‹ Les juifs et l'antisémitisme: Israël chez les nationsChapitre 47 sur 69 · Revue des Deux Mondes du 15 mars 18S3> Apulie et LucatUe · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes du 15 mars 18S3> Apulie et LucatUe

pères, ils ont des paroissiens où les chants liturgiques sont transcrits en lettres gothiques ou latines. Dans la plupart des synagogues d'Occident, la langue locale, le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, a conquis sa place, jusque dans les offices solennels, à côté de la langue de la Thora. Le temps est loin où les rabbins se scandalisaient de voir Moïse Mendelssohn traduire le Pentateuque en allemand. Les juifs ont aujourd'hui, presque partout, pour leur liturgie, des traductions des Psaumes ou des Prophètes; et en certains pays, en Angleterre, par exemple, ils ont cherché, dans leur version des livres saints, à se rapprocher de la version en usage dans les églises chrétiennes.

J'ai connu, il y a peu d'années, un jeune Israélite de Berditchef aspirant au rabbinat, qui était venu à Paris, avec l'intention de prêcher en hébreu dans nos synagogues : force lui fut d'y renoncer; on ne l'eût pas compris. Il lui fallut garder ses conférences hébraïques pour sa Schule de Petite-Russie : là, on le comprenait ; mais la police, défiante de son éloquence en langue morte, suspendit ses discours ^ Quant aux livres, aux journaux, la censure impériale a des spécialistes pour

1. « J^aUais, vers le soir, à la synagogue, m*écriTait-il, 6q 1889; c^était la fête de Hanouka. L*on m^avait engagé à prononcer uil discours en Thonneur des Machabées, dont nous célébrons ce jourlà la mémoire. Les Israélites se rendaient en foule à la cérémonie, lorsqu'elle fut, tout à coup, interdite par le préfet de police. Noui eûmes beau nous rendre chez lui, impossible de le fléchir. »

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rhébreu, comme pour les autres langues de Tempire. Des écrivains, des poètes hébreux modernes ont eu rhonneur de voir leurs ouvrages prohibés. Je possède moi-même un recueil de poésies hébraïques, tout récent, qui a été saisi en Lîthuanie. Et la précaution n'est pas inutile. C'est qu'en effet, en Russie, en Pologne, en Roumanie, là où les juifs vivent en groupes compacts, isolés par la loi et par les naœurs, là où toute rinstruclion est resiée talmudique. où les petits juife sont mis en face des textes sacrés dès Tâge de cinq ou six ans, Thébreu est demeuré le principal, sinon Tunique véhicule des idées.

Le juif de TEst, maintenu sous le régime du parcage, semble d'une autre race que ses frères d'Occident ; on dirait d'une espèce fossile, conservée artificiellement en vie, dans une atmosphère spéciale, grâce à la lourde cloche des lois d'exception. Dans ces juiveries de l'Est entamées aujourd'hui par l'émigration, la persistance du confinement tend à condenser les juifs en nation distincte. Avec un pareil système, quand tout semble combiné afin d'empêcher leur assimilation, le néohébreu peut demeurer encore longtemps, pour les juif» dégoûtés du a jargon, » la langue nationale, en même temps que la langue sacrée. Leurs fils y tiendront d'autant plus que le pays natal les traitera davantage e étrangers. Cette fois encore, le particularisme d'Israî aura été prolongé par l'exclusivisme des nations.

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Partout ailleurs, et souvent même jusqu'en ces juivaries de TEst, bien des signes manifestent le désir desjuifs de s'assimiler aux peuples modernes. En veuton un indice, en voici un des plus simples ; il m'est fourni, tout bonnement, par les noms et les prénoms des juifs. La plupart d'entre eux se distinguent, à leur grand regret, des autres habitants du même pays, par la forme de leurs noms. Ces noms, d'aspect souvent étranger, sont pareils à un écriteau qui dénonce, de loin, le juif, presque aussi clairement que l'antique jouelle ou le bonnet jaune. Quelques-uns sont hébreux d'origine, tels que Halphen et Hayem, — tels que Cohen ou Kahen (prêtre), vieux titre que portent encore tant de descendants d'Aaron. Beaucoup proviennent de rAncien-Testament : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, prénoms devenus noms de famille. Mais ce n'est là, ea sonrnie, que la minorité.

