On le voit par les voyages de Benjamin de Tudèle
2. Encore aujourd'hui, la majorité des juifs de Corfoa parlent italien; car c'est dltalie qu'ils sont venus à l'ancienne Corcyre.
vence, était complètement francisé : sa langue n'était pas un patois hébreu, c'était le français de France, langue d'oc ou langue d'oil. La plus ancienne élégie française, et dans sa simplicité la plus belle peut-être, a été versifiée, dans unejuiverie, à la lueur d'un bûcher. C'est la complainte de Rabbi Jacob, sur les treize martyrs brûlés à Troyes, en 4288. Je n'en sais pas de plus touchante ^
Les juifs émigrés ou chassés de France avaient porté notre langue, avec eux, au delà de la Manche et au delà des Vosges. Le français semble avoir été, à une certaine époque, la langue des juifs d'Angleterre et des juifs des bords du Rhin. Les gloses sur le Talmud des juifs allemands du moyen âge fourmillent de mots français transcrits en caractères hébreux. Beaucoup de juifs d'Allemagne proviennent en effet des anciennes juiveries de France, de façon que, en repassant d'Allemagne en France, les juifs d'outre Rhin peuvent, comme les descendants des huguenots, s'imaginer qu'ils rentrent au pays de leurs ancêtres. Pour le juif, n'a pas craint de dire un Israélite, « la France n'est pas
1. Écrite en caractères hébreux, cette élégie française a été découverte, transcrite et publiée par le regretté Arsène Darmesteter. (Voyez ses Rdiqties scientifiques : Élégie du Vatican sur Tautodafé de Troyes (1288) :
a ... Deux frères y furent brûlés, un petit et un grand; Le petit fut ébahi du feu qui ainsi prend.
Et il dit : a Haro i je brûle tout i » — Et le grand lui apprend Et lui dit : < A paradis seras, j'en suis garant I... »
3G8 LES JUIFS ET l'antisémitisme.
une pairie improvisée dans la fièvre d'une heure généreuse, c'est une patrie retrouvée*.»
Au-dessus de leur Jangue vulgaire, — français, espagnol, allemand, italien, — les juifs, les rabbins surtout, ont toujours cultivé la langue de la Thora. L'antique idiome de la Palestine était, pour eux, ce qu'était le latin pour les chrétiens ; comme le latin, les gens instruits le parlaient, l'écrivaient. Des deux langues mortes, celle qui a gardé le plus de vie est l'hébreu, bien que, en temps que langue locale usuelle, il fût mort avant que le latin ne fût formé; — l'hébreu, remplacé en Palestine par l'araméen ou chaldéen, n'était plus, dès le retour de la captivité, qu'une langue artificielle à l'usage des docteurs.
Pour les israélites, anciens ou modernes, l'hébreu n'était pas seulement l'idiome de la religion, la langue savante, c'était aussi le signe et comme le lien de l'unité*.
1. M.James Darmesteter, Coup tVœil surVhistoiredu peuple juif, — On prétend retrouver la trace de cette origine française dans un des noms les plus fréquents chez les juifs allemands, Dreyfuss. Ce nom serait, tout simplement, une corruption de Trévoux, Tancienne capitale du pays de Dombes, qui possédait, au moyen âge, une nombreuse colonie juive.
2. Ce serait une erreur pourtant de croire que tous les savants juifs du moyen âge aient écrit en hébreu, comme nos savants chrétiens écrivaient en latin. Les juifs se sont parfois aussi servis d'autres langues, notamment de Tarabe. La plupart des ouvrages de lip' monide, Taigle de la synagogue, par exemple, le More Nehottchi (Guide des égarés), sont en arabe. De même, il ne faut pas oubli que, dans l'antiquité, le grec était la langue habituelle des jui alexandrins, tels que Philon et Josèphe.
En ce sens, c'était pour eux, à la fois, une langue nationale et une langue internationale. Les philosophes et les poètes juifs du moyen âge, tels que Jehuda Halôvy, dont Heine s'est un jour inspiré, lui ont rendu une vie nouvelle. L*hébreu a repris d'autant plus d'empire chez les juifs qu'ils ont été plus séquestrés. Il a été, jusqu'au xix« siècle, la seule langue littéraire des israélites allemands ou polonais, des Askenazim dont Finforme jargon se prêtait peu à être écrit. Encore aujourd'hui, ils ont des journaux en néo-hébreu; tels le Magid, le Melitz. La langue d'Isaïe revit en prose et en vers. Il y a des écrivains hébreux en renom; ainsi naguère, en Russie, Juda Gordon, ou P. Smolensky, le rédacteur de Hammelitz; ainsi encore Menahem Mendel Dalitzky, qui a été chercher en Amérique la Uberté de sa plume.
Chez les juifs de l'Est, tout ce qui est écrit en lettres hébraïques n'est pas de l'hébreu. Un jour, à Varsovie, j'essayais, devant une boutique juive, de déchiffrer quelques mots d'une longue enseigne en caractères carrés; je m'aperçus que, au lieu d'être de l'hébreu, ce n'était que de l'allemand, du « jargon » écrit en caractères hébreux. Ainsi font, de leur côté, les Sephardim de Smyrne pour leur judéo-espagnol. C'est là, chez les juifs, un usage ancien. Ils semblent avoir appliqué leur vieil alphabet oriental à toutes les langues parlées par eux. Fr. Lenormant a trouvé, dans les catacombes
de Venosa, en Apulie, des épitaphes grecques dissimu-
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lées sous des caractères hébraïques *• Ce que font aujourd'hui les juifs russo-polonais pour leur jargon, les juifs du moyen âge l'ont souvent fait pour le français, l'espagnol, l'italien, témoin l'élégie de l'autodafé de Troyes. Cette manière d'écrire (beaucoup n'en connaissaient pas d'autre) était pour eux une ressource, en temps de persécution. C'était comme une écriture secrète, un chiffre de convention, dont Israël avait seul la clef; comment ses maîtres chrétiens eussent-ils su reconnaître leur propre langue sous ce déguisement étranger? De nos jours encore, nombre de juifs de l'Est se servent des lettres de la langue sacrée pour leur correspondance, ou pour leurs livres de commerce. Je ne sais si le gouvernement russe ne leur en a point parfois fait défense.
La vieille langue n'en perd pas moins du terrain; elle n'est guère moins menacée que le latin, et pour des causes analogues. A mesure que s'ouvrent pour eux nos écoles, les juifs sont obligés de faire à l'hébreu moins de place dans l'éducation. Quelques-uns voudraient même le bannir de la Synagogue, au risque de rabaisser la dignité du culte. A nombre de juifs d'Occident, il faut déjà, pour suivre le service divin, des livres de prières en langue vulgaire; beaucoup ne savent plus lire les vénérables caractères de l'hébreu, même avec les points-voyelles. Au rebours de leurs