n'est pas vrai que, pour rendre la santé a c nations modernes, il suffise d'en retrancher le i mite, comme le fer d'un chirurgien extirpe i
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kyste ou une excroissance maligne. Le mal est autrement grave et autrement profond. Le mal est en nous-mêmes, dans notre sang^ jusque dans la moelle de nos os ; ce n'est pas un corps étranger qu'il suffise, pour guérir, d'enlever de nos chairs. Les juifs seraient jusqu'au dernier bannis de la terre de France, Israël aurait disparu de la face de l'Europe que la France n'en serait guère plus saine, ni l'Europe mieux portante. La première chose, pour guérir, c'est de connaître sa maladie. Or, l'antisémitisme nous fait illusion ; il nous aveugle sur nous-mêmes en s'efforçant de nous faire croire qu'au lieu d'être en nous, la cause de notre mal est hors de nous. Pas d'erreur plus dangereuse. Nous sommes atteints d'une affection intérieure, qui tient à notre constitution et à tout notre régime, et les antisémites s'obstinent à nous répéter qu'il n'y a là qu'un mal superficiel, accidentel, étranger à notre race et à notre sang. Alors même qu'ils se vantent de mettre à nu nos plaies secrètes, ils en méconnaissent la nature; partant, au lieu d'en préparer la guérison, ils risquent fort de les envenimer.
Tel sera, je crois, le sentiment de tout lecteur assez réfléchi et assez indépendant pour se faire
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une opinion conforme à sa raison et non aux antipathies du vulgaire. L'antisémitisme, alors même que ses griefs semblent le mieux fondés, se trompe sur le principe de nos maux. Cela, il m'eût été facile de le démontrer, d'une manière plus complète, si j'avais pu traiter, dans ce volume, de la finance, du capital et de l'ascendant de la Bourse. Il m'a fallu, malheureusement, laisser de côté, pour aujourd'hui, une partie de mon sujet, celle qui, par ce temps d'asservissement aux intérêts matériels, préoccupe surtout le public, la question d'argent. Je me proposais d'abord de lui consacrer un ou deux chapitres; mais cette question d'argent a pris une telle place dans nos sociétés démocratiques, elle prime si clairement partout, elle est d'une telle complexité et prête à tant de confusions qu'elle m'a paru valoir d'être traitée à part. Aussi ce volume sera-t-il suivi d'un autre où je chercherai à définir le rôle de l'argent chez les nations contemporaines .
Ce sera, pour moi, l'occasion de reprendre quelques-unes des vues émises dans mon livre : la Papauté j le Socialisme et la Démocratie. Entre ces deux sujets, aucun lien, semble-t-il. C'est une erreur, car l'antisémitisme aussi est une question
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sociale. Et pour moi, en étudiant l'action du juif et le moderne Israël comme en examinant les enseignements du Pape sur le socialisme et sur la démocratie, j'ai toujours en vue le même objet : la liberté religieuse et la paix sociale. Caritas et Fax, telle reste ma devise; — si je ne m'abuse, c'est une devise chrétienne qui ne messied pas à un Français.
Paris, ayril 1893.