Le nom de Marx avait déjà été pris par le père de Karl
requête pour être autorisés à modifier leurs noms. Il est, en revanche, des pays où Ton semble heureux de les nationaliser à si bon compte. Ainsi en Hongrie. A l'inverse des autres nationalités du royaume de Saint Etienne, Slaves, Allemands ou Roumains, les juifs de Hongrie se prêtent de bon cœur à la magyarisation, témoignant, par là même, qu'ils ne prétendent plus former une nation distincte. Quoique parlant souvent le jargon judéo-allemand, ils ont pris fait et cause pour Jes Hongrois contre les Allemands, et afin de faire acte de patriotisme magyare, ils ont, pour la plupart, mar gyarisé leurs noms de famille. Cela leur est facile ; ils n'ont d'habitude qu'à coudre à leur nom les deux lettres yi. Herr Simon devient M. Symonyi *. S'il sufr fisait pour être considéré comme Russe d'ajouter à son nom, ainsi que font tant d'Arméniens ou de Tatars même, la syllabe o/i que de Salomonof ou d'Avraamof compterait le Bottin russe! Mais, contrairement à Tancienne coutume qui faisait prendre un nouveau nom au juif converti, comme si, en devenant chrétien, il devenait un homme nouveau, la faculté de russifier leur nom n'est pas toujours accordée aux juifs baptisés*.
1. De là, natarellement, de fréquentes railleries de la part des antisémistes, telles que celle-ci : Un Juif hongrois, regardant la statue du patriote magyar Szechenyi, se demande: « Comment 8*appelait-il auparayant ?
2. En 1887, par exemple {Novoe Vremiay 2 août), le consistoire orthodoxe d'Astrakhan défendait aux israélites convertis de russifier leurs noms de famille. En Russie^ pourtant, le juif baptisé est si bieik
Prenons la Roumanie, où, malgré le traité de Berlin, les juifs ont tant de peine à se faire concéder les droits de citoyens. Là, aussi, ceux d'entre eux qui réussissent à se faire naturaliser ont souvent soin de roumaniser leur nom. Cette fois, Herr Simon devient Domnu Simionescu. Certains, pour se défaire de leur aspect étranger, vont jusqu'à latiniser leur nom germanique, et chez M. Lupascu, Ton a la surprise de reconnaître M. Wolf. En France même, trop rarement à mon gré, Loewe s'est plus d'une fois transformé en Lion ou Lyon, et Hirsch en Cerf. Ne croyez pas que tout cela soit jeu puéril; pour en juger, allez voir si les Slaves ou les Roumains d' Autriche-Hongrie s'amusent à germaniser ou à magyariser leur nom, afin de se donner un air allemand ou hongrois.
Un coup d'oeil sur les prénoms des israélites, dans les divers pays de l'Europe, nous suggérerait des réflexions analogues. Là aussi se manifeste la tendance des juifs à sortir de leur isolement ancien. Rien que dans les dictionnaires biographiques, on pourrait glaner quelques traits qui, pour sembler parfois divertissants, n'en sont pas moins caractéristiques. Les juifs jadis portaient tous des prénoms de TAncien-Testament ; aujourd'hui, en Occident, la plupart préfèrent les noms en usage chez nous. En quelques contrées, ils avaient récemment encore deux prénoms, l'un ancien, bib^que, pour la
censé deyenir un autre homme quHl est libre d'abandonner sa femme et ses enfants pour fonder, avec une autre épouse, une autre famille.
synagogue et la famille ; Fautre moderne, profane en quelque sorte, pour le monde et les affaires. Quand ils prennent encore des noms d'origine hébraïque, fls adoptent, le plus souvent, la forme vulgaire, chrétienne; ils s'appellent Jacques, ou James, au lieu de Jacob. Les vieux noms hébreux n'ont-ils pas de dérivés, il est des juifs qui les traduisent par des noms chrétiens modernes, ayant même sens, sinon même racine. L'exemple vient de haut ; il y a longtemps déjà queBaruch Spinoza changeait son Baruch en Bénédict ou Benoît qui a le même sens. Un Israélite allemand peut ainsi rendre Salomon par Friedrich.