Pris en masse, la plupart des Sephardim ont gardé des noms espagnols, la plupart des Askenazim, des noms allemands ou polonais, qu'ils ont apportés avec eux dans les pays où ils se sont établis. C'est ainsi que les juifs exilés de la Péninsule peuvent se faire annoncer.

dans nos salons, sous les grands noms de Castille ou de Portugal : Hendoza, de Castro, Nunez, Alvarez, d'Almeida, de Lémos, de Silva, de Souza, vieux noms donnés aux Nuevos cristianosy lors de leur baptême, par les nobles seigneurs qui leur servaient de parrains*. Une fois émigrés en Hollande, ou à Hambourg, les marranes portugais ou espagnols eurent bientôt rejeté le masque de christianisme attaché à leur front par le saint-ofSce; mais ils retinrent les noms de la catholique Espagne. Sur les vieux hôtels, construits à Amsterdam par leurs enfants, on distingue encore parfois les blasons castillans de ces aristocrates Sephardim qui se vantaient, dans Texil, de s^ôtre alliés aux plus orgueilleuses familles de THispanie. .

Les Askenazim, de beaucoup les plus nombreux, ont d'ordinaire été moins favorisés. La plupart ont été affublés de noms allemands qui n'ont rien de flatteur. Lors des partages de la Pologne, la Prusse et TAutriche, qui avaient dans leur lot la Pologne proprement dite, obligèrent, toutes deux, leurs nouveaux sujets

1. Saint-Simon, nn éradlt en ces matières, signale comme indécente cette « ancienne coutume de donner aux Maures et aux joife qui se convertissent et que les grands seigneurs tiennent au bap* tême, non seulement leur nom de baptême, mais celui de leur maison avec leurs armes, qui passent pour toujours dans ces famiUes infimes, et qui, avec te temps, les confondent avec les véritables et les leur substituent encore plus aisément lorsqu'eUes viennent à s'èta'ndre. » (Mémoires, édit. de M. de Boislille, t. IX, p. 168.)

juifs à prendre des noms de famille allemands^. Vienne et Berlin désiraient se servir des juifs pour germaniser la Pologne. Des familles qui avaient des noms slaves ou hébreux (j'en connais plusieurs) durent les échanger contre des appellations à forme germanique qu'elles gardèrent lorsque Varsovie fut enlevée à la Prusse, et quand la Pologne de la Vistule passa au tsar. Les fonctionnaires prussiens ou autrichiens offraient aux juifs trois ou quatre catégories de noms qui étaient, dit-on, tarifés selon leur degré d'élégance ; les noms de bétes étaient gratuits ; les noms d'arbres ou de fleurs devaient se payer". Toujours est-il que, pour être allemands, la plupart de ces noms de juifs n'en sont pas moins presque aussi reconnaissables que des noms hébreux, n'étant guère usités, en Allemagne même, que dans les familles de souche Israélite. Us s'attachent à elles comme une étiquette indélébile que l'eau du baptême ne lave point. Il ' en est à peu près de même des noms de villes ou de bourgades, fort répandus

1. £a France également, sons Napoléon, en 1808, il fallut faire prendre, â tous les juifs des noms de famille. Plus récemment, on a eu le tort de ne pas veiller â ce que les juifs d'Algérie, prématurément naturalisés en 1871, prissent des noms français.

2. Les noms d'animaux peuvent aussi se rattacher à la tradition biblique et faire allusion aux tribus d^Israël et à la bénédiction de Jacob à ses fils. {Genèsey xlix.) Lion, Lyon, en allemand Lœwe^ Loeb, rappelle la tribu de Juda ; Cerf, Hirsch, diminutif HerscheUt «eUe de Nephtali ; Loup, Wolf, celle de Benjamin.

chez les juifs de tout pays et de toute provenance*. Ces noms hébreux ou allemands qui sont, pour eux, comme un signalement de judaïsme collé à leur personne, on comprend que les Israélites cherchent à s'en défaire. Beaucoup, en effet, les ont rejetés, en Allemagne surtout, les remplaçant par des noms moins caractéristiques. Autrement, plus d'un juif célèbre eût peut-être eu peine à conquérir la renommée. Ainsi Boerne ne s'appelait pas Boerne. Ludwig Boerne s'appelait Loeb Baruch ; et si Karl Marx eût gardé le nom de ses pères, Karl Marx se fût nommé Mordechaï*. Je regrette, pour l'inspirateur de l'Internationale, ce déguisement aryen ; j'aurais voulu voir si Mordechaï fût devenu, aussi aisément, le prophète du collectivisme. Autrefois les juifs ne changeaient guère de nom qu'en changeant de religion. D'où vient cette tendance nouvelle? et qu'est-ce là si ce n'est, qu'on nous passe le mot, un effort pour se désémitiser ? Ce désir, si naturel^ de se confondre avec la foule des habitants du pays ne plaît pas à tout le monde. Leurs ennemis sont heureux de pouvoir, au vu de leur carte, reconnaître les Sémites, pour les désigner à la défiance pubUque. Il y a un an ou deux, en Prusse, un certain nombre de juifs adressaient inutilement, à Berlin, une

1. A noter en passant: Certaines familles ont tiré learnom à i enseignes de leur boutique ou de leur maison de commerce ; aii i Rothschild, Técusson rouge.

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