Mais, le plus souvent, les juifs modernes se sersrent d'un autre procédé; ils remplacent les prénoms hébreux par des prénoms d'origine latine, grecque, germanique, ayant même initiale ou même consonnance. Isaïe se transforme en Isidore, Rachel a pour équivalent Rose, et Adèle, Adélaïde se substitue à Abigaïl. Savez-vous pourquoi Maurice est un des noms en vogue chez les juifs? c'est que Maurice dissimule Moïse. De même autrefois des juifs hellénistes d'Asie ou d'Egypte, qui changeaient Jésus en Jason. Innocent travestissement dont nous aurions tort de nous choquer ; le juif n'y recourt qu'afln de se rapprocher de nous.
Qu'-est-ce ici, si ce n'est un indicQ et comme un emblème parlant de l'esprit qui prévaut dans le moderne Israël? Le juif, l'israélite d'Occident du moins, est las de faire bande à part; il a renoncé au particularisme
à demi forcé, à demi spontané, dont ses pères nous ont longtemps donné le spectacle. Que nous envisagions le costume, la langue, les noms, tout ce qui distingue extérieurement les hommes, nous arrivons toujours à la même conclusion : les juifs modernes ont à cœur de devenir pareils à nous. Ils se donnent, pour cela, autant de peine que leurs ancêtres les plus fanatiques ont jamais pu s'en donner pour s'isoler de nous.
De leur côté, toutes les barrières ont été renversées. Irons-nous leur reprocher de conserver, pour leurs cérémonies religieuses, leur calendrier judaïque et de fêter, dans leurs synagogues, le commencement de Tannée juive, Kosch Haschanah, vers Féquinoxe de septembre? Mais chez nousrmêmes, chrétiens et catholiques. Tannée liturgique ne concorde pas avec Tannée civile, et Ton ne voit point quel dommage en souffrent les relations sociales. Les rabbins ont bien aussi gardé Tantique ère talmudique ; mais que nous importe que les livres de la Synagogue continuent à supputer les années depuis la création du monde? Les juifs n'en datent pas moins, comme nous, leurs lettres, et leurs factures, de Tère vulgaire, c'est-à-dire de Tère chrétienne. Je sais bon nombre d'entre eux qui seraient en peine de nous
dire en quelle année de la création nous nous trouvons, si le mois de Sivan précède ou suit Tammotus, et Tan 5654 commence ou finit en 1893.
Les faits parlent clairement. Partout où les lois • les mœurs ne le leur interdisent point, les juifs ch
chent à se nationaliser ; la plupart écartent avec soin lout ce qui semblait faire d'eux un peuple à part. Là même où il y a en présence plusieurs nationalités, ils tendent à se confondre avec Tune d'elles, le plus souvent, avec celle qui a le plus de racines dans le pays. Es ne cherchent pas seulement à se montrer Français en France, Allemands en Allemagne, Anglais on Angleterre, Américains aux États-Unis : ils s'ellbrcent, ce qui est plus méritoire, de se montrer Polonais en Pologne, Danois en Danemark, Hongrois en Hongrie, Tchèques en Bohème, Bulgares en Bulgarie. Les Allemands de Prague leur ont ainsi reproché de faire cause commune, en Bohôme, avec les Slaves de la couronne de saint Wenceslas.
Les juifs ne conservent le caractère d'un peuple, ils ne se regardent comme une nationalité, que là où ils vivent en masses compactes, au milieu de nationalités diverses; là surtout où les lois de l'État, comme en Russie et en Roumanie, leur interdisent de se fondre avec les indigènes, de se considérer comme Russes ou comme Roumains. Aujourd'hui, non moins qu'au moyen âge, et dans l'Orient de l'Europe, comme autrefois en Occident,le particularisme juif est entretenu par la législation contre les juifs. Selon un mot de Léon Tolstoï, le juif, devant les menaces du dehors, se replie sur luimême et rentre dans la coquille de son exclusivisme.